des diverses institutions sociales en insistant principalement sur leur
continuité et leur transformisme dans l'espace et le temps par exemple
au point de vue de la propriété, du mariage, des diverses formes
artistiques, des institutions religieuses, des écoles métaphysiques et
scientifiques, des conceptions et des fondations morales, des théories
et de leurs applications juridiques et enfin du régime et du système
politiques, a eu déjà et aura de plus en plus cet heureux résultat de
nous faire envisager les rapports et les lois qui existent entre les
faits sociaux non plus seulement comme des lois et des rapports
abstraits tels que ceux qui nous apparaissent lorsque nous bornons nos
investigations aux simples relations des phénomènes sociaux
élémentaires, mais leur oeuvre nous prépare à une conception plus
exacte, plus réaliste et plus élevée; elle nous initie et nous prépare
à la compréhension d'une structure sociale, analogue aux structures
organiques bien que considérablement plus vaste et plus compliquée; rien
ne pouvait mieux nous élever à cette notion finale d'une structure
sociale d'ensemble si ce n'est la démonstration désormais acquise que
les rapports et les lois entre phénomènes sociaux élémentaires se
combinent, se coordonnent organiquement et se formulent en institutions
collectives particulières. Dès lors ces rapports et ces lois ne sont
plus simplement des rapports et des lois idéaux, des formules purement
subjectives destinées à, venir en aide à la faiblesse de notre
intelligence; ces rapports et ces lois s'incarnent dans des institutions
positives; celles-ci à leur tour s'agencent, se nouent, se coordonnent,
s'unifient entre elles par des liens structuraux, des organes de
relation qui forment de la vie collective générale non plus une simple
idée, mais une continuation effective de l'ordre naturel universel.
Ainsi l'idéalisme et le matérialisme sociologiques absolus se fondent
méthodiquement et historiquement dans ce réalisme scientifique où
aboutit aussi la philosophie générale des sciences.
La dynamique sociale générale était inabordable sans une connaissance
suffisante de la structure intégrale des sociétés et de celle de leurs
institutions ou organes particuliers. Dynamique et structure générale,
organographie et fonctionnement spéciaux avaient à leur tour comme
fondement naturel et nécessaire l'observation et la classification
hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux élémentaires,
La recherche des rapports et des lois sociologiques nous
permettra-t-elle de dégager une loi sociologique générale, à la fois
statique et dynamique, abstraite et concrète? Si notre classification
hiérarchique des phénomènes sociaux est exacte, nous pouvons supposer
dès maintenant que cette loi sociologique primordiale sera la plus
simple et la plus générale de toutes celles qui se rapportent à la
classe également la plus simple et la plus générale de l'ordre
sociologique, c'est-à-dire, l'économique, et dans cette classe à la
division primaire, la circulation. Dès à présent, il n'est pas téméraire
d'affirmer, en se fondant sur les inductions et les expériences
acquises, que la structure et le fonctionnement de toutes les sociétés
sont déterminés en général par la structure et le fonctionnement
économiques et, en première ligne, par les lois de leur circulation
économique.
Les lois sociologiques elles-mêmes sont déterminées par les lois de tous
les phénomènes qui forment l'objet des sciences antécédentes; il est
toujours nécessaire de se le rappeler; c'est ainsi que M. Herbert
Spencer rattache la sociologie aux lois de la persistance de la force,
de la concentration et de la diffusion incessantes de la matière et du
mouvement, lois communes à tous les ordres de phénomènes depuis
l'astronomie jusqu'à la sociologie; dans la nature entière, le passage
de la diffusion à la concentration concorde habituellement avec un
passage de l'homogène à l'hétérogène; partout et toujours l'évolution et
la dissolution sont étroitement unis et dans ce passé et cet avenir qui
nous apparaissaient sans limite déterminante, la force rentre dans la
même catégorie que l'espace et le temps; pas plus que ceux-ci elle
n'admet de bornes dans la pensée.
S'il est vrai que les lois sociologiques, les plus complexes de toutes
les lois naturelles, sont convertibles en quelques lois simples et
universelles, il importe cependant d'ajouter que ces généralisations ne
sont pas du domaine privé de la sociologie, mais plutôt de la
philosophie générale des sciences; la sociologie n'est que la
philosophie des sciences sociales particulières.
Ce domaine est suffisamment vaste; innombrables sont les rapports, les
combinaisons, auxquels donnent naissance et se prêtent les faits
sociaux. A elles seules, les sept classes de phénomènes, considérées
d'une façon indivise comme groupes séparés, peuvent donner lieu à cent
vingt-sept combinaisons, savoir:
Combinaisons 1 à 1 = 7
---- 2 à 2 = 21
---- 3 à 3 = 35
---- 4 à 4 = 35
---- 5 à 5 = 21
---- 6 à 6 = 7
---- 7 à 7 = 1
Total 427
Chacune de ces sept classes se partage à son tour en divisions et en
subdivisions et toutes en outre sont en rapport avec les phénomènes qui
font l'objet des six classes des sciences antécédentes; on constate
alors que les rapports et combinaisons auxquels peut donner lieu la vie
des sociétés sont pour ainsi dire innombrables.
Il ne suffit pas de colliger un nombre considérable de faits sociaux
pour en déduire des considérations d'ensemble, il faut classer ces faits
suivant leurs rapports naturels de ressemblance et de dissemblance et
aussi suivant leur ordre hiérarchique de complexité. Après cela, il est
permis de procéder à la découverte et à l'appréciation des rapports
simples ou composés, directs ou indirects qui existent entre les divers
groupes de phénomènes.
On se ferait cependant encore une conception incomplète et inexacte de
la grandeur et de la difficulté du problème si l'on envisageait
exclusivement l'action directe ou indirecte exercée par les phénomènes
ou groupes de phénomènes les plus simples et les plus généraux sur les
plus complexes et les plus spéciaux. Il convient en effet de reconnaître
que ces derniers agissent directement et indirectement _par réaction_
sur les premiers. De là une nouvelle série de rapports et de lois à
rechercher et à étudier. Ainsi, par exemple, la classe des facteurs
politiques, qui est la plus spéciale et la plus complexe de toutes,
agit par voie de réaction, et pour ainsi dire par régression, d'abord
directement sur la classe de phénomènes juridiques, et indirectement
ensuite sur toutes les autres clauses antécédentes. Il est possible
en effet, par une politique méthodique et savante, de transformer ou
d'aider à transformer les conceptions juridiques et morales et même
de susciter les progrès scientifiques et artistiques qui facilitent
l'évolution spontanée du développement économique et génésique des
sociétés.
Comme on le voit, le champ des investigations sociologiques est immense;
sa fécondité est inépuisable pour tous ceux qui, s'arrachant à l'absolu
religieux et métaphysique stérile, sauront se résoudre à se livrer à la
patiente et rémunératrice recherche du relatif et de ses lois en
dégageant de mieux en mieux ce qui est général, constant et nécessaire
de ce qui est particulier, variable et contingent.
De là la complexité réellement troublante de la science sociale,
complexité qui n'est dépassée que par la simplicité des gouvernés et
l'outrecuidance des gouvernants dont des générations successives vivent
de l'agitation et de l'exploitation de quelques formules vagues et
décevantes au-dessus et en dépit desquelles le profond déterminisme de
la nature suit son imperturbable cours.
Heureusement, si le tissu des phénomènes sociaux est le plus compliqué
de tous, il entre dans ses matériaux des éléments empruntés aux modes
les plus élevés de notre vie morale et intellectuelle; l'observation
ainsi que l'expérience nous montrent que la vie des sociétés plus encore
que la vie individuelle, précisément parce qu'elle est plus vaste et
plus variée que cette dernière, se prête à l'intervention réformatrice
et régulatrice d'une volonté collective analogue à la volonté
individuelle, mais sans comparaison plus puissante; cette puissance
collective qui dans les civilisations autoritaires s'incarna dans les
formes diverses de la souveraineté devient de plus en plus aujourd'hui
une fonction au service de la société; à mesure que cette fonction
s'organise et se perfectionne, son efficacité augmente tandis que
parallèlement le corps social, par son développement propre, devient
plus plastique et plus malléable.
Ainsi le débat théorique entre l'individu et l'Etat se résout en une
transformation de l'Etat pour le plus grand bien des individus et
l'intervention de la force collective s'étend et se justifie par la
réduction continue, il est vrai, des formes despotiques de cette
intervention, mais aussi par l'accroissement effectif de cette dernière,
par le moyen des formes supérieures du self-government au profit de la
liberté individuelle. C'est pour n'avoir pas compris cette corrélation
progressive, ce parallélisme du développement de l'Etat et de celui de
l'individu que de Laveleye et M. Herbert Spencer ont défendu des thèses
politiques absolues, également inadmissibles et que les événements
sociaux démentent journellement leurs théories.
L'histoire et la philosophie des croyances et des doctrines politiques
devront désormais être étudiées en tenant compte de cette corrélation
nécessaire entre l'évolution des formes de la vie individuelle et celle
des formes de la vie collective ou de l'Etat; celui-ci n'est pas
l'antithèse, mais la synthèse des individus.
CHAPITRE VII
LES CROYANCES ET LES DOCTRINES POLITIQUES
C'est précisément parce que les phénomènes sociaux sont modifiables et
par conséquent perfectibles qu'une science politique est possible. Ainsi
nous sommes naturellement conduits par les considérations précédentes à
la conclusion spéciale de cette étude relativement à l'évolution des
croyances et des doctrines politiques.
Rappelons ici quelques considérations préliminaires indispensables.
Nous entendons par _fonction sociale_ l'acte spécial que chaque _organe_
social exécute habituellement; l'accomplissement des fonctions sociales
n'est autre chose que l'accomplissement par des organes réguliers des
diverses propriétés qui résultent des combinaisons supérieures aux
simples combinaisons vitales, combinaisons qui ne se rencontrent pas, en
général, dans les autres organismes.
Ainsi, la circulation fiduciaire est une fonction _sociale_, d'ordre
économique; la monnaie métallique, le billet de banque, les banques
elles-mêmes sont des organes de cette fonction. L'ensemble coordonné des
divers organes sociaux constitue le superorganisme social. Contrairement
à de Laveleye et à la suite d'A. Comte et de Spencer, l'étude des
sociétés nous les a fait concevoir comme des organisations supérieures,
même en complexité, aux organismes individuels proprement dits. Les
sociétés, comme tous les êtres vivants, obéissent dès lors à des lois
naturelles de structure et de croissance et nous devons également
considérer comme erronée et destructive de toute science sociale la
distinction imaginée par l'illustre et regretté professeur de Liège,
distinction qui reste malheureusement partagée par le vulgaire et par
les politiciens empiriques, que les lois sociales sont celles qu'édicté
le législateur et non pas des lois de la nature, et que «celles-ci
échappent à la volonté de l'homme, les autres en émanent». Il n'y a de
différence entre les lois sociales et les lois inorganiques et
organiques auxquelles on réserve à tort le titre de naturelles, que
celle résultant des combinaisons supérieures dont les phénomènes sociaux
sont susceptibles, de leur plasticité et de leur masse plus
considérables et plus étendues, des arrangements et réarrangements plus
nombreux auxquels ils se prêtent. Ces différences ne sont que
quantitatives; il en est de même pour la chimie et la biologie, bien
qu'à un moindre degré relativement à la physique, et il n'est jamais
venu à l'esprit de personne de nier pour cela l'existence de lois
chimiques et biologiques, de combinaisons chimiques et d'organismes
vivants. Nous avons prouvé ci-dessus qu'il y a, par exemple, des lois
relatives à la structure et à la croissance des organes de la
circulation économique; quand cette volonté collective, que de Laveleye
considérait à tort comme absolument souveraine en matière sociale tant
économique que politique, n'obéit pas à ces lois, les sociétés en
souffrent et parfois en meurent. Que faut-il de plus pour reconnaître
qu'il y a des lois sociales naturelles comme il y a des lois
physiologiques et physiques naturelles? La Volonté humaine ne peut
violenter les phénomènes sociaux qu'en modifiant, dans une mesure qui
est loin d'être arbitraire, les conditions déterminantes de leur
production.[24]
Les sociétés humaines sont donc des organismes supérieurs à tous les
autres et soumis à des lois; leurs organes se forment comme ceux de tous
les autres êtres vivants, par le fonctionnement habituel des propriétés
sociales suivant des voies déterminées; la façon dont, spontanément ou
consciemment, se fixent ainsi les modes d'activité sociale donne
naissance aux organes.
Nous avons exposé ailleurs comment et pourquoi les phénomènes politiques
sont les plus spéciaux et les plus complexes de tous les phénomènes
sociaux. Les sociétés ont des besoins et par conséquent des désirs, les
uns simples et généraux, tels que les besoins et les désirs économiques
et génésiques, ce sont aussi les plus essentiels; les autres, plus
composites et spéciaux, tels que les besoins et les désirs artistiques,
scientifiques, moraux, juridiques, ce sont les plus nobles et les plus
élevés. La façon dont les sociétés y donnent satisfaction est
automatique, instinctive, plus rarement raisonnée et surtout
méthodiquement raisonnée ou volontaire.
Comme chez les individus, les besoins dans les sociétés donnent
naissance à une _Représentation_ émotionnelle ou idéale, à des désirs,
à des tendances d'ordinaire contradictoires, à une hésitation, à une
_Délibération_ qui se coordonnent de mieux en mieux dans des centres
spéciaux appropriés avant de se transformer finalement en _Volition_
et en _Exécution_.
Plus les besoins et les désirs qui arriveront à être représentés dans
les organes spécialement affectés à la délibération seront nombreux,
complexes et contradictoires, plus l'hésitation sera grande, plus la
délibération sera raisonnée et consciente, moins la volition et
l'exécution consécutives seront instinctives, réflexes et automatiques.
Les fonctions et les organes qui, dans les sociétés, sont relatifs à
l'accomplissement de la _Représentation_ des intérêts et des désirs, de
leur _Délibération_ et de la _Volonté_ et de _l'Exécution_ qui en sont
la conséquence, sont les fonctions et les organes politiques proprement
dits; leur ensemble constitue l'organisme ou le système politique, la
partie la plus délicate du superorganisme social, analogue au système
nerveux central des êtres organisés supérieurs, mais bien plus
considérable, plus complexe et doué de propriétés particulières qui ne
se rencontrent pas chez ces derniers.[25]
La science politique est donc cette partie de la science de la nature
qui a pour objet l'étude et la connaissance des phénomènes, des lois,
des fonctions, des organes sociaux relatifs à la représentation, à la
délibération, à la décision et à l'exécution des divers intérêts
collectifs.
La politique est la théorie de la volonté collective; la politique est
le système régulateur suprême des intérêts ou besoins économiques,
génésiques, artistiques, scientifiques, moraux et juridiques qui ne
trouvent pas dans leurs centres propres et successifs de coordination
de régulateurs suffisants.
Quant aux croyances et aux doctrines politiques, elles appartiennent
évidemment à ce groupe de phénomènes sociaux que nous avons embrassés,
d'après leurs caractères communs, dans notre tableau hiérarchique et
intégral des sciences, sous le titre de: scientifiques ou intellectuels.
Les croyances et les doctrines politiques sont naturellement soumises
aux lois les plus générales, tant statiques que dynamiques, de ce groupe
de phénomènes. Homogènes, confuses et incohérentes primitivement, elles
se confondent successivement avec les systèmes théologiques et subissent
l'influence des conceptions métaphysiques; elles partagent, sous ce
rapport, le sort de la morale et du droit; comme eux la science
politique ne se dégage que fort tard des inévitables synthèses
hypothétiques; même après que la politique a commencé à devenir
positive, elle se confond encore longtemps avec les principes simplement
moraux et avec le droit, surtout avec le droit représenté par la loi.
Observons les stades successifs parcourus par les croyances et les
doctrines politiques, depuis leurs formes les plus rudimentaires jusqu'à
ces formes déjà élevées que nous rencontrons notamment au Pérou et au
Mexique, dans l'Egypte ancienne, dans l'Iran, dans l'Inde, dans la
Perse et surtout dans cette intéressante civilisation chinoise, qui par
cela même qu'elle a eu si peu de rapports avec la nôtre, constitue, par
sa conformité avec les lois sociologiques générales, la plus remarquable
expérience collective dont il nous soit peut-être donné de profiter.
C'est en Chine, notamment, que la science politique, dégagée en grande
partie des formes religieuses, nous apparaît comme une science
essentiellement morale et confondue complètement encore avec cette
dernière.
La merveilleuse conformité structurale et évolutive que nous découvrons
sous les apparences divergentes de ces civilisations particulières nous
permet d'entrevoir la possibilité de procéder à des généralisations
provisoires et partielles et de dégager quelques lois sociologiques
relatives à la structure et à l'évolution des doctrines et des croyances
politiques.
L'histoire grecque et romaine nous montre un progrès immense réalisé
dans la pratique et dans la doctrine relatives aux organisations des
fonctions représentatives et executives. C'est là, malgré ce qu'en
pensent les admirateurs exclusifs des races germaniques, c'est là et
dans ces communautés primitives dont la tradition ne se perdit jamais,
que se trouvent les origines profondes et les racines indestructibles
de ce self-government social qui est l'idéal des sociétés politiques.
L'étude des croyances et des doctrines politiques est donc une
application des méthodes à la fois logique, dogmatique et historique
que nous avons exposées au début de ce travail; les observations et les
expériences qu'elle fournit permettront de dégager d'abord certaines
lois sociologiques particulières à des sociétés déterminées dans
l'espace et le temps; puis, par degrés successifs, de s'élever jusqu'à
des lois communes à un nombre plus ou moins considérable de sociétés et
finalement à des lois communes à toutes les sociétés dans quelque
période du temps ou dans quelque partie de l'espace qu'elles vivent ou
aient vécu. Ainsi, de notions d'abord simplement empiriques,
d'observations et d'expériences isolées, nos vues s'étendront de plus en
plus vers le champ plus vaste des lois sociologiques, d'abord concrètes
et finalement abstraites, qui régissent les formes et la croissance ou
la dégénérescence des croyances et des doctrines politiques. Voilà la
seule méthode, lente mais sûre, de toute investigation scientifique;
pour comprendre les phénomènes sociaux, il ne suffit pas de les voir
de haut; celui qui observerait notre humanité en installant son
observatoire dans un ballon à plusieurs milliers de mètres de hauteur,
ne pourrait s'en former qu'une conception fort simpliste et bien vague;
l'abstraction des détails ne doit se faire que graduellement et la
recherche des grandes lignes ne doit jamais faire perdre de vue les
petites; ces grandes lignes, dans l'espèce les lois sociologiques
abstraites, ne sont que la synthèse de tous les linéaments particuliers,
c'est-à-dire non seulement des lois sociologiques concrètes, mais de
toutes les observations et expériences isolées qui forment les matériaux
de ces dernières.
Les croyances et les doctrines politiques font donc elles-mêmes partie
intégrante d'une structure sociale générale, elles concourent à la
dynamique d'ensemble des sociétés; cette seule considération suffit à
démontrer qu'elles sont régies par des lois statiques et fonctionnelles
comme tous les autres phénomènes organiques. Elles sont toutes d'abord
déterminées et par les conditions et les lois de leur milieu externe,
inorganique et physiologique, c'est-à-dire par toutes les propriétés ou
forces physiques, et par toutes les propriétés ou forces des unités
biologiques humaines, douées de sensibilité, dont l'agrégat combiné avec
le milieu physique forme la matière sociale.
Les croyances et les doctrines politiques sont avant tout conditionnées
par ce milieu et parla elles reçoivent, comme nous l'avons déjà indiqué
pour les phénomènes sociaux en général, cette uniformité de structure et
de croissance qui assure objectivement, dès les commencements, l'unité
de l'espèce humaine. Plus tard, la différenciation progressive des
formes et des fonctions, c'est-à-dire la tendance aux variations dans
l'espèce humaine, sera contre-balancée par l'uniformité plus complexe et
plus haute qui résultera notamment des progrès de la science, de la
morale et du droit d'où naîtront finalement des institutions politiques
internationales; en attendant, dès son enfance et dès ses premiers pas,
l'uniformité constitutionnelle de tous les groupes sociaux épars est
assurée par leur dépendance étroite vis-à-vis des grandes lois physiques
et organiques communes, dans des limites de variations restreintes,
à l'ensemble de l'humanité.
Ce n'est pas tout: en tant que partie intégrante de la structure
générale, les croyances et les doctrines politiques sont toujours
coordonnées avec les autres parties de cette structure; elles sont un
rouage dans la machine collective; leurs formes et leur croissance sont
toujours en rapport avec les formes et la croissance de cet autre milieu
que l'on peut appeler interne.
Les croyances et les doctrines politiques ne trouvent pas en elles
seules une explication suffisante; il faut toujours les étudier dans
leurs rapports avec leur milieu externe physique et ethnographique
et avec leur milieu social interne surtout économique, génésique,
philosophique et notamment dans leurs rapports avec les institutions
politiques elles-mêmes; les croyances et les doctrines sont
incompréhensibles si on ne soumet pas leur étude à ce déterminisme
scientifique. En l'absence de cette méthode, les croyances et les
doctrines politiques nous apparaissent, ainsi que dans l'ouvrage de
M. Paul Janet, comme des créations purement subjectives de génies plus
ou moins profonds, soutenant tour à tour des thèses plus ou moins
brillantes; nous voyons alors leur historien entrer en lice avec des
théoriciens morts depuis des siècles et démontrer au public, sans
contradiction possible, qu'Aristote et Platon se sont grandement trompés
en ne pensant pas, il y a plus de deux mille ans, comme on pense de nos
jours; c'est là de la critique et de l'histoire négatives et stériles;
s'il n'est pas extraordinaire que les illustres ancêtres de la science
politique ne soient pas imbus des idées modernes, il l'est certes
beaucoup plus que les publicistes de notre temps continuent à
s'embourber dans les ornières anciennes.
Les croyances et les doctrines politiques ne sont pas des jeux d'esprit
arbitraires; elles exercent une importante fonction sociale; leur
fonctionnement est en rapport direct avec la nature de notre
intelligence. Celle-ci est douée de propriétés d'un côté analytiques et
critiques, de l'autre synthétiques et coordinatrices. De là le double
caractère des idées et des théories politiques en général, leur double
mission sociale. D'une part, elles travaillent à la dissolution et à
l'expulsion des institutions vieillies et qui ne sont plus en rapport
avec le reste de la structure collective, c'est leur aspect négatif et
critique; d'autre part, elles coopèrent à la formation des institutions
nouvelles en correspondance avec les nécessités et les idées modernes.