Les croyances et les doctrines politiques sont donc des organes

importants du corps social dont la fonction est à la fois

révolutionnaire et organisatrice. Transitoirement, tant que les

institutions sociales sont conformes aux besoins sociaux, tant qu'elles

ne sont pas par conséquent discutées et mises en question, les croyances

et les doctrines politiques, conformes alors à ces institutions, sont le

plus fort ciment de la société et dans ce cas, très rare surtout dans

les sociétés modernes si instables et si vivantes, elles sont

essentiellement conservatrices. Dès qu'une institution sociale, au

contraire, est discutée, c'est un indice de sa transformation ou de sa

suppression inévitables. C'est dans ce sens qu'A. Thierry a pu écrire

avec raison en parlant des écrits juridiques et politiques qui se

publiaient sous le règne d'Elisabeth: «Dans ce temps-là, une nuée de

jurisconsultes se levaient pour démontrer ce qui ne se démontre point,

le pouvoir. Le pouvoir se déclare en s'exerçant; c'est un fait que le

raisonnement ne crée ni ne détruit. Toute puissance qui argumente et

soutient qu'elle existe, prononce qu'elle a cessé d'être.»[26]

Or, par cela même que la stabilité absolue serait la mort absolue, toute

puissance argumente parce que inévitablement, à certains stades du

développement social, elle est discutée; éternelle est donc la critique,

c'est-à-dire le progrès, mais éternelle également la transformation

organique, c'est-à-dire la création incessante de l'ordre; ordre et

progrès, voilà la haute conception sociale que la science politique

positive dégage de l'étude des phénomènes sociaux, voilà les deux faces

du même drapeau autour duquel combattent des partis dont l'absolutisme

intransigeant favorise sans s'en douter, en s'entrechoquant et en se

neutralisant, la production continue d'un ordre et d'un progrès

relatifs, indispensables l'un et l'autre à la conservation de la vie

sociale.

CHAPITRE VIII

LOIS SOCIOLOGIQUES PROGRESSIVES ET RÉGRESSIVES

La structure et la dynamique sociales nous apparaissent comme

essentiellement instables et variables, bien que dans des limites

déterminées; la statique des sociétés est une statique vivante comme

celle des corps organisés; dans la réalité, leur structure est

inséparable de leur fonctionnement. L'une et l'autre relèvent, mais en

y ajoutant des caractères spéciaux et plus complexes, des lois les plus

générales de l'univers, la persistance de la force, l'intégration et la

désintégration incessantes de la matière et du mouvement, en un mot de

l'évolution et de la dissolution continues de toutes les formes

existantes.

M.H. Spencer a parfaitement exposé les rapports étroits qui relient

la vie des sociétés à l'ordre universel.[27] Au point de vue de

l'évolution, il a démontré que le progrès social est accompagné

généralement d'un accroissement de la masse, d'une différenciation

progressive de ses parties et de ses fonctions, de la formation

successive d'organes de plus en plus spéciaux et élevés, enfin d'une

coordination de plus en plus parfaite de ces parties et de ces organes

dans des centres régulateurs et modérateurs suivant des modes à peu près

semblables à l'organisation du système nerveux chez les animaux

supérieurs. L'évolution des formes du système nerveux aux divers degrés

de la vie animale est peut-être la meilleure étude préparatoire à la

sociologie; c'est la transition naturelle de la biologie à la

psychologie et à la science sociale.

Cette étude préliminaire a un autre avantage: elle nous initie à une

conception non plus simplement métaphysique, mais organique du progrès:

ainsi l'ancienne philosophie de l'histoire devient une philosophie

positive directement en rapport avec les lois de l'évolution

universelle.

Les sociétés primitives n'ont pas l'idée de progrès; même, dans des

civilisations très avancées, la croyance générale, par un phénomène

psychique très naturel, commence par placer l'âge d'or à l'origine des

sociétés. Déjà cependant, dans l'Inde, en Perse, à Rome, en Judée, parmi

les esprits les plus cultivés d'abord, dans la masse ensuite, une

révolution s'opère; l'âge d'or est placé à la fin des âges successifs

prédits par les prophètes et les poètes.[28]

L'idée de progrès est non pas une conception innée à l'humanité, c'est

une lente acquisition transmise et développée héréditairement;

aujourd'hui, elle peut être considérée comme essentiellement humaine;

beaucoup d'animaux sentent leur coopération simultanée; les hommes

seuls, et encore convient-il de limiter ce privilège aux sociétés les

plus avancées, ont conscience et concourent au développement d'une

coopération successive qui relie par la tradition le passé à l'avenir,

assurant ainsi notre évolution graduelle. Cette différenciation

psychique et sociologique entre les animaux et l'espèce humaine fut une

lente acquisition dont le développement n'entre pas dans le plan de

cette étude; contentons-nous de signaler que, même de nos jours, cette

différenciation est loin d'être universellement accomplie.

Parmi les intelligences philosophiques les plus élevées, l'ancien

concept d'un âge d'or primitif, de formes sociales originaires

supérieures, ne s'est pas entièrement effacé; il s'est simplement

transformé. Ce n'est cependant qu'en apparence que le progrès semble se

manifester par un retour aux formes anciennes. Déjà Hegel, et d'autres

après lui, avaient érigé en loi générale du progrès la ressemblance des

formes dernières et futures avec les formes primitives. Cette

conception, bien que fausse, était historiquement naturelle; elle

inaugurait l'idée évolutionniste, mais continuait à se rattacher aussi

notamment à cette autre croyance ancienne, encore persistante

actuellement, d'après laquelle les civilisations se mouvaient dans un

cercle fatal.

D'après M. de Roberty,[29] cette loi ne pourrait, si elle existe,

s'appliquer qu'aux erreurs et aux mécomptes de l'esprit; l'humanité

agirait dès lors comme l'individu, qui, conscient de s'être égaré,

revient sur ses pas pour retrouver sa route. M. de Roberty attribue à ce

phénomène le mouvement qui s'est produit parmi les criticistes et qui

eut pour objet de nous présenter la métaphysique comme une sorte de

poésie générale ou supérieure. J'ai décrit moi-même ailleurs les liens

filiaux de descendance directe et organique qui existent entre l'art,

la religion et la métaphysique. Toutefois, même avec l'explication de

mon savant ami, la loi du retour aux formes primitives me paraît

inacceptable. Bien qu'elle semble s'observer, notamment en économie

sociale, dans une certaine tendance vers les formes collectives

primitives particulièrement de la propriété et, de même dans quelques

écoles artistiques et dans plusieurs _desiderata_ politiques tels que la

législation directe, le _referendum_, etc., ce retour n'est qu'apparent;

il indique simplement la nécessité de renouer nos liens traditionnels

avec l'égalité homogène mais rudimentaire primitive; les sociétés

modernes ne pourront le faire, dans tous les cas, qu'avec d'énormes

modifications et adaptations en rapport avec leur complexité croissante;

si c'était un retour pur et simple, ce ne serait plus un progrès, mais

une régression. De Laveleye entre autres a malheureusement, dans ses

études sur les formes primitives de la propriété, laissé subsister trop

d'équivoques à cet égard.

La théorie du progrès devient parfaitement claire et intelligible si

nous mettons les caractères si bien décrits par M. Herbert Spencer et

énumérés par nous ci-dessus, en rapport avec la classification

hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux, de leurs fonctions et de

leurs organes, classification que nous croyons avoir démontré être le

fondement indispensable de toute sociologie scientifique.

Les lois de l'évolution et de la régression sociales sont des lois

organiques, à un degré plus élevé que les lois psychiques et de deux

degrés plus élevées que les lois purement biologiques. Voilà ce dont il

faut bien se pénétrer. En somme, en complétant l'exposé sociologique de

Comte et de Spencer par une classification hiérarchique des faits

sociaux et par l'extension des lois évolutionnistes de la biologie et de

la psychologie à révolution progressive ou régressive des sociétés, nous

continuons simplement leur oeuvre en la perfectionnant.[30]

Sans remonter aux lois les plus générales de l'évolution dans la nature

inorganique, voyons, par quelques exemples, comment s'opèrent le progrès

et la décadence dans le domaine biologique et psychique.

«Si nous éthérisons des animaux, comme des grenouilles, en continuant

indéfiniment l'introduction des vapeurs d'éther, nous voyons

successivement s'éteindre, après la sensibilité consciente, toutes les

manifestations de la sensibilité inconsciente dans l'intestin et les

glandes et nous finissons par arrêter l'irritabilité musculaire et les

agitations si vivaces des cils vibratiles implantés en très grand

nombre, comme les poils d'une brosse, dans certaines membranes

muqueuses, par exemple celle qui tapisse les voies respiratoires.[31]

Voilà la description d'une loi régressive à la fois biologique et

psychique, nous pouvons la compléter par un exemple vulgaire tiré de

la biologie seule et montrant à la fois le double aspect progressif et

régressif de la vie: le coeur, organe de la circulation, est, suivant

l'heureuse expression de Haller, l'_organum primum vivens, ultimum

moriens_.

En résumé, tous les faits biologico-psychiques, qu'il nous est

impossible de cataloguer ici, paraissent se résumer en cette loi que les

fonctions et les organes les premiers formés continuent à survivre aux

plus récents; ceux-ci s'arrêtent les premiers; d'un autre côté, les plus

anciens sont les plus simples et les plus essentiels à la vie générale,

les plus récents sont les plus délicats et les plus spéciaux.

Voyons ce qui se passe dans le domaine principalement psychique.

Dans sa belle étude sur les _Maladies de la mémoire_,[32] M. Th. Ribot

expose fort bien que l'affaiblissement de la mémoire porte d'abord sur

les faits récents. Les faits nouveaux ne s'inscrivent plus dans les

centres nerveux ou sont de suite effacés. La cause réside dans une

lésion anatomique grave: un commencement de dégénérescence des cellules

nerveuses; elles sont en voie d'atrophie; «le nouveau meurt avant

l'ancien».

L'affaiblissement porte ensuite sur les acquisitions intellectuelles

(scientifiques, artistiques, professionnelles, les langues étrangères,

etc.); les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé;

ceux de l'enfance disparaissent les derniers. La cause anatomique est

une atrophie qui envahit peu à peu l'écorce du cerveau, puis la

substance blanche produisant une dégénérescence des cellules, des tubes

et des capillaires de la substance nerveuse.

Les facultés affectives s'éteignent bien plus lentement que les

intellectuelles; elles sont l'expression immédiate et permanente de

notre organisation.

Les dernières acquisitions qui résistent sont celles qui sont presque

entièrement organiques: la route journalière, les vieilles habitudes

appartenant à l'activité automatique, avec un minimum de mémoire

consciente, forme inférieure à laquelle les ganglions cérébraux, le

bulbe et la moelle suffisent.

La mémoire descend donc de l'instable au stable, du spécial au général.

La preuve ou vérification résulte de ce que la guérison ou

reconstitution se fait en sens inverse, du stable à l'instable, du

général au spécial.

Cette loi n'est elle-même qu'un cas particulier de la loi biologique

plus simple d'après laquelle les structures formées les dernières sont,

comme nous l'avons vu, les premières à dégénérer dans l'ordre inverse de

leur évolution progressive.

Il en est de même pour les phénomènes psychiques volontaires.[33]

Prenons maintenant comme exemple une fonction dont l'organisation est en

rapport à la fois avec la biologie, la psychologie et en partie déjà

également avec la sociologie: le langage.[34] Nous y constatons les

mêmes lois d'évolution, progressive et régressive. La mémoire du langage

et des signes se perd suivant un ordre naturel et nécessaire. D'abord

disparaît le langage rationnel, représenté par les mots; en première

ligne les substantifs ou noms propres et noms de choses, concepts

concrets, puis les verbes qui servent de lien ou de rapport entre les

noms, et enfin les adjectifs qui avec les verbes sont les signes

indicatifs d'actes et de qualités.

Après les mots, s'éteint le langage émotionnel représenté par les

interjections, les phrases exclamatives. En dernier lieu s'annihile le

simple langage musculaire, celui des gestes.[35]

De même, à titre de vérification, nous observons que la loi de

formation du langage va des gestes aux paroles et de ces dernières aux

signes idéaux, à l'écriture.

L'ordre sociologique étant une continuation plus complexe de l'ordre

universel antécédent plus simple, nous voilà préparés à concevoir la

nature des lois progressives et régressives en ce qui le concerne.

Dans le deuxième volume de mon _Introduction à la sociologie_, j'ai

systématiquement exposé comment les fonctions et organes relatifs à

chacune des sept classes de phénomènes sociaux se forment naturellement

les uns des autres suivant leur ordre de complexité et de spécialité

croissantes. Leur déformation régressive suit l'ordre inverse,

c'est-à-dire que l'organisation politique décline avant l'organisation

juridique, celle-ci avant la structure morale, laquelle se dégrade avant

les institutions scientifiques; ces dernières à leur tour s'effondrent

antérieurement aux formes artistiques dont le déclin précède celui de

la vie familiale qui s'évanouit avant la débâcle économique après

laquelle les sociétés retombent dans les modes incohérents et simplement

automatiques des formes primitives.

Ceci encore une fois n'est qu'une application particulière d'une loi

générale d'après laquelle la stabilité des formes est en raison inverse

de leur complexité. Les structures sociales sont plus instables que les

structures vivantes, celles-ci que les formes inorganiques, et, dans

toute société, les formes les plus élevées sont aussi les plus

délicates, les plus mobiles, les plus variables. Le pouvoir politique

peut être bouleversé, sans que les lois soient changées; celles-ci

peuvent être fréquemment remaniées sans que leur changement corresponde

à une transformation des moeurs; enfin de grandes révolutions

politiques, juridiques et morales peuvent agiter la société sans altérer

en rien leur structure économique. En général, les formes les moins

complexes et les plus stables sont naturellement les plus lentes à se

modifier. Ainsi, von Ihering a fort bien observé, qu'en droit romain,

la reconnaissance de l'indépendance privée du fils demanda un temps

infiniment plus long que l'émancipation politique de la plèbe. Il en est

aujourd'hui de même pour la situation civile de la femme même dans les

pays à suffrage universel.

Les régressions sociales, de même que le progrès, peuvent être vives ou

lentes, régulières ou quasi subites. En temps de guerre, le corps social

se rétracte; ce n'est plus qu'une hiérarchie militaire avec une tête, le

droit redevient l'antique commandement, _jus, jussus_. Ainsi, à Rome,

les tribuns du peuple n'avaient plus de pouvoir à l'armée; la plèbe y

redevenait sujette. Il y a aussi régression subite et complète quand un

groupe social plus ou moins nombreux et avancé est subitement enlevé au

milieu de la formation de son organisation supérieure. Au Mexique, dans

l'Amérique du Sud, aux îles Fidji, on a vu des Européens retourner en

peu de temps à la sauvagerie, même au cannibalisme.[36]

Sans une classification hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux,

la statique et surtout la dynamique sociales deviennent inintelligibles

et inexplicables. Non seulement la formation et la déformation des

fonctions et des organes, dans les sociétés, s'effectuent dans l'ordre

de leur hiérarchie naturelle, mais dans chaque classe, la formation et

la déformation des fonctions et des organes particuliers de cette classe

s'opèrent suivant la même loi. Ainsi dans l'organisation politique les

formes contractuelles supérieures et récentes de self-government

s'effaceront avant les formes purement administratives, avant les

conseils d'Etat, les ministères, avant surtout le despotisme du pouvoir

exécutif. Dans la vie économique, les formes destinées à assurer la

liberté du travail, les conseils de l'industrie, les chambres de

conciliation et d'arbitrage, etc., de formation moderne, disparaîtront

avant les anciennes structures capitalistes et propriétaires d'origine

ancienne, féodale, ou quiritaire. Celles-ci, à leur tour,

disparaîtraient avant qu'il fût possible aux civilisations avancées de

retourner aux formes homogènes primitives.[37]

Quelques exemples empruntés à chacune des classes de phénomènes sociaux

suffiront pour le moment à justifier l'exactitude de ces lois

sociologiques relatives au progrès et à la décadence des sociétés.

Les formes politiques, particulièrement les structures supérieures,

disparaissent les premières. Ainsi la féodalité n'existe plus comme

organisation politique, mais elle persiste encore dans les rapports

économiques et moraux et même familiaux de nos propriétaires avec leurs

tenanciers et ouvriers. Ce qui s'établit à l'origine et fut la base de

la féodalité est ce qui perdure en dernier lieu. Tant que ces rapports

originaires, les plus simples et les plus généraux subsistent, le péril

social subsistera également de voir renaître les formes politiques et

juridiques correspondantes plus complexes qui en sont la suite

naturelle.

Un droit, justifié à l'origine, peut devenir un privilège odieux; ainsi

l'immunité des impôts au profit de la noblesse qui était chargée de

l'office militaire cessa d'être juste après que cette caste ne remplit

plus son office; le droit se transforma après la suppression de la

fonction politique.

Dans toutes les grandes civilisations passées, nous pouvons observer

que la décomposition morale commence par l'effondrement des grandes

doctrines religieuses ou métaphysiques qui, tombées en discrédit,

laissent à découvert les profondes lésions qui ont atteint les moeurs

en général.

Dans son discours de réception à l'Académie française, l'illustre G.

Bernard montrait fort bien la filiation des arts, des lettres et des

sciences: «On a raison de dire que les lettres sont les soeurs aînées

des sciences. C'est la loi de l'évolution intellectuelle des peuples qui

ont toujours produit leurs poètes et leurs philosophes (métaphysiciens)

avant de former leurs savants. Dans ce développement progressif de

l'humanité, la poésie, la philosophie et les sciences expriment les

trois phases de notre intelligence, passant successivement par le

sentiment, la raison et l'expérience.» De son côté, M. Ch. Potvin

indique comme suit que la régression s'opère en sens inverse lorsqu'il

écrit que «le siècle des ducs de Bourgogne jusqu'à Charles-Quint est

à la fois notre premier siècle artistique et notre dernier siècle

littéraire». Cela signifie que le recul social inauguré par le

despotisme politique avait déjà détruit le développement intellectuel

pour ne laisser subsister et s'épanouir que les formes artistiques.

A Rome, en Grèce, on continue à avoir dans la maison un foyer

domestique, à le saluer, à l'adorer, à lui offrir la libation, mais ce

n'était plus qu'un culte d'habitude non vivifié par la foi; de même pour

le foyer des villes ou prytanée, on n'en comprenait plus l'antique

signification: le culte des ancêtres, des fondateurs, des héros de la

cité; on continuait à entretenir le feu, à faire les repas publics, à

chanter les vieux hymnes qu'on ne comprenait plus; les divinités de la

nature _redevenaient_ des sujets poétiques. Les rites et les pratiques

survivaient aux croyances. Ce qui subsiste le plus longtemps des

religions, c'est ce par quoi elles ont commencé, les rites, les

sacrifices, le cérémonial; la foi païenne n'existait plus qu'on

punissait encore sévèrement toute atteinte posée aux rites.

De même continuaient les repas publics en commun alors que la communauté

économique et familiale primitive avait depuis si longtemps disparu que

les repas publics, dégénérés en routine, n'avaient plus de sens ni pour

la multitude ni même pour les sommités sociales.

Les sociétés progressent et régressent donc suivant des lois nécessaires

dont nous venons de donner un faible aperçu. Insistons cependant sur ce

point commun à la sociologie et à la psychologie, que toute décadence

des formes et des fonctions supérieures voile généralement une lésion

plus ou moins grave des formes inférieures. C'est ainsi que les

dégénérescences psychiques sont déterminées par des lésions anatomiques.

En sociologie, les troubles politiques, juridiques, moraux,

philosophiques, artistiques, familiaux, révêlent le plus souvent de

graves perturbations économiques, lesquelles à leur tour peuvent être en

rapport avec des troubles psychiques et une décadence biologique graves;

dans ces derniers cas, la vie même de la société, en général, est en

péril.

Les sociétés peuvent donc se déformer et mourir suivant certaines lois

de même qu'elles progressent et naissent suivant des lois, également

naturelles. Dans les sociétés, comme chez les animaux, le degré de vie

varie avec le degré de correspondance. Parmi les animaux d'organisation

inférieure, la mortalité est énorme; ils subissent les influences les

plus simples; les autres ont plus de ressources, plus de vie, ils

s'adaptent à des circonstances plus nombreuses, plus spéciales; leur

existence est moins simple, leur formation est plus longue; leur mort

exige plus de complications. Les sociétés sont donc d'autant plus

viables qu'elles savent s'élever à des formes plus complexes et plus

spéciales, facilitant leur adaptation continuelle, rétablissant leur

équilibre instable de manière à ne pas être à la merci d'une

perturbation élémentaire.

Il n'y a pas de raison pour qu'une société pacifique, laborieuse, où

la circulation des richesses est bien répartie, où la vie familiale,

émotionnelle, intellectuelle et morale progresse et s'épure, où la

justice devient de plus en plus la règle de l'activité sociale et où

la politique enfin n'est que la régulatrice suprême des grands intérêts

sociaux exactement représentés et se gouvernant librement eux-mêmes,

périsse accidentellement ou naturellement. Au contraire, se développant

régulièrement au point de vue de la masse, se différenciant de mieux en

mieux dans ses parties, coordonnant ces dernières clans des organes

locaux, régionaux et internationaux de plus en plus élevés, une telle

société peut défier la mort; sa longévité indéfinie finit par se

confondre avec celle de l'espèce humaine et de ses conditions

terrestres.

En cela la vie sociale se distingue de la vie animale ordinaire et aussi

en ce que les sociétés étant composées d'unités sensibles et conscientes,

bien qu'à des degrés divers, elles ont le pouvoir, dans les limites

naturelles, d'abréger ou d'augmenter spontanément le cours de leur

existence; leur vie et leur mort sont, dans ces conditions, entre leurs

mains.

FIN

* * * * *

FOOTNOTES:

[1] BERTHELOT. _La Synthèse chimique_.

[2] Pour n'en citer qu'un exemple, le contrat de louage de service,

tel que le règle le Code civil, présuppose le libre arbitre absolu de

l'individu et une égalité idéale entre le maître et l'ouvrier; cette

conception métaphysique viole à la fois et méconnaît les conditions

physiologiques, psychiques et collectives, notamment économiques, de la

classe laborieuse. C'est ce qu'ont dû finalement reconnaître tous les

publicistes qui se sont occupés, par exemple, de la question des

accidents du travail et de la réglementation de ce dernier au point de

vue des sexes, de l'âge et aussi de la durée du travail même pour les

adultes.

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