le faire, qu'il n'y a ni morale, ni justice? Comment pourrait-on le
soutenir sérieusement alors que le déterminisme scientifique, dans tous
les ordres de nos connaissances, a précisément pour objet et pour
mission de nous prouver qu'il existe des lois nécessaires que nous ne
pouvons enfreindre sans supporter immédiatement la peine de notre
révolte? Les phénomènes moraux et sociaux ont même ce privilège d'être
plus malléables et par conséquent plus modifiables que tous les autres;
nous pouvons donc agir sur les conditions qui les déterminent de manière
à les modifier sans cesse dans le sens du progrès de la vertu et de la
justice; ces conditions progressives de la morale et de la justice,
c'est la science qui nous les fait connaître et qui en impose la
poursuite et la réalisation à notre conscience, c'est la science,
disons-nous, et non pas la révélation ni des concepts innés et
indéterminés; voilà ce qui nous sépare de toutes les religions et de
toutes les métaphysiques, c'est une différence de Méthode; la nôtre
implique la reconnaissance complète et exclusive de la Souveraineté de
la Science, l'autre en est la négation. C'est la science qui nous fait
connaître de mieux en mieux ce qui est utile, comme aussi ce qui est
honnête et ce qui est juste; il n'y a pas d'autre révélation et de
critérium que l'expérience.
CHAPITRE VI
LOIS SOCIOLOGIQUES COMPOSÉES
La sociologie positive, en tant que doctrine, est le produit de trois
grands courants principaux dont le cours, désormais unique et
majestueux, entraîne la civilisation moderne vers les vastes océans
transformés de barrières en voies naturelles par excellence de la
civilisation mondiale. La science sociale fut constituée le jour où,
brisant ses enveloppes religieuses et métaphysiques primitives et
atteignant dans ses recherches les phénomènes intimes et profonds de
la structure et de la vie des sociétés, elle parvint à en dégager des
rapports et des lois. Ces faits primordiaux et élémentaires, à la fois
les plus simples et les plus généraux, étaient ceux relatifs à la vie
de nutrition et de reproduction de l'espèce humaine. Ce sera l'éternel
honneur de l'économie politique, même métaphysique, d'avoir déterminé
l'importance prédominante de ces facteurs essentiels; sa faiblesse fut
de les considérer comme des entités abstraites, immuables et, ce qui fut
peut-être plus néfaste encore, comme indépendantes des autres facteurs
sociaux, tels que la morale, le droit et la politique.
La révolution scientifique s'opéra par le triple et irrésistible effort
du socialisme proprement dit, par celui des savants qui les premiers
appliquèrent aux faits sociaux élémentaires les méthodes des sciences
physiques et naturelles et, à peu près en même temps, par les fondateurs
de la sociologie intégrale comme science indépendante et comme
philosophie de toutes les sciences sociales particulières.
Ce n'est pas ici le moment d'étudier l'influence des diverses écoles
socialistes; elles ramenèrent l'économie politique de la vaine agitation
des formules vides et généralement optimistes à l'observation des
réalités trop souvent cruelles, observation dont la conséquence ne fut
heureusement pas un pessimisme déprimant, mais au contraire une réaction
énergique de la volonté réformatrice collective.
Les représentants les plus illustres des sciences mathématiques et
physiques, de leur côté, démontraient que les phénomènes politiques,
moraux et intellectuels sont régis par des lois aussi bien que ceux de
la nature inorganique et organique. Parmi eux, en France, il convient de
rappeler les noms illustres de Lagrange, de Laplace, de Joseph Fourier
qui, dans les problèmes relatifs au calcul des probabilités, à la
natalité, à la mortalité, à la criminalité, aux assurances, etc.,
introduisirent avec tant de puissance l'application des méthodes
scientifiques générales.
C'est grâce au socialisme et à ces ancêtres scientifiques, continuateurs
eux-mêmes des encyclopédistes du XVIIIe siècle et des fondateurs anglais,
hollandais, italiens et allemands antérieurs, de la statistique, qu'il
devint possible, vers le milieu de notre XIXe siècle, d'essayer de
constituer, à l'aide des matériaux recueillis dans les divers ordres de
nos connaissances sociales, une science unifiée et coordonnée, la
sociologie.
Ces premières et grandioses tentatives se présentent à nous sous deux
formes également naturelles bien qu'imparfaites, caractérisées par des
points de départ, des méthodes et des résultats en grande partie
divergents.
Continuateur de Laplace et de Joseph Fourier, ayant cependant aussi subi
l'heureuse influence humanitaire des écoles sociologiques de son époque,
A. Quetelet (1796-1874) applique rigoureusement à l'étude du corps
social la méthode des sciences exactes; il base sa _Physique sociale_
sur la connaissance des rapports et des lois qu'il essaie de dégager,
très souvent avec succès, de l'observation des phénomènes élémentaires
abstraits de la sociologie, c'est-à-dire de ceux dont nous nous sommes
également occupés dans le chapitre précédent. Ses observations
n'embrassent pas seulement les faits économiques et génésiques, elles
s'étendent à l'art, à la science, au droit spécialement à la
criminalité, et à la politique. Sa méthode est irréprochable, mais elle
s'arrête au tiers du chemin. Nulle part Quetelet ne s'élève jusqu'à
l'observation ni même jusqu'à la conception de fonctions et d'organes
sociaux dans lesquels les éléments se coordonnent; ses vues sur la
structure sociale d'ensemble se bornent dès lors à des considérations
assez superficielles et vagues dont il reconnaissait du reste le premier
l'insuffisance.
A la différence de Quetelet, A. Comte (1798-1857) néglige pour ainsi
dire absolument l'observation des phénomènes sociaux élémentaires; au
point de vue des connaissances économiques, artistiques, juridiques et
politiques, il est certainement inférieur à la plupart des spécialistes
de son temps. Il décrit certains organes sociaux et leurs fonctions,
mais ces descriptions sont à la fois incomplètes et insuffisantes tant
au point de vue du nombre que des relations des organes. Sauf en ce qui
concerne l'évolution philosophique, sa sociologie est essentiellement
déductive et non inductive et, comme ses déductions sont tirées d'un
_Tableau des fonctions intérieures du cerveau_ qui est lui-même
défectueux, elles sont à peu près complètement fausses.
Il a entrevu quelques grandes lois relatives à la structure générale
des sociétés, telles que leur continuité, leur solidarité; mais le vice
de sa méthode, aboutit finalement à une conception sociale subjective,
hiérarchiquement autoritaire, religieuse et rétrograde.
M.H. Spencer tient le milieu, au point de vue de la méthode, entre
Quetelet et A. Comte. Sa grande supériorité, vis-à-vis de l'un et de
l'autre, consiste en une observation et une description approfondies des
fonctions et des organes particuliers du corps social; sa conception
d'ensemble dès lors a des rapports plus étroits avec la réalité; mais,
malgré l'accumulation énorme des faits sociaux à l'aide desquels
l'illustre philosophe procède à ses analyses et à ses reconstitutions
organiques, son point de départ est défectueux; ses données
sociologiques ne sont méthodiquement ni analysées ni surtout classées;
ses matériaux économiques et juridiques surtout sont incomplets et leurs
rapports et leurs lois mal définis et conçus.
Si ces trois hommes de génie que nous venons de prendre comme types de
l'évolution méthodique et historique de la science sociale s'étaient
succédé régulièrement en se complétant l'un l'autre, Spencer
perfectionnant Quetelet par l'étude des organes spéciaux et Comte
couronnant, grâce à eux et à son esprit généralisateur, leur oeuvre par
la description de la structure sociale d'ensemble, si en un mot leur
oeuvre au lieu d'être personnelle avait pu être une oeuvre collective,
la sociologie aujourd'hui serait à peu prés parfaite, tout au moins dans
sa méthode et dans son architecture; son enseignement et son influence
se seraient développés beaucoup plus qu'ils ne le sont actuellement.
Si nous appliquons maintenant les considérations ci-dessus aux sept
classes de phénomènes sociologiques (nos 7 à 13) par
lesquelles se termine notre _Tableau hiérarchique intégral des sciences
abstraites_ du chapitre iv, nous comprendrons aisément par quelles
transitions méthodiques il convient de passer de l'étude des phénomènes,
des rapports et des lois sociologiques simples à l'étude des phénomènes,
des rapports et des lois sociologiques composés. Ici encore, comme
toujours, la méthode scientifique consiste à passer du simple et du
général au complexe et au spécial par des gradations successives,
conformément aux lois naturelles de l'esprit humain et du raisonnement.
Les rapports et les lois sociologiques les plus simples sont tout
d'abord ceux qui existent entre des faits de la même classe. Ainsi, dans
le groupe des phénomènes économiques, il y a, comme nous l'avons montré,
des rapports et des lois statiques et dynamiques relatifs à la
circulation des produits et des signes représentatifs de ces produits.
Il faut cependant signaler que clans la même classe de phénomènes il
peut y avoir des rapports et des lois doublement, triplement, etc.,
composés; chaque classe, en effet, se subdivise en groupes et en
sous-groupes distincts. Par exemple la classe des phénomènes économiques
se subdivise en trois groupes principaux: le groupe des phénomènes de
circulation, le groupe des phénomènes de consommation, le groupe des
phénomènes de production; ceux-ci se différencient en groupes
secondaires: ainsi, le groupe relatif à la circulation embrasse des
phénomènes ayant pour objet:
1° Le transport des marchandises;
2° La transmission des offres et des demandes de marchandises;
3° Les signes fiduciaires ou intermédiaires des échanges;
4° La circulation même de ces signes fiduciaires.
Dans chacune des sept classes de phénomènes sociologiques dont nous
avons tracé le tableau hiérarchique, il y a donc des rapports et des
lois internes soit simples soit composées à divers degrés. Dans chacune
de ces classes, la méthode exige donc que l'on passe successivement des
rapports et des lois les plus simples et les plus généraux aux rapports
et aux lois les plus spéciaux.
L'usage des diagrammes, surtout en économie politique et, par extension,
à l'étude des faits intellectuels, moraux, juridiques et même
politiques, permet de se faire une idée pour ainsi dire palpable et
matérielle des rapports et des lois qui régissent le monde social.
Ainsi la Banque Nationale de Belgique a fait publier, en 1884, un atlas
de diagrammes relatifs à ses diverses opérations.[22] On y constate
notamment, de visu, ce que la critique et la théorie avaient déjà
d'ailleurs démontré, qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre le
capital d'une Banque Nationale et les fonctions qu'elle a pour objet
d'assurer; ces fonctions s'accomplissent en réalité sans l'intervention
de son capital, lequel, depuis la fondation de la banque, c'est-à-dire
depuis quarante-deux ans, est resté immobilisé en fonds publics. Au
contraire, les mêmes diagrammes nous montrent avec la plus grande clarté
les rapports constants et nécessaires qui existent entre toutes les
fonctions de la Banque et le taux de l'escompte par exemple. Celui-ci
est en corrélation avec tous les autres éléments dont il apparaît comme
une résultante et une dépendance.
Voilà donc le processus méthodique à suivre dans la recherche des
rapports et des lois relatifs à une seule classe de phénomènes
sociologiques.[23]
Nous pouvons maintenant monter à un échelon supérieur.
Il y a des rapports et des lois entre les phénomènes de chaque classe
particulière et les phénomènes de chacune de toutes les autres classes.
Ainsi l'économie politique a des relations avec la population, avec
l'art, avec la science, avec la morale, avec le droit et avec la
politique. Voilà le premier aspect à considérer dans les rapports entre
ces classes de faits sociologiques dont chacune constitue déjà par
elle-même une collectivité complexe de groupes primaires et secondaires.
Rappelons-nous encore une fois notre tableau hiérarchique des sept
classes de phénomènes sociologiques; considérons-le au point de vue que
nous venons d'indiquer. Que remarque-t-on? On constate immédiatement que
les rapports de l'économie politique avec les six autres classes sont
directs ou indirects. C'est là une observation importante. L'économie
politique se relie directement à la science de la population et, de plus
en plus indirectement seulement, aux cinq autres classes sociologiques.
Or nous savons que les phénomènes les plus généraux sont ceux qui
déterminent, d'une façon également générale, les plus spéciaux; ils les
conditionnent, ils en sont la cause comme on dit en langage
métaphysique. Donc, sauf leurs caractères spéciaux, les rapports et les
lois relatifs à la population sont directement déterminés et
conditionnés par les facteurs économiques; les rapports et les lois
relatifs à l'art, à la science, à la morale, au droit, à la politique,
le sont au contraire de plus en plus indirectement.
Ceci même constitue une des lois sociologiques générales les plus
importantes, car il en résulte que plus on s'élève dans l'échelle
hiérarchique des phénomènes sociaux, plus la volonté collective devient
apte à intervenir efficacement dans l'organisation des sociétés par son
adaptation de plus en plus parfaite et exacte aux conditions spéciales
produites naturellement par le développement de la civilisation.
Au point de vue simplement logique, la même loi nous permet aussi
d'affirmer que les conditions ou causes les plus générales de l'état
et du fonctionnement de tous les autres phénomènes sociaux résident
essentiellement dans la classe générale des facteurs économiques.
Cette double constatation nous permet de conclure que les modifications
apportées par la politique au régime économique, tout en étant les plus
difficiles à réaliser, eu égard à ce que les rapports entre l'économique
et la politique sont les moins directs de tous, sont cependant celles
dont les effets sont les plus féconds et les plus durables précisément
parce que leur action est à la fois la plus simple et la plus générale.
C'est ainsi que les médicaments agissent sur l'organisme individuel par
leur introduction dans le système circulatoire général.
Le tableau hiérarchique des phénomènes sociaux nous montre comment cette
influence politique sur l'organisation économique peut et doit
s'exercer. Elle ne le peut et ne le doit qu'indirectement en
transformant les notions et les règles juridiques, en transformant les
idées morales, en utilisant et en s'assimilant tous les progrès
scientifiques, en rendant l'art même pour ainsi dire le complice et
l'adjuvant du progrès et, finalement, en pénétrant par toutes ces
influences réunies les populations dont le concours et l'acquiescement
sont la condition primordiale de toute réforme sociale dans les sociétés
modernes.
Les rapports et les lois sociologiques sont donc simples ou composés,
directs ou indirects, médiats ou immédiats. Les rapports et les lois
simples sont ceux qui existent entre phénomènes d'une même classe ou
entre phénomènes d'une même subdivision de classe; les rapports et les
lois composés sont ceux que l'observation dégage des phénomènes soit
de subdivisions d'une même classe, soit de classes différentes.
Les rapports et lois directs sont ceux qui s'établissent entre
phénomènes, classes ou subdivisions de classes sans l'intermédiaire
d'autres facteurs.
Dans les exemples statistiques que nous avons donnés antérieurement, le
tableau des naissances illégitimes par cent naissances de 1840 à 1890,
nous montre des rapports simples empruntes à une même subdivision de la
classe des phénomènes génésiques, le groupe de la natalité.
Quand nous avons mis ces phénomènes génésiques en rapport avec les
salaires, nous avons dégagé des rapports composés, c'est-à-dire
provenant de deux classes distinctes de facteurs sociologiques, l'une
économique, l'autre génésique; ces rapports étaient en même temps
directs, puisque la classe des phénomènes génésiques dépend directement,
tant au point de vue organique que logique, de celle des phénomènes
économiques.
Voici du reste quelques exemples des rapports les plus généraux qui
résultent des liens directs ou indirects d'une classe particulière de
faits sociaux, la classe économique avec les six autres classes.
Rapports directs entre l'Economique et la Génétique: le prix des grains
a des rapports constants et nécessaires avec la natalité, la
matrimonialité et la mortalité.
Vis-à-vis des autres classes sociologiques, les rapports de
l'Economique deviennent de plus en plus indirects et médiats dans
l'ordre des exemples suivants:
Rapports entre l'Economique et l'Esthétique: la qualité et la quantité
de la production artistique sont dans un rapport constant et nécessaire
avec le degré de bien-être et de loisir économiques.
Rapports entre l'Economie et la Science: Dans son autobiographie, Ch.
Darwin dit: «J'ai eu beaucoup de loisir, n'ayant pas eu à gagner mon
pain»; il établit un rapport nécessaire entre cette condition économique
favorable et ses succès scientifiques; ce rapport généralisé est une loi
sociologique.
Rapports entre l'Economie et l'Ethique: Nos exemples précédents sur les
naissances illégitimes, les infanticides, les suicides, etc., montrent
suffisamment les liens qui unissent la vie morale à la vie nutritive des
sociétés.
Rapports entre l'Economie et le Droit: Il y a des rapports constants et
nécessaires entre le paupérisme et la criminalité; d'un autre côté, au
point de vue civil, il est suffisamment démontré que la transformation
du Droit est dans un rapport nécessaire et constant avec les
transformations du travail, de la propriété, des modes de production et
de consommation, etc.
Rapports entre l'Economique et la Politique: Il y a des rapports
constants et nécessaires entre la liberté et l'égalité économiques et
la liberté et l'égalité politiques; ces dernières ne sont qu'apparentes
et trompeuses là où les premières font défaut.
Il convient de signaler ici à nouveau que les rapports et les lois que
parviennent à dégager des faits et des groupes naturels de faits,
l'observation, l'expérimentation, et les autres procédés méthodiques
de la Sociologie, ne sont pas et ne doivent pas être uniquement des
rapports et des lois qualitatifs, mais, autant que possible,
quantitatifs, de manière à fournir non seulement une description, mais
une mesure et un calcul exacts de l'amplitude et de l'intensité de ces
rapports et de ces lois. Grâce à la Statistique, ce progrès scientifique
a été réalisé en bien des points surtout dans l'Economique, dans la
Génétique et dans certaines parties de l'Ethique et du Droit, notamment
du Droit criminel; la statistique devient ainsi de plus en plus le
véritable aliment de la méthode historique propre à la Sociologie aussi
bien statique que dynamique.
De l'étude des rapports et des lois élémentaires simples et composés,
directs et indirects, on passe naturellement à celle des fonctions et
des organes sociaux dans lesquels les éléments se combinent et
s'intègrent. Ce qui vicie en grande partie l'oeuvre sociologique
d'Herbert Spencer et surtout celle d'A. Comte, c'est, au point de vue
de la Méthode, d'avoir négligé et même systématiquement nié l'utilité et
la possibilité de procéder à une classification des phénomènes sociaux.
Cette classification est cependant la base indispensable de la Statique
et de la Dynamique, de la Structure et de l'Evolution collective.
La classification élémentaire naturelle fait défaut chez M.H. Spencer,
celle des éléments et des organes chez A. Comte que ses ailes d'Icare
transportent, il est vrai, à des hauteurs vertigineuses d'où son génie
embrasse vaguement les lois sociales les plus générales, mais qui tombe
finalement dans les flots incohérents d'un subjectivisme sentimental où
il s'engloutit.
L'étude des rapports et des lois organiques des sociétés ne peut donc
être méthodiquement que la suite de l'analyse et de la classification
des phénomènes sociologiques élémentaires, de leurs rapports et de leurs
lois également abstraits et élémentaires.
Les phénomènes élémentaires fonctionnent dans la vie sociale par des
organes qui en règlent, facilitent et modèrent l'exercice; ces organes
sont les institutions proprement dites.
Il y a des institutions ou organes économiques: chemins de fer, canaux,
postes et télégraphes, banques de dépôt, d'émission, de circulation,
de crédit, des institutions agricoles, industrielles, commerciales où
s'incarnent le travail, le capital, la production, la consommation, la
circulation. Il y a des institutions génésiques: la famille, le mariage,
la paternité, l'adoption, le divorce, la tutelle.
Il y a des institutions artistiques: écoles, académies, musées.
Il y a des institutions scientifiques: écoles à tous les degrés,
professionnelles ou humanitaires, instituts, congrès, laboratoires,
commissions nationales et internationales de statistique, instituts.
Il y a des institutions morales: religieuses, rationalistes, civiles.
Il a des institutions juridiques: tribunaux civils, de commerce,
répressifs, conseils d'arbitrage, de conciliation.
Il y a enfin des institutions politiques: assemblées représentatives à
tous les degrés, administration, pouvoir exécutif.
Entre chacun de ces organes et de ces groupes d'organes dont nous venons
seulement d'indiquer des spécimens il existe des rapports constants et
nécessaires et par conséquent des lois; ces rapports et ces lois sont
abstraits en tant qu'ils s'appliquent à toutes les sociétés, abstraction
faite des conditions spéciales que ces sociétés subissent, concrets en
tant qu'on les envisage dans ces conditions particulières.
Ici la statistique se transforme véritablement en histoire proprement
dite; ici nous pouvons admirer avec reconnaissance les travaux de ces
sociologistes qui ont fait de l'histoire des institutions sociales une
science dont les progrès placent notre siècle bien au-dessus de ceux
illustrés par les plus grands historiens de l'antiquité. A. Thierry,
Fustel de Coulanges, de Laveleye, Sumner Maine, von Ihering, Mommsen,
pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres, ont scruté
les organes spéciaux des sociétés à une profondeur et avec un talent
d'analyse et de synthèse que n'atteignirent jamais les anciens; ils
en ont décrit la structure et l'évolution, chacun dans la branche
particulière du savoir à laquelle ils avaient consacré leur vie. Leurs
travaux et ceux de nos contemporains encore vivants, dans toutes les
parties des sciences sociales tant élémentaires qu'organiques, rendent
enfin, réalisable avec une perfection plus grande l'étude de cette
structure ou statique sociale générale d'ensemble que l'imperfection
transitoire des connaissances avait rendue si périlleuse pour les
précurseurs de la Sociologie positive.