actuellement existantes, où les liens familiaux, spécialement ceux entre
le père et l'enfant, sont à peu près inexistants; la maternité, fait
matériel, y sert de lien social entre la famille et l'enfant; celui-ci
peut être, dans ce stade de civilisation, considéré comme à moitié
légitime seulement, c'est-à-dire vis-à-vis de sa mère.
Représentons par 100 le chiffre des naissances dans les sociétés de ce
genre; nous pouvons représenter par 50, par exemple, le quantum supposé
du rapport entre les naissances en général et leur légitimité de
l'autre. Il est, du reste, bien entendu que, dans les considérations qui
vont suivre, nous ne discutons pas la question de savoir si certaines
formes libres d'union sexuelle sont ou non supérieures à certaines
formes officiellement légitimes; nous considérons seulement que dans
notre état de civilisation, l'illégitimité des naissances est l'indice
incontestable d'un relâchement des liens entre l'enfant et ses auteurs.
Appliquons nos procédés à un pays particulier, la Belgique:
A. _Tableau des naissances illégitimes_ par 100 _naissances_.
I II III
ROYAUME HAINAUT LUXEMBOURG
1840.. 6.33 5.73 2.53
1841-1850 7.43 7.59 2.53
1851-1860 7.91 8.40 2.75
1861-1870 7.13 8.94 2.73
1871-1880 7.20 8.32 2.43
1881-1889 8.72 10.74 2.71
1890 ? ? ?
Joignons maintenant à ce tableau celui des salaires des houilleurs du
Hainaut et des travailleurs agricoles, hommes et femmes, dans le
Luxembourg:
B.--_Tableau des salaires._
IV
DES HOUILLEURS DU HAINAUT
1841-1850 1.39
1851-1860 2.85
1861-1870 2.62
1871-1880 3.39
1881-1889 3.00
1890 3.69
V
SALAIRES AGRICOLES DU LUXEMBOURG, SANS NOURRITURE
Hommes Femmes
1830 1.08 0.74
1835 1.09 0.74
1840 1.12 0.76
1846 1.16 0.79
1850 1.30 0.92
1856 1.81 1.10
1874 2.38 1.48
1880 2.48 1.62
Les phénomènes sociaux d'ordre génésique enregistrés par le premier
tableau mis en regard de ceux enregistrés par le second, constituent une
véritable expérimentation, dont par les procédés logiques expérimentaux
et inductifs en général, nous pouvons dégager des lois.
La simple comparaison des indications fournies par les données
statistiques nous montre tout d'abord qu'il y a, dans le royaume, des
conditions ou causes générales qui agissent dans un sens défavorable sur
la production du phénomène naissances illégitimes. En un demi-siècle le
rapport pour cent des naissances illégitimes aux naissances en général
s'est élevé de 6,33 p. 100 à 8,71 p. 100.
L'examen de la colonne II du premier tableau, nous prouve que si le
royaume en général a été soumis, au point de vue du fait envisagé, à
des conditions socialement désavantageuses, il y a des facteurs spéciaux
qui, dans le Hainaut, ont agi d'une manière encore plus néfaste que dans
le royaume sur l'apparition du phénomène; dans le Hainaut, en effet, le
pour cent de naissances illégitimes, inférieur, en 1840, à celui de
l'ensemble du pays, a depuis lors progressé de 5,73 p. 100 à 10,74 p. 100!
Quelles sont les conditions qui différencient particulièrement le
Hainaut de l'ensemble du royaume? Ce sont évidemment les conditions
économiques et principalement le développement de la grande industrie:
mines, usines, etc. Ces conditions ou causes spéciales sont si bien les
causes ou conditions de la différence entre le Hainaut et le royaume de
la proportion des naissances illégitimes, que si nous remontons à une
époque antérieure au développement de l'industrialisme capitaliste,
c'est-à-dire à la période qui a précédé celle de 1841-1850, la situation
du Hainaut ne diffère guère de celle de la moyenne des naissances
illégitimes de tout le pays. En _éliminant_ les causes ou conditions
industrielles propres à la période d'exploitation industrielle du
Hainaut, nous obtenons un _résidu_ ou reste qui est égal à la situation
de l'ensemble du royaume; cette intense exploitation industrielle est
donc la condition ou la cause de la _différence_ qui existe entre le
phénomène tel qu'il apparaît dans le pays en général et tel qu'il se
produit dans le Hainaut en particulier. Il va de soi qu'en parlant des
conditions industrielles spéciales au Hainaut, nous embrassons par ces
mots une pluralité de causes ou de conditions qui elles-mêmes pourraient
faire l'objet d'une recherche spéciale. Nous pouvons en examiner une:
La colonne IV du deuxième tableau, relative aux salaires des houilleurs
du Hainaut, nous permet de constater que les _variations_ favorables de
ces salaires sont _concomitantes_ avec les variations relativement
favorables que manifestent certaines périodes du premier tableau,
colonne II. Ainsi la période de hauts salaires industriels de 1871-1880,
dans le Hainaut, _concorde_ avec un abaissement favorable du rapport des
naissances illégitimes dans la même province.
Cette _concordance_ est prouvée plus exactement encore par le fait que
les _variations_ des deux faits envisagés, salaires et naissances
illégitimes, sont _concomitantes_. Ainsi, dans cette même période de
1871-1880, les années 1872-1874, supérieurement avantageuses au point de
vue de l'élévation des salaires, ont vu réduire le rapport des
naissances illégitimes à 7,04 p. 100 pour le royaume et à 8,28 p. 100
pour le Hainaut, au lieu de 7,20 p. 100 et de 8,32 p. 100 qui sont les
chiffres moyens de cette période décennale et constituaient,
particulièrement pour le Hainaut, par eux-mêmes, une variation
favorable. La méthode des variations concomitantes confirme encore cette
induction expérimentale en nous montrant par la statistique officielle
que la période la plus mauvaise de toutes pour la production des
naissances illégitimes dans le Hainaut, concorde avec une crise intense
de l'industrie charbonnière et un abaissement des salaires, mais qu'en
revanche, les variations favorables qui, en 1888 et 1889, se produisent
dans le taux des salaires, se manifestent immédiatement par des
variations concomitantes également favorables dans la proportion des
naissances illégitimes; le taux de ces dernières qui, de 1881 à 1889,
est de 10,74 p. 100 se réduit immédiatement, en 1888-1889, à 10,66 p.
100. Nous ne connaissons pas encore en ce moment le chiffre officiel des
naissances illégitimes pour 100 naissances dans le Hainaut pour 1890,
mais nous savons par le dernier et si remarquable rapport de M. Harzé
sur la _Statistique des mines_, que la moyenne du salaire des houilleurs
du Hainaut s'est élevée à 3 fr. 69. Nous pouvons dès lors à peu près
avec certitude prévoir et prédire que la réduction favorable qui s'est
manifestée en 1888-1889 dans la proportion des naissances illégitimes
s'accentuera encore pour l'année 1890.[16]
Ainsi, en sociologie comme dans les sciences physico-chimiques et
physiologiques, les méthodes de recherche expérimentale nous permettent
de découvrir les conditions de production et de reproduction des
phénomènes, c'est-à-dire les lois de leur apparition et de leur
évolution, et d'introduire dans la politique la prévoyance, cette
véritable providence non plus surnaturelle, mais humaine et collective.
Il y a donc des lois, c'est-à-dire des rapports nécessaires qui
déterminent les phénomènes génésiques et les relient à l'ensemble
notamment des conditions économiques de leur milieu de production et
d'activité; les salaires sont une de ces conditions économiques. Les
variations brusques et continuelles des salaires sont du reste par
elles-mêmes une cause de perturbation nocive; même un relèvement
important mais brusque des salaires ne produit pas tous les effets bien
taisants que produirait un relèvement faible, mais régulier et continu.
La colonne III du tableau _A_ et la colonne V du tableau _B_ relatives
aux naissances illégitimes et aux salaires agricoles du Luxembourg
constituent, sous ce rapport, une véritable expérimentation sociale,
surtout si on met cette expérimentation en rapport avec les données
fournies par le Hainaut. Le Luxembourg est en effet remarquable entre
toutes nos provinces par la constance relative de ses conditions
sociales; les plus générales, les conditions économiques, n'y ont pas
subi de changements intenses, comme dans le Hainaut, par la formation de
grands centres industriels; les chemins de fer eux-mêmes n'y ont que
fort peu activé la circulation et développé les centres urbains. Au
contraire, la progression lente mais régulière des salaires agricoles y
a assuré la stabilité et la régularité des rapports familiaux, notamment
des parents vis-à-vis de leurs enfants. Dans le Luxembourg,
l'invariabilité relative du milieu social et notamment du milieu
économique a nécessairement déterminé l'invariabilité du rapport du
phénomène: naissances illégitimes, avec ce milieu. La méthode
expérimentale de concordance vient donc ici confirmer la méthode
expérimentale des variations concomitantes, de même que cette dernière
confirme les méthodes de différence et des résidus.
En ce qui concerne celles-ci, nous pouvons en effet, en faisant usage
des données statistiques, éliminer par la pensée, c'est-à-dire par un
procédé purement logique, du Hainaut et du Royaume, les causes ou
conditions spéciales, telles que l'industrialisme intense et instable
avec ses conséquences, les grandes agglomérations urbaines, le
morcellement agricole excessif, etc., etc.; nous pouvons en un mot
réduire par la pensée le pays à la même situation que celle du
Luxembourg: les différences constatées seront les conditions et les
causes des différences constatées dans la production des naissances
illégitimes; au contraire les résidus de ressemblances seront les
conditions communes à tous les pays.
On comprend dès lors pourquoi, dans le Luxembourg, le taux des
naissances illégitimes n'a pour ainsi dire pas varié, la constance
relative du milieu y est en rapport avec la régularité relative du
phénomène social produit; les conditions restant les mêmes, le phénomène
apparaîtra naturellement de même; les conditions variant, le phénomène
apparaîtra aussi, mais modifié.
Observons que ce phénomène spécial relatif à la cohérence des liens
familiaux correspond, dans le Hainaut et dans le Luxembourg, au
mouvement général de la population. Ce mouvement est aussi lent et
régulier dans la dernière province qu'il est rapide et excessif dans
la première. Dans une période de cinquante-sept ans la population du
Luxembourg n'augmente que de 35 p. 100, soit d'un peu plus de 1/2 p.
400 par an, celle du Hainaut augmente de 70 p. 100 et dans
l'arrondissement de Charleroi, cet accroissement s'élève à 230 p. 100
tandis que, dans la même province, il n'est que de 14,18 p. 100 dans
l'arrondissement de Thuin et de 3,61 p. 100 dans l'arrondissement d'Ath.
Donc, au point de vue de la population en général, comme à celui des
naissances illégitimes, les conditions sociales du Hainaut présentent
des variations excessives concomitantes avec les autres circonstances
excessives du milieu, à tel point qu'outre ces véritables excroissances
harmoniques le Hainaut, en dehors même de tous autres aspects, révèle
encore au point de vue du mouvement de la population en général, des
variations violentes qu'on ne rencontre nulle part ailleurs.
Il y a, en conséquence, des lois génésiques ou relatives à la
population; en effet, par exemple, toutes autres conditions égales, il y
a un rapport nécessaire entre l'état économique d'un pays, notamment ses
salaires industriels, et la proportion des naissances illégitimes dans
le chiffre total des naissances; aux variations de cet état économique
correspondent des variations du taux des naissances illégitimes; elles
dépendent donc nécessairement du milieu économique, plus spécialement
encore des conditions où le travail est rémunéré. Ces conditions sont
ce qu'on appelle vulgairement les causes des naissances illégitimes.
Si on a encore la moindre incertitude au sujet des rapports nécessaires
qui existent entre un phénomène génésique et son milieu, en un mot sur
le déterminisme des phénomènes sociaux, on peut procéder à des
vérifications complémentaires par l'étude de faits du même ordre. Dans
ce cas, encore une fois, la méthode expérimentale sera pleinement
efficace.
Les conditions sociales qui règlent d'une façon nécessaire la production
des naissances illégitimes sont si bien des conditions désavantageuses
d'une nature déterminable, que nous pouvons poursuivre ce phénomène
génésique déjà spécial dans des modalités encore plus originales. Ainsi,
jusque dans le sein de leur mère, les conditions des enfants illégitimes
sont plus défavorables que celles des autres. Il y a proportionnellement
plus de mort-nés illégitimes que de légitimes!
Voici, en effet, quelle a été la proportion des mort-nés pour 100
enfants vivants, légitimes ou non:
1841-1850 4.37 p. 100
1851-1860 4.73 --
1861-1870 4.81 --
1871-1880 4.54 --
1881-1890 4.50 --
Au contraire, la proportion des mort-nés pour 100 enfants illégitimes
vivants a été en:
1841-1850 6.20 p. 100
1851-1860 6.40 --
1861-1870 6.97 --
1871-1880 6.25 --
1881-1890 6.45 -- [17]
Ainsi, d'une façon constante, la loi agit au détriment des enfants
illégitimes mort-nés d'une façon plus meurtrière que vis-à-vis des
autres, dans une proportion à peu près invariable d'un tiers à leur
préjudice; donc inégalité jusque dans le phénomène de production des
mort-nés. Pourquoi? Évidemment parce qu'il y a une inégalité
correspondante dans les conditions où ils naissent morts.
Nous savons du reste également que, nécessairement et d'une façon plus
générale, la mortalité des enfants illégitimes est supérieure à celle
des enfants légitimes et la mortalité des enfants pauvres supérieure à
celle des enfants des classes aisées.
EXEMPLE D'UNE LOI ESTHÉTIQUE
Nous avons exposé ailleurs les principales lois abstraites relatives à
la structure et au fonctionnement des divers organes artistiques;[18]
toute production artistique exige une épargne, une réserve de forces
physiologiques sans emploi actuel pour les nécessités économiques,
génésiques, en un mot primordiales de l'existence; toute production
artistique réclame un certain loisir économique, une certaine excitation
vers la beauté idéale provoquée directement par les relations sexuelles
et les autres affections familiales et indirectement par les autres
formes encore plus élevées mais consécutives de la vie collective; la
société la plus artistique, toutes autres conditions égales, sera donc
nécessairement celle où ces divers facteurs du phénomène appelé art se
rencontreront dans les conditions les plus avantageuses. Nous savons par
expérience, c'est-à-dire par l'histoire des sociétés, que ces
circonstances avantageuses commencent par être le privilège de certaines
castes et de certaines classes. Nous pouvons dès lors également prévoir
et prédire que la diffusion du loisir physiologique et économique
résultant de l'émancipation progressive des classes inférieures,
diffusion qui sera accompagnée d'une excitation constante vers le beau
par le perfectionnement des conditions familiales et autres, aura pour
effet de modifier la structure de l'art en ce sens qu'il sera de plus
en plus accessible à la masse dans la mesure même des autres progrès
sociaux et notamment des loisirs physiologiques et économiques qu'une
limitation rationnelle et humaine du travail et de la production
entraînera.
Voilà la description succincte d'une loi esthétique, à la fois statique
et dynamique, abstraite à la fois et générale. Comme exemple d'une loi
abstraite plus spéciale, mais également statique et dynamique, nous
pouvons citer que, partout et toujours, l'architecture est antérieure
à la sculpture et cette dernière à la peinture, bien entendu en tant
que la sculpture et la peinture s'appliquent à des créations distinctes,
détachées des oeuvres architecturales. Chacun de ces arts repose, est
construit sur l'autre, puis s'en différencie successivement et cela est
vrai de toutes les civilisations; c'est ce qui fait le caractère
abstrait de cette loi à la fois statique et dynamique.
EXEMPLES DES LOIS RELATIVES AUX CROYANCES ET AUX SCIENCES
Dans les premières parties de cette étude, nous avons suffisamment
indiqué le caractère du tableau hiérarchique et intégral des sciences.
Ce tableau nous décrit à la fois leur structure et leur évolution dans
tous les temps et dans tous les pays, par conséquent la loi statique et
dynamique des sciences. La classification hiérarchique des croyances en
fétichisme, polythéisme, monothéisme, métaphysique, philosophie
positive, nous montre l'aspect particulier de cette même loi au point de
vue de la conception générale de l'ensemble des phénomènes de l'univers
également sous leur double aspect, statique et dynamique.
EXEMPLES DE LOIS RELATIVES AUX MOEURS ET A LA MORALE
_Le suicide_.[19]
Les précieux travaux de Quetelet et de M. Yvernès, notamment les
tableaux et les cartes si soigneusement et si complètement dressés par
ce dernier, nous font comprendre pour ainsi dire de visu ce qu'il faut
entendre par loi sociologique; ils nous montrent certains phénomènes
moraux se produisant nécessairement et invariablement dans certains
conditions, tant que celles-ci sont elles-mêmes invariables et
constantes. Nous avons ces tableaux et ces cartes sous les yeux: les
planches XI et XII nous montrent à toute évidence qu'il y a un rapport
nécessaire entre le phénomème social, suicide, et le milieu où il fait
son apparition:
Il y a un rapport nécessaire entre les suicides et les saisons, entre
les suicides et le sexe, l'âge, les heures habituelles du jour où le
phénomène se produit, l'état de mariage ou de célibat, les conditions
économiques, surtout les crises, les professions exercées, et même les
moyens de destruction de soi-même employés. En France, c'est toujours
et invariablement dans le département de la Seine que le chiffre des
suicides, proportionnellement à la population, est le plus élevé, et
c'est dans douze départements, formant entre eux une agglomération
distincte et tranchée, qu'ils le sont invariablement le moins.[20] Si
par les méthodes employées ci-dessus pour les naissances illégitimes,
nous recherchions les conditions perturbatrices qui placent le
département de la Seine dans cette situation particulièrement
désavantageuse au point de vue du phénomène moral dont il s'agit, nous
déterminerions d'une façon précise la loi même de ces perturbations ou
variations. Nous devons nous borner ici à indiquer l'évidence de leur
existence. Nous voyons cependant par l'examen de la planche XII, C, que
les principales conditions sociales fautrices du suicide sont, par ordre
d'importance et en dehors des maladies cérébrales, la misère, les
chagrins de famille et les souffrances physiques dont l'action est à
peu près égale, puis l'alcoolisme, ensuite l'amour, la jalousie et la
débauche et enfin la crainte des poursuites judiciaires. D'une façon
constante également, il y a plus de suicides d'hommes que de femmes, de
célibataires que de gens mariés ou de veufs et de mariés et veufs ayant
charge d'enfants que de mariés et veufs n'en ayant pas, etc. En somme,
les troubles physiques, y compris les troubles cérébraux, les troubles
économiques et génésiques sont le champ de culture le plus favorable à
la production des suicides; en France, ce champ de culture par
excellence c'est Paris et le département de la Seine.
EXEMPLE DE LOIS JURIDIQUES
_L'Infanticide_.
Parmi tous les crimes et délits commis et poursuivis en France de 1826 à
1880, c'est dans l'infanticide que la proportion des illettrés sur cent
accusés est la plus considérable; elle est en moyenne de 72 p. 100.
L'infanticide est donc le crime des illettrés; voilà une des conditions
qui favorisent l'apparition de ce phénomène criminel; nous serons encore
plus exactement renseignés après avoir constaté que ces illettrés sont
généralement des célibataires et ces célibataires des femmes dans la
proportion de 93 p. 100. Ce n'est pas tout; parmi ces femmes ce sont
celles dont la condition est la plus dépendante, la plus servile en
réalité, les moins capables par conséquent de réagir par leur volonté
contre toutes les causes ambiantes qui concourent à les accabler et à
les pousser nécessairement au crime, qui fournissent le chiffre le plus
élevé du contingent des suicides. En France, en effet, comme en
Belgique, les cinq dixièmes des infanticides sont commis par des
ouvrières agricoles et des domestiques de ferme, deux autres dixièmes
par les domestiques attachées au service des personnes dans les villes
et ailleurs. Les femmes indépendantes, exerçant des professions
libérales, n'y participent pas pour un centième par cent crimes.
Aussi en France le jury, en Belgique la Cour, 99 fois sur 100, accordent
les circonstances atténuantes, c'est-à-dire dans une proportion plus
large que pour n'importe quel autre crime.[21]
En vérité, une peine ne devrait être prononcée que si, par hypothèse,
un infanticide avait été déterminé par une cause à laquelle il serait
prouvé que l'accusée pouvait résister ou s'il avait été commis sans
cause, c'est-à-dire si le crime était inconditionné. Dans tous les
autres cas, l'irresponsabilité de l'individu vis-à-vis de la Société
est évidente, puisque c'est au contraire le milieu social qui oblige
nécessairement la mère à agir contre toutes les lois naturelles: _elle_
n'est pas la coupable, mais la victime. Puisque la loi sociologique nous
montre comment, dans des conditions constantes, la contribution aux
infanticides sera nécessairement levée à charge d'un contingent
invariable de personnes du même sexe et de la même catégorie, ce n'est
pas à ces personnes qu'une _peine_ supplémentaire doit être infligée,
c'est la collectivité qui doit prendre à son compte la peine de modifier
à tout prix les conditions sociales qui produisent l'infanticide aussi
naturellement et aussi nécessairement que certains poisons produisent la
mort.
Au point de vue social, le plus important de tous, le libre arbitre, qui
fait l'objet de tant de controverses stériles dans le champ clos de la
psychologie et de la morale individuelles, est une quantité tellement
petite qu'elle peut être négligée sans grave inconvénient. Socialement,
notre libre arbitre est limité à un point pour ainsi dire idéal, non
susceptible de mensuration, noyé au milieu du rythme régulier des flots
du déterminisme complexe et immense. Quetelet, notamment, a parfaitement
établi la constance et la régularité des moyennes dans les phénomènes
sociaux pour des périodes de temps données; il a évidemment attaché à
ces moyennes une importance excessive en négligeant trop souvent les
variations dont elles sont susceptibles et que l'on constate mieux si
l'on observe des périodes plus longues. Il n'en reste pas moins certain
que plus, dans un pays et dans un temps déterminés, les variations
sociales s'éloignent de leurs moyennes, plus aussi elles deviennent
rares; or, le libre arbitre consiste précisément dans le pouvoir de
s'écarter par une énergie subjective volontaire suffisamment supérieure,
du milieu, c'est-à-dire des conditions moyennes; il en résulte que _la
loi du libre arbitre_ serait précisément d'être d'autant plus efficace
qu'il serait plus rare; en fait, le libre arbitre absolu serait sans
application. Le libre arbitre implique donc sa propre négation; cette
contradiction essentielle est du reste scientifiquement démontrée par le
fait qu'il est possible de dégager les lois mêmes des variations et des
probabilités.