organes des phénomènes sociaux inférieurs, lesquels sont eux-mêmes les
pouvoirs régulateurs sociaux des phénomènes physiologiques et psychiques
des unités humaines dont l'agrégat forme la masse sociale. Les
phénomènes sociaux supérieurs sont donc toujours, de leur côlé,
conditionnés par les phénomènes inférieurs plus simples et plus
généraux. Ainsi, si, dans l'organisation des rapports génésiques,
c'est-à-dire sexuels, familiaux ou relatifs à la population en général,
vous négligez de tenir compte des nécessités économiques, des données
et des lois psychiques et physiologiques, les lois politiques les mieux
intentionnées seront impuissantes à reconstituer l'ordre dans les
familles et à relever le niveau de la natalité encore beaucoup plus que
si vous ne tenez pas compte, dans cette législation des besoins
esthétiques, moraux, scientifiques et juridiques plus élevés des membres
du groupe social. Les organes sociaux supérieurs ont surtout pour
mission de parfaire et de régulariser le fonctionnement des organes
sociaux les plus généraux, les plus simples; ceux-ci de leur côté
doivent se soumettre servilement aux lois dégagées par toutes les
sciences plus générales et plus simples que les sciences sociales, donc
par la psychologie, la physiologie et les autres sciences antécédentes.
Que voulez-vous que soit au point de vue politique, au point de vue du
droit, de la morale, de la culture scientifique et artistique, de la
vertu et de la dignité domestiques, une famille où le père, la mère et
même les enfants sont, par le fait de notre organisation ou plutôt de
notre désorganisation industrielle, condamnés à ne se voir pour ainsi
dire jamais, à vivre dans la promiscuité dans un taudis infect, où
l'enfant est arraché à l'école trop tôt, où la femme est détournée du
ménage et de sa fonction éducatrice, où le père est enlevé à tout et à
tous pendant les trois quarts de la journée, n'ayant plus d'autre besoin
en rentrant de l'ouvrage que celui de manger, de boire et de dormir,
sans la moindre préoccupation morale ni intellectuelle, il n'en a pas le
loisir, ni sans autre excitation idéale que celle que peut procurer
l'alcool?
Donc, subordination des fonctions sociales les plus hautes vis-à-vis des
fonctions sociales les plus simples et les plus générales, de celles
notamment relatives à la vie économique. Nécessité également de
subordonner notre organisation économique aux conditions plus générales
et plus simples encore de notre constitution psychique et biologique et
de toute la nature organique et inorganique. Aucune organisation
industrielle véritablement sociale et stable n'est possible si au point
de vue de la durée du travail elle ne commence par respecter les lois
physiologiques et psychiques impératives d'après lesquelles toute
dépense physiologique a besoin de se réparer; tout effort, au delà d'une
certaine limite, tend à se ralentir, à s'affaiblir, toute attention
(phénomène psychique) diminue et finalement même est distraite, puis
abolie entièrement. Ainsi la première législation à réclamer, eu ce qui
concerne les accidents du travail, est une législation qui limite la
durée du travail en tenant compte des impératifs catégoriques de la
physiologie et de la psychologie. Cette législation elle-même nécessite
à son tour pour correspondre à la variété considérable des conditions
du travail manuel, une refonte et une extension du système représentatif
à tous les degrés, dans toutes les catégories d'intérêts, une loi
uniforme et générale ne pouvant également déterminer que d'une façon
uniforme et générale des limites à la durée du travail, limites
essentiellement variables suivant les métiers. Pour mieux préciser,
les agents ou représentants généraux de la collectivité nationale ou
internationale ne sont compétents que pour fixer la durée maxima de
la journée normale de travail; aux représentants spéciaux de chaque
profession appartient de débattre, de fixer ou de modifier, suivant les
circonstances, la durée de cette même journée de travail, dans chaque
profession; la représentation centrale ne serait compétente que si elle
en arrivait à être elle-même la synthèse représentative exacte de tous
les intérêts particuliers.[13]
L'exemple ci-dessus nous montre comment d'un côté les phénomènes sociaux
les plus complexes dépendent de ceux qui sont plus simples, et, d'un
autre côté, comment les organes régulateurs de ceux-là interviennent
à leur tour pour perfectionner l'organisation et le fonctionnement de
ceux-ci; il nous démontre que si le progrès social dépend avant tout
des réformes économiques, ces dernières exigent l'extension et le
perfectionnement de notre système représentatif, délibérant et même
exécutif, en un mot de notre organisation politique.
Ainsi, non seulement les faits sociaux sont interdépendants, mais les
sciences sociales dont ils sont le domaine le sont également. De même
que la Politique sans le Droit enfante nécessairement le despotisme,
de même que le Droit, sans la morale dont il est une dérivation, est un
sépulcre blanchi, de même que la Morale non éclairée par la Science est
aveugle, de même que la Science séparée de ses utilités artistiques et
pratiques dégénérerait en un pédantisme chinois, de même que l'art pour
l'art finit en dévergondage, de même que la famille est impossible sans
les conditions économiques qui doivent en assurer la dignité et
l'existence, de même qu'enfin ces conditions économiques ne peuvent
impunément violer les lois inorganiques et organiques de la nature, de
même dans l'enseignement des sciences sociales, chacune des branches
fait partie d'un tronc commun, d'un arbre puissant et vénérable dont
une sève commune parcourt et vivifie toutes les parties; séparez ces
branches, taillez et coupez ce tronc, vous n'avez plus que du bois mort,
bon tout au plus, comme beaucoup de branches de notre enseignement, à
faire des fagots et à mettre au feu. Ainsi, par elle-même,la description
de la structure et de l'évolution logiques, historiques et dogmatiques
des sciences en général et des sciences sociales en particulier, nous
démontre, en dehors même de l'étude des phénomènes que ces sciences ont
pour objet, qu'il existe des lois tant statiques que dynamiques qui,
sous ce triple aspect, président à cette structure et à cette évolution.
Tout phénomène social est donc nécessairement déterminé, dans sa forme
et dans son activité, par les conditions dans lesquelles il se produit;
toutes les conditions étant identiques ou égales, le même phénomène se
produira toujours d'une façon invariable; toutes les conditions ou
quelques-unes des conditions venant à se modifier, le phénomène se
produira d'une façon variable en tout ou en partie.
Ici se présente une observation, d'une importance capitale pour la
sociologie: les conditions les plus générales au milieu desquelles se
produisent les phénomènes sociologiques sont les facteurs inorganiques
et organiques; ce sont eux qui déterminent la structure et la dynamique
des Sociétés d'une façon générale; ils ébauchent les corps sociaux dont
les agents spéciaux achèveront en détail la physionomie et l'allure.
Ces facteurs inorganiques et organiques, nous les avons compris sous la
dénomination de: Territoire et Population; ils sont les plus constants
et les moins variables. En somme, les conditions mathématiques,
mécaniques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques et
psychiques qui déterminent la structure et l'évolution des diverses
parties de l'humanité, sur les divers points de notre globe, sont, sinon
absolument identiques, dans tous les cas resserrées dans des limites de
variation assez étroites; les oscillations de la vie tant individuelle
que sociale s'écartent fort peu de la moyenne des conditions générales
et, plus elles s'en éloignent, plus les phénomènes vitaux et sociaux
deviennent rares à mesure qu'ils se rapprochent d'un point d'écartement
où ils disparaissent tout à fait. Si, comme l'a fait Quetelet,on établit
le tableau de quelques-unes de ces conditions générales inorganiques ou
organiques, si par exemple on dresse le tableau de la moyenne de la
taille humaine ou de la capacité cranienne, ou de la moyenne des
climats, etc., on reconnaît immédiatement que l'espèce humaine, dans sa
masse la plus considérable, se rapproche de ces moyennes et que plus
elle s'en éloigne plus ces écarts ou variations sont rares et deviennent
des cas isolés; passé certaines limites, on ne rencontre plus que ce
qu'on appelle des anomalies et des monstruosités et, au delà, plus rien.
Ainsi, au point de vue du climat, au-dessous d'un certain nombre de
degrés, l'humanité n'est plus possible, les conditions de viabilité pour
les unités composantes de cette humanité n'existant plus; l'adaptation
aux conditions les plus générales et les plus simples de la nature est
la première loi de toute existence, l'adaptation aux conditions
spéciales et les variations correspondantes constituent un progrès
consécutif et accessoire.
Il résulte de cette constatation un premier fait, une première loi,
c'est que les facteurs généraux déterminants de toutes les sociétés sans
exception étant, dans leurs rapports avec celles-ci, plus constants que
variables, plus permanents qu'intermittents et accidentels, la structure
et l'évolution de toutes les sociétés, c'est-à-dire les phénomènes
sociaux dont l'apparition est déterminée par ces facteurs, auront
également une tendance générale, constante et permanente à se produire
sous des formes et dans une direction identiques, homogènes. En un mot,
l'unité de l'espèce humaine que les légendes religieuses et les
hypothèses métaphysiques déduisaient de notre commune origine divine ou
d'une cause ordonnatrice intelligente est directement déterminée par des
conditions exclusivement naturelles, sans la moindre intervention
mystérieuse: l'unité des conditions les plus générales de notre milieu
physique et de notre structure biologique, explique notre unité
collective; les diverses sociétés passées et présentes ne sont que des
variétés d'un type primitif homogène; les sociétés ne constituent pas
des espèces immuables différentes; leurs variations continueront sans
doute à s'effectuer suivant des lois régulières dans l'avenir comme
pendant les siècles écoulés.
Ceci vient confirmer ce phénomène sociologique considérable que nous
avons observé dans nos études antérieures, relativement surtout aux
sociétés politiques les moins avancées et les moins complexes: la
ressemblance générale, à tous les points de vue, économique, familial,
religieux, moral, juridique et politique de toutes les sociétés
rudimentaires, sans distinction, sans que cette ressemblance entre elles
provienne de la moindre influence réciproque; toutes ces sociétés, tant
celles qui sont restées dans leur état rudimentaire, que celles qui ont
disparu et que celles qui ont dépassé ces stades primitifs, ont eu la
même structure générale, ont agi, c'est-à-dire vécu, senti, pensé, réglé
leur conduite et dirigé leur politique d'une façon uniforme, à part des
variations accessoires limitées à la mesure des variations également
accessoires de leur milieu physique et biologique. En somme, les
variations sociales ne parviennent jamais à l'emporter sur l'unité
fondamentale naturelle à l'espèce humaine.
Les considérations précédentes, d'abord celles relatives à la structure
et à l'évolution des sciences, puis celles relatives à la structure et
à l'évolution générales des sociétés, nous prouvent ainsi, dès l'abord,
que des lois générales, des rapports nécessaires, régissent les
phénomènes sociaux au même titre que tous les phénomènes naturels; ces
rapports et ces lois sont seulement plus difficiles à reconnaître eu
égard à la complexité supérieure des faits sociaux.
Aucun phénomène n'apparaît an hasard; ce que nous appelons de ce nom
n'est que la mesure de notre ignorance; le jeu même a ses lois; il y a
une théorie et un calcul des probabilités; les sociétés ont leurs lois.
Parmi ces dernières, les lois de la nature inorganique et organique ont
été, sont encore et resteront toujours la première Providence de
l'humanité, le génie élémentaire, la fée généreuse ou non, peu importe,
qui la dota de ses propriétés nocives et bienfaisantes. Ces lois, les
plus générales et les plus simples, sont aussi les moins modifiables par
notre propre intervention; elles nous dominent par leur généralité et
leur simplicité mêmes; elles ont imposé aux sociétés l'uniformité de
leur irrésistible empreinte; s'adapter à ces lois fut la première et la
plus urgente de toutes les nécessités; là où cette adaptation fit
défaut, la mort sociale fut inévitable.
Personne ne met actuellement en doute l'existence des lois
mathématiques, physiques, chimiques, physiologiques; mais le
déterminisme admis dans toutes ces sciences, on prétend le rejeter du
domaine des sciences sociales. Contradiction étrange cependant; ceux-là
mêmes que l'idée des lois sociales offusque, sont précisément aussi
ceux qui introduisent la Providence, c'est-à-dire la prévoyance, la
prévision dans l'histoire. Or, qui dit prévision, dit science et il n'y
a pas de science, ni de prévision, ni de prévoyance s'il n'y a pas de
lois. Admettre une Providence, c'est donc ou reconnaître des lois
sociales, des rapports nécessaires entre les phénomènes sociaux, une
science sociale, ou affirmer que ces lois ne sont que des ordres, des
commandements arbitraires émanés d'une autorité supérieure, absolue et
inconditionnée, et par conséquent non susceptibles d'être humainement
prévus, en un mot, au-dessus et en dehors de la science. Malheureusement
pour ses adeptes, dans la théorie providentielle il faut aller jusqu'au
bout; s'il n'y a pas de lois et de sciences sociales, c'est qu'il n'y a
pas non plus de lois et de sciences inorganiques et organiques, car si
on admet ces dernières, on reconnaît par cela même que les sociétés ont
des lois, les plus simples et les plus générales, il est vrai, mais par
cela même les plus importantes. Entre la science intégrale et la
Providence intégrale, entre l'ordre universel nécessaire et l'ordre
universel arbitraire ou le désordre, il faut donc choisir, il n'y a pas
de milieu. La Providence sociale, c'est la science sociale.
CHAPITRE V
LOIS SOCIOLOGIQUES ÉLÉMENTAIRES
Pour prouver qu'il y a des lois sociales naturelles et nécessaires, il
nous a suffi de démontrer que la structure de nos connaissances en
général et leur évolution sont soumises à des rapports invariables et
nécessaires et ensuite que le milieu inorganique et organique par
lui-même, crée avec le milieu social des rapports également invariables
et nécessaires. Faisons maintenant un pas de plus; prouvons, par des
exemples empruntés aux diverses classes de phénomènes sociaux, qu'il y a
des lois sociales et que ces lois spéciales peuvent être dégagées au
moyen des diverses méthodes inductives et notamment au moyen des
procédés d'expérimentation indiqués antérieurement.
EXEMPLE D'UNE LOI ÉCONOMIQUE
Supposons que le problème à résoudre soit de démontrer qu'un phénomène
social, de la classe des phénomènes économiques, se rapportant
spécialement à la circulation, se produit suivant des rapports
nécessaires avec les conditions où il apparaît, en d'autres termes,
suivant des lois.
L'expérience nous démontre que le transport d'une matière quelconque
nécessite toujours une dépense ou un effort de tirage.
Abstraction faite de la nature du véhicule et de la voie, l'économie du
transport se mesure par le rapport du poids mort au poids utile. Le
progrès est donc, avec un véhicule du poids mort le plus faible, de
transporter la charge utile la plus grande.
Voilà donc une loi; c'est un rapport nécessaire; elle est générale au
point de vue circulatoire; en effet, quelles que soient les conditions
où se fait le tirage, ce tirage nécessite un effort, une dépense dont la
mesure est en raison directe du poids mort.
C'est en même temps une loi statique parce qu'elle nous montre les
conditions du phénomène à l'état de repos et une loi abstraite, parce
qu'elle est indépendante de la nature spéciale des objets circulants et
des résistances qui font obstacle à leur déplacement.
Veut-on considérer le phénomène au point de vue dynamique et concret?
Alors intervient l'état du véhicule et de la voie; celui-ci détermine
le coefficient, c'est-à-dire le rapport entre l'effort de tirage et
l'ensemble de la charge à déplacer, poids mort et poids utile. Ce
coefficient augmente suivant les résistances que doit vaincre la roue,
ou tout autre agent pour avancer.
Le transport d'un fardeau sur une voiture, sur le sol naturel exige un
effort égal au quart ou au cinquième du poids total mis en mouvement.
Cet effort constitue donc le rapport entre le poids total et le poids
mort.
Sur une bonne route empierrée, ce rapport n'est plus que de 0,080 à
0,030.
Sur des madriers en chêne, ce rapport n'est plus que de 0,022.
Sur des rails, ce rapport n'est plus que de 0,005 à 0,003.
Sur des canaux, ce rapport n'est plus que de 0,030 à 0,001.[14]
Ces données qui sont des constatations acquises particulièrement par
l'observation et l'expérimentation directes ainsi que par voie de
comparaison, se rapportent aux phénomènes les plus simples de la
circulation économique, à tel point qu'on peut les considérer comme de
simples phénomènes mécaniques; ils suffisent déjà cependant pour nous
montrer ce que c'est qu'une loi dynamique en général, et une loi
dynamique concrète par opposition à cette même loi abstraite. En effet,
l'exemple ci-dessus nous indique les variations que subit le phénomène,
effort de tirage, suivant les variations des conditions où il se
produit. Nous pouvons notamment en dégager la loi dynamique abstraite
et progressive suivante: Le progrès dans la circulation s'opère dans le
sens de la réduction du rapport entre le poids total et le poids mort,
c'est-à-dire de l'effort de tirage.
Si maintenant, au lieu de formuler cette loi d'une façon abstraite, nous
la formulons en spécifiant les corps particuliers qui sont les
conditions déterminantes du phénomène: un fardeau d'une certaine espèce,
une voiture d'un certain genre, une route ou des rails et des canaux,
si en un mot nous incorporons les conditions du phénomène lui-même dans
des objets spécifiés, la loi dégagée ne sera plus abstraite, mais
concrète.
Nous avons exposé ailleurs que ces mêmes lois, statiques et dynamiques
relatives à la circulation en général, s'appliquent également à la
circulation économique proprement dite.
Dans la transmission des offres et demandes de marchandises, dans
l'intervention des signes fiduciaires des échanges et dans la
circulation de ces signes, il y a toujours un rapport entre la
marchandise totale transportée, l'offre et la demande transmises, la
monnaie circulante et l'agent de ce transport, de cette transmission et
de cette circulation. Ce rapport dans l'espèce est représenté par les
frais d'expédition et de commission, par le coût de l'instrument
monétaire, par l'usure, par l'intérêt. Loi statique aussi certaine,
rapport aussi nécessaire que dans le premier exemple de circulation
simple donné plus haut. Même loi dynamique, abstraite ou concrète,
suivant qu'on la formule pour une société particulière ou pour toutes
les civilisations quelconques: partout et toujours le progrès de la
circulation économique s'opère dans le sens de la substitution d'une
marchandise spéciale comme monnaie, à toutes les marchandises, de la
monnaie métallique à la monnaie marchandise, d'une monnaie métallique
avec empreinte conventionnelle à la monnaie métallique pesée, du billet
de banque à la monnaie métallique, du paiement par simple virement ou
compensation au billet de banque.
Dans ces cas, plus complexes que noire premier exemple, de circulation
économique, la loi dynamique est toujours: Le progrès s'opère dans le
sens de la réduction du poids mort, de l'effort de tirage, des frais de
circulation, de l'intérêt, de l'usure.
Il convient cependant de signaler cette restriction importante en
sociologie. C'est que l'intervention et l'usage des agents ou organes
perfectionnés nouveaux n'exclut pas nécessairement ni immédiatement
l'emploi et la conservation des procédés anciens. Ainsi, les chemins de
fer n'ont supprimé ni les routes ni les canaux, les clearing-houses
n'ont pas chassé le billet de banque, lequel fonctionne à côté de la
monnaie métallique, qui, à son tour, n'a pas complètement supprimé la
monnaie-marchandise. En ce qui concerne les clearing-houses, ils sont
le plus remarquable exemple de la réduction extraordinaire que peuvent
atteindre, dans une société munie de cet instrument supérieur de la
circulation, les frais de transmission des signes fiduciaires des
échanges. On sait que tout le système des clearing-houses est basé sur
la constatation de cette loi, que dans toute société particulière aussi
bien que dans l'humanité en général, la valeur des achats est toujours
égale à la valeur des ventes; tous les comptes pourraient donc y être
réglés par des écritures au grand livre social, de telle sorte que la
balance des opérations serait la constatation d'un chiffre de ventes
égal à celui des achats. Il s'opère ainsi au clearing-house de Londres
pour plusieurs milliards de francs de payements par semaine sans bourse
délier, moyennant des frais minimes d'écritures et de comptabilité.[15]
Il est inutile, sans doute, de signaler le haut intérêt social et
scientifique qui est attaché à la constatation des rapports nécessaires,
c'est-à-dire des lois tant statiques que dynamiques qui régissent les
phénomènes sociologiques. La constatation de ces rapports est notamment
le mètre infaillible qui nous permet de mesurer si une civilisation
particulière est avancée ou arriérée, si une mesure proposée
législativement ou autrement est réactionnaire, conservatrice ou
progressive. Nous pouvons, en effet, appliquer le mètre ci-dessus à
chaque nation successivement: toutes autres conditions égales, la nation
la plus civilisée sera celle où le rapport du poids mort au poids total,
celui de l'usure à la circulation fiduciaire seront les moins élevés.
Toute mesure ayant cette tendance à la réduction du quantum de ce
rapport sera un progrès, toute mesure tendant à l'aggravation de ce
quantum sera un recul.
EXEMPLES DE LOIS GÉNÉSIQUES
A.--NAISSANCES ILLÉGITIMES
Il existe des rapports nécessaires entre le chiffre des naissances
illégitimes dans un pays quelconque et les autres conditions sociales de
ce pays, notamment sa situation économique et tout particulièrement le
taux des salaires; les variations de ces conditions correspondent à des
variations dans la cohérence des liens familiaux. Toutes autres
conditions égales, le pays le plus civilisé sera celui où les liens
sociaux mesurés par le rapport entre le chiffre des naissances
illégitimes et celui des naissances en général seront les plus
cohérents.
Les procédés à l'aide desquels nous allons sommairement ici essayer de
dégager cette loi sont une application pratique des procédés que nous
avons signalés comme étant ceux de la méthode logique dite inductive
et expérimentale en ce sens que les expériences faites résultent des
constatations de la statistique et de l'histoire. Nous allons utiliser
les quatre procédés de méthode expérimentale dont nous avons parlé plus
haut et dont l'usage devrait être rendu familier par le cours de
logique qui est compris dans le programme officiel des universités.
Ces quatre méthodes de recherche expérimentale sont, comme nous l'avons
indiqué ci-dessus: la méthode de concordance, la méthode de différence,
la méthode des variations concomitantes et la méthode des résidus.