sciences, dans des proportions diverses, leurs méthodes: aux
mathématiques, à la mécanique, à l'astronomie l'observation directe
et indirecte avec ses applications déductives, en rapport avec la
perfection supérieure de ces sciences, mais toujours sous le contrôle
sévère des modes inductifs de vérification et de preuve; aux sciences
physico-chimiques, la méthode expérimentale; à la biologie, la méthode
de comparaison; à la psychologie tous ses procédés logiques légitimes;
enfin la sociologie se complète elle-même et perfectionne toutes les
autres sciences par la méthode historique. C'est en utilisant, à
l'exclusion de tous autres procédés subjectifs, dans la mesure du
possible, ces instruments de méthode positive, que dans nos travaux
sociologiques antérieurs nous avons essayé de parfaire, surtout au
point de vue de la méthodologie des sciences sociales, les monuments
considérables élevés notamment par A. Comte, Quetelet et S.-H. Spencer;
pas plus du reste qu'il n'est extraordinaire pour un jeune étudiant
actuel d'être plus fort en mathématiques que Newton, pas plus il n'est
difficile, après les défrichements opérés par ces illustres penseurs,
d'améliorer et d'utiliser le domaine ainsi hérité; on peut même, sans
avoir du génie, redresser nombre de leurs erreurs, sans diminuer en rien
la gloire et la reconnaissance qui leur reviennent légitimement. Le
siècle actuel a produit des savants qui ont révolutionné les bases des
sciences spéciales, notamment des sciences organiques, y compris la
psychologie, mais c'est à ces princes de la pensée que nous devons et la
constitution positive de la Sociologie, c'est-à-dire d'une philosophie
des sciences sociales et, par suite, la possibilité d'une philosophie
positive de la série hiérarchique complète de l'ensemble du savoir
humain.
CHAPITRE IV
ANALYSE ET CLASSIFICATION NATURELLE SOCIOLOGIQUES
La méthode positive, avec ses procédés divers, est donc la seule
applicable aux sciences sociales, comme à toutes les autres parties
de nos connaissances; il y a unité de méthode, bien que variété
d'instruments. Le raisonnement déductif en sociologie, comme ailleurs,
n'est donc légitime que si les conclusions particulières déduites de
leurs prémisses générales sont comprises dans ces prémisses; si on
procède à une telle déduction du général au particuler, _a priori_,
la conclusion n'a de valeur que dans la mesure même de la vérification
et de l'expérience; sinon, elle reste à l'état d'hypothèse. Si le
raisonnement: tous les hommes sont mortels, donc Pierre est mortel,
est exact, ce n'est pas parce que les prémisses générales ont pu être
observées et vérifiées, nos observations à cet égard sont, en effet,
incomplètes, et la conclusion particulière déduite ne constitue qu'une
probabilité très forte,[9] c'est seulement parce que les phénomènes de
vie et de mort se rapportent à des lois physiologiques générales,
lesquelles peuvent être considérées comme démontrées.
Dans l'étude des faits sociaux nous devons donc nous garder tout d'abord
des purs raisonnements déductifs, quelque rigoureux et séduisants qu'ils
paraissent; leurs prémisses ne constituent, en général, que des
hypothèses plus ou moins heureuses. Nous avons à faire table rase de
toutes les constructions subjectives des réformateurs, quelque bien
agencées et attrayantes qu'elles soient. Ces constructions ont cependant
elles-mêmes une valeur, mais relative, sociale et objective, en ce sens
que, par le fait même de leur apparition spontanée à de certains moments
de l'histoire, elles font partie des phénomènes vitaux des sociétés,
par conséquent de la science sociale et notamment de l'évolution des
croyances et doctrines politiques dont l'étude est une branche de la
sociologie générale. Les constructions subjectives ne sont pas la
science sociale; elles font partie des matériaux de cette dernière tout
aussi bien que les rêves font partie de notre psychologie individuelle.
Pour imaginer et construire intellectuellement une société idéale
parfaite, il suffirait, dès que l'on renonce aux méthodes positives,
d'être un bon romancier; cette création subjective sera, du reste,
et avec raison, d'autant plus sympathique au public que l'on prend
davantage et même uniquement comme type idéal le contre-pied absolu de
la société actuelle; alors on a la presque certitude de proposer, dans
tous les cas, un tableau plus agréable que la situation présente.
Ces dernières années ont vu éclore un grand nombre de constructions
subjectives de ce genre. Elles tiennent à un état psychique réel. A ce
point de vue, toute utopie, en dehors de sa minime valeur objective et
positive, offre toujours une utilité critique et négative réelle, ne
fût-ce qu'au point de vue de la préparation des esprits à l'inévitable
et salutaire transformation des formes anciennes. Sous ce rapport, les
croyances et les doctrines les moins scientifiques aident cependant au
progrès social.
Pour réaliser, d'une façon raisonnée et consciente, des progrès
sociologiques, il faut s'en tenir aux méthodes positives; elles
suffisent parfaitement à cette mission. La grande erreur d'A. Comte,
dans son _Système de politique positive_, provient d'avoir renoncé,
sans doute par suite d'une insuffisante élaboration des sciences
particulières et notamment de l'économie politique, du droit et de la
politique proprement dite, aux procédés inductifs qui sont la condition
_sine qua non_ de toute généralisation objective. Heureusement la
méthode positive suffit à redresser elle-même ces déviations et ces
erreurs momentanées.
Les phénomènes sociologiques se présentent tout d'abord à nos
observations, comme tous les autres phénomènes naturels, sous leur forme
concrète, complexe, comme un agrégat compact d'éléments divers, mais
confus et non encore dissociés pour notre intelligence. La première
opération consiste à dissocier par l'analyse ces éléments combinés, à
les réduire à leurs éléments les plus simples, _irréductibles_. Il faut,
en effet, entendre par éléments sociologiques ceux qui, par l'analyse,
ne peuvent être ramenés à des constituants plus simples sans empiéter
sur le domaine des sciences antécédentes. C'est ainsi qu'en biologie,
les éléments les plus simples sont les éléments anatomiques ultimes que
l'analyse anatomique parvient à dégager sans pénétrer sur le terrain
réservé à la chimie.
Or, l'analyse ou l'anatomie sociologique nous montre comme facteurs les
plus généraux et les plus simples, deux éléments irréductibles, le
territoire d'un côté, la population de l'autre.[10] Ces deux éléments,
tissés de façons diverses, constituent la matière élémentaire de tous
les phénomènes sociaux; on ne peut pousser l'analyse sociologique au
delà sans tomber dans le domaine des sciences inorganiques et organiques
proprement dites.
Cette analyse préliminaire terminée, observons les diverses combinaisons
sociologiques auxquelles, dans les sociétés passées ou présentes, le
mélange variable de ces éléments a donné lieu. Prenons, pour ne rien
négliger, si nous voulons, la société la plus complexe, c'est-à-dire la
plus parfaitement combinée ou organisée contemporaine, de cette manière
nous aurons la certitude d'embrasser les combinaisons les plus diverses
actuellement observables.
Cette opération nécessite une accumulation énorme de faits particuliers,
c'est-à-dire d'observations particulières. Ceci ne fut pas l'oeuvre de
quelques individualités, quel que fut leur génie, mais l'héritage sans
cesse agrandi de la pensée collective depuis ses origines les plus
lointaines, oeuvre empirique primitivement où les religions d'abord,
les métaphysiques ensuite, tentèrent d'établir une certaine coordination
malheureusement sans inventaire suffisant. Devant ces trésors accumulés,
transmis et accrus d'âge en âge, la méthode sociologique procède
laborieusement à un travail de comparaison. Or, toute comparaison
aboutit, en dernière analyse, à la constatation soit d'une ressemblance,
soit d'une différence, c'est-à-dire d'un rapport; lorsque ce rapport est
envisagé au point de vue du temps, la ressemblance et la différence
constituent des rapports de coexistence ou de conséquence.
C'est par l'observation directe, par l'expérimentation, par l'analyse,
par la comparaison, par les procédés logiques, par la méthode
historique, appliqués aux phénomènes sociologiques que nous parvenons
à reconnaître et distinguer les diverses combinaisons auxquelles le
territoire et la population peuvent donner lieu.
Ces applications, aussi complètes que possible de la méthode positive,
nous ont permis de ramener à un nombre limité de combinaisons sociales
les résultats du mélange variable des grands facteurs élémentaires de
toute structure sociale: combinaisons économiques, génésiques,
artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. Toutes
ces combinaisons sociales diffèrent les unes des autres par des
propriétés ou modalités spéciales, bien que formées des mêmes éléments,
territoire et population.
Nos analyses, nos inductions ont ainsi abouti à une première
généralisation. Cette généralisation constitue ce qu'on appelle une
classification; les classifications naturelles sont toutes, en effet,
des généralisations tirées des ressemblances et des différences
également naturelles des objets observés et comparés. Moins ces
observations, ces comparaisons sont superficielles, plus elles sont
profondes et plus elles sont des généralisations ou classifications
exactes et complètes, embrassant tous les caractères des choses. Le
progrès des classifications, dans toutes les sciences de la Nature,
a toujours été des classifications purement subjectives aux
classifications objectives et, dans ces dernières, des classifications
simplement superficielles aux classifications de plus en plus intimes et
organiques des êtres; il en a été ainsi des classifications botaniques
et zoologiques; il en a été de même des classifications sociologiques.
En démontrant ailleurs que notre classification des phénomènes sociaux
correspondait à celle des fonctions et des organes sociaux depuis les
plus simples jusqu'aux plus complexes, nous n'avons fait que suivre les
progrès réalisés par les autres sciences naturelles.[11]
Si cependant ces données fournies par l'application consciencieuse de la
méthode positive aux faits sociaux peuvent paraître à certains inexactes
ou incomplètes, nous répétons ici l'appel que nous avons adressé à nos
lecteurs à l'occasion de chacun de nos ouvrages précédents: si vos
observations vous amènent à pouvoir relever des phénomènes sociaux qui
ne se rapportent à aucune des sept combinaisons spéciales énumérées
ci-dessus, cette constatation ne sera pas un échec pour la méthode
positive, mais au contraire une nouvelle victoire que nous nous
empresserons d'enregistrer à son actif; elle diffère en cela des
religions et des métaphysiques qu'elle se prête à toutes les découvertes
scientifiques d'autant plus aisément qu'elle en est toujours elle-même
l'instrument.
Dans les diverses combinaisons auxquelles a donné jusqu'ici et continue
à donner lieu la contexture sociale élémentaire, nous reconnaissons donc
qu'il y a des phénomènes qui se rapportent principalement à la vie
nutritive des sociétés, d'autres à leur vie reproductive et affective,
d'autres à leur vie émotionnelle et esthétique, d'autres à leur activité
intellectuelle proprement dite, un certain nombre à leur conduite et à
leurs moeurs, une quantité plus restreinte à leur existence juridique,
c'est-à-dire à des cas plus spéciaux où la pure contrainte morale semble
insuffisante; finalement nous distinguons des phénomènes d'une nature
tout à fait particulière, relatifs à la direction plus ou moins
volontaire des sociétés, c'est-à-dire politiques.
Quelle a donc été notre troisième opération? Nous avons placé sous une
étiquette commune les phénomènes sociaux qui présentaient les mêmes
caractères en en distinguant par d'autres étiquettes ceux qui
présentaient des caractères spéciaux. Nous avons ainsi abouti à une
première classification ou généralisation simples.
Réduction des agrégats sociaux à leurs facteurs élémentaires, analyse
des combinaisons diverses auxquelles ces éléments donnent naissance,
classification de ces combinaisons ou phénomènes sociaux suivant leurs
caractères communs et spéciaux, à cela cependant ne se bornent pas
encore nos opérations méthodiques; nous pouvons faire un pas de plus.
Toujours armés des seuls instruments d'induction, nous avons à
rechercher, comme A. Comte l'avait fait pour les sciences en en général,
si, outre la classification simple des phénomènes sociaux suivant leurs
propriétés communes, une classification hiérarchique de ces phénomènes
ne correspond pas à leur structure et à leur évolution naturelles. Nous
constatons en effet que parmi les diverses classes de phénomènes sociaux
dont nous avons noté l'existence, il en existe dont les propriétés sont
à la fois plus simples et plus générales les unes que les autres; il en
est, en effet, qui se rencontrent également dans tous les cas, un plus
petit nombre qui n'apparaissent que dans des circonstances plus
restreintes; quelques-unes enfin qui sont limitées à des cas tout à fait
spéciaux. S'il en est ainsi, l'ordre de classification simple peut être
complété par un ordre de classification sérielle ou hiérarchique. Il y
a, en effet, dans la structure et la formation des phénomènes sociaux un
ordre de superposition et un ordre de succession absolument comme dans
tous les autres phénomènes naturels qui font l'objet des autres
sciences. Ce n'est pas tout; comme les propriétés sociologiques sont
relatives à des corps supérieurement organisés, cette superposition et
cette succession ne constituent pas seulement une série purement
logique, mais une structure et une filiation également organiques dont
le caractère n'a été méconnu qu'à cause même de la complication plus
grande des corps sociaux. Chaque classe spéciale de phénomènes sociaux
naît organiquement par voie de filiation ou de différenciation
naturelles, de la classe plus simple et plus générale immédiatement
antécédente et indirectement de toutes les autres encore plus simples et
plus générales.
Nos recherches ont abouti à reconnaître que les phénomènes économiques
sont les plus généraux et les plus simples de la vie collective; la
nutrition c'est-à-dire la circulation, la consommation et la production
des utilités assimilables, est la condition _sine qua non_ de toute
existence sociale; elle en est la fonction la plus universelle, la plus
constante; il est impossible même de se figurer un fait social
quelconque sans le soutènement de certaines formes économiques.
Supprimez la vie économique des sociétés, tout s'écroule: vie affective
ou familiale, vie artistique, vie intellectuelle, vie morale, le droit
même n'a plus de raison d'être et la direction politique collective
devient sans force et sans objet. Nous avons exposé ailleurs l'ordre
hiérarchique naturel des phénomènes sociaux suivant leur spécialité
et leur complexité croissantes.[12] Nous pouvons donc maintenant,
complétant l'oeuvre d'A. Comte, grâce à l'utilisation des méthodes
positives par lui malheureusement délaissées en partie en sociologie,
établir comme suit le tableau hiérarchique intégral de toutes les
sciences abstraites, depuis les plus simples et les plus générales
jusqu'aux plus complexes et aux plus spéciales:
_Tableau hiérarchique intégral des sciences abstraites_:
1. Mathématiques: calcul, géométrie, mécanique statique et dynamique.
2. Astronomie rationnelle ou abstraite.
3. Physique.
4. Chimie: _a_) inorganique; _b_) organique.
5. Physiologie: _a_) végétale; _b_) animale.
6. Psychologie et Logique.
7. Economique.
8. Génétique.
9. Esthétique.
10. Croyances: _a_) religieuses; _b_) métaphysiques; _c_) positives.
11. Ethique.
12. _A_. Droit: _a_) procédure; droit pénal; _b_) droit civil économique;
_c_) droit personnel et familial; _d_) droit artistique,
moral et philosophique; _e_) droit administratif--interne
et international.
_B_. Droit public: _a_) interne; _b_) international.
13. Politique: _a_) représentation; _b_) délibération; _c_) exécution
--internes et internationales.
Ce tableau hiérarchique des sciences se distingue radicalement de ceux
de Bacon et de d'Alembert, en ce qu'il correspond à la constitution
objective de nos connaissances et non plus à un groupement plus ou moins
fantaisiste, c'est-à-dire subjectif, des facultés de l'homme. Il diffère
par les mêmes caractères de celui d'A. Comte, et en outre par
l'importance plus grande accordée à la physiologie psychique et en ce
que la logique y trouve sa place véritable comme dépendance directe de
la psychologie; notre innovation principale, bien que déjà préparée
vaguement par les insuffisantes indications d'un grand nombre
d'écrivains qui généralement divisaient les sciences sociales en
sciences économiques, morales et politiques, comprenant même parfois la
science économique dans les sciences politiques, consiste dans une
analyse et une classification sérielle plus complètes et plus précises
des divers phénomènes sociologiques et des sciences correspondantes.
Le tableau ci-dessus nous expose dans leurs relations mutuelles les
diverses parties de la structure scientifique; il nous montre que non
seulement dans les sciences physiques et naturelles proprement dites,
mais aussi dans les sciences sociales, il existe un ordre nécessaire,
naturel, constant; il y a, en un mot, une loi à la fois statique et
dynamique de toutes nos connaissances. De même que nous l'avons vu pour
les autres sciences, cette loi est à la fois, bien que dans des
proportions variables, aussi bien une loi logique qu'une loi dogmatique
et historique.
L'évolution des sciences en général est déjà par elle-même un phénomène
sociologique; à plus forte raison en est-il ainsi de l'évolution des
sciences sociales. La loi essentiellement logique de leur structure et
de leur activité doit donc être, en ce qui les concerne, complétée et
rectifiée en partie par cette autre loi que manifestent déjà les
sciences antécédentes. Les sciences et les phénomènes sociaux, surtout
à un point avancé de leur développement, nous montrent encore mieux que
toutes les autres sciences l'interdépendance de leurs divers organes et
la simultanéité de leurs progrès. La filiation naturelle et historique,
bien que continuant, d'une façon générale, à y être conforme à la série
logique, se complique en sociologie, plus encore qu'en biologie, par le
fait que les fonctions et les organes sociaux forment une partie d'une
structure d'ensemble; chacun des organes agit sur les autres et tous,
par conséquent, évoluent, sinon du même pas et sur le même rang, dans
tous les cas concurremment, comme les individualités d'une subdivision
militaire ou corporative quelconque, en exercice.
Les conditions et les lois qui président au développement historique des
sciences sociales sont donc déjà quelque chose de plus compliqué que les
conditions et les lois de leur structure purement logique. Les lois
dogmatiques des sciences sociales c'est-à-dire celles qu'il faut
observer dans leur enseignement doivent, plus encore que les lois
dogmatiques des sciences plus simples, tenir compte et de leur caractère
superorganique interdépendant et de leur simultanéité historique
relative. Les sciences sociales les plus générales seront donc toujours
enseignées avant les plus spéciales, mais, dans l'application, cette
nécessité logique sera mise en rapport avec la loi historique qui, non
seulement domine la constitution effective des sciences sociales, mais
régit la formation et la filiation naturelles des fonctions et des
organes sociaux. Ainsi, les sciences sociales, dans leurs généralités
d'abord, dans leurs particularités ensuite, peuvent et doivent être
l'objet de cours à tous les degrés de l'enseignement, mais partout et à
tous les degrés également, il conviendra de ne jamais perdre de vue et
de faire bien pénétrer dans les intelligences qu'aucune des sciences
sociales ne se suffit à elle-même, que toutes en définitive trouvent
seulement leur justification et leur explication complètes clans leur
agencement organique, dans leurs réactions réciproques; de la même
manière, l'homme individuel n'a de valeur que comme membre de la
société, comme unité d'une fonction sociale nécessaire à la vie de
l'ensemble. Certes, on peut dans les sciences sociales, comme dans les
autres sciences, se consacrer de préférence à l'étude d'une branche
spéciale, mais, comme ailleurs, cette spécialisation, si elle était
absolue et exclusive, conduirait à la destruction de la science même et
à l'abrutissement du savant, si elle n'était continuellement vivifiée
par la considération supérieure du vaste ensemble sociologique dont
chaque science sociale n'est qu'un fragment. S'il en était autrement,
le particularisme scientifique produirait les mêmes résultats néfastes
que l'extrême division du travail manuel; l'ouvrier, simple rouage
inconscient de l'atelier et de l'usine, n'ayant aucune connaissance des
relations de sa fonction avec l'ensemble de l'industrie, en arrive
inévitablement, par son abêtissement, à devenir un coopérateur
détestable, même dans sa spécialité. La coordination des fonctions et
des organes est le caractère essentiel de toute structure sociale; cette
coordination objective doit avoir son équivalent dans l'intelligence de
toutes les unités humaines qui concourent à l'activité de ces fonctions
et à la formation de ces organes.
Le grand service que rend déjà et que rendra de plus en plus la
sociologie, c'est-à-dire la philosophie positive des sciences sociales,
sera de faire toujours prédominer, non seulement dans renseignement,
mais dans la vie pratique, le lien connectif qui unit les membres de la
même humanité aussi bien les uns vis-à-vis des autres, y compris leurs
ancêtres et leurs successeurs, que vis-à-vis de l'ensemble des
phénomènes naturels. Tant que l'économie politique a eu la prétention de
se suffire à elle-même, elle n'a pas été une science sociale: dans cet
état fragmentaire et informe, où elle ne parvenait pas même à se
définir, elle devait nécessairement méconnaître l'action sur la vie
nutritive des sociétés de toutes les autres fonctions collectives; elle
devait sacrifier à ses formules arides nos besoins affectifs et
familiaux, déprimer nos aspirations artistiques, violer continuellement
les données des autres sciences, notamment de la physiologie et de la
psychologie, dénaturer et abaisser nos moeurs et la morale de la manière
la plus choquante, en nivelant notre dignité aux seules et égoïstes
préoccupations d'un industrialisme à outrance, mettre en péril tous les
progrès du droit en livrant l'humanité à tous les assauts d'une
concurrence illimitée érigée en système et en loi, et finalement aboutir
en politique aune simple négation de toute intervention de la volonté
collective, c'est-à-dire à la suppression de toute direction collective
coordonnée et consciente, en somme, à la destruction du corps social et
spécialement de ses organes les plus élevés, de ses régulateurs par
excellence analogues à l'organisme cérébral, c'est-à-dire les organes
régulateurs politiques.
La sociologie nous rappelle constamment, au contraire, que toutes les
sciences sociales sont organiquement et fonctionnellement
interdépendantes et que les lois des sciences les plus complexes et les
plus spéciales ont précisément pour mission de faciliter et de
régulariser de plus en plus, par l'intervention systématique de la
conscience collective, l'action des phénomènes sociaux plus généraux et
plus simples tels que ceux relatifs à notre vie de nutrition. Les
sciences sociales sont interdépendantes parce que les phénomènes sociaux
et, par conséquent, la structure sociale, le sont également.