Chaque branche principale de l'arbre encyclopédique des sciences

développe l'un des aspects caractéristiques des procédés utilisés par la

méthode positive. Plus on s'élève vers les degrés de complexité

supérieure de l'échelle scientifique, plus les instruments d'observation

deviennent à la fois puissants et d'un maniement délicat et difficile;

leur perfection et leur force sont naturellement en corrélation avec

celles des objets soumis à leurs investigations. Si dans les sciences

abstraites les plus générales, telles que les mathématiques, la

simplicité et la constance supérieures des rapports qui règnent entre

les phénomènes a permis, à tort cependant, de supposer que c'étaient des

sciences déductives, il ne paraît plus contesté aujourd'hui que cette

illusion logique provenait de ce qu'on avait substitué l'effet à la

cause; si les mathématiques autorisent si généralement l'emploi des

méthodes déductives, c'est que la généralité et la simplicité des

relations qui forment leur département étant naturement mieux connues

pour cela même qu'elles sont plus restreintes et moins variables, la

prévision scientifique y est plus facile; or, la prévision est une

déduction; c'est une conclusion particulière tirée d'observations

générales supposées constantes. Dans les mathématiques aussi bien que

dans l'astronomie, ces déductions et ces prévisions ne sont devenues

possibles que grâce à l'accumulation des observations particulières

finalement généralisées; elles y ont été possibles antérieurement aux

prévisions et aux déductions dans les autres sciences, parce que ces

dernières sont plus complexes, c'est-à-dire qu'il est plus difficile d'y

formuler en lois, eu égard aux multiples conditions au sein desquelles

leurs phénomènes se manifestent, les rapports invariables et nécessaires

d'apparition de ces phénomènes. Il n'y a donc de différence entre les

sciences, au point de vue des méthodes, que dans leurs difficultés

relatives. Les mathématiques et l'astronomie doivent leurs progrès

fondamentaux à _l'observation directe_: leurs procédés ont été des

procédés inductifs; la déduction n'y devint possible qu'accessoirement,

grâce à l'antériorité naturelle et historique de leur constitution

positive. L'observation directe n'en reste pas moins leur méthode

propre.

A l'observation directe, les sciences physico-chimiques ajoutent un

instrument nouveau rendu nécessaire et devenu possible par suite même

des conditions et des variations plus nombreuses, des phénomènes que ces

sciences embrassent; ce procédé qu'elles inaugurent est en rapport avec

la nécessité et la possibilité de reproduire artificiellement, dans cet

ordre scientifique, les conditions et les variations qui donnent

naissance nécessairement aux phénomènes conformément aux conditions et

aux variations de leur milieu artificiel. Ce procédé, c'est la _méthode

expérimentale_; celle-ci, en nous montrant, par le fait, que les mêmes

conditions produisent invariablement le même phénomène, nous fournit la

meilleure démonstration pratique de ce qu'il convient d'entendre par les

mots rapport, déterminisme et loi. Le déterminisme, en effet, tant en

physique qu'en chimie, signifie qu'en recréant les mêmes conditions on

recrée toujours le même phénomène suivant un rapport nécessaire, ou

bien, qu'en éliminant certaines de ces conditions ou en ajoutant de

nouvelles conditions, on obtient également, suivant un rapport non moins

nécessaire et constant, certaines variations correspondantes.

L'histoire le démontre, ce sont les sciences physico-chimiques qui ont

introduit et développé l'usage des méthodes expérimentales et, par

réaction, ces dernières ont reçu certaines applications en astronomie et

en mécanique. C'est en effet un phénomène historique constant en rapport

avec le caractère interdépendant de toutes les sciences, que les

perfectionnements des instruments de méthode dans les sciences plus

complexes profitent par contre-coup aux sciences plus simples,

spécialement dans leurs parties extrêmes qui servent de transition avec

les sciences plus complexes.

En revanche, chaque science supérieure utilise les procédés des sciences

antécédentes: ainsi la physique et la chimie, tout en ayant ce caractère

original d'être des sciences expérimentales, ne cessent pas pour cela

d'être également des sciences descriptives et d'observation directe.

A mesure qu'on gravit l'échelle des sciences, les instruments d'étude

s'ajoutent aux instruments, mais les plus puissants et les plus délicats

n'excluent pas l'emploi des plus simples, pas plus que les chemins de

fer n'ont supprimé les canaux, les routes et les voies naturelles.

Les sciences physiologiques, à leur tour, ont été fécondées par

l'emploi successif et de plus en plus complet des méthodes précédentes;

c'est l'expérimentation qui a permis au physiologiste, aussi bien qu'au

chimiste et au physicien, d'agir sur les phénomènes naturels, sur les

organismes vivants, et de les modifier, ce qui n'est possible évidemment

qu'en agissant soit sur le milieu ambiant, soit sur le milieu interne de

l'organisme, en y déterminant par une mutation des conditions ordinaires

une perturbation fonctionnelle et une plus ou moins rapide perturbation

ou variation de la structure. Après les belles expériences et les

démonstrations de l'illustre et regretté Claude Bernard, il est inutile

d'insister sur l'application des procédés d'expérimentation en

physiologie. La pratique et la théorie des variations dans les espèces

animales, dont les travaux de Darwin sont une application, sont une

justification supplémentaire, si c'était nécessaire, de la légitimité

de la méthode expérimentale en physiologie.

Un procédé spécial à la science des corps vivants, surtout en ce qui

concerne leur structure, c'est la _méthode de comparaison_ qui, en

biologie, vient s'ajouter à tous les procédés antérieurs: observation

directe et expérimentation. A son tour, elle réagit sur le progrès des

sciences antérieures. Ce sont les méthodes d'expérimentation et de

comparaison qui, depuis un siècle, ont fait réaliser à la biologie et

à la physiologie les progrès décisifs qui nous permettent de leur

attribuer la dignité de sciences positives au même titre qu'à leurs

aînées. Goethe et Cuvier peuvent être cités comme des exemples à jamais

mémorables de l'application de la méthode comparative dans l'étude des

êtres vivants et notamment dans la reconstitution des structures

appartenant aux périodes préhistoriques.

Les considérations qui précèdent suffiraient à elles seules à nous

convaincre que tous les procédés dont nous venons de parler, observation

directe, expérimentation, comparaison, sont tous également utilisables

dans cette branche spéciale de la physiologie qui constitue la science

de l'activité et de la structure des phénomènes affectifs, émotionnels

et intellectuels. La psychologie ne peut, sans une amputation mortelle,

réduire ses instruments de méthode à la seule observation, soit interne,

soit externe. Si elle persistait, et heureusement elle y a renoncé,

à limiter ses procédés dans ces bornes étroites où la prudence et

l'imperfection même de la science l'enfermaient, naturellement peut-être

à l'origine, elle exclurait par cela même l'étude des phénomènes

psychiques les plus importants et les plus intéressants: la physiologie

et la pathologie mentales des enfants, des vieillards, des déments, des

délinquants, etc., lui resteraient inaccessibles; il en serait de même

de l'étude de toutes les passions humaines où l'observation interne est

également impuissante, puisque la première condition de celle-ci est une

sérénité absolue dans la personne même de l'agent qui s'observe. Les

phénomènes du sommeil et du rêve lui seraient aussi interdits, bien que

ce soit surtout dans le rêve que la psychologie subjective se complaise.

Quant à l'observation externe, elle ne peut être qu'une description

superficielle tout à fait insuffisante pour nous révéler les caractères

intimes des phénomènes psychiques, tant au point de vue de la manière

dont ils fonctionnent qu'au point de vue des modifications et des

troubles qu'ils apportent dans les organes mêmes, pas du tout

extérieurs, mais au contraire secrets et intimes, qui sont les agents de

ces fonctions. Pareillement, ni l'observation interne, ni l'observation

externe, ne sont aptes à mesurer exactement les conditions les plus

élémentaires des phénomènes psychiques, telles que leur durée, leur

intensité, leurs périodes de croissance et de décroissance, etc.; et,

cependant, la perfection de la psychologie, comme celle de toutes les

autres sciences, ne peut résulter que de cette transformation de science

purement descriptive et qualitative, en science expérimentale et

quantitative.

Renfermée dans les limites de l'observation, la psychologie serait

certainement restée à l'état stagnant, si elle n'avait pas été

renouvelée et vivifiée par la méthode expérimentale au point de vue

principalement fonctionnel et, par la méthode de comparaison, au point

de vue organique ou structural. On peut affirmer qu'elle doit, à la

lettre, son salut et sa rénovation actuels à ce que la biologie et la

physiologie lui ont prêté leurs instruments d'exploration et

d'expérimentation, dans le sens le plus matériel de ces mots,

instruments. Le chronoscope de Darsonval a fait et fera réaliser plus de

progrès à la science des phénomènes mentaux que ne l'ont fait depuis des

siècles toutes les soi-disant observations externes et internes qui

généralement même ne constituaient pas des descriptions exactes.

Ainsi, la psychologie emprunte aux sciences antécédentes tous leurs

procédés d'investigation: observation directe, expérimentation,

comparaison. En revanche, elle enrichit le laboratoire général d'un

instrument qui est son outil original, instrument d'une puissance

incomparable, mais d'une délicatesse excessive en rapport étroit avec la

puissance et la délicatesse des phénomènes à l'étude desquels il doit

être utilisé; cet instrument, c'est la _Logique_.

La psychologie positive comprend dans son domaine la logique ou la

science des lois du raisonnement, science que des métaphysiciens

pouvaient seuls placer avec les mathématiques parmi les sciences les

plus générales et les plus simples. En dehors de la sociologie, la

logique est au contraire la plus complexe des sciences; sa constitution

même, encore fort défectueuse, ne pourra se parfaire que grâce aux

progrès de la psychologie générale dont elle est une dépendance.

Or, il existe, surtout en physiologie et en psychologie,des phénomènes

tellement délicats et dont les conditions sont tellement malaisées à

reproduire et à réunir, même par les procédés et les instruments les

plus perfectionnés, qu'il devient nécessaire d'y suppléer par des

procédés intellectuels empruntés à notre constitution cérébrale.

Ces instruments véritablement psychiques, mais organisés dans leur

structure, permettent, par le raisonnement, de créer hypothétiquement ce

milieu artificiel que produit effectivement l'expérimentateur dans les

sciences physico-chimiques.

Cette étude n'est pas un traité de Logique; nous devons donc ici nous

borner à rappeler ce qui doit être enseigné dans les diverses Facultés

dont l'enseignement est préparatoire aux Instituts de Sociologie.

Il existe quatre Méthodes expérimentales ou d'induction directe _a

posteriori_: 1° la Méthode de Concordance; 2° la Méthode de Différence;

la première, plus spéciale, applicable surtout là où l'expérimentation

artificielle proprement dite est impossible; elle est en effet alors,

comme s'exprime Stuart Mill, «presque toujours la seule ressource

directement inductive»; 3° la Méthode des Résidus, application encore

plus spéciale de la Méthode de Différence, et 4° la Méthode des

Variations concomitantes. Cette dernière reçoit son application la plus

large dans tous les cas où les variations des conditions déterminantes

du phénomène à produire ou à étudier portent sur la quantité de ces

variations; si les variations des conditions du phénomène et celles du

phénomène lui-même sont exactement correspondantes, leur rapport, leur

loi ou, comme on dit vulgairement, leurs causes, peuvent être exactement

établis, sinon ils ne peuvent l'être aussi que partiellement.[4]

La méthode expérimentale logique intervient donc là où les autres

instruments, soit à cause de la ténuité, soit à cause de la multiplicité

et de la complexité des conditions des phénomènes, soit pour tous ces

motifs réunis, deviennent inefficaces. Ce n'est pas tout; comme nous

l'avons indiqué à propos de tous les procédés antérieurs, les procédés

logiques d'expérimentation profitent à leur tour en partie tant aux

sciences antécédentes qu'aux sciences subséquentes. C'est ainsi que

Stuart Mill observe notamment avec raison que la méthode expérimentale

de concordance, en tant que méthode purement logique, est applicable à

l'astronomie aussi bien qu'à la sociologie.

Les sciences sociales qui, dès l'abord, ont surtout et spécialement

scruté les phénomènes de solidarité, de continuité et de succession,

dans le temps et l'espace, des phénomènes collectifs, avaient

nécessairement besoin d'un instrument encore plus puissant et d'une

portée encore plus étendue en correspondance avec la complexité, la

grandeur et la durée supérieures des organismes soumis à leur

investigation. Cet instrument approprié à ces conditions tout à fait

spéciales, elles l'ont trouvé dans la _Méthode historique_, laquelle,

appliquée à son tour à toutes les sciences antécédentes, leur a fait

réaliser de nouveaux progrès en leur révélant, par la description de

leurs accroissements successifs antérieurs, la direction à suivre pour

leurs développements futurs. Par l'usage de la méthode historique, notre

activité scientifique avait ainsi elle-même conscience qu'elle était une

oeuvre en réalité impersonnelle et collective, reliée à la structure

générale et à la vie d'ensemble des sociétés dans le passé, le présent

et l'avenir. C'est surtout dans la dynamique sociale que la méthode

historique produit tous ses avantages; par elle cette partie la plus

compliquée de la sociologie pourra sans doute aboutir à constituer une

philosophie politique de l'histoire.

Les considérations que nous avons exposées relativement à l'application

rétroactive, tout au moins partielle, des méthodes des sciences plus

complexes aux sciences antécédentes plus simples et plus générales,

doivent nous préparer à admettre qu'à son tour la sociologie peut faire

et continuera toujours à faire son profit de toutes les méthodes propres

à chacune des sciences dont nous avons indiqué les instruments

d'observation; les méthodes logiques, celles de comparaison,

d'expérimentation et d'observation directe et indirecte sont donc les

auxiliaires naturels et indispensables de la méthode historique, en

sociologie; réunies, elles constituent la méthode inductive ou de la

découverte scientifique, dont la déduction n'est jamais qu'une

dérivation toujours soumise au contrôle permanent de la première.

En définitive, tous les instruments d'induction, depuis l'observation

directe jusques et y compris la méthode historique, sont de véritables

prolongements artificiels de nos organes et surtout de l'oeil, cet

organe intellectuel et scientifique par excellence, le plus directement

de tous en rapport avec le cerveau.

De même que pour la psychologie, c'est surtout l'utilisation de la

méthode expérimentale qui a été contestée en sociologie, même par les

partisans les plus convaincus de la science positive. C'est ainsi que

J.-S. Mill notamment avance que «dans les sciences ayant pour objet les

phénomènes dans lesquels l'expérimentation est impossible,

l'astronomie, par exemple, ou n'a qu'une part très réduite, comme dans

la physiologie, dans la philosophie mentale et la science sociale,

l'induction de l'expérience directe est d'une pratique si fautive

qu'elle est généralement à peu près impraticable.[5] M. A. Bain partage

la même opinion.

J.-S. Mill atténue toutefois un peu plus loin son appréciation, tout en

proclamant, à tort, suivant nous, que «le mode d'investigation qui, par

suite de l'inapplicabilité constatée des méthodes directes d'observation

et d'expérimentation, reste comme principal instrument de la

connaissance acquise ou à acquérir relativement aux conditions et aux

lois de réapparition des phénomènes les plus complexes est, au sens le

plus général, la méthode déductive», il corrige lui-même cette

proposition en apparence absolue et il la contredit en quelque sorte

immédiatement en reconnaissant que a le premier pas du procédé déductif

est une opération inductive, parce que c'est une induction directe qui

doit être la base de tout». Et encore: «Le problème de la méthode

déductive consiste à déterminer la loi d'un effet d'après les lois des

diverses tendances dont il est le résultat commun. En conséquence, la

première condition à remplir est de connaître les lois de ces

tendances. _Ce qui suppose une observation_ ou une _expérimentation

préalable pour chaque cause séparée_, ou une déduction préliminaire dont

les prémisses supérieures doivent dériver aussi de l'observation ou de

l'expérimentation. Ainsi, s'il s'agit des phénomènes sociaux ou

historiques, les prémisses doivent être les lois des causes dont

dépendent les phénomènes de cet ordre; ces causes sont les actions des

hommes, ainsi que les circonstances extérieures sous l'influence

desquelles le genre humain est placé et qui constituent la condition de

l'homme sur la terre. La méthode déductive, appliquée aux faits sociaux,

doit donc _commencer par rechercher les lois de l'activité humaine_ et

ces propriétés des choses extérieures par lesquelles sont déterminées

les actions des hommes en société. Naturellement quelques-unes de ces

vérités générales seront obtenues par l'observation et l'expérience,

d'autres par déduction. _Les lois les plus complexes des actions

humaines,_ par exemple, _peuvent être déduites des lois plus simples,

mais les lois simples ou élémentaires seront toujours et nécessairement

déterminées par l'induction directe_.»[6]

Malheureusement les lois simples ne suffisent pas à l'explication des

lois plus complexes; cette explication qu'on leur réclame ne peut être

également que simple ainsi que nous croyons l'avoir démontré au

commencement de notre étude; donc, même dans les limites tracées par

J.-S. Mill, la méthode déductive est subordonnée aux divers procédés de

l'induction et toute déduction n'est légitime que si elle est

l'application d'une loi générale, simple ou complexe, induite, à un fait

particulier compris dans les rapports nécessaires formulés et embrassés

par cette loi.

Il y a contradiction à dire que la méthode déductive est la méthode

des sciences mentales et sociales; elle est au contraire la méthode

utilisable surtout après coup, à partir de leur constitution plus

ou moins parfaite, dans les sciences les plus simples et les plus

générales. Les physiologistes et les psychologistes modernes ont,

du reste, démontré par le fait que les procédés inductifs, y compris

l'expérimentation, sont et seront encore longtemps, dans ces branches

complexes, les instruments véritables de tous nos progrès scientifiques.

En sociologie, en ce qui concerne la méthode expérimentale, il ne faut

notamment jamais perdre de vue que si les procédés expérimentaux

individuels sont souvent inefficaces, il en existe et il en existera de

plus en plus, qui seront de véritables instruments collectifs en rapport

avec les expérimentations collectives qu'il convient d'instituer de

plus en plus en matière sociale. Le cabinet du savant est, sous ce

rapport, devenu depuis longtemps insuffisant; ce qu'il faut, ce sont

de vastes laboratoires collectifs, tant nationaux qu'internationaux,

consacrés spécialement à dresser des statistiques intelligentes et non

incohérentes, comme le sont trop souvent les travaux officiels actuels,

et à suivre dans leurs effets les plus éloignés les lois en général et

toutes ces mesures beaucoup trop empiriques émanées des administrations

et des législatures, mesures et lois qui sont en réalité de véritables

expériences collectives. Dans ces matières étendues et complexes, l'oeil

du savant est insuffisant; il faut des instruments et des laboratoires

en rapport avec la nature des études. L'histoire en général est au

surplus une expérimentation sociale constante. De ce que nous ne sommes

pas actuellement suffisamment outillés pour procéder à des

expérimentations méthodiques et systématiques, il n'est pas permis de

conclure qu'il faille rejeter la méthode expérimentale du domaine

sociologique. En somme, si l'individu est incapable d'embrasser toutes

les conditions, tous les facteurs d'un phénomène social et surtout de

reproduire artificiellement ces conditions et ces phénomènes pour

établir le rapport nécessaire et invariable qui existe entre le

phénomène et ses conditions, rien n'autorise _a_ préjuger que la

puissance collective, supérieurement armée, ne puisse le faire; dans

ce cas, en effet, l'agent qui observe et qui expérimente est égal en

étendue et en puissance aux objets soumis à ses expériences et à ses

observations; c'est la société qui s'observe et qui expérimente sur

elle-même.

Dans un beau livre sur «la Politique expérimentale», M. Donnât, tout en

ne se rendant pas compte des difficultés théoriques et philosophiques

de la question, a exposé d'une façon empirique et approximative la

possibilité d'utiliser la méthode expérimentale dans le domaine des

arrangements sociaux pratiques. Nous avons également ailleurs proposé

des expérimentations de ce genre, notamment en ce qui concerne le

problème de la limitation des heures de travail dans les charbonnages

et celui de la réorganisation des circonscriptions administratives

actuelles par l'application facultative du régime des syndicats avec

personnification civile aux communes et aux cantons.[7]

Par cela même que la sociologie est la plus complexe de toutes les

sciences, sa matière est susceptible d'un nombre considérable de

combinaisons; elle est donc, par excellence, une matière plastique,

malléable, modifiable et perfectible. Nous pouvons, en agissant sur

certains facteurs sociaux, dans des conditions déterminées, surtout

sur les facteurs les plus généraux et les plus simples, produire des

phénomènes nécessaires, c'est-à-dire en rapport avec des lois observées,

expérimentées, et permettant par conséquent la prévision scientifique du

phénomène social dont la production ou la reproduction sont recherchées.

Ceci constitue la méthode expérimentale proprement dite, avec cette

réserve, que dans ses applications aux phénomènes sociologiques, cette

méthode est avant tout et doit devenir de plus en plus collective, être

l'oeuvre raisonnée à la fois des générations passées, présentes et

futures. La méthode historique, essentiellement propre à la sociologie,

n'est au surplus elle-même qu'une extension collective des procédés

expérimentaux; elle est la méthode expérimentale mise en action par les

sociétés devenues conscientes de leur activité vitale.

S'il faut donc restreindre la méthode expérimentale, en sociologie, dans

des limites raisonnables, s'il n'est pas toujours donné par exemple à un

individu isolé, quelque savant qu'il puisse être, d'instaurer lui-même

des expériences sociales, il convient cependant d'ajouter qu'il le peut

encore, dans une certaine mesure, grâce aux méthodes purement logiques

que nous avons indiquées ci-dessus. Nous pouvons, en effet, sans

recourir à des expérimentations réelles, procéder à des expérimentations

essentiellement intellectuelles, c'est-à-dire fictives ou raisonnées,

bien que toujours basées sur l'induction. Nous montrerons plus loin, par

un exemple emprunté aux rapports nécessaires qui existent entre l'état

économique général d'un pays et l'état de sa population, qu'il est

possible par la méthode des variations concomitantes, par la méthode

d'élimination, par la méthode de différence et celle des résidus,

d'utiliser les matériaux fournis par la statistique pour créer des

expériences idéales ou artificielles permettant, d'une façon

suffisamment certaine, d'aboutir à des prévisions sociales, c'est-à-dire

de conclure de certaines conditions déterminées à la production d'un

phénomène social également déterminé.

Ainsi, même dans le milieu social et politique actuel, encore bien

incohérent et si mal outillé au point de vue des méthodes d'observation

et d'expérimentation, une science sociologique suffisante est dès à

présent possible, si l'on sait utiliser convenablement les instruments

imparfaits des sciences antécédentes à la sociologie. L'empirisme

grossier des législateurs et des hommes d'Etat modernes reste donc à

tous les points de vue inexcusable; il existe, en effet, une suffisante

coordination de faits sociaux observés et expérimentés pour régler

scientifiquement nos actes politiques et il est en outre parfaitement

à notre portée de suivre toute mesure législative et autre dans ses

conséquences, de manière à faire de toute loi, au sens politique, une

véritable expérience sociale, la constatation d'une loi dans le sens

scientifique de ce terme.[8]

Les lois sociologiques · 第 3 / 10 段