Voilà pour la philosophie en général. En ce qui concerne la psychologie

en particulier, elle est une dépendance de la physiologie, elle ne peut

donc et ne doit être enseignée qu'après une initiation physiologique

suffisante; la dernière loi sur l'enseignement universitaire, en

Belgique, a déjà partiellement reconnu cette dépendance nécessaire;

il faut l'affirmer d'une façon de plus en plus nette; il faut insister

notamment sur ce que l'enseignement d'une physiologie psychique purement

scientifique est le véritable préliminaire à l'étude des sciences

sociales et notamment de toutes celles qui sont enseignées dans les

facultés de droit. Le droit lui-même et surtout le droit criminel ont

leurs fondements dans notre structure biologique et psychique; la

théorie de la responsabilité pénale n'est qu'un cas particulier de la

théorie de la responsabilité morale; l'une et l'autre sont conditionnées

par la psycho-physiologie; même toute là théorie du consentement, celle

des conventions et des obligations en droit civil sont à réviser dans ce

sens; ici également l'ancienne métaphysique doit être expulsée par la

philosophie positive.[2]

L'ordre logique, historique et dogmatique de l'ensemble de toutes les

sciences particulières nous montre déjà par lui-même ce qu'il faut

entendre par loi au sens scientifique de ce mot: _la loi est le rapport

nécessaire qui existe entre tout phénomène et les conditions où ce

phénomène apparaît._ Le tableau hiérarchique des sciences depuis les

mathématiques jusqu'à la sociologie, est la formule d'une loi à la fois

statique et dynamique; statique en ce sens que l'ordre nécessaire de

l'organisme scientifique est tel que les sciences les plus spéciales et

les plus complexes reposent sans exception sur des sciences plus

générales et plus simples; dynamique en ce sens que dans leur activité

et notamment dans leur évolution à la fois historique et logique elles

obéissent à la même loi, au même ordre, déterminés par les mêmes

conditions.

Voyons maintenant par quelles méthodes nous pouvons reconnaître et

dégager les lois scientifiques des phénomènes en général et notamment

des phénomènes sociologiques.

CHAPITRE II

LES LOIS SCIENTIFIQUES

La classification des sciences, conformément aux considérations

précédentes, et moyennant les réserves qu'il convient d'y apporter selon

que l'on envisage spécialement cette classification, soit au point de

vue simplement logique, soit au point de vue historique, soit au point

de vue dogmatique, nous fournit par elle-même un premier et frappant

exemple de ce qu'il faut entendre par: _loi sociologique._ Cette

classification formule de la façon la plus simple et la plus générale le

_rapport nécessaire_ qui, abstraction faite de toutes les circonstances

locales ou temporaires, c'est-à-dire quel que soit le corps social

observé, relie indissolublement les phénomènes scientifiques entre eux

tant à l'état statique, c'est-à-dire sous le rapport de leur structure

générale, qu'à l'état dynamique, c'est-à-dire sous le rapport de leur

évolution et de leur action réciproque. Il s'agit donc, dans cet

exemple, d'une loi sociologique abstraite dégagée des sciences également

abstraites.

Comment, par quelle méthode les fondateurs de la philosophie générale

des sciences et notammens Bacon, Descartes, d'Alembert, Condorcet, A.

Comte ont-ils d'une façon successivement plus parfaite et plus complète,

dressé ce tableau hiérarchique des sciences, comment sont-ils parvenus

à dégager et à formuler cette loi?

L'évolution scientifique progressive dont ces illustres penseurs furent

les plus nobles représentants fut, en réalité, conforme aux lois mêmes

de notre constitution psychique dont les lois logiques, à leur tour,

sont une application. Les sciences abstraites succédèrent naturellement

aux sciences concrètes, comme ces dernières elles-mêmes avaient été

précédées d'une phase principalement empirique dont la nécessité

explique à son tour les hypothèses théologiques et métaphysiques qui

furent les premiers liens artificiels de nos observations primitives,

confuses et incohérentes. Le progrès de la philosophie positive ou

générale repose sur le progrès des sciences abstraites et celui-ci sur

le perfectionnement des sciences concrètes dont les premiers pas sont

empiriques; sciences abstraites et sciences concrètes se prêtent, en

outre, un appui mutuel, celles-là servant à leur tour au

perfectionnement de celles-ci, à mesure que la série hiérarchique des

sciences abstraites devient plus complète par la constitution de ses

départements les plus spéciaux et les plus complexes, tels que la

physiologie, la psychologie et la sociologie. A partir de ce moment la

fonction sociale de la théologie et de la métaphysique, bon gré, mal

gré, disparaît faute d'exercice et d'emploi; leurs organes s'atrophient

comme tous les organes hors d'usage.

Les procédés individuels des précurseurs de la philosophie générale des

sciences furent, en réalité, le reflet du processus intellectuel

collectif. Ils avaient recueilli par héritage ancestral ou social une

masse considérable d'observations de tous genres; ils y avaient ajouté

un grand nombre d'acquisitions personnelles. Il s'agissait maintenant

pour eux de mettre, comme disait Descartes, de l'ordre dans cette

collection de faits dont les plus redoutables et les plus trompeurs

étaient précisément ceux qui, sous le masque des hypothèses religieuses

ou métaphysiques, s'offraient déjà fallacieusement sous une apparence

séduisante de cohésion naturelle et universellement admise par les

consciences. Descartes, sous ce rapport, rendit un inappréciable service

philosophique en faisant du doute le point de départ de tout progrès

philosophique. Dès lors, la première opération devait être

nécessairement une révision ainsi qu'un dénombrement analytique de tout

le savoir scientifique emmagasiné par l'intelligence des siècles. La

deuxième opération fut de réunir sous une même dénomination ou étiquette

toutes les observations, tous les phénomènes qui présentaient des

caractères communs et de former successivement des groupes distincts de

phénomènes de ceux auxquels venaient s'ajouter des caractères spéciaux

qui ne se retrouvaient pas chez les autres.

L'observation, l'analyse, l'induction, voilà quels furent les flambeaux

de la méthode; par elles, il fut possible de procéder à des

classifications naturelles, à des groupements de phénomènes d'après

leurs ressemblances et leurs dissemblances, par suite à des

généralisations.

Cette première et double entreprise d'analyse et de synthèse, menée à

bonne fin, nous montre à ce moment, par le seul examen des résultats

obtenus, qu'il y a une filiation logique entre les divers groupes de

phénomènes ainsi établis ainsi qu'entre les connaissances qui s'y

rapportent: certaines propriétés, telles que les propriétés

mathématiques, se retrouvent dans tous les groupes; les propriétés

physiques proprement dites, les propriétés chimiques, biologiques,

psychiques, sociologiques apparaissent d'une façon de moins en moins

générale.

Dès lors, les propriétés qui se rencontrent indistinctement partout,

dans toutes les classes des phénomènes naturels, sont par cela même les

plus générales, puisqu'elles se manifestent en fait et peuvent se

concevoir comme non mélangées avec les autres; elles sont non seulement

les propriétés les plus générales, mais aussi les moins composées, les

plus simples.

C'est d'après cette juste observation tirée du degré de généralité et

de simplicité décroissantes des groupes des phénomènes naturels que

la philosophie naturelle positive put finalement, à dater d'A. Comte,

instaurer la classification non pas seulement complète, mais

hiérarchique des sciences.

Qu'est-ce maintenant que cette classification hiérarchique des sciences?

C'est la création ou plutôt la découverte d'un ordre naturel dans

l'ensemble primitivement incohérent de nos connaissances. C'est la _loi_

de nos connaissances. La loi, dans son acception la plus simple, est un

rapport de ressemblance ou de dissemblance étendu de deux ou plusieurs

phénomènes à la généralité des phénomènes dans la mesure où ces derniers

nous sont connus. Si nos observations, notre analyse, nos inductions

sont insuffisantes, erronées, incomplètes, la loi le sera dans la même

proportion; elle sera tôt ou tard infirmée par une découverte nouvelle,

mais, en somme, la méthode positive d'observation restera le seul

instrument de rectification de notre erreur; une observation exacte

amendera l'observation et la généralisation consécutive fausses; à une

observation mal faite, il n'y a de remède qu'une observation bien faite;

la méthode positive trouve en elle-même sa règle, sa discipline.

C'est donc par la généralisation et la classification des inductions

particulières que nous parvenons à concevoir et à formuler des lois

scientifiques; plus ces lois embrassent un nombre considérable

d'inductions, plus elles sont générales; plus ces lois éliminent les

propriétés spéciales pour ne tenir compte que des caractères les plus

simples et les plus généraux, plus les lois ainsi formulées sont

abstraites. Les lois naturelles peuvent donc être abstraites sous deux

rapports: soit qu'on les dégage indépendamment des corps particuliers

dans lesquels elles se manifestent, soit que dans une classe quelconque

de l'ordre hiérarchique des phénomènes et des sciences, on les dégage

des propriétés spéciales et complexes de l'ordre auquel elles se

rattachent pour les ramener à un ordre plus général et plus simple.

Ainsi l'arpentage, l'astronomie terrestre, la minéralogie, la géologie,

la botanique, la zoologie, l'anthropologie, la médecine et la chirurgie,

la structure et l'évolution des sociétés particulières sont des sciences

concrètes; la géométrie, l'astronomie en général, la physique, la chimie

inorganique, la physiologie végétale, la physiologie animale, la

physiologie psychique, la sociologie sont des sciences abstraites;

celles-ci formulent les lois des phénomènes compris dans leur

département, indépendamment des combinaisons concrètes auxquelles ces

phénomènes peuvent donner lieu dans le temps et dans l'espace. Ainsi,

la physiologie recherche les lois de la vie et de la mort quels que

soient les organismes; les lois qu'elle dégage s'appliquent

indifféremment à tous les êtres organisés. De même, en sociologie, si

nous étudions la structure et l'évolution d'une société déterminée, la

Belgique, par exemple, les généralisations que nous parviendrons à

dégager de nos observations relatives à ce pays nous fourniront des lois

non pas abstraites mais concrètes, en ce sens qu'elles impliqueront les

caractères originaux qui font de la Belgique une société en partie

différente des autres sociétés; ces lois seront spécialement

particulières à notre pays, puisque, dans l'étude des phénomènes sociaux

dont nous les aurons tirées, il aura été tenu compte des conditions

sociales particulières qui sans doute ne se rencontrent pas également

partout ailleurs; la sociologie abstraite, elle, néglige ces conditions

particulières.

L'observation et la généralisation des faits concrets ont, du reste,

partout et dans tous les temps, précédé la constatation des phénomènes

et des apports abstraits; ce processus est naturel; il est commun à

l'individu et à la collectivité. L'empirisme le plus grossier a précédé

la médecine et la chirurgie et ces dernières à leur tour ont permis à la

physiologie de se constituer; de même les biographies, les chroniques

locales ont précédé les histoires générales et ces dernières la

sociologie abstraite.

Où l'abstraction devient dangereuse et souvent nuisible, c'est lorsque

dans l'étude de phénomènes appartenant à un groupe spécial et plus

complexe de la série hiérarchique des sciences, elle supprime

précisément les propriétés spéciales qui seules justifient la

constitution de ce groupe en science particulière indépendante, en vue

de ramener l'explication de ces phénomènes spéciaux aux explications

fournies par les lois des classes antécédentes de phénomènes plus

simples et plus généraux. Ainsi, les phénomènes sociologiques peuvent

se ramener à des phénomènes psychiques et physiologiques, ceux-ci à des

lois chimiques, lesquelles peuvent être réduites à des lois purement

physiques et finalement astronomiques et même simplement numériques et

géométriques. Les phénomènes complexes et spéciaux sont en effet

toujours convertibles en phénomènes plus simples et plus généraux; on

peut ainsi ramener la science sociale à des principes premiers tels que

l'intégration et la désintégration continues de la matière et du

mouvement, mais, ce faisant, en réalité, on n'explique rien, on montre

simplement que tout est impliqué dans tout. Les phénomènes spéciaux,

en un mot, exigent une explication spéciale, tout en s'en référant aux

explications plus générales fournies par la série entière des sciences.

Ces audacieuses généralisations ont le grave défaut de supprimer les

caractères spéciaux des phénomènes pour mieux les expliquer; en

réalité, elles suppriment le problème et ne le résolvent pas. Quand,

en biologie, on dépasse les éléments anatomiques, on ne fait plus de la

biologie, mais de la chimie; de même en sociologie, quand on dépasse les

deux agrégats territoire et population en tant qu'agrégats, on tombe

dans le domaine des sciences simplement organiques et inorganiques. Ces

abstractions ne doivent être utilisées que pour montrer la dépendance

nécessaire qui relie les phénomènes les plus spéciaux aux phénomènes

généraux, mais elles ne peuvent se substituer aux observations, aux

généralisations et aux lois spéciales dont l'exposé est l'oeuvre de

chaque science particulière. Ni les nombres de Pythagore, ni la

gravitation universelle de Carey ne peuvent constituer le summum de

l'abstraction et de la généralisation sociologiques; ce n'est pas

avancer, mais reculer la solution du problème[3]. Chaque science

spéciale dégage des lois également spéciales, bien que dépendantes des

lois plus générales des sciences antécédentes; mais on ne peut, sans

supprimer par le fait cette science spéciale, la ramener exclusivement

à ces dernières; le problème des sciences les plus complexes consiste

au contraire surtout à déterminer les propriétés et les lois qui les

distinguent des sciences les plus simples.

Tous les rapports imaginables entre les phénomènes quelconques se

réduisant en fin de compte à des rapports soit de similitude, soit de

différence dans l'espace ou le temps, il faut entendre par _loi_, au

sens le plus général, les rapports constants de similitude et de

succession qui existent entre les phénomènes de l'univers, inorganiques,

organiques et superorganiques ou sociaux.

La réduction de ces lois au moindre nombre possible est la fonction de

la généralisation et de l'abstraction. Quand nous rattachons les faits

particuliers à une loi générale, nous disons communément que cette loi

est la _cause_ de ces phénomènes particuliers; c'est là en réalité une

expression vicieuse, correspondant à une conception métaphysique et,

primitivement même théologique, des rapports qui unissent les phénomènes

naturels. Ainsi, l'immense variété des phénomènes astronomiques et de

ceux relatifs à la pesanteur des corps en général sont tous compris dans

la loi de la gravitation universelle formulée par Newton. Cependant la

gravitation n'est pas la cause de la chute des corps; cette loi exprime

seulement le fait général de la tendance constante de tous les corps à

se diriger les uns vers les autres, en raison directe de leurs masses et

en raison inverse du carré de leurs distances. La cause n'est donc qu'un

rapport plus ou moins constant et formulé d'une façon générale.

Généraliser des rapports, dégager des lois, voilà les plus hauts sommets

scientifiques que l'intelligence humaine peut atteindre; les causes

premières et finales, la substance et l'absolu sont incognoscibles.

Les causes ne sont donc que des rapports plus généraux de similitude ou

de différence, de coexistence ou de succession auxquels nous rattachons

des phénomènes particuliers.

Quand nous étudions les lois relatives à la pesanteur des corps, lois

physiques, et à la gravitation des corps célestes, lois astronomiques,

indépendamment des corps déterminés où ces lois se manifestent, nous

faisons de la physique et de l'astronomie abstraites; quand, au

contraire, nous les étudions dans ces corps, nous faisons de la science

concrète.

Le tableau hiérarchique des sciences, dressé par A. Comte, avec les

quelques amendements qui n'en détruisent pas les grandes lignes et qu'il

convient d'y apporter, nous montre également, par son seul examen, une

distinction importante à faire au point de vue de la définition d'une

loi. Ce tableau nous indique, en effet, non seulement le rapport général

et constant qui existe entre les diverses branches de nos connaissances,

mais il nous montre ce rapport général et constant, c'est-à-dire _la

loi_ des phénomènes scientifiques sous un double aspect: l'un statique,

l'autre dynamique. Ceci revient à dire qu'il existe des lois statiques

et des lois dynamiques; nous le savions déjà d'une façon générale; le

tableau des sciences nous le montre pour des phénomènes d'ordre

sociologique relatifs, dans l'espèce, à la vie intellectuelle des hommes

en société.

Les lois statiques sont celles qui se rapportent à la structure

nécessaire et constante des êtres sociaux à l'état de repos, dans un

espace et un moment déterminés, s'il s'agit de lois statiques concrètes,

ou indéterminés, c'est-à-dire quelconques, s'il s'agit de lois statiques

abstraites. Les lois dynamiques sont celles qui, dans les mêmes

conditions, se rapportent aux mouvements simultanés, réciproques et

surtout successifs des mêmes organismes sociaux.

Le tableau hiérarchique des sciences nous expose d'un côté la structure

scientifique invariable et nécessaire des sociétés clans tous les temps,

dans toutes les parties de l'espace, la loi statique abstraite de toutes

les sciences; de l'autre, l'évolution nécessaire et invariable de cette

même structure également dans tous les temps et dans toutes les parties

de l'espace, la loi dynamique abstraite de toutes les sciences.

Cette distinction entre la statique et la dynamique, la structure et le

fonctionnement, nous paraîtra encore plus claire dans la loi des trois

états de Comte, loi qu'il convient du reste de restreindre à l'ordre

spécial de phénomènes qu'elle embrasse et de ne pas traduire en loi

sociologique universelle, comme l'a tenté hâtivement celui qui l'a

formulée. La période théologique, avec ses subdivisions en âge du

fétichisme, du polythéisme et du monothéisme, la période métaphysique

avec son stade scholastique préparatoire, la période positive ou

purement scientifique représentent parfaitement, bien qu'uniquement

au point de vue des croyances générales ou philosophiques, d'un côté

l'aspect statique et structural nécessaire de toutes les sociétés,

de l'autre leur aspect dynamique et évolutif.

C'est dans ces conditions que la philosophie embrassant les lois

générales de toute la série des phénomènes naturels, depuis, les plus

simples et les plus généraux jusqu'aux plus complexes et aux plus

spéciaux, en un mot depuis les mathématiques jusqu'aux sciences

sociales, constitue ce que Bacon appelait la philosophie première et ce

qu'on a appelé depuis soit la philosophie naturelle abstraite, soit la

philosophie scientifique ou positive. _La philosophie positive est donc

la philosophie générale des sciences_; au point de vue de renseignement,

il n'en peut exister d'autre; la science ne connaît que des phénomènes,

des rapports et des lois. Loin de pouvoir imposer leurs concepts, les

religions et les métaphysiques sont elles-mêmes des phénomènes, des

objets de notre connaissance; elles n'ont d'importance qu'au point de

vue scientifique, c'est-à-dire relatif et, dans l'espèce, social. Leur

structure et leur évolution sont, comme nous venons de l'indiquer,

soumises elles-mêmes à des lois. C'est dans ce sens que Montesquieu a pu

écrire ces paroles profondes: «La Divinité a ses lois.» S'il en est

ainsi, la Divinité n'est plus l'absolu, elle est réduite à une simple

fonction sociale dont nous pouvons suivre les développements depuis les

origines jusqu'à sa transformation positive finale.

Ayant défini la philosophie positive en général, nous pouvons de même

définir la science qui en est le couronnement: _la Sociologie est la

philosophie générale des sciences sociales particulières_.

CHAPITRE III

LES MÉTHODES

Quel que soit le domaine scientifique spécial dont il s'agisse, la loi

est un rapport nécessaire entre deux ou plusieurs phénomènes; c'est un

rapport nécessaire qui se reproduit d'une façon constante et invariable

quand les conditions où les phénomènes se produisent sont les mêmes, et,

d'une façon variable, quand ces conditions varient.

La constatation des phénomènes, de leurs rapports et de leurs lois a une

source unique: l'observation; il n'y a pas d'autre méthode scientifique;

les procédés de l'observation seuls différent suivant la nature des

phénomènes à étudier et les conditions subjectives de notre constitution

physiologique et psychique. Les erreurs possibles de la méthode positive

ont leur correctif dans la méthode positive même; elles ne peuvent, en

effet, provenir que soit d'une constitution momentanément ou

radicalement défectueuse du sujet qui observe ou de l'imperfection des

procédés, c'est-à-dire des instruments, soit de rapports erronés

supposés entre le sujet et ses instruments d'un côté et les faits

observés de l'autre.

Le processus intellectuel est invariable, le point de départ de toute

acquisition scientifique, comme de tout raisonnement, est une induction

simple et particulière, menée par des intermédiaires successifs, de plus

en plus complexes et étendus, jusqu'à des lois ou propositions

générales. Toute conclusion raisonnée, toute loi ne trouvent leur preuve

que par la vérification de leur conformité avec toutes les inductions et

propositions particulières qu'elles embrassent; aucune déduction, même

dans les sciences les plus simples, telles que les mathématiques, n'est

légitime que sous réserve constante du contrôle de cette conformité. La

méthode scientifique est une de sa nature; elle varie seulement dans ses

procédés ou instruments d'application. Ceci nécessite quelques

explications.

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