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LES LOIS SOCIOLOGIQUES
PAR
GUILLAUME DE GREEF
Docteur agrégé à la Faculté de Droit
Professeur a l'École des sciences sociales de l'Université de Bruxelles.
PARIS
1893
CHAPITRE PREMIER
LA CLASSIFICATION DES SCIENCES
Quelles sont les méthodes des sciences sociales? Que faut-il entendre
par lois sociologiques? Quel est, en général, le sens de ce mot: loi? Il
semble extraordinaire que les juristes, les légistes et les politiciens
possèdent les notions les plus confuses à ce sujet, si même ils y ont
jamais réfléchi; une longue et constante expérience nous prouve
cependant qu'il en est malheureusement ainsi. Ce divorce, ou plutôt
cette séparation transitoire entre l'empirisme juridique et politique
d'un côté et la philosophie naturelle ou positive de l'autre, a son
explication dans ce fait que les phénomènes juridiques et politiques
sont les plus complexes de tous ceux qui sont soumis à nos méditations,
L'empirisme et la métaphysique chassés de presque tontes les autres
sciences physiques et naturelles proprement dites se sont réfugiés et
barricadés dans cette dernière et haute citadelle largement
approvisionnée depuis des siècles, en prévision de cet assaut ultime,
des munitions les plus lourdes et des subsistances les plus indigestes
dont les éternels vaincus du progrès scientifique reconnaîtront bientôt
eux-mêmes l'irrémédiable insuffisance.
Quand toutes les sciences sociales, y compris le Droit et la Politique,
auront emprunté aux sciences antécédentes les armes, c'est-à-dire les
méthodes positives qui ont donné la victoire à leurs aînées, cette
forteresse en apparence inaccessible et irréductible s'écroulera
d'elle-même ou mieux encore, pareille à ces demeures enchantées
défendues par des monstres et des chimères, elle s'évanouira, comme une
pure fantasmagorie qu'elle est, pour rejoindre, dans les mystérieuses
régions de l'inconnaissable, toutes ces vaines superstitions légendaires
où se complaisent les sociétés dans leur enfance.
Avant donc d'aborder l'étude des sciences sociales et surtout de la
politique, il convient de mettre de l'ordre dans nos raisonnements,
c'est-à-dire dans les procédés ou instruments d'investigation qu'il
faut employer dans ce genre de recherches.
Les sciences en général, au point de vue de la méthode, peuvent être
envisagées sous trois aspects différents: au point de vue dogmatique,
c'est-à-dire de leur enseignement; au point de vue historique,
c'est-à-dire de leur formation et de leur évolution réelles dans le
temps et dans l'espace; au point de vue logique, c'est-à-dire des
procédés ou des lois du raisonnement.
La question se présente tout d'abord de savoir si l'ordre logique des
sciences correspond à leur ordre historique et l'un et l'autre à leur
ordre dogmatique.
Une première distinction est à faire entre les sciences abstraites et
les sciences concrètes: les premières ont pour objet les phénomènes,
abstraction faite des corps particuliers dans lesquels ils se
manifestent; les secondes considèrent les phénomènes en tant
qu'incorporés. La chimie, la physiologie sont des sciences abstraites;
la minéralogie, la géologie, la zoologie, des sciences concrètes.
La sociologie, en tant qu'ayant pour objet la recherche des lois des
civilisations particulières, est une science concrète; lorsqu'elle
s'élève jusqu'à l'étude des lois qui règlent les rapports sociaux dans
toute société quelconque, indépendamment du moment et de l'espace
historiques, elle est une science abstraite. Ce double caractère des
sciences ne doit pas être perdu de vue dans les considérations qui vont
suivre.
On peut, à la façon idéaliste, soutenir que l'histoire des sciences,
tant particulière que générale, doit être assimilée à un véritable
raisonnement logique; on peut, s'élevant à des hauteurs métaphysiques,
au delà même des nuages, prétendre indifféremment ou bien que le noumène
est un produit du phénomène ou celui-ci une création du noumène, que
l'esprit est le reflet du monde ou le monde le reflet de l'esprit. Ce
sont là jeux de princes, des princes de la pensée humaine, nous le
concédons, mais de princes qui, à l'exemple des souverains temporels,
vivent dans l'absolu et aussi de l'absolu. La philosophie positive ne
s'élève pas à ces sublimités; elle n'a pas de ces envolées qui font
perdre de vue à la fois et la terre et les hommes; cependant, elle a la
prétention d'observer, de classer et de juger même ces grandes doctrines
qui semblent échapper à toute loi; elle les ramène à leur relativité
naturelle et sociale; elle décrit et explique leurs formes et leurs
évolutions successives; ainsi elle réduit ces absolus apparents à ce
qu'ils sont et peuvent être socialement: des phénomènes soumis eux-mêmes
à un ordre statique et dynamique comme tous les phénomènes naturels. Si
l'immortel auteur de l'_Esprit des lois_ a pu dire avec raison que
«la Divinité même a des lois», l'orgueil métaphysique peut bien se plier
au même niveau, et c'est encore lui rendre service que de lui restituer
ce caractère relatif et social, qui seul peut le sauver de l'oubli en le
faisant entrer dans l'histoire, à côté et au-dessus des religions et de
leurs formes primitives. On a pu calculer les probabilités, c'est-à-dire
démontrer que le hasard même n'a rien d'absolu; si les religions et les
métaphysiques soulevaient la prétention de se soustraire au déterminisme
universel, par cela même elles méconnaîtraient leur incontestable et
respectable fonction sociale; elles se calomnieraient pour ne pas
déchoir, elles se suicideraient croyant se sauver et s'affranchir; mais
cela même ne leur est plus possible: la philosophie positive, leur
assignant leur rôle transitoire bien que considérable, dans l'évolution
générale, leur garantit la seule immortalité possible, celle que procure
l'histoire, organe enregistreur de la mémoire collective.
Nous ne connaissons des choses y compris l'homme et les sociétés que
leurs phénomènes et les rapports entre ces derniers, c'est-à-dire encore
des phénomènes; l'absolu, la substance, l'en-soi ne peuvent être
scientifiquement atteints; il en est de même des causes premières et des
causes finales, elles sont insaisissables; la science ne peut s'emparer
des uns et des autres qu'en tant que leur préoccupation et leur
recherche sont elles-mêmes des phénomènes sociaux, dès lors relatifs et
susceptibles d'être étudiés.
Si nous limitons ainsi, comme il le faut, le domaine des sciences
positives, si en outre, départageant celles-ci en concrètes et
abstraites, nous avons surtout égard à ces dernières, nous reconnaissons
que la série logique des sciences correspond d'une façon assez générale
à leur évolution historique, c'est-à-dire aux divers moments où elles
sont parvenues à se constituer comme sciences abstraites à l'état
positif.
Les phénomènes relatifs à l'étendue et au nombre sont les plus simples
et les plus généraux; les mathématiques sont aussi la plus abstraite des
sciences; non seulement il est possible de les étudier indépendamment de
toutes les autres sciences, mais les lois abstraites qu'une expérience
antique a dégagées dans leur domaine sont tellement parfaites, que le
raisonnement déductif a pu s'y substituer en très grande partie à la
méthode inductive, en dehors de toute application concrète et
particulière. Bien que, comme toutes les sciences, la mathématique ait
été précédée d'une période d'empirisme, de tâtonnements et d'inductions
accompagnées et suivies de constantes vérifications, sa perfection est
devenue telle que certains logiciens ont perdu de vue ces caractères
primitifs; en réalité les mathématiques doivent tout à l'observation et
à l'expérience comme toutes les autres sciences. L'étendue et le nombre
sont les phénomènes et les rapports les plus simples et les plus
généraux que nous puissions atteindre. Ceci explique pourquoi Pythagore
y crut trouver la cause première de tous les faits naturels, y compris
les faits sociaux et politiques; plus tard, les métaphysiciens en firent
des catégories de l'esprit humain, des cadres préexistants à toutes nos
idées et où elles venaient nécessairement se classer. La vérité est que
tout phénomène implique la double relation d'étendue et de nombre; on
n'en peut concevoir aucun indépendamment de ces propriétés élémentaires;
l'étendue et le nombre, l'espace et le temps, sont le point extrême de
toute abstraction.
Les mathématiques, limitées au calcul et à la géométrie, nous
présentent principalement le monde des phénomènes au point de vue
statique, à l'état de repos; ce n'est toutefois pas l'aspect exclusif
des notions qu'elles dégagent; les nombres, par exemple, nous donnent
en effet déjà, par leurs seules combinaisons, les notions d'addition, de
multiplication, de succession, de développement, de croissance, d'ordre
sériel hiérarchique et par conséquent d'évolution, en un mot une vue
rudimentaire, la plus simple possible, de propriétés dynamiques. C'est
dans la mécanique rationnelle, cette troisième branche des
mathématiques, que la division logique et naturelle des phénomènes en
statiques et dynamiques acquiert une importance décisive. D'un autre
côté, il est incontestable qu'on peut étudier et enseigner le calcul et
la géométrie indépendamment de la mécanique, même statique, on ne peut,
au contraire, aborder cette dernière sans le secours des Mathématiques
proprement dites. Les propriétés relatives à l'étendue et au nombre sont
aussi plus générales que celles relatives aux forces; celles-ci sont
déjà une combinaison particulière de celles-là; l'arithmétique et la
géométrie sont donc des sciences plus simples, plus générales, plus
abstraites que la mécanique.
Nombre, étendue, forces en repos ou en activité, voilà les trois
propriétés élémentaires de la phénoménalité universelle. Nous les
rencontrons aux confins les plus éloignés, aux dernières cimes
accessibles de la science; elles sont au berceau, de l'évolution
cosmique; elles sont à la base de tout enseignement; de même, au point
de vue historique de la constitution positive des sciences abstraites,
les annales de toutes les civilisations nous montrent ces sciences comme
les premières en possession de leurs méthodes et de leurs lois; leurs
applications concrètes elles-mêmes ont précédé dans leurs progrès toutes
les autres.
On peut envisager l'astronomie, à l'exemple d'A. Comte, comme science
abstraite, c'est-à-dire en tant qu'ayant pour objet les lois générales
des corps célestes, indépendamment de leurs structures et de leurs
évolutions particulières. Si l'arithmétique, la géométrie, la mécanique
se suffisent à elles-mêmes, il n'en est plus ainsi de l'astronomie, même
abstraite; celle-ci n'a plus la même indépendance; elle a toujours
besoin de l'appui de ses soeurs aînées: le nombre, l'étendue, le
mouvement sont inséparables de l'étude des corps célestes; la théorie de
leur formation et de leur évolution, la loi de la gravitation
universelle sont des applications plus complexes à des cas spéciaux des
propriétés dont s'occupent les sciences antécédentes; il y a une
astronomie mathématique et une mécanique céleste, qui sont quelque chose
de plus que la mathématique et la mécanique; elles sont en un mot moins
simples, moins générales, moins abstraites. L'ordre logique postpose
donc avec raison l'astronomie aux trois grandes divisions des
mathématiques. Or, on ne peut étudier et enseigner ce qui est complexe
qu'à la suite et au moyen de ce qui est plus simple, de la même manière
que, dans un raisonnement logique, on ne peut déduire des lois générales
ou des conclusions complexes que d'inductions particulières et de
propositions plus simples. La constitution de l'astronomie en science
positive abstraite, s'est conformée historiquement à cette loi logique;
elle fut consécutive à la constitution des sciences mathématiques
abstraites.
Toutes ces sciences, ainsi que les sciences suivantes, dont nous allons
nous occuper, sont, remarquons-le bien, considérées toujours ici en tant
que sciences abstraites; elles le sont sous un double rapport: d'abord
en tant qu'elles peuvent être étudiées et enseignées, abstraction faite
des corps particuliers et concrets de la nature, ensuite en tant
qu'elles peuvent et doivent l'être, abstraction faite des sciences
postérieures plus complexes.
Il ne faut pas non plus confondre le degré d'abstraction d'une science
avec son degré de généralité, bien qu'en fait ces deux notions se
confondent bien souvent. Les sciences les plus simples et les plus
générales sont également les plus abstraites ou susceptibles de la plus
grande abstraction; mais les sciences les plus générales ne sont pas
nécessairement et seulement abstraites, elles peuvent être également
concrètes, c'est-à-dire s'appliquer à l'étude de formes, corps
inorganiques, organiques ou sociaux, déterminées. C'est ainsi qu'il y a
une astronomie abstraite et une astronomie concrète, une sociologie
abstraite et une sociologie concrète. Il y a, en effet, une astronomie
et une sociologie qui ont pour objet la science des lois de tous les
corps célestes et de toutes les sociétés, abstraction faite de la
structure et du fonctionnement transitoire de ces corps et de ces
sociétés dans le temps et dans l'espace; ceux-ci sont du domaine de la
sociologie et de l'astronomie concrètes; dans les deux cas, le degré de
généralité des phénomènes relatifs à ces sciences reste le même; la
différence est dans leur aspect concret ou abstrait.
Parmi les sciences abstraites consacrées à l'étude des corps bruts,
la physique est évidemment moins simple et moins générale, plus complexe
et plus spéciale que les sciences antécédentes. Elle étudie les rapports
des corps les uns avec les autres, indépendamment de la composition de
ces corps et de leurs combinaisons, abstraction faite par conséquent de
leurs propriétés chimiques et organiques Au contraire, si l'on peut
étudier les mathématiques, la mécanique et l'astronomie, abstraction
faite des phénomènes relatifs à la barologie, à la thermologie, à
l'acoustique, à l'optique, à l'électricité, etc., on ne peut étudier
ceux-ci sans celles-là. La théorie des mouvements des corps célestes,
la loi de la gravitation universelle sont tirées des rapports entre la
masse et la distance des corps, c'est-à-dire de rapports de nombre et
d'étendue d'après lesquels on calcule la vitesse de leur mouvement ou
l'intensité de leur gravitation; ainsi, géométrie, calcul, mécanique
sont les facteurs logiques et naturels de l'astronomie. De même les lois
astronomiques et les lois des sciences encore plus simples interviennent
constamment dans l'étude des phénomènes physiques; il en est ainsi, par
exemple, de la pesanteur qui se relie directement à la gravitation
universelle. C'est aussi un fait historique incontestable que la
physique s'est constituée comme science positive postérieurement aux
mathématiques, à la mécanique et à l'astronomie: les sciences
mathématiques et mécaniques avaient dès la plus haute antiquité, en
Orient, en Egypte et en Grèce, réalisé des progrès considérables même
comme sciences abstraites, notamment dans ce dernier pays. Au contraire,
la science astronomique, surtout abstraite, malgré des observations
empiriques, des inductions, des généralisations et surtout des
hypothèses importantes très anciennes, ne s'est élevée à la dignité
de science abstraite que très tard, vers la fin du XVe au XVIe et au
commencement du XVIIe siècle. Il suffit de citer Copernic, Galilée,
Kepler. Si Newton découvrit la loi de la gravitation et de la pesanteur,
c'est qu'il était le plus grand mathématicien de son temps. La physique,
à son tour, se constitua comme science positive abstraite, encore plus
tard. Il est inutile de rappeler qu'elle fut, par suite de la confusion
primitive bien que naturelle de l'animé et de l'inanimé, une des sources
principales, de toutes les superstitions religieuses qui, depuis le
fétichisme le plus grossier jusqu'au monothéisme le plus élevé,
alimentèrent l'ignorance universelle et remplacèrent provisoirement la
philosophie positive des sciences, mais il convient de ne pas oublier
que, déjà au déclin du monothéisme occidental, il y a trois cents ans
à peine, les théories métaphysiques d'après lesquelles, par exemple, la
nature avait horreur du vide, étaient encore en pleine efflorescence.
C'est, en définitive, au XVIIe siècle seulement que la physique s'érigea
en science positive, indépendante de la religion et des vaines et
puériles entités et subtilités de la métaphysique. En réalité, la
physique est une science non seulement européenne, mais moderne.
Les mêmes considérations s'appliquent aussi à plus forte raison à la
chimie; cette science ne peut être étudiée ni enseignée sans une
initiation préliminaire et suffisante aux sciences antérieures; elle
est un degré de plus dans l'ordre de complexité et de spécialité des
phénomènes. Longtemps la composition et la décomposition des corps
furent la base des croyances et des dogmes mystérieux sur le fumier
desquels pullulèrent les religions; longtemps la chimie fut la science
hermétique, scholastique et puis franchement métaphysique; pendant des
siècles, sous le nom de chrysopée ou d'alchimie, elle s'affola dans la
recherche de l'absolu, notamment dans la poursuite des procédés pour
changer les métaux en or. Ce n'est qu'après de longs tâtonnements
empiriques, que, parvenant enfin à rompre ses préjugés mystiques et
philosophiques, vers la fin seulement du XVIIIe siècle, la chimie
réussit à circonscrire nettement son domaine dans le monde de la
phénoménalité universelle; elle se limita dès lors à la recherche des
rapports et des lois de combinaison et de décomposition résultant de
l'action moléculaire des diverses espèces de corps cristallisables ou
volatils, naturels ou artificiels. Alors seulement une philosophie
chimique devint possible par la généralisation de plus en plus parfaite
des faits et des rapports observés ou expérimentés; alors seulement on
put commencer à entreprendre de déduire de ces généralisations des lois
abstraites, tant statiques que dynamiques, soit que l'on considérât
surtout les _conditions_ nécessaires dans lesquelles les phénomènes
peuvent avoir lieu, c'est-à-dire sont _aptes_ à agir, soit que l'on
considérât principalement les actions moléculaires elles-mêmes dans
leur _activité._ La constitution de la chimie abstraite et positive
nous reporte seulement à la fin du XVIIIe siècle; le nom de l'illustre
et malheureux Lavoisier restera à jamais attaché à cette période capitale
de l'évolution historique des sciences.
La chimie dite organique est toute moderne; sa constitution est
postérieure à celle de la chimie inorganique; en tant qu'elle s'occupe
des substances organisées, telles que la fibrine, l'albumine, la
cellulose, l'amidon, etc., Dumas et Littré ont soutenu avec raison, au
point de vue des classifications logiques et naturelles, qu'il convenait
de la rattacher de préférence à l'anatomie et à la physiologie, le
domaine de la chimie devant être limité à celui des corps non vivants,
non organisés. Ce qu'A. Comte appelle la chimie organique appartiendrait
donc en réalité déjà à la physiologie. La controverse soulevée autour de
cette question est du reste la meilleure preuve que la chimie dite
organique est la transition naturelle, à la fois logique et historique,
reliant la chimie à la physiologie. Quoi qu'il en soit, la chimie ne
peut être ni étudiée ni enseignée sans le secours des autres sciences
antécédentes; celles-ci, au contraire, peuvent l'être et se sont
constituées historiquement avant et sans la chimie.
Si Lavoisier peut être considéré comme ayant, à la fin du
XVIIIe siècle, jeté les bases de la philosophie chimique
abstraite[1], il est incontestable qu'il fallut les progrès décisifs et
continus depuis lors de cette dernière science pour permettre à la
physiologie de dégager ses premières lois abstraites des conceptions
empiriques, métaphysiques et même religieuses où elle se complaisait
encore au siècle dernier. De tous les ancêtres de la physiologie
générale ou, si l'on préfère, de la philosophie physiologique,
l'illustre Wolf seul appartient à la fin du XVIIIe siècle;
tous les autres, l'olympien Goethe, Bichat, Lamarck, Cuvier,
Geoffroy-Saint-Hilaire, K. von Baer, Darwin appartiennent ou tout à fait
au siècle actuel, ou en partie seulement aussi au siècle précédent.
Que la physiologie est une science plus complexe que la chimie et moins
générale, il ne viendra à l'idée de personne de le contester; son
enseignement serait impossible sans l'étude préliminaire de cette
dernière. Les propriétés vitales résultent d'un degré supérieur de
composition et de combinaison des corps; de là des caractères spéciaux,
lesquels ne peuvent être reconnus et dégagés qu'à la suite des
propriétés chimiques. La vie et la mort sont la province de la
physiologie, province comprise dans un Etat plus étendu dont les autres
départements ne manifestent pas les mêmes phénomènes; au delà de l'étude
des éléments anatomiques commence le territoire de la Chimie, comme au
delà de celui des éléments chimiques s'ouvre celui de la physique, et
puis, dans des limites qui les englobent tous, ceux relatifs aux
phénomènes de l'étendue et du nombre, lesquels eux-mêmes confinent à
l'inconnaissable infini de l'espace et du temps.
Comme dépendance particulière et plus complexe encore de la physiologie,
A. Comte, avec raison, a compris dans sa classification hiérarchique des
sciences le groupe de phénomènes désigné par lui sous le titre de
physiologie intellectuelle et affective, autrement dit la physiologie
psychique ou Psychologie. Elle aussi, à cette heure, s'érige en science
abstraite indépendante.
Au point de vue logique, il est certain que cette classe de phénomènes
est un cas spécial, mais plus complexe des propriétés vitales en
général, de la même manière que celles-ci sont une combinaison
supérieure et particulière des propriétés chimiques, physiques,
mécaniques, lesquelles, en fin de compte, le sont en général de la
figuration et de la situation (géométrie) d'un certain nombre (calcul)
d'éléments ou d'agrégats d'éléments inorganiques dans le temps et dans
l'espace. L'étude des phénomènes psychiques est impossible sans la
connaissance préalable des lois de la physiologie générale et de celles
de toutes les sciences antécédentes. Historiquement, du reste, la
physiologie psychique s'est dégagée seulement dans ces derniers temps de
la gangue fruste des dogmes religieux et des systèmes métaphysiques:
elle n'a commencé à être en possession constante de sa méthode
scientifique que dans la dernière moitié de ce siècle. L'antique
classification même des sciences, basée non pas sur leurs caractères
objectifs, mais sur les facultés subjectives déduites _a priori_ de la
constitution imaginaire de la nature humaine, telle que l'établirent
F. Bacon et après lui d'Alembert lui-même, dans la Grande _Encyclopédie,_
est la meilleure preuve qu'aux XVIIe et XVIIIe siècles la science des
phénomènes mentals était encore, chez ses représentants les plus
éminents, dans sa période de gestation métaphysique. Le tableau des
facultés cérébrales dressé par A. Comte est aussi essentiellement
subjectif, et les déductions sociologiques qu'il en tira étaient la
négation radicale de sa propre méthode positive. Il a fallu, en
définitive, que nos laboratoires de physiologie, après que celle-ci
elle-même fut devenue une science expérimentale, prêtassent aux
psychologues leurs instruments d'observation et d'expérimentation, pour
que la science des phénomènes mentals fût enfin entraînée dans le
courant scientifique général. Alors seulement la psychologie, devenue
positive, put s'arracher notamment à la simple et stérile observation
interne du moi par le moi, procédé si imparfait qui excluait
naturellement et tout d'abord et la psychologie infantile et la
psychologie des populations primitives, y compris celle de ces masses
attardées qui grouillent au fond de nos hautes civilisations. A l'aide
d'instruments enregistreurs dont l'usage lui fut révélé principalement
par la physiologie, la psychologie put alors seulement aussi commencer
à mesurer, d'une façon exacte, la quantité, la durée, l'intensité des
faits psychiques, problèmes si importants au point de vue, par exemple,
de la question du temps normal et utile qu'il convient de consacrer au
travail, tant physique qu'intellectuel. L'observation interne et même la
simple observation externe étaient également impuissantes à aborder
l'examen des phénomènes plus ou moins anormaux, tels que ceux relatifs
à la psychologie des idiots, des déments, des délinquants, sans compter
celle des femmes et des vieillards; tous ces états mentals, le plus
grand métaphysicien et prestidigitateur du monde ne peut évidemment les
produire en lui-même à volonté aux fins de les contempler dans le champ
de sa propre conscience, et, s'il le pouvait, il ne serait plus guère à
même de les observer, car on ne se figure pas aisément ce dédoublement
mystérieux d'une âme dont une part, en pleine conscience scientifique,
observerait avec sérénité l'autre devenue déraisonnable et même
imbécile. L'étude des passions en général, dans ce système, révèle la
même inconséquence, les mêmes contradictions. L'observation directe
externe elle-même ne peut nous en révéler que les caractères également
externes, c'est-à-dire superficiels. L'une et l'autre dans tous les cas
étaient impuissantes à transformer les simples descriptions psychiques
qualitatives en ces mensurations quantitatives qui sont l'idéal de toute
science parfaite en possession de sa méthode.
Il faut donc étudier la physiologie végétale d'abord et animale ensuite
avant la psychologie; cette initiation préliminaire est indispensable,
ne fût-ce que pour acquérir la notion de ce que sont la structure et le
fonctionnement des êtres vivants, ces deux aspects, l'un statique,
l'autre dynamique, de la science de la vie et de la mort. La biologie
proprement dite, la première élève notre intelligence à la notion de
structures, d'organes, d'appareils d'organes, etc.; la physiologie nous
fournit celle du fonctionnement, non plus d'entités idéales, mais de
combinaisons objectives supérieures dont l'activité constitue la vie des
organes et des systèmes généraux de structure.
En fait, c'est par les progrès d'une dépendance directe de la
physiologie, c'est-à-dire par la psychiatrie, que la psychologie s'est
émancipée et des dogmes religieux et des hypothèses métaphysiques. Ce
progrès, réalisé dans les cas anormaux ou morbides, s'étendra
naturellement de plus en plus à l'ensemble de la science mentale. Il
restera à la philosophie métaphysique cette gloire, qui n'est pas petite
au point de vue des progrès de l'esprit humain, d'avoir contribué, au
nom de la raison à arracher nos conceptions en général au joug des
superstitions religieuses; ce fut son grand rôle social; dans l'oraison
funèbre que l'histoire impartiale prononcera sur sa tombe, il ne faudra
jamais oublier le caractère positif et organique par lequel la
métaphysique, comme du reste les religions elles-mêmes, ont participé au
progrès de l'humanité par la réduction successive des superstitions et
des systèmes: de ce progrès, religion et métaphysique furent
inconsciemment les artisans sociaux.
Mathématiques, astronomie, physique, chimie, physiologie, psychologie,
telle est donc d'après A. Comte et la philosophie positive en général,
à part certaines divergences particulières inutiles à discuter ici, la
classification hiérarchique, à la fois logique et historique des
sciences abstraites, non compris la sociologie, qui en est le
couronnement et dont nous nous occuperons plus loin.
D'après A. Comte, cette classification hiérarchique serait conforme non
seulement à l'ordre logique et historique, mais à l'ordre dogmatique,
c'est-à-dire relatif à l'enseignement des sciences. Il restreint
cependant cette vue trop générale en ajoutant qu'au point de vue
dogmatique l'ordre logique est et doit rester prédominant, tandis qu'au
point de vue de la constitution historique des sciences, il faut tenir
compte d'un phénomène considérable, c'est-à-dire de leur connexion
statique, ou de structure et de leur interdépendance dynamique,
c'est-à-dire de leur activité réciproque, de l'influence mutuelle
qu'elles exercent les unes sur les autres au cours de leur évolution
progressive. De ce phénomène capital résulte leur avancement, non plus
simplement successif, mais aussi et à la fois connectif ou collectif et
simultané.
Cette considération de Comte nous semble elle-même devoir être
restreinte, en ce sens qu'elle s'applique principalement à la structure
et à l'évolution historiques des sciences concrètes. Toutes les sciences
abstraites dont nous venons de parcourir la série ont, en effet, leurs
sciences correspondantes concrètes. Il en est ainsi des mathématiques,
y compris la mécanique, en tant que sciences appliquées; il y a de même
une astronomie concrète; les sciences physico-chimiques abstraites ont
leurs équivalents concrets, par exemple, dans la minéralogie et la
géologie; la physiologie, dans la médecine, la botanique, la zoologie,
l'anthropologie; la sociologie abstraite, dans l'histoire des
civilisations particulières.
Ces sciences concrètes préparées et fortifiées pendant des siècles, par
des procédés d'abord empiriques, doivent faire seules, en réalité,
l'objet principal de la restriction apportée par Comte à la concordance
qui existe entre la constitution logique des sciences abstraites et leur
constitution historique; en tant que sciences abstraites, même au point
de vue historique comme nous l'avons indiqué, la correspondance entre
l'ordre logique et l'ordre historique est, peut-on dire, parfaite, sauf
les variations accessoires et négligeables que l'on rencontre à
l'occasion de l'étude de tous les phénomènes sociaux, variations dont
l'importance disparaît, pour ainsi dire, à mesure que l'on embrasse un
champ d'expérience plus étendu dans le temps et dans l'espace.
L'observation de Comte exige encore d'être rectifiée et complétée sous
un autre rapport: sa distinction entre l'ordre logique et dogmatique
d'un côté et l'ordre historique de l'autre est insuffisante; l'ordre
dogmatique n'est pas et ne peut pas être absolument le même que l'ordre
logique; il est quelque chose d'intermédiaire, par sa nature, entre les
lois de la pensée et du raisonnement et les lois de l'histoire; il
emprunte aux unes et aux autres des caractères spéciaux qui en font un
type à part qu'on ne peut confondre avec elles sans amener des
conséquences graves à la fois théoriques et pratiques. Dans
l'enseignement, le procès logique et le procès historique doivent se
prêter un constant et mutuel appui; par là seulement l'enseignement à
tous ses degrés revêt ce grand caractère social de simultanéité et de
continuité qui ne permet pas que les diverses parties de l'organisme
scientifique soient disloquées et mutilées à l'école, non plus qu'elles
le sont dans la structure générale effective des sociétés et dans leur
évolution ou dynamique réelle.
Sous ce rapport, de tout temps l'enseignement public officiel et libre
s'est heureusement, comme par un besoin instinctif, conformé plus ou
moins, bien que d'une façon encore empirique et insuffisante, aux
véritables et permanentes nécessités scientifiques des sociétés. A tous
les degrés, dans l'enseignement primaire, dans l'enseignement moyen, y
compris les athénées, et dans les universités, l'enseignement est déjà
et continuera d'une façon de plus en plus raisonnée et systématique à
être à la fois successivement et simultanément intégral; l'ordre
successif, logique, et historique des sciences y sera seulement de plus
en plus combiné avec les nécessités dogmatiques de simultanéité et
d'interdépendance de toutes les sciences, en ce sens, qu'à chaque degré
plus élevé dans la hiérarchie de l'enseignement et dans chaque classe
plus élevée de chaque degré, cet enseignement sera de plus en plus
approfondi dans toutes et chacune des branches spéciales.
L'enseignement, en un mot, à tous les degrés devra toujours être à la
fois général et spécial, c'est-à-dire encyclopédique; en outre, il devra
devenir de plus en plus approfondi et spécial, à mesure que l'on gravit
les échelons scolaires, mais en contre-balançant de plus en plus
rigoureusement cette spécialisation croissante par le contrepoids
nécessaire de considérations générales et abstraites tirées des sciences
particulières et des rapports qui les unissent entre elles. Cette
prédominance constante et progressive de l'ensemble sur le particulier
imprime seule à l'enseignement son véritable caractère social.
Ces observations sont surtout importantes, si, avec Comte et toute
l'école positiviste y compris Spencer, nous complétons maintenant le
tableau hiérarchique des sciences, tel que nous venons de l'exposer, par
l'adjonction de la science la plus spéciale et la plus complexe de
toutes et qui en est comme le couronnement, la sociologie.
La sociologie abstraite complète la série logique et historique des
autres sciences abstraites. Elle a pour objet la recherche et la
connaissance des lois générales qui résultent des rapports des hommes
les uns avec les autres, abstraction faite des formes originales,
variables et transitoires dans lesquelles ces rapports se manifestent
dans les sociétés particulières; celles-ci sont le domaine réservé de la
sociologie concrète.
Au point de vue logique, c'est un fait d'observation constante et
indéniable que les phénomènes sociologiques sont de leur nature plus
complexes et moins généraux que les phénomènes purement physiologiques
et psychiques individuels. Ceux-ci, il est vrai, manifestent déjà un
degré très intéressant des propriétés d'association tant organiques
proprement dites qu'émotionnelles et intellectuelles. Les phénomènes
relatifs à l'imitation, à la sympathie, à l'association des sentiments
et des idées, le langage lui-même sont à la fois d'ordre psychique
individuel et collectif; par eux la sociologie se relie
fonctionnellement et organiquement aux phénomènes du ressort de toutes
les sciences antécédentes. Par cela même ils constituent la transition
naturelle vers des modes d'organisation et d'association plus composites
encore. Les sociétés, en effet, nous présentent des propriétés, des
formes de combinaisons et de fonctionnement que nous ne rencontrons
nulle part ailleurs, pas même dans les corps organisés et vivants en
général. Il suffit, par exemple de signaler, comme caractères
distinctifs, que dans les agrégats sociaux toutes les unités composantes
sont plus ou moins douées de sensibilité et de conscience, qu'en outre,
tout au moins dans les structures sociales supérieures, des
combinaisons originales résultent, notamment en ce qui concerne leurs
liens connectifs, de la propriété que possèdent ces mêmes unités
composantes de s'unir entre elles, tant au point de vue économique
qu'aux points de vue génésique ou familial, intellectuel, moral,
juridique et politique, par des liens purement contractuels, pour
reconnaître que la science sociale a un domaine privé, constitué d'un
ensemble de propriétés particulières qu'on ne rencontre dans les
départements d'aucune des sciences antérieures. De ces titres
authentiques résulte pour la sociologie son droit légitime à sa
reconnaissance comme science à la fois indépendante et souveraine, bien
que la dernière conçue et née de toutes les autres sciences. Telle est,
en un mot, la constitution de la sociologie, que, dans le grand royaume
féodal des sciences, elle est à la fois serve et seigneur; serve en tant
que dépendante elle-même de toutes les sciences antécédentes, seigneur
en tant que par sa naissance et son évolution elle s'est élevée
au-dessus de ces dernières par la dignité et la supériorité croissante
de ses prérogatives et de ses fonctions. Si nous complétons maintenant
à ce point de vue nos précédentes conclusions dogmatiques, nous devons
dire qu'à tous les degrés, primaire, moyen, supérieur, l'enseignement
des sciences doit être parfait par un enseignement, proportionnel en
intensité, des sciences sociale.
Ici se place naturellement une observation applicable à toutes les
sciences, y compris la sociologie: non seulement l'enseignement
scientifique doit être encyclopédique à tous les degrés, mais cet
enseignement doit être méthodique, c'est-à-dire conforme aux procédés
rationnels qu'imposent les lois logiques, lesquelles sont elles-mêmes
des lois tirées de notre constitution physiologique et psychique. Ainsi,
au degré inférieur doivent naturellement être enseignées seulement de
chaque science les notions les plus simples et les plus générales; cette
nécessité résulte à toute évidence de nos considérations antérieures;
mais ce n'est pas tout: la psychologie positive nous montre que, pas
plus que le sauvage, l'enfant n'est capable d'abstraire ni de
généraliser; ce n'est que peu à peu et très lentement, à force
d'observations et d'expériences particulières et accumulées, qu'il
parvient à s'élever à des concepts généraux, à la notion de lois d'abord
concrètes, puis abstraites.
L'enseignement inférieur et même moyen, dans les classes inférieures,
celui-ci cependant dans une proportion déjà moindre, sera donc avant
tout un enseignement intuitif, inductif, concret. Tout en embrassant
partout et toujours l'arbre encyclopédique complet des sciences, y
compris les sciences sociales, il ne se départira qu'avec une
circonspection extrême de ces procédés dogmatiques imposés par la nature
elle-même. C'est dans tous les cas par des observations tirées des
sciences les plus générales et les plus simples, des phénomènes les plus
fréquents et les plus ordinaires qu'il faudra commencer, à pas comptés,
par enseigner aux jeunes gens à formuler eux-mêmes leurs premières
généralisations, leurs abstractions spontanées, notamment dans la
géométrie, le calcul, la mécanique et la physique, tous ordres de
phénomènes du plus haut intérêt pour les enfants et les jeunes gens et
constituant même une véritable récréation quand, au lieu de se servir de
formules sèches et abrutissantes, le professeur objective
expérimentalement son enseignement. C'est assez dire que l'irrationnel
enseignement des _règles_ de la grammaire, par exemple, est aussi peu en
rapport avec l'état des jeunes intelligences que celui d'une
métaphysique ou d'une philosophie générale et abstraite des sciences. La
grammaire, en tant que formulaire des lois du langage oral ou écrit doit
être rigoureusement expulsée de renseignement au moins primaire tout
aussi bien que le cathéchisme. Il n'y a pas plus de place dans les
cerveaux infantiles pour une conception des lois du langage, que pour
une conception cosmogonique et sociale, générale ou abstraite et même
concrète.
C'est ainsi qu'au point de vue dogmatique, il convient de combiner
toujours rigoureusement les nécessités de l'ordre logique avec celles de
l'ordre historique, en procédant en définitive pour chaque éducation
particulière, mais avec une rapidité incomparable, par les mêmes stades
traversés par les civilisations particulières et l'humanité en général
dans son évolution scientifique, avec cette restriction capitale qu'il
est inutile de repasser par les mêmes erreurs ou déviations, et qu'il
est possible actuellement de suivre une ligne raisonnée et droite.
En résumé, les procédés dogmatiques, tout en se conformant aux
classifications logiques, suivent un ordre moins simple et moins
rigoureux; ils doivent également tenir compte des grandes conditions de
simultanéité et d'interdépendance historiques des sciences, surtout
concrètes. Ce n'est pas tout: comme nous venons de le voir, les
classifications logiques sont elles-mêmes en rapport avec la structure
et le fonctionnement de notre intelligence; celle-ci, au cours de
l'évolution de toute vie individuelle, se manifeste suivant des
modalités différentes selon les âges; son activité est autrement
conditionnée pendant l'enfance et l'adolescence qu'en pleine maturité;
les méthodes dogmatiques, tout en se différenciant partiellement de
l'ordre purement logique, doivent donc toujours se conformer à la
constitution physiologique et psychique des élèves; elles doivent par
conséquent transiter du concret à l'abstrait, du particulier au général,
du simple au composé.
D'un autre côté, renseignement scientifique n'a pas son objectif en
lui-même; il a une destination sociale; il s'applique à tous les besoins
de plus en plus complexes, non seulement matériels, mais idéaux, des
individus et des sociétés; chaque science correspond, dans ses
applications, à un ou à plusieurs arts et professions différents.
Aux premiers stades de l'enseignement, les notions les plus simples se
confondent généralement avec leur utilité pratique, mais à mesure qu'il
devient à la fois plus généralisateur, plus abstrait et en même temps
plus intensif, la nécessité apparaît, dans l'intérêt de l'équilibre
intellectuel et même physiologique et surtout dans l'intérêt supérieur
de l'adaptation incessante aux conditions sociales de l'existence, d'une
intervention de plus en plus considérable de l'enseignement professionnel.
Ainsi, dans les instituts supérieurs du Commerce, de l'Industrie, de
l'Agriculture, dans les écoles polytechniques et dans les diverses
facultés universitaires, le maximum d'abstraction et de généralisation
scientifiques et philosophiques doit être naturellement contre-balancé
par le maximum de spécialisation professionnelle. Là où l'enseignement
universitaire se réduit à être une fabrique de diplômes professionnels,
il est aussi vicieux que là où il ne produirait que des théoriciens et
des abstracteurs de quintessence. En outre, qu'on y prenne garde, ce
n'est pas la métaphysique qui peut servir de contrepoids, avec ses rêves,
à la différenciation sociale progressive des études et des fonctions;
la philosophie de chaque science particulière et la philosophie générale
des sciences peuvent seules remplir cette indispensable mission; la
spécialisation scientifique et professionnelle a son antidote dans la
généralisation également scientifique qui permet à chaque conscience
individuelle de rattacher l'existence de toute profession particulière
à l'ensemble de l'organisation collective et par là de reconnaître et de
proclamer la dignité et l'équivalence de tous les métiers, libéraux ou
manuels, dans la trame indivisible de la vie des sociétés.
Cette considération est de la plus haute importance, surtout si l'on
complète le tableau hiérarchique des sciences par la philosophie des
sciences sociales particulières, c'est-à-dire par la sociologie qui en
est le couronnement. L'enseignement de la sociologie est l'indispensable
conclusion de l'enseignement de toutes les écoles, instituts ou
facultés, dont l'ensemble constitue l'Instruction supérieure. Sans
l'initiation à cette philosophie générale, les spécialistes non
seulement ne pourront jamais être que des particularistes très bornés
et sujets à toutes les divagations dès qu'ils seront, comme c'est
inévitable pour tout homme vivant en société, entraînés à sortir du
domaine restreint de leur activité ordinaire, mais ils en arriveront
même à être des spécialistes inférieurs en intelligence à ceux de leurs
confrères dont l'équilibre intellectuel n'aura pas été déformé comme le
leur par l'exercice de facultés isolées. Il se produira, et il s'est
malheureusement produit déjà, dans le domaine des professions dites
libérales, le même phénomène qui s'est manifesté dans le domaine
industriel: la division excessive et sans contrepoids du travail amènera
l'automatisme machinal et finalement une atrophie mentale générale.
L'enseignement doit donc être intégral à tous les degrés; il commencera
par être concret et, à mesure qu'il se différenciera en spécialités
professionnelles, cette division nécessaire sera compensée par une
généralisation et une abstraction progressives non moins nécessaires.
Les spécialités les plus éminentes, si elles ne sont pas constamment
dans un rapport harmonique, avec le surplus de la structure sociale,
n'apparaissent plus, en définitive, que comme des déviations et des
déformations organiques; les gibbosités les plus hautes n'ont jamais,
en aucun temps, été considérées comme un attribut de la beauté; les
difformités intellectuelles ne le sont pas davantage au point de vue
de la plastique du corps social.
De tout ce qui précède il résulte, avec non moins d'évidence, qu'il
existe, dans la législation qui règle notre enseignement supérieur,
des lacunes et des vices considérables. Les conditions physiologiques,
psychiques, logiques, historiques et dogmatiques que nous avons
brièvement exposées ci-dessus, conditions actuellement reconnues par
tous les hommes de science, constituent, en réalité, les lois
nécessaires, c'est-à-dire naturelles, qui doivent présidera
l'organisation de tout enseignement notamment supérieur.
Or, non seulement la sociologie abstraite et même concrète est écartée
des programmes officiels, mais par quelle aberration, si ce n'est par
une réminiscence théologique et métaphysique inconcevable dans l'état
de nos connaissances, a-t-on pu, par exemple, placer la Faculté de
philosophie, au point de vue de l'ordre des études, avant les autres
facultés, notamment celle de droit? Il est évident, pour peu qu'on y
réfléchisse, que la philosophie ne peut consister que dans la recherche
des lois dégagées par l'étude de toutes les sciences antérieures; c'est
à cette condition seulement qu'elle peut être elle-même une philosophie
positive ou scientifique. La philosophie des sciences en général et des
sciences sociales en particulier ne peut donc être que le couronnement,
la terminaison naturelle de ces dernières; son enseignement final
devrait réunir dans un même auditoire les étudiants de _toutes_ les
Facultés _après_ l'achèvement de leurs études professionnelles,
c'est-à-dire spéciales. L'ordre antinaturel et imparfait actuel ne
s'explique précisément que par le caractère soit théologique, soit
métaphysique de l'enseignement philosophique dominant.