De son côté, le mari ne doit pas oublier que sa femme est son égale

devant Dieu et devant la nature. Il ne prendra donc pas à son égard ces

airs de supériorité, ce ton impératif, qui sont le fait d'un homme sans

éducation.

S'il a des observations à lui faire, qu'il les présente avec toute la

courtoisie possible; mais qu'il les maintienne avec d'autant plus de

fermeté qu'elles sont justes et fondées. Toute faiblesse de sa part

serait coupable, et pourrait avoir des conséquences désastreuses.

Ecoutez plutôt cette histoire toute moderne que racontait, il y a

quelque temps, un chroniqueur du _Figaro_:

«J'étais, dit-il, très lié autrefois avec le baron de C..., le plus

charmant et le meilleur des hommes. Nom illustre, fortune, esprit,

savoir, il avait tout. Il se maria très jeune, suivant les inclinations

de son cœur. Sa femme était pauvre, mais belle, de cette beauté qui en

fit, en peu de temps, la femme la plus fêtée, la plus recherchée de

Paris. Coquette, cela va sans dire, et jalouse des succès et du luxe de

ses amies, son unique ambition était d'attirer à elle tous les hommages,

et de posséder le salon le plus suivi de Paris. Elle monta sa maison

royalement, sans se préoccuper si tout son luxe se trouvait en rapport

avec sa fortune,--cent mille francs de rente, pas davantage. Mais pourvu

qu'on parlât de ses chevaux, de ses voitures, de ses domestiques, de

ses toilettes, de ses dîners et de ses bals, elle se tenait pour

satisfaite.

Un hiver, elle voulut éclipser les plus riches de ses amies et donner un

bal costumé, où le compte des fleurs, seul, s'élevait à quarante mille

francs. Le reste à l'avenant.

Le baron essaya de parler raison à sa femme, lui montra le gouffre

ouvert, au bout de toutes ces folies, lui dit qu'il avait dû vendre déjà

des propriétés, et que si ces dépenses continuaient, c'était la ruine,

la ruine complète en deux ans.

Elle ne voulut rien entendre, et loin de restreindre son train de vie,

elle le chargea encore de nouvelles dépenses. Le baron adorait sa femme,

il eût tout sacrifié pour elle. Il se résigna d'autant plus qu'il était

convaincu que ses remontrances n'aboutiraient qu'à se faire détester par

elle. Et ce qu'il désirait avant tout, c'est qu'elle l'aimât, c'est

qu'elle lui sourît, c'est qu'elle l'enveloppât toujours de ces

tendresses dont il avait tant besoin. Et puis on verrait quand le

malheur serait venu.

Il arriva vite.

La baronne fut très étonnée. Non seulement il n'y avait plus d'argent,

mais il y avait des dettes. Que faire? Renoncer à cette existence! Elle

n'y songea pas un instant. Elle eût préféré se tuer. Il fallait prendre

une décision, car les fournisseurs refusaient du crédit, et commençaient

à devenir insolents et à remplir l'hôtel du bruit de leurs doléances.

--Va jouer, dit-elle un matin, à son mari, va jouer. Hier encore, D...

a gagné deux cent mille francs, tu le sais bien.

Le malheureux avait horreur du jeu. De sa vie il n'avait touché à une

carte. Le jeu lui semblait une chose sinistre, et bien des fois, au

club, il avait frissonné, en contemplant cette salle spacieuse et cette

longue table verte autour de laquelle des mains blêmes remuaient des

piles d'or et des jetons. Il semblait qu'il entendît dans le tintement

de l'or, le fracas des fortunes qui s'effondrent, et la voix du banquier

abattant neuf lui donnait l'impression terrifiante d'un arrêt de cour

d'assises.

--Va jouer, lui disait sa femme, comme la marquise de Presles disait à

son mari: «Va te battre».

Il y alla.

Je l'ai vu, le pauvre diable, et jamais spectacle ne fut plus navrant.

Il passait toute ses nuits au cercle, dans les tripots les plus

ignobles. Et il jouait. Ses paupières s'étaient cerclées de rouge, ses

joues avaient pâli, ses mains amaigries ramassaient l'or et les plaques

avec des mouvements tremblés, des mouvements de fou. Il enroulait ses

jambes aux barreaux de sa chaise et se mordait les lèvres, comme s'il

eût voulu s'empêcher de crier.

Il gagna d'abord, puis perdit, puis regagna, puis perdit de nouveau.

Chaque fois qu'il rentrait chez lui, ses poches vides, hâve et défait,

sa femme s'emportait en de folles colères, lui reprochait de la ruiner.

Quand il avait été heureux, elle le dépouillait.

Cette existence dura deux autres années. Finalement la déveine fut

complète. Chassé de son club, n'osant plus pénétrer dans les tripots où

il devait à tout le monde d'importantes sommes, voyant que tout était

fini, il tenta de se brûler la cervelle. Mais il ne mourut pas, hélas!

Il s'est séparé de sa femme, ou plutôt sa femme l'a quitté, etc., etc.»

N'allons pas plus loin.

Ce que nous voulions démontrer, ressort surabondamment de ce récit qui

n'est malheureusement pas l'unique en son genre.

Le baron de C... a fait preuve de la plus coupable faiblesse; il a

manqué à tous ses devoirs de chef de la communauté. Le jour où sa femme

n'a tenu aucun compte de ses sages avertissements, il devait, sans

attendre le lendemain, faire acte d'autorité souveraine.

Il eût évité ainsi sa ruine et son déshonneur.

Pour la bonne gouverne de toute maison, dit un vieil adage fort sensé,

il faut que le coq chante plus haut que la poule.

DEVOIRS DES PÈRES ET MÈRES

Le grand point de l'éducation, dit Turgot, c'est de prêcher d'exemple.

La première règle à observer par les parents, sera donc de ne donner à

leurs enfants que de bons exemples, soit en parole, soit en action.

Elevez-les dans la connaissance de Dieu; déposez de bonne heure dans

leur âme le germe de toutes les qualités morales, la bonté, la charité,

etc., etc.

Accoutumez-les à faire l'aumône, à s'imposer des privations pour

secourir les malheureux.

Combattez leurs mauvais penchants.

Ne permettez jamais qu'en votre présence, ils tourmentent et fassent

souffrir un animal. Comme le remarque Bernardin de Saint-Pierre: «Les

enfants qui sont barbares avec les bêtes innocentes, ne tardent pas à le

devenir avec les hommes».

Tenez la main à ce qu'ils soient polis envers tout le monde; forcez-les

à demander pardon à celui qu'ils auront offensé. Cette petite

humiliation leur sera très sensible, et les empêchera très probablement

de recommencer.

Inspirez-leur, autant que possible, l'horreur du mensonge qui est le

père de tous les vices. Il faut apprendre à l'enfant l'amour de la

vérité comme on lui apprend la pudeur.

Le plus difficile dans l'éducation des enfants, c'est le choix et

l'application des punitions.

Autant d'individus, autant de natures différentes. Tel moyen qui réussit

avec l'un, échouera avec l'autre. C'est une étude qui exige une

patience, une égalité de caractère dont malheureusement peu de personnes

sont douées.

En thèse générale, il ne faut passer aux enfants aucun de leurs

caprices, aucune de leurs fautes, sous peine de perdre sur eux toute

autorité, et d'en faire de mauvais sujets.

Soyez donc sévères, mais justes autant que possible, car l'enfant a le

sentiment de la justice.

Toute punition infligée à tort, toute préférence accordée au détriment

de l'un ou de l'autre, l'aigrissent et le découragent.

Employez tous vos efforts à le ramener par le raisonnement, par la

douceur; ne le frappez jamais; vous obtiendrez plus par l'affection que

par la crainte.

«Les remonstrances d'un père faites doucement, dit saint François de

Sales, ont beaucoup plus de pouvoir sur les enfants pour les corriger,

que non pas les colères et les courroux.»

Gardez-vous bien toutefois de montrer de la faiblesse; ne menacez jamais

en vain; ne revenez jamais sur une décision prise. Tout se résume enfin

dans ces deux mots: Douceur et fermeté.

A mesure que les enfants grandissent,--nous ne parlons ici que des

garçons--ils appellent une attention plus active et plus étendue.

Il faut surveiller leurs passions qui se développent, leur interdire

toute fréquentation dangereuse, toute lecture malsaine, s'occuper tout à

la fois de leur instruction littéraire et scientifique, de leur

éducation proprement dite,--leur apprendre les règles et les usages du

monde, ce que l'on néglige beaucoup trop malheureusement.

Quant aux filles, leur éducation appartient exclusivement aux mères, qui

s'efforceront de la diriger au mieux des résultats.

Le premier soin de la mère est d'inspirer à sa fille la pratique de

toutes les vertus que commande la religion et que la société honore et

respecte.

Elle habituera sa fille, dès son enfance, à n'avoir point de secrets

pour elle, à lui faire ses petites confidences.

Elle veillera très attentivement à la tenir éloignée de toute

conversation qu'une jeune fille ne doit pas entendre.

Toute lecture de romans doit être sévèrement proscrite. Nous signalons

ce danger en première ligne. Que d'unions troublées et même rompues,

parce que la jeune fille n'a pas rencontré dans son mari le héros

imaginaire de ses lectures!

Un autre écueil encore, c'est la passion du «paraître» qui sévit de nos

jours à tous les échelons de la société. Les parents sont en cela les

premiers coupables. Ce sont eux qui donnent l'exemple de cette funeste

manie de briller.

La jeune fille y est en quelque sorte dressée, façonnée par tout ce

qu'elle voit, par tout ce qu'elle entend autour d'elle. L'on y parle

souvent toilettes et plaisirs, et on lui en inspire le goût ruineux,

bien avant son entrée dans le monde.

Une mère qui a souci de l'avenir et du bonheur de sa fille, se gardera

de ces errements. Elle l'accoutumera de bonne heure aux idées d'ordre et

d'économie; elle lui enseignera à conduire sa maison, l'initiera aux

plus minutieux détails du ménage. Tous ses efforts enfin auront pour but

de faire de sa fille une digne et excellente compagne pour son futur

mari, une digne et excellente mère pour ses enfants.

Comme dit un poëte:

Heureux est le mari dont la femme humble et sage

Elève ses enfants et règle son ménage.

DEVOIRS DES ENFANTS

Le premier devoir des enfants est de ne jamais oublier l'amour et le

respect qu'ils doivent à leurs parents. S'en affranchir, c'est se

montrer ingrat; c'est commettre la faute la plus déplaisante à Dieu, la

moins pardonnable aux yeux du monde.

Quels que soient les torts des parents, il n'appartient pas aux enfants

de les leur reprocher. Qui nous prouve que nous ne nous trompons pas, et

que ces torts sont réellement fondés?

Ne jugeons pas, si nous ne voulons pas être jugés, a dit l'Évangile.

Ecartons tout nuage qui pourrait s'interposer entre nos parents et nous.

Si nous leur venons en aide, que ce soit avec la plus extrême

délicatesse, afin de ne point les blesser.

Efforçons-nous de leur complaire. Entrons dans leurs goûts et leurs

plaisirs, de même que dans leurs chagrins et leurs souffrances.

S'ils sont malades, prodiguons-leur tous nos soins.

Ne laissons jamais entrevoir les incommodités que nous pouvons en

ressentir.

Entourons-les, jusqu'au dernier moment, de toutes nos tendresses, de

toutes les consolations possibles.

Tout ce que nous ferons ici-bas pour nos parents, nous sera compté

devant Dieu.

A L'ÉGLISE

Une des premières règles du savoir-vivre est de respecter les

convictions de chacun, à plus forte raison ses croyances religieuses.

Vouloir pour soi la liberté de conscience tout en portant atteinte à

celle d'autrui, c'est faire acte de despotisme.

Si vous entrez dans une église, dans un temple ou une synagogue, que

votre maintien soit des plus convenables. Il n'y a qu'un sot ou un homme

mal élevé qui puisse faire parade de son incrédulité.

Observez de tous points les pratiques des cérémonies auxquelles vous

assistez, ne fût-ce que par respect humain.

N'est-il pas regrettable de voir de jeunes maris accompagnant leur femme

à l'église, de grands écoliers accompagnés de leur instituteur,

témoigner les uns et les autres par leur attitude distraite et ennuyée,

qu'ils n'assistent au service divin que par complaisance ou contrainte?

Et que dire aussi de ces femmes qui arrivent avec fracas et en grande

toilette, au milieu des offices en dérangeant tout le monde, comme si

elles ne venaient absolument que pour se faire remarquer?

La première obligation, en entrant dans une église, est de prendre de

l'eau bénite.

Si vous accompagnez une femme, c'est à vous de lui en offrir le premier.

Vous agirez de même envers un vieillard, un pauvre ou un infirme. L'âge

et l'infortune ont droit à cette déférence.

Il serait inconvenant de refuser l'eau bénite parce qu'elle vous serait

présentée par une personne d'un rang inférieur au vôtre. L'Eglise

n'admet pas ces distinctions. Devant Dieu nous sommes tous égaux.

Les prêtres, de même que les ministres de toute religion, ont droit aux

plus grands égards. A l'église comme ailleurs, on doit leur céder le

pas. Ce n'est pas à l'homme que s'adressent ces hommages, mais aux

fonctions qu'il remplit.

Il n'est pas d'usage de donner la main à un prêtre, encore bien moins à

un évêque et à un cardinal. On demande leur bénédiction, et l'on baise

l'anneau des prélats.

Les esprits forts, quand ils sont polis, ce qui ne se rencontre pas

toujours, se bornent à un simple salut.

A PROPOS DES PRÉSENTATIONS

Revenons sur ce chapitre pour ajouter quelques conseils et

renseignements nouveaux:

Ne faites jamais de présentations à un personnage considérable, sans

qu'il vous y ait préalablement autorisé.

En général, on ne doit présenter deux personnes l'une à l'autre qu'après

les avoir consultées séparément.

C'est toujours la personne la plus jeune qu'on présente à la plus âgée,

l'inférieur à son supérieur.

On présente un homme à une femme, et jamais une femme à un homme, à

moins qu'il n'occupe une position très élevée ou qu'il n'appartienne au

clergé.

Voici la formule en usage:

Si c'est un homme qui fait la présentation:

--«J'ai l'honneur de vous présenter Monsieur ou Madame (puis on ajoute

les nom et titres de la personne).

Si c'est une femme, elle dira:

--«Permettez-moi» ou: «Veuillez me permettre, etc.», et jamais: «J'ai

l'honneur», etc.

L'homme présenté saluera respectueusement, la femme s'inclinera

gracieusement, et tous deux répondront par quelques paroles aimables à

l'accueil qui leur est fait.

Lorsqu'il règne une certaine familiarité, ou qu'il s'agit de procéder

rapidement, on se contente de nommer les personnes l'une à l'autre.

C'est ce qui a lieu le plus ordinairement.

Quand on présente quelqu'un à un personnage élevé, on ne nomme jamais

celui-ci.

DES PRÉSÉANCES

Nous avons eu déjà l'occasion de faire observer combien il est

difficile, dans une grande réunion, de placer son monde au mieux et à la

satisfaction de chacun.

Entrons à ce sujet dans quelques détails:

Les places d'honneur sont celles qui se rapprochent le plus du maître et

de la maîtresse de la maison, en commençant par la droite. Ainsi la

femme la plus notable ou la plus âgée, s'assiéra à la droite du maître

du logis, et le personnage à qui l'on veut faire honneur, à la droite de

la maîtresse.

A leur gauche, prennent place les autres invités, par ordre de rang et

d'âge, en ayant soin d'alterner les sexes.

Rien de plus simple et de plus facile en apparence; cependant lorsqu'on

vient à l'application de ces _petites grandes choses_, l'on est souvent

fort embarrassé.

En pareil cas, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de s'en référer aux

règles prescrites par le décret de messidor an XII. En voici un extrait

succinct, mais suffisant pour se guider:

La première place, la place d'honneur, appartient aux cardinaux, aux

ministres de l'État, aux maréchaux, aux amiraux.

Immédiatement après viennent:

Le général commandant en chef; le premier président de cour;

l'archevêque; le général de division; le préfet,--à moins que celui-ci

ne soit conseiller d'État, auquel cas il passe avant le général; puis

l'évêque, puis le général de brigade, puis le maire de la localité.

En ce qui concerne la magistrature, celle qui est assise a le pas sur la

magistrature debout. C'est d'abord le président de la cour de cassation

avec les membres de la cour; ensuite le conseil d'État et les procureurs

généraux; puis la cour d'appel, ses avocats et ses avoués; les tribunaux

civils avec leurs avoués, les greffiers et huissiers.

S'il arrive qu'il y ait cumul de fonctions, c'est naturellement la plus

élevée qui fait titre et passe la première.

A égalité de grades dans l'armée, la préséance revient de droit à

l'ancienneté du grade.

Les femmes bénéficient de la position hiérarchique de leur mari.

Notons en passant que si l'armée a le pas sur la magistrature, cette

préséance est tout individuelle. En tant que corps constitué, dans les

cérémonies publiques, l'armée ne vient qu'après la magistrature.

C'est l'application du vieux principe: _Cedant arma togæ_.

Notons aussi que, dans les réunions privées, toutes deux, par un juste

sentiment des convenances sociales, se font un devoir de toujours céder

la place d'honneur à un prélat, et même à un simple curé. C'est un

hommage respectueux que l'on rend à la robe du prêtre, au ministre du

Très-Haut.

L'ENTRÉE DANS LE MONDE

C'est le rêve que les jeunes filles caressent avec le plus d'amour.

Elles soupirent après ce bienheureux jour, comme les collégiens après

leur sortie du collège.

Jusque là, la jeune enfant a été tenue en charte privée, elle a vécu

fort retirée. C'est à peine si, à de rares intervalles, on lui

permettait de paraître un instant au salon. Ses distractions, ses seuls

plaisirs, se bornaient à quelques matinées, goûters et soirées, à

quelques sauteries chez les camarades de son âge; mais le temps a

marché. La petite fille est devenue une grande demoiselle. Il faut

songer à l'établir, lui trouver un parti convenable, avantageux. Pour

cela, il est indispensable de la mener dans le monde, de l'y présenter.

Grosse affaire, affaire d'État, qui demande une longue et laborieuse

préparation.

Chaque matin, on voit arriver le maître de danse et de maintien dont

c'est la mission de parfaire sur ce point l'éducation de la jeune

personne. Il lui fait répéter ses pas, lui enseigne le laisser aller des

mouvements, les poses gracieuses, les différents saluts et révérences,

la manière de tenir son mouchoir et son éventail, d'appuyer en valsant

le bras gauche sur l'épaule de son cavalier, etc.

Puis, c'est la mère qui vient apporter l'appui de son expérience et de

ses conseils. Elle initie sa fille aux petits secrets de la coquetterie

permise; elle l'éclaire, la met en garde contre les surprises, contre

les ruses et les propos des galants trop empressés; elle lui apprend le

langage et les formules voulus dans telle ou telle circonstance.

Toutes deux ensuite passent en revue les différentes toilettes, se

creusent la tête pour en imaginer, en combiner une, dont la simplicité

et l'élégance exquise soient de nature à soulever l'admiration, à

conquérir tous les suffrages. Quand on est à la veille d'affronter les

feux de la rampe, l'on ne saurait trop soigner son entrée en scène.

Enfin le grand jour est arrivé. La jeune fille fait son entrée au bras

de son père qui la présente à ses amis intimes et à ses connaissances.

On l'entoure, on la fête avec l'enthousiasme qui accueille d'habitude

toutes les nouveautés.

A partir de ce jour, elle a pris rang sur la liste des demoiselles à

marier. Les candidats-maris peuvent la rechercher et s'offrir.

Il s'opère alors dans son existence une de ces métamorphoses aussi

rapide qu'un changement à vue dans une pièce féerique. On la traite avec

tous les égards, toutes les convenances que commande sa situation

nouvelle. Elle est de toutes les réceptions, de toutes les fêtes, de

tous les grands dîners; elle aide sa mère à faire les honneurs du

salon; elle l'accompagne partout, dans ses visites, au théâtre, au

concert, etc.

Désormais, lorsqu'on remettra une carte pour _Madame_, on aura bien soin

d'en joindre une pour _Mademoiselle_; son nom enfin sera inscrit sur

toutes les lettres d'invitation.

Maintenant que la voilà lancée dans le tourbillon du monde et des

plaisirs, il ne nous reste qu'à former des vœux pour son bonheur, qu'à

lui souhaiter de trouver le plus tôt possible un mari--selon son goût et

selon son cœur.

LE BAL

Quel bonheur de bondir, éperdue en la foule,

De sentir par le bal ses sens multipliés,

Et de ne pas savoir si dans la nue on roule

Si l'on chasse, en fuyant, la terre, ou si l'on foule

Un flot tournoyant à ses pieds.

VICTOR HUGO.

A Paris, les bals commencent fort tard.

Votre invitation porte onze heures. Il y aurait indiscrétion à venir

avant, et impolitesse à se présenter trop tard: ce serait témoigner peu

d'empressement.

A votre entrée, vous avez rendu vos hommages au maître et à la maîtresse

de la maison. Vous circulez dans le salon et saluez successivement les

personnages de votre connaissance. Un coup d'œil rapide, jeté sur les

banquettes, vous a fait distinguer les femmes et les jeunes filles

auxquelles, par devoir ou par tout autre motif, vous devez adresser vos

premières invitations.

Empressez-vous, vous n'avez que le temps, voici l'orchestre qui prélude.

N'oubliez pas les formules voulues:

«Madame, ou Mademoiselle, oserai-je espérer que vous voudrez bien me

faire l'honneur, etc.;--ou serai-je assez heureux pour obtenir la

faveur, etc.»

La personne vous répondra affirmativement, ou, si elle était déjà

engagée, elle exprimera ses regrets de ne pouvoir accepter.

Elle se lève, vous déposez votre chapeau sur son siège, ou votre épée,

si vous êtes militaire; vous offrez votre bras droit et, tous deux, vous

allez prendre place.

Lorsque la danse est finie, vous reconduisez votre partenaire que vous

saluez très respectueusement. Elle répond à votre salut par une profonde

révérence.

Il serait indiscret à un cavalier d'inviter plus de trois fois dans la

même soirée une femme ou une demoiselle, à moins d'être en petit comité

et qu'il n'y ait pénurie de danseurs.

Cette réserve qu'exigent les convenances, n'est pas obligatoire pour les

jeunes gens qui sont fiancés.

Un cavalier ne doit pas passer son bras autour de la taille d'une

demoiselle, cela n'est permis qu'envers une femme mariée. Il posera donc

sa main à plat au milieu du dos, et ne tiendra pas sa danseuse trop

rapprochée de lui.

Celle-ci, de son côté, ne s'abandonnera pas sur l'épaule de son valseur,

pas plus qu'elle ne se rejettera trop en arrière. Ces deux extrêmes sont

à éviter.

Toute danseuse est tenue d'agréer indistinctement ceux qui se

présentent. Elle apportera la plus grande attention à ne pas prendre

deux engagements pour la même danse, et si, par mégarde, elle avait

commis cette maladresse, le seul moyen de la réparer, serait de

s'abstenir pour cette fois, et de demeurer assise.

Quant au cavalier, assez oublieux pour laisser se morfondre une personne

qu'il aurait invitée, il s'expose à de fâcheuses conséquences:

«Un si blessant oubli ne saurait s'excuser.»

TOILETTE DES FEMMES

«Une Parisienne pour se parer, dit Voltaire, ne craint pas de mettre à

contribution les quatre parties du monde.»

Cette profusion de richesses ne suffit pas toutefois à constituer la

véritable élégance: il faut savoir en outre assortir avec goût ces

éléments divers, et en former un ensemble harmonieux qui ait son style à

soi, son cachet particulier.

Toutes les femmes possèdent ce secret à un degré plus ou moins intime,

et toutes en font un usage plus ou moins raisonnable, plus ou moins

dispendieux. L'on ne saurait donc leur recommander avec trop

d'insistance la modération en matière de toilette:

Que toujours elles la règlent sur la fortune qu'elles ont, sur la

position qu'elles occupent.

Ni trop de luxe, ni trop de simplicité;

Ni trop d'avance, ni trop de retard sur les modes courantes: c'est entre

ces extrêmes qu'il est sage de se placer.

TOILETTE DES HOMMES

Le vêtement des hommes n'exige pas de folles dépenses. Il demeure

toujours aussi noir, aussi triste, aussi disgracieux. Mais c'est

précisément cette uniformité désespérante qui le rend si difficile à

porter. Quelle élégance fine, quelle recherche laborieuse ne faut-il pas

pour se distinguer du commun des martyrs!

Le vulgaire s'attife, se charge, se bâte, l'homme du monde seul sait

s'habiller.

L'homme du monde a des grâces de tenue comme d'autres ont des grâces

d'état. Il pare ses vêtements, les chiffonne, les assouplit à tous les

mouvements de son corps; il sait imprimer à son habit, à son gilet un

chic, un je ne sais quoi qui lui appartient en propre.

Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre · 第 8 / 9 段