Vous avez tout cela... très bien! parfait! Mais si vous n'y joignez

l'éducation, l'esprit, le tact et le goût; si vous n'avez pas été initié

en famille aux secrets de la grande existence, aux délicatesses, aux

raffinements qu'elle comporte, c'est comme si vous n'aviez rien. Vous

aurez beau tenir table ouverte, déployer tout le luxe possible,--_ce ne

sera pas ça_... l'on mangera vos dîners, mais on se moquera de vous en

arrière, on vous traitera de Californien.

Sans doute les lingots pèsent dans la balance, mais ils ne sont pas

tout, ce n'est qu'un accessoire.

«La fortune, dit La Rochefoucauld, est un piédestal qui montre mieux nos

mérites et dévoile davantage nos défauts.»

* * * * *

L'on ne s'imagine pas ce qu'il faut d'intelligence et d'art pour

composer et dresser un dîner parfait, un de ces dîners dont tous les

détails sont étudiés, pesés avec soin.

Le prince de Talleyrand qui, pendant quarante ans, a reçu et traité à sa

table toute l'Europe politique, militaire, savante, artistique,

conférait chaque matin avec son maître d'hôtel et son cuisinier; il

discutait avec eux la composition du dîner, car il ne déjeunait jamais.

Il prenait deux ou trois tasses de camomille avant de se mettre au

travail.

Ses grands dîners sont restés légendaires dans le monde diplomatique, et

l'on consulte encore aujourd'hui leurs menus.

Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt la description de son ordinaire

pour une table de dix à douze couverts. Il se composait de deux potages;

de deux relevés, dont un de poisson; de quatre entrées; de deux rôts; de

quatre entremets et du dessert.

Le prince mangeait avec appétit du potage, du poisson, d'une entrée de

boucherie, qui était presque toujours une noix de veau, ou de

côtelettes de mouton braisées, ou un peu de poulet, ou de la poularde au

consommé.

Il mangeait parfois un peu de rôti. Ses entremets habituels étaient les

épinards ou les cardons, les œufs ou les légumes de primeur, et comme

entremets de sucreries, les pommes ou poires gratinées. Un autre jour,

c'était un peu de crème au café.

Il ne buvait que d'excellent vin de Bordeaux, légèrement trempé d'eau,

et un peu de xérès; à son dessert, il demandait un petit verre de vieux

malaga. Rentré au salon, on lui présentait une grande tasse qu'il

emplissait lui-même de morceaux de sucre, puis on lui versait le café.

Avec ce régime-là, le prince a vécu quatre-vingt-deux ans. Que ceux qui

veulent arriver jusque-là observent la recette: nous la leur livrons

gratis.

* * * * *

Les dîners se sont servis tour à tour à la française et à la russe.

Aujourd'hui le service russe a prévalu. Cependant le service français

est encore en usage dans quelques bonnes maisons de la capitale, mais

surtout en province, parmi les familles de vieille souche. Écoutons ce

que dit à ce sujet le _Carnet d'un mondain_:

«La mode française ne plaçait pas le dessert sur la table. On en

disposait les friandises sur un dressoir.

«Un surtout d'argenterie, de vieux saxe, de cristal de Venise ou de

biscuit de Sèvres avec des montures ciselées, composait le seul ornement

de la table, sur laquelle on plaçait des réchauds dont le nombre

augmentait suivant l'importance du dîner.

«Cette vieille mode avait bien son mérite. Elle exigeait un plus grand

nombre de plats et un soin plus attentif dans la manière de les monter.

Elle indiquait une hospitalité plus large.

«Aujourd'hui, les fruits, les fleurs, les bonbons remplacent les

antiques réchauds.»

C'est peut-être plus agréable, plus flatteur à l'œil; mais à quel

prix? Au détriment des mets qui veulent être servis et mangés aussitôt

qu'on les retire du feu. On a sacrifié aussi les hors-d'œuvre, qu'on

passait après le potage, et qui stimulaient, qui préparaient si bien

l'estomac. Espérons qu'on y reviendra.

Quelques plats nouveaux, ou renouvelés du XVIIIe siècle, ont apparu

cette année sur la table de quelques maisons du high-life. Voici la

nomenclature qu'en donne le _Carnet_:

Les laitances de carpes à l'Indienne;

Les pattes d'oie bottées à l'Intendant;

Les oreilles de cerf en menus-droits;

Les crêtes de coq à la gauloise;

Les glaces au pain bis et au beurre frais;

Les trains de lièvre à la Saint-Hubert (à la gelée de confiture de Bar).

Les deux menus qui suivent sont également empruntés au _Carnet_. Le

premier est celui du dîner du Jour de l'an, offert au grand-duc

Constantin à l'ambassade de Russie. L'autre est le menu d'un dîner

intime de dix-huit personnes chez un grand financier.

GRAND DINER

Potage crème d'orge aux quenelles.

Soupe tortue à l'anglaise.

Petite croustade Régence.

Sterlets à la Russe.

Selle de chevreuil garnie.

Filets de poularde petits pois nouveaux.

Aspic de crustacés à la Bagration.

Sorbets au kirsch.

* * * * *

Faisans truffés.

Pâtés de foie gras de Strasbourg.

Asperges en branches.

Gâteau de Compiègne aux cerises.

Glace d'ananas.

DINER INTIME

Huîtres.

Potage princesse et tortue.

Laitances de carpes aux truffes.

Côtelettes de chevreuil purée Soubise.

Faisans à la Godard.

Chaufroix de cailles et de bécasses.

Rôti d'ortolans.

Dinde truffée.

Salade Impératrice.

Bombe royale.

Dessert.

LE DINER ENTRE GASTRONOMES

Le gastronome n'aime pas les grands dîners. Ces repas solennels, où l'on

donne plus à l'étiquette qu'à l'art, où l'on s'attache plus à charmer

les yeux qu'à flatter le goût; ces réunions nombreuses de gens inconnus

pour la plupart les uns aux autres, où règnent la froideur et la

contrainte, n'ont pour lui aucun attrait.

Le gastronome par excellence pousse l'amour de la table jusqu'à

l'exclusion de toute autre passion. Il n'admet pas l'élément féminin à

ses agapes. A tort ou à raison, il prétend que la plus belle moitié du

genre humain veut être sans cesse admirée, et il ne saurait distraire la

moindre parcelle de son admiration, il la réserve tout entière pour les

mets délicats.

Le marquis de Cussy, un des derniers représentants de l'exquise

politesse de l'ancienne cour, partageait cette doctrine de l'exclusion

des femmes aux dîners des gastronomes. Il est vrai que nous ne l'avons

connu que dans les derniers temps de sa vie. Peut-être n'avait-il pas

toujours pensé de même?

«Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.»

C'était bien le type du gastronome le plus accompli, le plus parfait de

tous points. Ruiné par les évènements politiques, après avoir eu une

immense fortune, il lui restait à peine cette médiocrité dont parle

Horace; elle lui suffisait cependant pour vivre avec dignité et

recevoir quelques amis.

Il donnait un dîner toutes les semaines et faisait lui-même son marché.

Ce jour-là, il était à la halle dès quatre heures du matin.

Ses dîners duraient trois heures. Jamais plus de onze convives, jamais

moins de cinq. Puis sept, puis neuf. Pourquoi ces nombres impairs?

Était-ce pour se conformer au vieil adage romain: _Numero Deus impare

gaudet_? On ne sait pas. M. de Cussy a emporté son secret dans la tombe.

Voici quelques-uns de ses aphorismes:

«Ne réunissez à dîner que les gens qui s'affilient en morale et en

pensées;

«Mangez avec mesure, buvez à petits traits;

«Ne faites rien de trop pour votre estomac, ou il vous abandonnera, car

il est ingrat;

«En hiver, votre salle à manger sera chaude; treize degrés; baignez-là

de lumière.»

C'était un aimable et gai causeur, aimant assez la controverse. Il

s'attaquait volontiers à Brillat-Savarin; il le considérait comme un

gros mangeur et ne lui reconnaissait pas les qualités qui constituent le

gastronome fin et délicat. L'entendant, un jour, demander deux douzaines

d'huîtres par couvert, détachées et placées d'avance:

«Professeur, lui dit-il, vous n'y songez pas; des huîtres ouvertes et

détachées! Je ne vous excuse que parce que vous êtes né dans le

département de l'Ain!»

Brillat-Savarin soutenait qu'une salle à manger devait être ornée de

glaces. M. de Cussy résistait, parce que «ce n'est qu'à jeun qu'on doit

s'étudier dans son miroir».

Le professeur conseillait la musique pendant le dîner; M. de Cussy

l'admettait, mais à la condition que les instruments à vent y

domineraient.

Aussi passionné pour la musique que pour la bonne chère, il passa trois

heures, la veille de sa mort, à répéter avec sa fille des scènes

entières d'opéras, et le jour même où il expira, il avait mangé et

digéré un perdreau rouge en entier.

C'était mourir au champ d'honneur!

LE DINER BOURGEOIS

C'est le dîner d'autrefois, le dîner du vieux temps, lorsqu'il existait

une haute bourgeoisie, composée de l'élite des citoyens voués aux

professions libérales, qu'ils honoraient de leur mérite et de leurs

vertus. Bien habile qui pourrait dire aujourd'hui où commence et où

finit ce que l'on nomme la bourgeoisie.

Il était d'usage, dans cette ancienne bourgeoisie, de donner tous les

ans un ou plusieurs dîners qu'on appelait _de cérémonie_. Cela se

pratique toujours en province, de même que dans certaines familles

parisiennes, pour qui ces dîners sont une obligation d'état, de position

de fortune.

Le nombre des convives varie de dix à dix-huit au maximum, en ayant soin

de ne s'arrêter jamais au chiffre redouté de _treize_, qui n'est

cependant à craindre, comme le remarque Grimod de la Reynière,

qu'autant qu'il n'y aurait à manger que pour douze.

C'est à un dîner de cérémonie que vous êtes invité.

La tenue de rigueur est: l'habit noir, la cravate blanche, les gants

blancs ou paille.

Déjà quelques personnes sont réunies, à votre entrée dans le salon. Vous

faites les salutations d'usage et vous restez debout, en causant avec

vos voisins, jusqu'au moment où le maître d'hôtel ou le domestique qui

en tient lieu, ouvre les deux battants de la porte et prononce les mots

sacramentels:

«_Madame est servie!_»

Le maître de la maison offre alors le bras à la femme qui, en raison de

son âge ou de sa position sociale, a droit à cette marque de respect ou

de déférence. Il passe le premier.

La maîtresse de la maison donne le bras à l'homme le plus âgé ou le plus

considérable. Elle vient en second.

Les invités prennent la file, en se conformant aux règles prescrites par

l'étiquette.

C'est le bras droit que le cavalier doit toujours offrir.

Au passage d'une porte, il s'avancera en s'effaçant un peu à gauche,

afin de laisser plus d'espace à sa dame, et de ne point amener de

rencontre fâcheuse avec la traîne ou les garnitures de la robe.

Arrivés tous deux dans la salle à manger, il saluera sa compagne qui

répondra par une légère inclination.

Ils attendront qu'on leur désigne leurs places, à moins que celles-ci ne

soient indiquées par des cartes posées sur les serviettes.

Le cavalier ne s'assiéra que lorsque ses voisines de droite et de gauche

se seront parfaitement installées--toujours en vertu de cette extrême

attention que commandent l'agencement et les ondulations coquettes des

robes.

Le maître et la maîtresse de la maison occupent le milieu de la table,

en face l'un de l'autre. Les places d'honneur sont à leur droite

d'abord, puis à la gauche. Les convives se rangent à la suite, de chaque

côté, en observant toujours les prescriptions des diverses hiérarchies

sociales.

C'est un très grand art de savoir placer son monde, que de bien assortir

les âges, les positions et les sympathies, de manière à ne froisser

personne, à ne blesser aucun amour-propre.

Nous avons entendu un maître dans la science du savoir-vivre,--_Magister

elegantiarum_--critiquer cette façon de numéroter les convives, de les

mesurer à la toise hiérarchique.

A son avis, tous les invités étant gens d'éducation, devraient être

traités sur le pied d'égalité. Il n'admettait de préséance que pour les

ministres de Dieu et les vieillards des deux sexes. Cette préséance de

l'habit ecclésiastique est du reste consacrée par l'usage. Quand il se

trouve un prêtre parmi les assistants, c'est à lui que revient de droit

la première place d'honneur à côté de la maîtresse de la maison, de même

qu'elle appartient de droit aussi, dans le corps diplomatique, au Nonce

du Pape.

* * * * *

Vous voilà donc parfaitement installé.

Vous vous êtes incliné à droite et à gauche, en échangeant quelques

paroles banales. N'oubliez pas que votre position de cavalier servant

vous oblige à rendre à la personne que vous avez accompagnée tous les

petits services possibles. Vous lui verserez à boire, si les vins sont

sur la table; vous veillerez attentivement à ce que rien ne lui manque.

Soyez aimable et prévenant, mais sans familiarité. Pesez bien vos

paroles, et, pour plus de sûreté, renfermez-vous dans les généralités.

Si le maître de la maison offre lui-même d'un plat, ou la maîtresse de

la maison d'une pâtisserie, d'une friandise quelconque confectionnée par

elle, on est tenu de faire honneur à cette attention toute gracieuse.

Quand la conversation devient générale, si vous tenez à y prendre part,

faites-le en homme de bon ton. N'interrompez pas, et surtout

n'interpellez jamais personne d'un bout de la table à l'autre.

Assez ordinairement l'amphitryon a eu soin d'inviter un de ces beaux

esprits, joyeux conteurs, qui ont toujours quelque nouvelle et

merveilleuse histoire. Méry s'était fait une réputation hors ligne en ce

genre. Nous nous rappelons qu'à une certaine époque un grand nombre de

lettres d'invitation à dîner se terminaient invariablement par cette

formule alléchante: «_Nous aurons Méry._»

Le procédé était des plus cavaliers, mais à qui la faute?

Méry se vantait de devoir à Dieu et au Diable: c'étaient les seuls

peut-être qu'il n'eût pas fait contribuer. Par ses emprunts réitérés, il

s'était mis à la discrétion de ses créanciers, et ceux-ci étaient

excusables, et même à tout prendre, très louables, de consentir à se

rembourser en _racontars_. Est-il beaucoup de gens aujourd'hui qui se

contenteraient d'une pareille monnaie?

Il lui arriva un jour d'emprunter contre signature une somme,

relativement assez forte, à un banquier qui fut depuis député de

l'arrondissement de Saint-Denis. Bien entendu qu'à l'échéance le susdit

billet revint sans être payé. C'était une habitude à laquelle Méry ne

dérogeait guère; mais il eut le tort de ne point reparaître chez son

créancier. Celui-ci donna ordre à son huissier de poursuivre à outrance:

si bien que, de petit papier en petit papier, le débiteur un beau matin

fut appréhendé au corps et conduit... à la prison pour dettes?--Non pas!

Mais bellement chez son créancier.

--Monsieur, fit celui-ci d'un air courroucé, vous êtes mon prisonnier de

par la loi; cependant, en faveur de nos anciennes relations, je veux

bien vous laisser libre sur parole, à la condition expresse que vous

comparaîtrez à ma table, toutes les fois que vous en serez requis, et

ce--jusqu'au jour où vous m'aurez remboursé intégralement--capital et

intérêt.

--Accepté! répliqua Méry. Au fait, vous me devez les aliments.

A peu près à la même époque, Dumas père, ayant appris que, dans une

maison où il n'allait que fort rarement, l'on s'était servi de son nom,

au bas des invitations, imagina cette vengeance spirituelle de n'ouvrir

la bouche que pour manger. A toutes les questions qu'on lui adressait,

il répondait par des oui, des non, ou quelques mots des plus laconiques.

Vivement contrarié de ce mutisme auquel il ne s'attendait pas,

l'amphitryon prit le parti d'interpeller directement son hôte.

--Monsieur Dumas, lui dit-il, est-ce que vous n'allez pas nous raconter

quelque chose?

--Très volontiers, cher Monsieur, mais à la condition que chacun y

mettra du sien et servira un plat de son métier. Mon voisin, par

exemple, qui est capitaine d'artillerie, tirera d'abord un coup de

canon, et aussitôt je commencerai une histoire.

* * * * *

Revenons à notre dîner. Une gaieté expansive circule avec les vins de

dessert; la joie rayonne sur tous les visages.

Aujourd'hui, l'on ne porte plus guère de toasts que dans les banquets

politiques. Pourtant si l'amphitryon offrait une santé, tous les

convives s'inclineraient pour saluer la personne à qui elle est

adressée, et videraient entièrement leurs verres.

Mais voici que le signal de quitter la table est donné. Chacun se lève

en déposant sa serviette sur son assiette, et offre le bras à sa voisine

de droite. Le retour au salon s'effectue de la même manière que pour la

sortie, à cette différence près que la maîtresse de maison laisse passer

tout le monde devant elle. Son mari ouvre la marche comme avant le

dîner. Les convives le suivent, et chacun d'eux ramène à sa place la

dame qu'il a conduite à table.

Un instant après, on apporte le café: c'est la maîtresse de la maison

qui en fait les honneurs. Ne versez pas votre café dans votre soucoupe;

laissez votre cuiller dans la tasse.

Etes-vous du nombre de ceux qui ne peuvent se priver du cigare ou de la

cigarette après avoir mangé? Suivez le maître de la maison au fumoir, et

rentrez au salon le plus tôt possible. La politesse exige que vous

contribuiez pour votre part à l'agrément du reste de la soirée.

Si la maîtresse de la maison parle de faire un peu de musique, les

amateurs s'empresseront de déférer à son désir. C'est à elle à ne point

abuser de leur complaisance. On n'a pas oublié la piquante réponse de

Chopin à son amphitryon qui se croyait en quelque sorte en droit de

tenir le grand artiste au piano pendant toute la soirée.

--Ah! Monsieur, dit Chopin, après avoir joué une mazurka, j'ai si peu

mangé!

* * * * *

Il faut pourvoir à tout, quand on s'est chargé, comme le dit

Brillat-Savarin, du bonheur de ses invités durant cinq ou six heures. En

conséquence, des tables de jeu ont été dressées dans un petit salon,

pour les personnes dont c'est la passion favorite, et même l'unique

amusement, de remuer les cartes.

Le maître ou la maîtresse de la maison engageront les parties entre les

amateurs qui ne se mettront au jeu qu'après en avoir été priés.

Les dames choisissent leurs places; les hommes attendent pour s'asseoir

qu'elles aient fait ce choix. Il est d'usage que la personne qui

distribue les cartes pour la première fois, s'incline et que chacun lui

rende son salut avant de relever son jeu.

Les jeunes gens doivent s'abstenir de jouer. Une jeune femme ne paraîtra

à une table de jeu, qu'autant que sa présence sera nécessaire pour

remplir une place vacante.

Pendant que chacun est à ses plaisirs, on a servi le thé dont la

maîtresse de la maison a fait les honneurs comme pour le café.

La soirée s'avance, et déjà quelques personnes se sont levées, bien que

la maîtresse de la maison ait cherché à les retenir. Il est l'heure,

plus que l'heure de se retirer.

Vous prenez alors congé de vos hôtes auxquels vous devez une visite dans

les huit jours.

N'oubliez pas, au cours de cette visite, de faire l'éloge du dîner et

des convives. Appuyez surtout sur la gracieuse hospitalité du maître, et

de la maîtresse de la maison.

LES DÉJEUNERS

Les déjeuners dits _à la fourchette_ sont peu usités à Paris, en raison

de l'heure qu'il faudrait leur consacrer, et qui est due forcément aux

affaires. Il n'en est pas de même en province, où l'on a beaucoup plus

de temps à soi.

Là, les _déjeuners-dînatoires_ sont en grand honneur. L'on se met à

table à midi et l'on y reste jusqu'à trois ou quatre heures. La bonne

chère fait les délices de ces repas; l'on y mange une cuisine excellente

confectionnée par un véritable cordon bleu, des sauces qui ne sont point

frelatées, des viandes qui sont rôties à la broche et n'ont rien à

démêler avec cet ignoble _four_,--sans contredit la plus désastreuse

conquête de la civilisation moderne.

Ajoutez à cela qu'en province il n'est pas de propriétaire, de rentier

un peu riche, qui n'ait un caveau réservé, avec ses vins bien rangés et

étiquetés par récolte: toutes choses fort rares à Paris et qui tendent à

le devenir davantage chaque jour.

A bien dire, les déjeuners priés à Paris sont des déjeuners d'affaires,

entre hommes. Aussi est-il reçu qu'après le dessert les dames quittent

la table pour laisser ces messieurs à leurs conversations sérieuses et à

leurs cigares.

Les hommes y assistent en redingote noire, cravate item;

Les femmes en toilettes mixtes, ou _toilettes d'intérieur_.

LE TABAC

Le tabac, soit qu'on le prenne en poudre ou qu'on l'aspire en fumée,

occupe une si large place dans nos habitudes, il y a opéré un changement

si considérable, si funeste à l'existence même de la bonne compagnie,

qu'il nous est impossible de n'en pas dire quelques mots.

* * * * *

Le tabac en poudre, malgré Aristote et sa docte cabale, est resté divin

pour les priseurs. Il est à remarquer toutefois que sa consommation tend

à diminuer, tandis que celle du tabac à fumer va sans cesse en

progressant.

Cela tient à ce que la clientèle des priseurs qui se compose en très

grande majorité de vieillards des deux sexes, est loin de se recruter en

proportion des vides qu'elle éprouve.

Depuis que la tabatière a cessé d'être un objet de luxe et

d'ostentation, depuis qu'elle n'est plus à la mode, la fameuse _poudre à

la reine_ a été frappée de discrédit. Elle a perdu cent pour cent dans

l'estime des nez à priser, ou, pour éviter un mauvais jeu de mot, des

nez qui prisent.

Le tabac à fumer a vu, au contraire, s'accroître son empire; chaque jour

il fait de nouvelles conquêtes. C'est qu'aussi il flatte et caresse

bien mieux les appétences de l'homme, chez qui tout est fumée: fumée de

la gloire, fumée des richesses, fumée des honneurs, etc., etc. Chacun

poursuit ici-bas sa fumée avec la même ardeur que ce pauvre Ixion

poursuivait sa nue.

On fume partout--au dehors et au dedans, dans la rue comme chez soi, à

la ville et aux champs. C'est une épidémie qui prend les générations

presque au sortir du berceau, et s'étend sur elles comme une plaie

incurable.

En vain des sociétés se sont fondées, des médecins, des savants, des

académiciens, des journalistes, se sont réunis pour conjurer le mal; en

vain ont-ils fait paraître brochures sur brochures, articles sur

articles, pour signaler les dangers du tabac,--ce poison aussi fatal à

la santé de l'homme que préjudiciable à sa bourse.

«Le tabac, écrivait Charles Fourier, est l'opium de l'esprit humain:

Peuple qui fume, peuple qui périt.»

Stendhal (Beyle), cet esprit si fin et en même temps si profond, a

poussé plus avant et surtout plus en avant ses observations:

«Si la Turquie, dit-il, porte la nuit sur son visage, si l'Allemagne

rêve dans l'espace, si l'Espagne dort d'un sommeil entrecoupé de

somnambulisme, si la Hollande étouffe dans son embonpoint, si la France

enfin laisse flotter son regard, nous devons désormais accuser de ce

mystérieux suicide national, le chibouque, la pipe, le cigare et la

cigarette. Pour peu que la chose dure encore un siècle ou deux,

l'intelligence du monde finira en fumée, et le singe pourra traiter avec

l'homme d'égal à égal.»

Ces sages avertissements n'ont servi à rien. Les fumeurs n'en ont tenu

aucun compte; ils ont allumé leur tabac avec les feuillets des

brochures, avec les articles des journaux, et le feu des cigares et de

la cigarette a continué sur toute la ligne avec plus d'intensité que

jamais.

Aujourd'hui, le cigare règne et gouverne en maître absolu.

De Paris à Pékin, de Londres à Philadelphie, de Lisbonne à Pétersbourg,

de Brest à Stamboul, c'est à qui se rangera

Sous le sceptre cendré de ce tyran en feu.

Il est devenu le commensal de tous les logis, et s'assied à tous les

foyers, se mêle à tous les propos même aux entretiens les plus doux. Il

est l'ami, le confident de nos pensées, le compagnon de nos travaux; il

a sa part de toutes nos peines, de tous nos plaisirs.

Comme les lettres de Pline, il nous suit à la ville, à la campagne, aux

eaux; il est de tous les voyages, monte en chemin de fer, et secoue sa

cendre sur la robe des dames.

Parfois, il veut bien encore leur demander la permission de s'allumer;

mais c'est pour la forme, et il le fait de façon à n'être pas refusé.

Encore un peu de temps, et le cigare s'allumera tout seul!

Où cela s'arrêtera-t-il?

Cela ne s'arrêtera pas.

Les choses prendront même un développement que les circonstances n'ont

pas permis jusqu'à présent. A l'aide du progrès,--n'en doutez pas--les

écoles, les collèges, un peu bien situés dans l'Université, finiront par

posséder des professeurs assermentés de _fumerie_. On fumera partout et

toujours: en se couchant, en se levant, en mangeant, en vaquant à toutes

ses occupations.

Le cigare deviendra le flambeau de l'hyménée: on se mariera le cigare à

la bouche. Le monde enfin ne sera plus qu'un vaste appareil fumivore, et

les feux du tabac nous consumeront, ainsi qu'il est dit dans

l'_Apocalypse_:

Et circumdabit gentes fumus, et perebunt!

Et la fumée envahira les nations, et elles périront!

Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre · 第 6 / 9 段