Cette facilité de style s'acquiert par la fréquentation de la bonne

compagnie, et aussi par la lecture des écrivains-modèle dans le genre,

tels que les Sévigné, les Maintenon, les Voltaire, etc.

LETTRES DE DEMANDE

Une lettre de demande doit être très courte, exposer les faits d'une

manière simple et concise, en même temps que respectueuse. Quelque juste

et fondée que soit votre requête, laissez toujours entrevoir à la

personne à qui vous l'adressez, que le mérite du succès lui en

reviendra.

Bussy-Rabutin écrivit plus de cinquante lettres à Louis XIV pour qu'il

lui permît d'aller se faire tuer à l'armée, au lieu de le laisser se

morfondre dans un exil stérile. Il rappelait son dévouement, il parlait

de sa condition, il vantait son esprit... Il n'obtint rien. C'est que

l'amour-propre demande à être flatté. Celui qui rend un service tient à

ce qu'il lui soit compté comme une grâce, comme une faveur, et non pas

comme une chose due.

Louez donc avec finesse ceux à qui vous avez recours, intéressez leur

vanité. Pour obtenir quelque chose des hommes, le plus sûr moyen est de

parler à leurs passions. Nous sommes tous un peu comme M. _Jourdain_ du

_Bourgeois gentilhomme_, qui se serait fait un scrupule de laisser sans

récompense les termes obligeants que lui prodiguait son tailleur.

* * * * *

Ce serait une impolitesse marquée que de ne rien dire à quelqu'un qui

nous adresserait la parole dans une réunion; c'en serait une non moins

grande que de ne pas répondre à une lettre.

Il y a même impolitesse à trop tarder, à moins de motifs sérieux, et

alors on doit les faire connaître et s'en excuser.

Une seule chose peut dispenser d'une réponse, c'est quand la lettre

reçue est inconvenante. Le silence est ce qu'il y a de mieux à opposer;

c'est un blâme tacite qui en dit plus que tout ce que l'on pourrait

écrire.

Si dans une affaire quelconque, vous avez à répondre d'une manière

entièrement contraire à ce que l'on attendait de vous, rejetez-en la

faute sur les circonstances, sur les entraves que vous avez

rencontrées; témoignez enfin tous vos regrets de la non-réussite.

S'agit-il d'un emprunt d'argent auquel on ne peut ou l'on ne veut pas

satisfaire? Opposez, dans le premier cas, votre bonne

volonté--malheureusement impuissante; dans l'autre, colorez votre

refus des raisons les plus vraisemblables. C'est bien le moins que

d'accorder cette fiche de consolation et de s'abstenir de la franchise

par _trop franche_ de feu le marquis d'Aligre.

En pareille occurrence, le marquis ne manquait jamais de prendre dans

son secrétaire un livre de comptes dont les feuillets étaient couverts

de chiffres et de signatures. Puis, il priait l'emprunteur d'y ajouter

son nom et la somme qu'il désirait. Ces préliminaires accomplis, il

serrait le livre en disant:

--Cette somme ajoutée aux autres, forme un total de...

Ce total était énorme!

--Eh bien! reprenait-il, c'est ce qui m'a été demandé depuis un an. Si

j'avais souscrit à toutes ces demandes, il y a longtemps que je serais

ruiné. J'ai donc été obligé de faire pour les autres ce que je fais pour

vous... de refuser nettement!

Et le marquis vous reconduisait, avec une extrême politesse, jusqu'à

l'escalier.

DES PÉTITIONS

Les pétitions ne diffèrent des lettres de demande que par les formules

et les formalités auxquelles elles sont astreintes.

Elles doivent être écrites sur grand papier ou papier ministre, que l'on

plie en deux dans toute sa longueur. Tout en haut de la page, se place

le nom du personnage auquel on s'adresse; puis, au milieu, sur le côté

droit, et en vedette: _Sire_, ou _Madame_, quand c'est à une tête

couronnée.

Entre la vedette et le commencement de la pétition, il faut laisser un

espace assez grand, n'écrire que trois ou quatre lignes pour laisser un

blanc au bas de la page. La première ligne du verso ne doit venir qu'au

dessous de la vedette. L'adresse se place au bas de la page; et, de

l'autre côté sur la même ligne, la date, le jour, le mois et l'année. On

plie alors la pétition en quatre, et on la met sous enveloppe que l'on

cachète avec de la cire.

Voici le protocole suivi de nos jours par la République Française:

AUX SOUVERAINS ÉTRANGERS

Sur papier carré, SIRE (ou Madame),

doré

sur tranches

En vedette (Deux ou trois lignes de texte au bas du 1er

recto.)

Traitement Votre Majesté (ou Votre Majesté

Impériale--Majesté Impériale et

Royale.)

Fin Je suis avec respect,

SIRE (ou Madame),

De Votre Majesté,

le très humble

et très obéissant serviteur,

A Paris, le...

On donne le titre d'Altesse Impériale ou Royale, ou les deux à la fois,

aux fils et petits-fils des souverains.

Quand on écrit au Pape, on le qualifie de: «Très-Saint-Père», et l'on se

sert dans le courant de la pétition ou de la lettre, des termes de:

«Votre Sainteté, Votre Béatitude.»

Une femme ne doit jamais écrire directement au pape.

Continuons à faire connaître le formulaire en usage dans la Chancellerie

française:

AUX CARDINAUX

Inscription Monsieur le Cardinal,

en

vedette

Traitement Votre Eminence,

Agréez les assurances de la respectueuse

considération avec laquelle

j'ai l'honneur d'être,

Courtoisie Monsieur le Cardinal,

De Votre Eminence,

Le très humble

et très obéissant serviteur,

Date A Paris, le...

Réclame A Son Eminence Monsieur le Cardinal

et adresse N...

Si les cardinaux sont princes, on écrira: «Votre Altesse éminentissime»

et, dans le courant de la lettre ou de la pétition, «Monseigneur».

La République a supprimé le «Monseigneur» aux archevêques et évêques;

elle les appelle: «Monsieur». C'est plus court... de trois lettres. Elle

leur a enlevé aussi la «Grandeur». La République n'admet pas la

grandeur.

En fait de courtoisie, les archevêques, évêques, n'ont droit qu'à la

«haute considération», du reste, comme les maréchaux, les amiraux, le

grand chancelier de la Légion d'honneur, les sénateurs et les députés.

Ce qui n'empêche pas les particuliers, dans leurs rapports intimes avec

les archevêques et évêques, de continuer à leur donner du «Monseigneur»

et de la «Grandeur».

Le mot «Excellence» ayant paru jurer par trop avec la R. F., le

protocole l'a supprimé.

Dans ses formules de courtoisie, le protocole accorde du «profond

respect» au président de la République; de la «très haute considération»

aux Présidents du sénat et de la chambre des députés.

Le chef du cabinet du Président a la «considération la plus distinguée»,

de même que les conseillers d'Etat et les préfets. Les maires des

grandes villes et les premiers secrétaires d'ambassade l'ont «très

distinguée», et les simples particuliers l'ont «parfaite».

C'est parfait!

Ce qui ne l'est pas moins, c'est le sentiment de convenance de la

République envers les «dames».

A Athènes, l'on ne devait pas être plus galant.

AUX DAMES[1]

En vedette Madame,

Courtoisie Agréez, Madame, l'hommage de

mon respect,

_ou_

En ligne Madame, vous...

Courtoisie J'ai l'honneur d'être, Madame,

votre très humble serviteur,

Note 1: Pour les dames, les titres héraldiques à la réclame et sur

l'adresse seulement.

Vous avez bien lu: les _titres héraldiques_! la République a daigné les

conserver. On pourrait même l'accuser de quelque faiblesse à ce sujet;

on pourrait lui reprocher de laisser prendre des titres à des gens qui

n'y ont aucun droit, de les y encourager, pourvu toutefois qu'ils

endossent la livrée républicaine.

Jamais, en effet, on ne vit autant de faux nobles, autant d'usurpations,

de fabrications de noms, que de nos jours. Néanmoins il faut savoir gré

au gouvernement d'avoir retenu quelques formules de l'ancien protocole,

quelques-uns des égards de la vieille courtoisie française.

Lors donc que vous écrirez à une personne qui a un titre nobiliaire,

n'oubliez pas de le mentionner dans votre lettre: «Monsieur le duc,

Monsieur le comte, etc.»

Pour les personnages de très haute dignité, il était d'usage en France,

et il l'est encore à l'étranger, de substituer à la seconde personne

_Vous_, une périphrase, comme par exemple: «J'ai obéi aux ordres que

«Votre Eminence, que Votre Excellence» m'a donnés».

* * * * *

Ce cérémonial n'est pas de mise dans les lettres ordinaires. Leur

rédaction varie selon le rang, la position des destinataires; leur

formulaire est calqué sur ceux qu'on a vus plus haut.

Quand on ne donne pas la ligne, il est essentiel de placer le nom de

«Monsieur ou Madame» le plus tôt possible, et de le rappeler dans le

courant de la lettre. C'est une impolitesse que de le trop reculer.

Exemple: «Je regrette bien, Monsieur, etc.--Madame, vous avez mille fois

raison, etc.»

Vous adressez-vous à une personne avec laquelle vous entretenez des

rapports familiers? à un collègue, un camarade de classe ou de régiment,

supprimez le mot «Monsieur» et remplacez le par: «Mon cher collègue, Mon

cher camarade, etc.»

Un homme qui écrit à une femme, même d'un rang inférieur au sien, doit

toujours le faire avec une forme respectueuse.

Une femme, quand elle écrit ou parle à un homme, ne doit jamais se

servir des expressions suivantes: «Avoir l'honneur, etc., ou de vouloir

bien lui faire l'honneur, etc.»

Dans une lettre, comme dans une visite ou une rencontre, l'on ne

chargera la personne à laquelle on s'adresse, de présenter ses hommages

ou ses compliments à un tiers, que s'il appartient à sa famille; et

encore fera-t-on bien de se servir dans la lettre d'un correctif:

«Permettez que Madame *** reçoive ici les assurances de mon respect,

etc.»

Abstenez-vous de _post-scriptum_, à moins d'une circonstance imprévue et

subite qui vous y force.

Autrefois, l'on se donnait beaucoup de peine pour amener avec esprit la

fin d'une lettre; aujourd'hui, l'on n'y fait pas tant de façon, et l'on

finit en mettant à l'alinéa: «Je suis, ou: J'ai l'honneur d'être, etc.»

On y joint l'expression de quelque sentiment: «Je suis avec respect, ou:

avec le plus profond respect, etc.,» ou encore: «Recevez, Monsieur, ou

Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de ma considération

distinguée.» A un supérieur, on dirait: «de ma haute» ou, selon son

caractère sacerdotal ou magistral, ou même son âge: «de ma respectueuse

considération», ou encore: «de mes sentiments les plus respectueux».

Ce sont là autant de formules, autant de règles, consacrées par la

politesse, qu'il faut observer.

LETTRES DE REMERCIEMENT

C'est au cœur à parler dans ces sortes de lettres, puisque le

remerciement n'est autre chose, comme l'observe Bossuet, qu'un acte de

reconnaissance.

Le service rendu, les circonstances qui l'ont accompagné, la générosité

de celui qui oblige, la sensibilité de celui qui reçoit, sa profonde

gratitude, sont autant de thèmes à développer dans une lettre de

remerciement. Quelques fragments de lettres à l'appui:

_Le maréchal de Tallard à Mme de Maintenon._

«Madame,

«Recevez, s'il vous plaît, ici mes très humbles remerciements du mot que

vous me fîtes l'honneur de me dire hier. Rien n'égale vos bontés: rien

n'égale ma reconnaissance, etc.»

_Lettre de Saint-Evremont._

«Je suis un serviteur si inutile que je n'oserais même parler de

reconnaissance; mais je ne suis pas moins sensible à l'obligation, etc.»

_Lettre de Mme de Maintenon._

«Vous ne serez pas remerciée, puisque vous ne voulez pas l'être; mais la

reconnaissance ne perd rien au silence que vous m'imposez.»

_Lettre du comte de Bussy._

«Je suis pénétré du service que vous m'avez rendu; et ce qui me charme

dans votre procédé, c'est que vous m'ayez accordé votre protection sans

me l'avoir promise. Par la noblesse de votre action, jugez, Madame, de

ma reconnaissance et de mon respect.»

DES LETTRES DE FÉLICITATION

Elles s'adressent soit à des amis, soit à des supérieurs ou à des égaux.

L'on se réjouit avec ses amis, parce que l'on s'intéresse sincèrement à

tout ce qui peut leur arriver d'heureux, et il n'est besoin, pour cela

que de laisser courir la plume.

Il n'en est pas de même des félicitations adressées à ses supérieurs ou

à ses égaux. Comme les convenances en font presque tous les frais, que

le sentiment n'y est pour rien, force est de se rejeter sur ces lieux

communs que la politesse place chaque jour sur nos lèvres, de les

tourner et retourner jusqu'à ce que l'on puisse amener décemment

le:--«Je suis», ou--«J'ai l'honneur d'être, etc.»

Un peu d'enjouement ne gâte rien dans une lettre de félicitation, il ne

fait que donner une saveur plus piquante aux compliments. Mme de Sévigné

écrit au duc de Chaulnes, ambassadeur à Rome:

«Mais, mon Dieu! quel homme vous êtes, mon cher Duc! on ne pourra plus

vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas qui nous jettera

dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point l'autre

jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne! Pensez-vous que ce soit une

chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle

tracasserie faites-vous encore à celui de l'Empereur sur ses franchises?

Vous êtes devenu tellement pointilleux, que l'Europe songera à deux fois

comme elle se devra conduire avec Votre Excellence, etc.»

LETTRES DE CONDOLÉANCE

On se borne généralement, dans ces lettres, à témoigner la part que l'on

prend à la perte qui en fait le sujet.

Si celui ou celle à qui vous adressez vos compliments, pleure une

personne qui lui était chère à plus d'un titre, ne craignez pas de lui

en parler longuement. La tristesse aime à se replier sur elle-même, à se

nourrir de sa douleur.

Quelques courtes réflexions de piété font très bien dans une lettre de

condoléance. La religion, cette grande chose, a seule des consolations

qui nous élèvent au-dessus des regrets et des misères humaines.

Madame la duchesse de Ventadour, gouvernante des enfants de France,

venait d'écrire à Louis XV, qui était tombé malade à Metz, pour le

féliciter sur sa convalescence. Au même moment, elle reçoit un courrier

qui lui annonce la mort de Madame Sixième à Fontrevault, où Mesdames

étaient élevées. Il devenait donc indispensable de joindre à la lettre

de félicitation une lettre de condoléance. Madame de Ventadour trouva

une façon fort ingénieuse de les réunir en une seule:

«Sire,

«Après la grâce que le Seigneur vient d'accorder à la France, en lui

conservant Votre Majesté, il ne fallait rien moins qu'un ange en

ambassade pour l'en aller remercier».

DES BILLETS

Ce qui distingue un billet d'une lettre, c'est sa contexture, son _sans

façon_. Il n'y a qu'une supériorité bien marquée ou une familiarité bien

établie qui puisse autoriser à écrire un billet.

On a souvent cité celui de Louis XIV au duc de La Rochefoucauld qu'il

venait de nommer Grand-Maître de la Garde-robe:

«Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du présent que je vous ai

fait comme votre maître.»

En voici un très spirituel qui est écrit à la troisième personne. Il fut

adressé par M. Villemain à une dame qui lui avait prêté les poésies

d'André Chénier et qu'il lui renvoyait. Tous deux demeuraient porte à

porte:

«Madame, un académicien malade, qui ne lit plus de vers et ne sait plus

par cœur que les vôtres, se fait scrupule de garder ce volume que vous

lui avez prêté il y a quelques mois. Il a l'honneur de le faire remettre

à votre porte, inutilement voisine de la sienne; et il saisit cette

occasion de vous offrir l'hommage de son respect, et l'assurance qu'il

n'est mort ou imbécile qu'officiellement.»

Pour comprendre ce dernier trait, il faut se rappeler que M. Villemain

relevait alors d'une longue maladie pendant laquelle on avait essayé, à

la cour de Louis-Philippe, de le faire passer pour fou.

Cette façon d'écrire à la troisième personne a donné lieu par son

ambiguïté à plus d'une méprise assez drôle,--témoin l'anecdote suivante:

C'était à un dîner où se trouvaient réunis plusieurs hommes de lettres.

On causait style épistolaire, et l'un d'eux attaquait vivement les

billets écrits à la troisième personne. Un autre les défendait,

prétendant qu'ils étaient plus cérémonieux, plus polis.

--Bah! reprit le premier, un des mérites de la politesse, c'est d'être

claire, et rien ne l'est moins que vos diables de billets à la troisième

personne. Tenez, voici ce qui m'est arrivé à moi qui vous parle, il y a

quelques années. Je reçus un beau matin de mon ami D..., chef de

division au ministère de..., un petit mot conçu en ces termes:

«M. D..., chef de division, s'empresse d'informer son ami A... (votre

très humble!) qu'il vient d'être nommé chevalier de la Légion

d'honneur.»

«Vous jugez de ma joie, continue A..., si j'étais l'homme le plus

heureux du monde! Je courus chez mon graveur, et lui commandai des

cartes portant la flatteuse mention:

_M. A..., chevalier de la Légion d'honneur._

«Je courus chez mon bijoutier, et je choisis une croix du plus élégant

module... Je courus chez un marchand de rubans et lui achetai une pièce

du plus beau moiré rouge. Je courus chez tous mes amis pour recevoir

leurs félicitations; enfin je courus au ministère pour remercier mon ami

D..., et je me jetai dans ses bras:

--Ah! mon ami, que je suis heureux, et combien je vous remercie de la

bonne nouvelle.

--Cet excellent A..., s'écria D..., quelle part il prend à mon bonheur!

--Merci pour le mot: c'est moi qu'on décore, et le bonheur est pour

vous!

--Comment! c'est vous qu'on décore?

--Mais oui, n'est-ce pas?

--Mais non, mon ami, c'est moi qui suis décoré.

--Vous?

--Oui... Vous le méritez sans aucun doute plus que moi; mais enfin,

c'est moi qui le suis.

«Je compris alors quel sens il fallait donner à la phrase ambiguë.

--Que le diable vous emporte avec votre troisième personne. Ne

pouviez-vous pas m'écrire tout simplement:

«Mon cher ami, j'ai le plaisir de vous annoncer, que je viens d'être

décoré.»

Je le quittai, furieux, et ne le revis que deux ans après, lorsque je

fus _réellement_ décoré.

Et voilà cependant les conséquences que peut amener cette prétentieuse

troisième personne!

LETTRES D'INVITATION

Les invitations à dîner, à une soirée, à un bal, peuvent se faire de

vive voix ou par écrit. Dans ce dernier cas, il faut varier la rédaction

des billets, selon le degré d'intimité qui nous lie aux personnes, et

d'après le rang et la position qu'elles occupent dans le monde. Trois

ou quatre brouillons que l'on fera recopier y suffiront.

On ajoute au bas: «_Vous êtes prié de répondre_».

Ces invitations devront être envoyées quatre ou cinq jours d'avance,

afin que l'invité ne prenne pas d'autre engagement. S'il ne peut

accepter, il ira le jour même ou le lendemain au plus tard, s'en

excuser, ou bien il s'en excusera par lettre.

Ne pas répondre équivaut à une acceptation.

Il est de très bon ton, alors, de remettre ou de faire remettre sa carte

chez l'amphitryon, l'avant-veille du jour désigné pour le dîner ou la

soirée.

Du temps de nos pères, on avait quelquefois recours à la poésie pour les

invitations. Voltaire, chargé par madame la duchesse du Maine de prier à

souper chez elle l'auteur de l'_Art d'aimer_, lui écrivit cet ingénieux

quatrain:

Au nom du Pinde et de Cythère,

Gentil-Bernard est averti

Que l'_Art d'aimer_ doit samedi,

Venir souper chez l'_Art de plaire_.

LETTRES DE FAIRE PART

Les lettres de faire part pour un mariage, un enterrement ont une

formule adoptée que connaissent les imprimeurs ou lithographes. Il sera

bon toutefois d'en revoir le contexte pour s'assurer qu'il ne s'y est

rien glissé contre les convenances.

Il faut se garder d'étaler avec complaisance les titres et décorations

des personnes qui figurent dans ces billets. Ce n'est pas le lieu de

faire argent de sa vanité, lorsqu'on doit être tout entier à sa douleur.

La qualité de parent suffit en pareille circonstance.

Les lettres d'avis pour la naissance d'un enfant doivent être envoyées

au nom du père, à l'exclusion de la mère et des grands parents.

DES DINERS EN GÉNÉRAL

De même qu'il y a fagots et fagots, il y a dîners et dîners, depuis le

dîner d'apparat,--dîner grand seigneur, haute banque, ministre, etc.,

dont le coût varie de cent à cent cinquante francs par

personne,--jusqu'au repas frugal à 0 fr. 80 ou 90 c.

MENU

Potage au pain ou Julienne.

Bouilli, bifteck, lapin sauté.

Pommes de terre ou haricots.

Fromage ou pruneaux.

Pain à discrétion.

Vin--un carafon (le crû n'est pas indiqué).

_Par cachet, 0 fr. 05 c. de diminution_.

_Café avec petit verre, 0 fr. 30 c._

Entre ces deux extrêmes--cent à cent cinquante francs, et quatre-vingts

ou quatre-vingt-dix centimes,--il y a bien de la marge, bien des

intermédiaires; voyons:

Le _repas de noce_, le _repas de corps_, qui se font l'un et l'autre sur

commande, et où l'on mange fort mal;

Le _dîner en ville_, également de commande: première, deuxième,

troisième classe, etc., comme pour les enterrements.

Les menus ne varient pas:

Potage Julienne ou purée Crécy;--Turbot, sauce aux câpres, ou sauce

genevoise;--Filet de bœuf aux champignons;--Poularde truffée, à la

Périgueux, etc.

Toujours et toujours les mêmes mets, avec ce goût d'étuvé bien prononcé

qui accuse leur cuisson au four; les mêmes sauces banales, les mêmes

vins frelatés; les mêmes verres, les mêmes plats; car dans ces usines

culinaires on fournit tout ce dont on peut avoir besoin: linge de table,

ruolz, porcelaines, etc. On prétend même que ces honnêtes industriels

tiennent en réserve un stock de _quatorzièmes_, prêts à toute heure,

pour les cas où l'absence accidentelle d'un invité réduit les convives

au nombre fatidique de _treize_!

Personne n'ignore à quel point ces repas confectionnés sur mesure,

horripilaient Roqueplan; aussi les a-t-il flétris de bonne encre:

«Une des plus grandes douleurs du dîner en ville, c'est l'uniformité de

l'organisation de son menu. Qui en a mangé un, en a mangé cent.

«Après cette soupe ridicule, composée d'un bouillon pâle et sans yeux,

et dans lequel s'entrechoquent de petits losanges blancs,

«--Madère!»

«s'écrie, sans rire, un valet de pied qui fait semblant de croire qu'il

tient à la main du vin de Madère, et non pas une décoction de fleurs de

sureau étendue d'eau-de-vie de pomme de terre.

«--Château-Yquem 47!»

«s'écrie un autre mystificateur, comme s'il ne savait pas qu'il verse

du petit vin de Lunel coupé de Grave.

«--Turbot, sauce aux câpres! sauce genevoise!

«La rage vous saisit.--Nous sommes pincés, disent les gens d'expérience,

nous n'éviterons pas le filet de bœuf aux champignons!

«Puis, le délire vous prend: on mange de tout un peu, on s'empoisonne

avec variété, on grignote sa mort!

«Dans la généralité, le dîner en ville est mauvais et pernicieux.

«Par cette première raison que presque personne à Paris n'a de cave, et

que la plupart des donneurs de dîners achètent du vin pour la

circonstance, comme certains érudits ne prennent que dans Bouillet la

science dont ils ont besoin pour le jour même.

«C'est la cave Bouillet.»

Pauvre Roqueplan! lui qui recevait jusqu'à deux et trois invitations par

jour, il a fini par succomber à la peine. Les dîners en ville et le faux

madère l'ont tué avant le temps, ainsi qu'il l'affirmait à ses amis la

veille de sa mort.

* * * * *

Reprenons l'énumération des dîners:

Le _dîner de famille_, où l'on mange comme l'on veut, quelquefois même

comme l'on peut.

Le _dîner sans façon_, ou à la _fortune du pot_,

«...... Mal que le ciel en sa fureur

Inventa pour punir les _gourmands_ de la terre.»

gardez-vous en comme de la peste;

«Souvenez-vous toujours, dans le cours de la vie,

Qu'un dîner sans façon est une perfidie.»

c'est le législateur du Parnasse français qui le dit.

Le _banquet populaire_, à l'usage des Robert Macaire et des Gogos de la

politique, où l'on se repaît de veau et de salade, où l'on s'abreuve de

petit bleu.

Passons à des sujets plus relevés «_Paulò majora canamus_.»

LES GRANDS DINERS

Les gens qui ont un grand état de maison, qui font ce que l'on appelle

_figure dans le monde_, peuvent seuls donner de ces dîners.

Tout d'abord il faut avoir un hôtel à soi, un chef de cuisine de premier

ordre, avec une armée de marmitons; une cave bien fournie, une cave

_vécue_; puis quelque chose comme trois ou quatre cent mille livres de

rente, et même davantage--ce ne sera pas de trop.

Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre · 第 5 / 9 段