Cependant, les grandes traditions de l'ancienne Société subsistent

encore chez quelques familles, qui les gardent très soigneusement, comme

ces conserves de fruits excellents qu'on renferme dans des boîtes, pour

les soustraire à l'influence de l'air du dehors.

LA CONVERSATION

En tuant les salons, la démocratie a tué du même coup la conversation,

et privé la société de son charme le plus puissant. Le mélange de toutes

les classes a fait du monde un assemblage confus, hétérogène, un

pêle-mêle inextricable. Quel rapprochement, quels entretiens sont

possibles désormais entre gens de condition toute différente, qui n'ont

reçu ni la même instruction, ni la même éducation? Il n'en peut résulter

que des contacts, des froissements d'amour-propre tout à fait

désagréables,--témoin l'aventure suivante arrivée dans un bal de la

cour, en 1834 ou 1835.

Une jeune femme charmante, mariée depuis peu à un lieutenant-général,

avait été invitée à valser par un capitaine de la garde nationale. Elle

venait de lui donner la main, lorsqu'elle reconnut en lui un de ses

fournisseurs attitrés. Une subite rougeur couvrit son visage, mais il

était trop tard pour dégager sa parole. Déjà le coup d'archet avait

retenti, et les groupes tourbillonnaient.

Piquée au vif d'un tel manque de savoir-vivre, elle résolut d'en punir

l'auteur. En conséquence, après quelques tours de valse, elle feignit de

se trouver indisposée, et demanda à son cavalier de vouloir bien la

reconduire à sa place. Quel fâcheux contre-temps pour la vanité de notre

homme! En vain s'efforça-t-il de retenir sa charmante partenaire, de lui

prouver que l'agitation même de la valse ferait disparaître ce malaise

passager.

--Non, répondit-elle, je souffre trop.

--Mais où souffrez-vous, Madame?

--Eh! mon Dieu, capitaine, ne voyez-vous pas que vous m'avez fait ma

chaussure beaucoup trop juste?

* * * * *

Après l'aventure du _Cordonnier pour dames_, celle du _Changeur_ du

Palais-Royal:

Un sergent de la garde nationale avait été invité au château, à son tour

de légion. Il ne manquait jamais, quand cette bonne fortune lui

arrivait, de se poser gracieusement devant le maître de la maison et de

lui sourire avec une bienveillance affectée. Ce manège s'étant renouvelé

à diverses reprises, pendant la soirée, l'auguste amphytrion voulut en

avoir le cœur net. Il s'approche du sergent-major et l'interroge sur ce

qui peut lui valoir ses politesses réitérées.

Celui-ci, sans se déconcerter, répond aussitôt:

--Sire, nous sommes de vieilles connaissances. C'est chez moi que,

depuis dix ans, Altesse Royale ou Majesté, vous envoyez chaque mois

changer vos pièces d'or contre des pièces de cent sous...

Le roi se mordit les lèvres et tourna le dos.

Que si l'on demande maintenant:

«Comment en _vil argent_ l'or pur se changeait-il?»

Nous dirons que le Trésor public avait l'habitude de payer en or la

Liste Civile. Et comme il y avait à réaliser sur le change un bénéfice

assez rondelet, le roi des Français n'avait garde d'y manquer, tous les

30 ou 31 du mois.

* * * * *

Ce fut à l'hôtel de Rambouillet, dit l'historien de Mme de Maintenon,

que naquit réellement la conversation: cet art si charmant, dont les

règles ne peuvent se dire, qui s'apprend à la fois par la tradition et

par un sentiment de l'exquis et de l'agréable; où la bienveillance, la

simplicité, la politesse nuancée, s'étiquette même et la science des

usages, la variété des tons et des sujets, le choc des idées

différentes, les récits piquants et animés, une certaine forme de dire

et de conter, les bons mots qui se répètent, la finesse, la grâce, la

malice, l'abandon, l'imprévu, se trouvent sans cesse mêlés, et forment

un des plaisirs les plus vifs que les esprits délicats peuvent goûter.

Essayons d'indiquer, tout au moins par aperçu, ce qu'était la

conversation du XVIIe siècle. Généralement on s'en fait une fausse idée;

on croit que, soumise aux exigences d'une inflexible étiquette, elle

était gourmée et solennelle. On va voir qu'il n'en est rien et qu'elle

se distingue, au contraire, par une grande liberté d'allure et de

mouvement.

Le marquis de Vardes est rappelé de son gouvernement d'Aigues-Mortes, à

la suite d'un exil de vingt ans.

Après une première entrevue, raconte Mme de Sévigné, le Roi fit appeler

le Dauphin et le présenta comme un jeune courtisan. M. de Vardes le

reconnut et le salua. Le Roi lui dit en riant:

--Vardes, voilà une sottise; vous savez bien qu'on ne salue personne

devant moi.

--Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre

Majesté me pardonne jusqu'à trente sottises.

--Eh bien! je le veux, dit le Roi; reste à vingt neuf...

Et tout se passe sur ce ton de liberté et d'agrément.

Partons maintenant pour Saint-Cyr; allons voir jouer _Esther_.

Nous voici dans la compagnie du Roi, de Mme de Maintenon, de Mme de

Sévigné, du maréchal de Bellefond, etc., etc.

Il s'agit d'une première représentation; et l'on peut juger à la manière

dont en parlent ses augustes auditeurs, combien leur langage diffère de

celui des feuilletons d'aujourd'hui, du ton du monde actuel.

«J'en fus charmée, écrit Mme de Sévigné, et le maréchal de Bellefond

aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au Roi combien il était

content, et qu'il se trouvait auprès d'une dame qui était bien digne

d'avoir vu _Esther_.

Le Roi vint vers nos places et, après avoir tourné, il s'adressa à moi

et me dit:

--Madame, je suis assuré que vous avez été contente.

Moi, sans m'étonner, je répondis:

--Sire, je suis charmée; ce que je ressens est au-dessus des paroles.

Le Roi me dit:

--Racine a bien de l'esprit...

--Sire, il en a beaucoup, mais en vérité les jeunes personnes en ont

beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient

jamais fait autre chose.

--Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai.

Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie.

Comme il n'y avait que moi de nouvelle venue, le Roi eut plaisir de voir

mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince et Mme

la Princesse vinrent me dire un mot. Mme de Maintenon un éclair; elle

s'en allait avec le Roi.»

Quel goût dans cette _admiration sans bruit et sans éclat_!

Remarquons d'abord que l'auteur de ce délicieux compte-rendu ne se livre

à aucune théorie sur la tragédie ou sur l'art scénique. Rien

n'empêchait, cependant, Mme de Sévigné de citer, avec toute l'autorité

voulue, Sophocle, Euripide, ou Lopez de Vega.

Ensuite, pas d'exclamation, pas d'épithète admirative. «_Elle est

charmée_», c'est tout.

_Racine a bien de l'esprit_, dit le Roi.--_Il en a beaucoup_, répond Mme

de Sévigné.

Pas d'étonnement de leur part. N'est-ce pas parce qu'ils se sentent

naturellement de plain-pied avec le génie? Nous soupçonnerions fort

Racine, s'il ressuscitait, d'être plus flatté de cet éloge sec que des

dissertations prolixes et exaltées faites depuis sur ses œuvres.

Aujourd'hui, veut-on complimenter un auteur sur le succès de sa pièce?

on y dépense plus de transports que n'en excitèrent de leur temps

Corneille et Racine.

Et les artistes donc! comparez les applaudissements frénétiques et les

couronnes dont on les accable, avec cet éloge si simple, si concis, et

qui pourtant dit tout:

«Les jeunes personnes entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient

jamais fait autre chose.»

N'est-ce pas à nous, plutôt qu'au XVIIe siècle, qu'on pourrait adresser

le reproche d'emphase?

* * * * *

Ce langage simple et naturel était tellement dans les habitudes de la

Société d'alors qu'on ne s'en départait même pas en traitant les

affaires les plus sérieuses. Ecoutons ce récit.

Le Roi fit appeler dans son cabinet le maréchal de Bellefond, dont il

connaissait les embarras extrêmes.

--Monsieur le maréchal, lui dit-il, je veux savoir pourquoi vous voulez

me quitter. Est-ce dévotion, envie de vous retirer à la Trappe? ou bien

serait-ce l'accablement de vos dettes? si c'est ce dernier motif, j'y

veux donner ordre et entrer dans le détail de vos affaires.

Le maréchal fut sensiblement touché de cette générosité.

--Sire, répondit-il, ce sont mes dettes: Je suis abîmé. Je ne puis voir

souffrir quelques-uns de mes amis qui m'ont assisté et que je ne puis

satisfaire.

--Eh bien! ajouta le Roi, il faut assurer leurs créances; je vous

donne... etc.

Voilà certes qui fait honneur à la bonté de Louis XIV; mais voici qui

n'est pas moins à l'honneur du caractère du maréchal, chargé du poids de

sa reconnaissance.

Quelque temps après, le Roi parla de nouveau au maréchal. Il lui dit que

son intention était que dans la prochaine campagne, il obéît à M. de

Turenne, sans que cela toutefois pût tirer à conséquence.

Le maréchal, sans demander du temps et chercher à voiler son refus,

répondit qu'il ne serait point digne de la haute faveur que Sa Majesté

avait bien voulu lui conférer antérieurement, s'il se déshonorait par

une obéissance sans exemple.

Le Roi le pria fort bonnement de bien peser ses paroles, ajoutant qu'il

attendait cette preuve de son amitié, et qu'il la désirait d'autant plus

vivement qu'il y allait de sa disgrâce.

Le maréchal répliqua qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâces

de Sa Majesté et sa fortune, mais qu'il s'y résignait plutôt que de

perdre son estime. Il ne pouvait se placer sous les ordres de M. de

Turenne, sans compromettre la dignité dont le Roi avait daigné

l'investir.

--Alors, monsieur le maréchal, il faut se séparer.

Le maréchal fit une profonde révérence et sortit.

«Il est abîmé, mais il est content, ajoute Mme de Sévigné, et l'on ne

doute pas qu'il ne se retire à la Trappe.»

En présence de ce sentiment de la dignité personnelle poussé jusqu'à

l'abnégation complète de la fortune, les réflexions naissent en foule.

Que la balle serait belle à renvoyer à tous ces gens qui, prosternés et

aplatis aux pieds de la plèbe, osent parler encore de la servilité des

courtisans!

Nous ne pouvons mieux finir ce court exposé de la conversation au XVIIe

siècle que par le passage suivant extrait d'une étude de Sainte-Beuve

sur le maréchal de Villars. C'est un modèle achevé de ce beau langage de

la cour dans lequel Louis XIV était passé maître:

«Villars, en 1712, n'allait plus avoir affaire qu'au seul prince Eugène,

et la Cour aussi devait lui laisser plus de liberté d'action. Louis XIV,

en le recevant à Marly, dans le courant de mars, au plus fort de tous

ses deuils de famille, lui avait dit ces paroles qu'il faut savoir gré

au maréchal de nous avoir textuellement conservées:

«Vous voyez mon état, monsieur le maréchal. Il y a peu d'exemples de ce

qui m'arrive, et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa

petite-belle-fille et leurs fils, tous de grande espérance et très

aimés. Dieu me punit, je l'ai bien mérité. J'en souffrirai moins dans

l'autre monde. Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs

domestiques, et voyons ce qui se peut faire pour prévenir ceux du

royaume.

«La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets

les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la valeur de

mes troupes: mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il

arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait votre

sentiment sur le parti que j'aurais à prendre pour ma personne?...

«Je sais les raisonnements des courtisans: presque tous veulent que je

me retire à Blois et que je n'attende pas que l'armée ennemie s'approche

de Paris, ce qui lui serait possible si la mienne était battue. Pour moi

je sais que des armées aussi considérables ne sont jamais assez défaites

pour que la grande partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme.

Je connais cette rivière: elle est très difficile à passer; il y a des

places qu'on peut rendre bonnes.

«Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin y ramasser tout ce que

j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr

ensemble ou sauver l'État; car je ne consentirai jamais à laisser

approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà comme je raisonne: dites-moi

présentement votre avis.»

Sainte-Beuve fait suivre ces paroles de Louis XIV, aussi touchantes

qu'héroïques, des observations qui suivent:

«Notez bien une distinction très essentielle, selon moi. Si Louis XIV

nous paraît un peu auguste et solennel, il était naturel aussi, il

n'était jamais emphatique, il ne visait pas à _l'effet_. Dans le cas

présent, ces paroles du grand Roi sont d'autant plus belles qu'elles lui

sortaient du cœur et n'étaient pas faites pour être redites. Et on en a

la preuve particulière:

«Lorsqu'en 1714 Villars fut nommé de l'Académie française et qu'il fit

son discours de réception, il eut l'idée de l'orner de ces paroles

généreuses de Louis XIV, à lui adressées avant la campagne de Denain, et

qui l'y avaient enhardi. Il demanda au Roi la permission de les citer et

de s'en décorer. Le Roi rêva un moment et lui répondit:

«On ne croira jamais que, sans m'en avoir demandé la permission, vous

parliez de ce qui s'est passé entre vous et moi. Vous le permettre et

vous l'ordonner serait la même chose, et je ne veux pas que l'on puisse

penser ni l'un ni l'autre.»

«Ce n'est pas Louis XIV, ajoute Sainte-Beuve, dont certes le jugement

n'est pas suspect, qui manquera jamais à une noble et délicate

convenance. Tout s'ajoute donc, et même une sorte de modestie, pour

rendre plus respectable et plus digne de mémoire le sentiment qui dicta

ces royales et patriotiques paroles.»

Nous accusera-t-on de partialité quand nous dirons à notre tour que rien

n'est plus noble et plus véritablement patriotique, que ce langage de

Louis XIV? Il y a des sentiments et des idées que l'on ne commente pas,

parce qu'ils parlent assez d'eux-mêmes à tous les cœurs, à tous les

esprits.

Bornons-nous à ajouter que Louis XIV avait soixante-treize ans quand il

manifestait ainsi sa résolution de combattre avec Villars et de périr

avec lui, s'il ne sauvait l'État. Le grand Roi avait donc bien raison de

dire: _L'État, c'est moi!_

Il prouva en cette mémorable circonstance, qu'il ne faisait qu'un avec

la nation, qu'il s'était complètement identifié avec son honneur et sa

gloire.

DE L'A-PROPOS

L'à-propos tient une place brillante dans la conversation. C'est une

fusée qui part soudain, et illumine le discours ou la situation d'une

douce et agréable lumière.

Vaugelas travaillait au Dictionnaire de l'Académie, lorsque le cardinal

de Richelieu lui accorda une pension. Il vint pour l'en remercier.

--J'espère, dit le cardinal en l'apercevant, que vous n'oublierez pas le

mot _Pension_ dans votre dictionnaire.

--Non, Monseigneur, répliqua l'académicien, et encore moins celui de

_Reconnaissance_.

Un jour à la suite d'un grand dîner, où Fontenelle avait déployé toutes

les grâces de son esprit pour faire sa cour à madame Helvétius, il passa

par inadvertance devant elle sans s'arrêter.

--Eh bien! Monsieur le galant, lui dit-elle, quel cas voulez-vous donc

que je fasse de vos déclarations? Vous passez devant moi, sans même me

regarder.

--Madame, répondit aussitôt Fontenelle, si je vous avais regardée, je ne

serais pas passé.

Personne n'a jamais su mieux que Louis XIV s'identifier à la situation

du moment, et personne n'a jamais exprimé en de meilleurs termes ce

qu'il avait à dire. Il incrustait en quelque sorte ses pensées et ses

sentiments dans des paroles en relief et faites pour l'histoire.

C'est ainsi qu'après la victoire de Senef, voyant le prince de Condé

monter l'escalier de Versailles, le roi qui l'attendait en haut des

marches, lui dit avec cette présence d'esprit et cette politesse toute

royale qui ne l'abandonnaient jamais:

--Mon cousin, quand on est chargé de lauriers comme vous, on ne peut

marcher bien vite.

Plus tard, dans des temps malheureux, Louis XIV trouvera un de ces mots

partis du cœur, pour consoler le maréchal de Villeroi de ses défaites

successives:

--Monsieur le maréchal, à notre âge, on n'est plus heureux.

Racine fut très bien inspiré le jour où, accompagné de Boileau, il

causait du passage du Rhin avec le roi. Louis XIV leur ayant dit:

--Je suis fâché que vous ne soyez point venus à cette dernière campagne,

vous auriez vu la guerre et votre voyage n'eût pas été long.

Racine répondit aussitôt:

--Sire, nous ne sommes que deux bourgeois qui n'avons que des habits de

ville; nous en commandâmes de campagne, mais les places que vous

attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne furent faits.

Cela fut reçu très agréablement.

LA RÉPLIQUE

Venant à propos, la réplique est d'autant plus piquante qu'elle répond à

une attaque imprévue. Notre tempérament national veut que nous nous

portions de préférence du côté de celui qui est attaqué.

Voici, par exemple, deux poëtes--Lebrun (Ecouchard) et

Baour-Lormian--qui croisent la plume. C'est Lebrun qui porte le premier

coup:

Sottise entretient la santé,

Baour s'est toujours bien porté.

--Touché! s'écrient les témoins. Mais la riposte ne se fait pas

attendre:

Lebrun de gloire se nourrit,

Aussi voyez comme il maigrit.

--Bravo! fait la galerie qui se range en riant du côté de Baour.

M. de Talleyrand eut à son tour à regretter de s'être lancé à la légère,

sans provocation aucune, contre Fouché.

On parlait de la police générale, de son rôle si compliqué, si ardu.

Fouché faisait observer que pour le bien remplir, il y faudrait un

coquin devenu honnête homme.

--Voilà pourquoi, dit aussitôt Talleyrand, monsieur le duc d'Otrante est

un excellent ministre de la police générale.

--Et voilà comme quoi, reprit Fouché, monsieur le prince de Bénévent

n'aurait pas encore toutes les qualités requises pour faire un bon

ministre de la police.

La Fontaine, dans ses fables les plus hardies, n'avait jamais osé mettre

deux renards en présence.

LES NUANCES

Les nuances consistent à régler ses manières et son langage sur le degré

d'estime et de considération que l'on doit aux personnes avec lesquelles

l'on se trouve en rapport.

L'art des nuances ne s'apprend pas, on n'en saurait fixer la pratique.

C'est une chose d'instinct et d'appréciation.

L'on a souvent cité à ce propos la _Leçon du bœuf_,--les cinq ou six

manières imaginées par M. de Talleyrand, pour offrir du bœuf à ses

convives:

1º Monseigneur, disait-il avec une grande déférence, et en choisissant

le meilleur morceau, aurai-je l'honneur d'offrir du bœuf à Votre

Altesse?

2º Monsieur le marquis (avec un sourire plein de grâce), aurai-je le

plaisir de vous offrir du bœuf?

3º Cher comte (avec un signe d'affabilité familière), vous offrirai-je

du bœuf?

4º Baron (avec bienveillance), accepterez-vous du bœuf?

5º Monsieur le conseiller,--non titré et de noblesse de

robe--voulez-vous du bœuf?

6º Enfin le prince, en indiquant le plat avec son couteau, disait à un

monsieur placé au bout de la table: un peu de bœuf? et il accompagnait

ces quatre mots d'un petit signe de tête et d'un léger sourire.

N'en déplaise à leurs admirateurs, ces sortes de nuances nous ont

toujours paru d'un ridicule achevé. Si c'est un honneur d'offrir du

bœuf, que sera-ce quand vous aurez à présenter quelqu'un? et de quelle

expression vous servirez-vous alors? Cette assimilation d'un morceau de

bœuf bouilli ou rôti à un être vivant, est d'une bouffonnerie

exhilarante.

Quant au _plaisir d'offrir du bœuf_... c'est un comble que le proverbe

«Chacun prend son plaisir où il le trouve» pourrait seul expliquer.

Mais voici qui va nous dédommager des _nuances_ de M. de Talleyrand, et

qui, en même temps, aura l'avantage de faire ressortir jusqu'à quel

point extrême Napoléon portait le sentiment de la dignité impériale:

«C'était à Montereau... raconte Balzac. L'empereur fut obligé de donner

personnellement pour se dégager d'une place où il pouvait être surpris.

Il regarde ceux qui l'entouraient; il aperçoit les débris d'un régiment

de la vieille-garde, et les restes de cette brillante garde d'honneur,

commandée par M. de Mathan.

Cette garde fut alors la dernière goutte de sang de la France, ses

derniers fils de famille, ses derniers chevaux. Malheureusement il n'y

en eut pas encore assez! S'il y avait eu alors plus de dévouement, les

immenses efforts de Bautzen et de Lutzen, n'eussent pas été nuls faute

de cavalerie. On ne comptait que des gens comme il faut dans les Gardes

d'honneur.

Napoléon vit encore près de lui son escorte; elle était heureusement

complète. Après avoir mesuré le danger par un coup d'œil d'aigle, il

sent la nécessité d'encourager ces trois masses d'hommes:

--_Soldats_, cria-t-il à ses grenadiers, sauvons la France!

_Compagnons_, cria-t-il à son escorte, faisons notre devoir! Puis, se

tournant vers les Gardes d'honneur, il leur dit: Et vous, _Messieurs_,

suivez-moi!»

Assurément, trouver de pareilles nuances au milieu de la mitraille et du

feu, c'est être à la fois un homme de génie et parler en Louis XIV.

DES ÉCUEILS A ÉVITER.

«L'esprit de la conversation, dit Labruyère, consiste bien moins à

montrer beaucoup d'esprit qu'à en faire trouver aux autres.» Il ne

suffit donc pas de mêler l'utile à l'agréable, selon le précepte

d'Horace, il faut encore intéresser l'amour-propre de ses auditeurs, de

manière qu'en nous quittant, ils soient aussi satisfaits d'eux-mêmes

que de nous. Les hommes cherchent moins à s'amuser et à s'instruire qu'à

être goûtés et applaudis.

La première règle à observer dans la conversation c'est de s'abstenir de

tout sujet irritant, de toute discussion politique ou religieuse. Ces

controverses amènent presque toujours des scissions fâcheuses, même

entre amis, sans aboutir jamais à convaincre l'adversaire auquel on

s'adresse.

Evitez de vous prononcer pour l'un ou pour l'autre des discoureurs. Si

l'on vous prend pour juge, apportez dans cette tâche délicate tous les

ménagements possibles; cherchez à concilier le différend plutôt qu'à le

trancher.

Laissez le dé de la conversation aux mains des virtuoses de la parole;

ne le ramassez qu'autant que vous vous sentez en passe de le tenir avec

avantage. Si toutefois vous êtes forcé de rompre le silence

renfermez-vous autant que possible dans les généralités. C'est encore

faire preuve de savoir-vivre que de parler sans rien dire. On a même vu

des gens, rompus à ce métier, arriver à n'en penser pas plus qu'ils n'en

disent.

Lorsque quelqu'un a la parole, gardez-vous de l'interrompre, si c'est un

vieillard surtout. Ecoutez avec attention, ou tout au moins ayez-en

l'air.

Le prince K..., conteur fort agréable, adressait un jour des compliments

au marquis de Custine sur la manière avec laquelle il semblait prendre

plaisir à entendre ses récits. «On reconnaît, lui disait-il, l'homme

bien élevé à l'air dont vous paraissez écouter.

--Prince, répliqua-t-il avec autant d'esprit que de politesse, la

meilleure façon de paraître écouter, c'est... d'écouter.»

Une dernière recommandation:

Un homme d'honneur s'abstiendra de tout propos léger, inconsidéré, qui

pourrait compromettre la réputation d'autrui. Celle d'une femme surtout,

devra toujours trouver en lui un défenseur. C'est ainsi que se montra le

colonel d'Entragues dans l'occasion suivante.

Entendant un jour dénigrer l'honnêteté d'une femme à qui on donnait pour

amant un homme qu'elle recevait habituellement chez elle, il demanda à

celui qui tenait cet imprudent propos, s'il avait été témoin du fait.

--Non... Mais...

--Alors, répliqua le colonel, vous nous mettez à l'aise en nous

permettant de croire que ceux qui vous l'ont dit s'en sont rapportés,

comme cela arrive trop fréquemment, à de fausses apparences, ou qu'ils

ont eu quelque intérêt à vous tromper dans une circonstance qui touche

d'aussi près à la réputation d'une femme.

Un peu confus, notre homme crut pouvoir se tirer de ce mauvais pas en

affirmant la chose.

--Et si je vous disais, colonel, que je l'ai vu?

--En ce cas, répondit celui-ci, cette femme a dû compter sur la

discrétion d'un galant homme, et nous ne pouvons que vous savoir très

bon gré d'avoir la même confiance en la nôtre.

DES LETTRES DIVERSES

DES PÉTITIONS, BILLETS, ETC.

Une lettre n'est pas autre chose qu'une conversation par écrit entre

deux personnes que l'éloignement empêche de communiquer de vive voix:

_Absentium mutuus sermo_, comme disaient les anciens.

Il faut donc prendre ce ton aisé et naturel qui fait le charme des

entretiens, en se réglant toutefois d'après les circonstances et la

position de la personne à laquelle on écrit.

Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre · 第 4 / 9 段