trône. Avec quelques talens pour la guerre, qu’il n’employa qu’à
perdre ses ennemis particuliers, et non pas ceux des Romains, il n’eut
aucune qualité propre au gouvernement. Dupe de ses ministres et de ses
favoris, qui abusoient de sa foiblesse, il ne vit que par leurs yeux.
Une inquiétude naturelle le faisoit continuellement agir, mais souvent
sans fruit. S’il paroissoit occupé par de grands projets, il les avoit
conçus en homme présomptueux et vain, et les exécutoit en politique
médiocre. Quoique plusieurs écrivains aient prodigué à ce prince les
plus grands éloges, il contribua cependant plus que tout autre à
avancer la ruine de l’empire. Il augmenta, il est vrai, les armées
de dix légions, et fit construire quelques forts sur les frontières;
mais il anéantit ce qui restoit de discipline et de courage dans
les armées. Comme on avoit tenu jusque-là les soldats dans des
camps en présence de l’ennemi, l’habitude du danger et de combattre
avoit entretenu une sorte d’habitude d’être brave; quand Constantin les
retira des frontières pour les mettre en garnison dans les villes et
dans le cœur des provinces, ils y furent mauvais citoyens, et par les
vices nouveaux qu’ils y contractèrent, devinrent incapables de porter
les armes.
C’étoit bien mal connoître les intérêts de l’empire que de construire
une nouvelle capitale, tandis qu’il étoit si difficile de conserver
l’ancienne, de perdre des sommes immenses à bâtir une ville superbe,
tandis que l’empire, épuisé par tous les fléaux qu’il éprouvoit,
pouvoit à peine entretenir des armées. Bisance, à laquelle Constantin
donna son nom, devint la rivale de Rome, ou plutôt lui enleva tout son
éclat et ses forces, et l’Italie tomba dans le dernier abaissement.
La misère la plus affreuse y régna au milieu des maisons de plaisance
et des palais à demi-ruinés que les maîtres du monde y avoient
autrefois élevés. Toutes les richesses passèrent en Orient; les peuples
y portèrent leurs tribus et leur commerce. L’Occident cependant
supportoit tout le poids des Barbares; au lieu de l’affoiblir ainsi,
il eut, au contraire, fallu lui donner de nouvelles forces.
Une suite encore plus fâcheuse du projet de Constantin, ce fut
de diviser l’empire d’une manière plus marquée qu’il n’avoit été
jusque-là. Ses successeurs, d’abord jaloux les uns des autres,
s’accoutumèrent à croire qu’ils avoient des intérêts différens, et
bientôt il y eut des guerres entr’eux. Les empereurs d’Orient, dans la
crainte d’irriter les Barbares, et de les attirer sur leurs domaines,
n’osèrent donner aucun secours à l’Occident. Ils lui suscitèrent même
quelquefois des ennemis; ils donnèrent une partie de leurs richesses
aux Vandales, aux Goths, etc. pour acquérir le droit de consumer
l’autre dans les plaisirs, tandis que ces peuples portoient leurs armes
jusque dans le sein de l’Italie.
Si on a eu raison de dire que les hommes seroient heureux quand ils
seroient gouvernés par des philosophes, quelle prospérité ne devoit pas
répandre sur l’empire la nouvelle religion que professa Constantin,
si la grâce, qui éclaira son esprit sur les erreurs du paganisme, eût
triomphé des vices de son cœur? Mais Constantin, chrétien, fut bien
inférieur en vertus à Marc-Aurèle, païen. Ce que les législateurs les
plus profonds et les philosophes les plus sages n’avoient pu faire, la
publication de l’évangile l’avoit produit; et les chrétiens, élevés
au-dessus de toutes les foiblesses de l’humanité, pratiquèrent sans
effort ce que l’impuissant stoïcisme se contentoit de conseiller. Une
religion aussi pure que le christianisme, et qui, en ordonnant la
pratique de toutes les vertus, donnoit aux ames les plus foibles la
force d’obéir à ses préceptes, devoit purger l’empire de tous les vices
qui hâtoient sa ruine. On ne devoit plus voir que de bons citoyens;
et les empereurs, désabusés de ces apothéoses absurdes, qui n’avoient
servi qu’à les rendre plus méchans, apprenoient qu’il y a un être
suprême, devant qui la subordination des choses politiques disparoît;
que les hommes de la condition la plus vile étoient leurs frères;
qu’ils devoient se sacrifier au bien de la société, et qu’il n’y a de
grand et de sage que ce qui est juste.
Malheureusement les chrétiens commençoient à ne plus conserver leur
premier caractère, depuis que leur doctrine s’étoit prodigieusement
étendue; et ils furent moins attentifs encore sur eux-mêmes, en
voyant leur religion devenir le culte dominant et favorisé. Le
repos dont ils jouirent leur fit croire qu’ils avoient moins besoin
de courage, et dès lors les bienfaits de Constantin devinrent plus
funestes que les persécutions de ses prédécesseurs. Les ministres de
l’évangile retenoient l’ancienne austérité des mœurs; mais, par je
ne sais quel préjugé, ils voulurent prêter à l’ouvrage de Dieu les
secours d’une prudence toute humaine; pour étendre plus promptement
la religion, ils en adoucirent le joug. Cette condescendance les
rendit incapables de porter toute entière dans la cour des empereurs
cette morale divine, dont ils devoient être les apôtres. En déguisant
aux autres ses préceptes, ils s’aveuglèrent eux-mêmes, et les vices
qu’ils ménageoient, les infectèrent enfin. L’orgueil prit la place
de l’humilité; on oublia que l’évangile ne prêche que la douceur, la
patience et la charité. Au lieu de continuer à remercier Dieu d’avoir
été choisi pour l’honorer suivant le culte qu’il exigeoit, et à le
prier de dessiller les yeux de ceux qui étoient encore dans l’erreur,
les chrétiens, armés du pouvoir du prince, semblent vouloir rendre
à l’idolâtrie une partie des maux qu’elle leur a fait souffrir.
Constantin fit abattre les temples les plus célèbres des faux dieux,
défendit les sacrifices, et abolit les solennités des fêtes païennes.
Bientôt on expose les idoles à la dérision publique. On les mutile,
et le zèle imprudent que les écrivains ecclésiastiques reprochent à
l’évêque Théophile, à l’égard des Egyptiens et de la fameuse statue
de leur dieu Sérapis, ne fut que trop commun; et en aigrissant
les esprits, leur fit oublier jusqu’aux lois les plus communes de
l’humanité.
Il seroit difficile de peindre tous les maux que produisit dans
l’empire la rivalité de deux religions, dont les sectateurs se
regardoient réciproquement comme des impies et des sacriléges. Les
injustices et les violences auxquelles on n’étoit que trop accoutumé
par un gouvernement arbitraire, devinrent d’autant plus fréquentes,
qu’en ne travaillant qu’à satisfaire ses haines, son avance et son
ambition, on croyoit ne défendre que les intérêts de sa religion.
Batailles perdues, provinces ravagées par les Barbares, ou quelqu’autre
fléau, tel que la peste ou la famine; les païens triomphoient de toutes
ces calamités publiques, parce qu’ils les reprochoient aux chrétiens,
ou qu’ils les regardoient comme autant d’avertissemens salutaires qui
frapperoient enfin les empereurs, et les rameneroient au culte des
dieux qui avoient rendu les Romains maîtres du monde. Pour comble de
maux, Dieu permit que la vérité ne fût pas le partage de tous ceux qui
adoroient sa croix. Les chrétiens furent partagés sur les dogmes les
plus essentiels; et chaque parti, tour-à-tour favorisé par un prince
de sa communion[141], fit à ses ennemis une guerre cruelle, et aussi
funeste au bien temporel de l’empire, que contraire aux principes de la
religion.
[141] Je ne parle pas de Julien, qui, pour rétablir l’idolâtrie
et ruiner le christianisme, fit tout ce que peut imaginer la
politique la plus adroite. Constante favorisa l’arianisme, et
Jovien la doctrine du concile de Nicée. Valens fait la guerre aux
catholiques; et Gratien, de même que Valentinien, aux hérétiques,
&c.
Ce qui retarda encore, dans ces circonstances, la ruine entière des
empereurs, c’est que les Barbares tournèrent leurs armes les uns
contre les autres. En effet, Ermaneric, roi des Goths, auroit subjugué
l’empire, s’il y eût remporté les avantages qu’il obtint en Germanie.
Plusieurs historiens l’ont comparé à Alexandre. Il soumit une foule
de peuples, dont la plupart n’ont plus été connus. Il étendit ses
conquêtes depuis le Danube, jusqu’à la mer Baltique, et régna ainsi
sur la Germanie, la Scythie d’Europe et la Sarmatie.
Ce prince étoit prêt à fondre sur les provinces de l’empire avec les
forces réunies des Barbares, lorsqu’il fut arrêté dans son entreprise
par un événement imprévu. Jornandès rapporte que quelques jeunes Huns,
chassant près des Palus Méotides, poursuivirent une biche qui se
lança dans l’eau, et leur enseigna un gué à travers des marais qu’ils
regardoient comme une mer immense et impraticable. Ces chasseurs,
étonnés de trouver une nouvelle terre où ils croyoient que le monde
finissoit, retournèrent dans leur pays; ils y racontèrent leur
aventure, qui piqua la curiosité des Huns; et ce gué, dont on avoit
fait l’épreuve, devint bientôt un chemin par lequel toute leur nation
fondit de l’Asie dans l’Europe.
Ces peuples étoient horribles à voir, et portoient, sous des traits à
peine humains, toute la férocité des ours et des tigres. Dans un temps
même où toutes les nations étoient souillées par les cruautés les plus
atroces, les Huns furent regardés comme des monstres. Pour l’honneur
de l’humanité, on refusa à ce peuple exterminateur une origine commune
aux autres hommes; on publia qu’il étoit né des embrassemens des
démons et de ces magiciennes que Filimer, cinquième roi des Goths,
avoit chassées de ses états, et qui s’étoient retirées dans les déserts
du Caucase.
Alipzures, Alcizures, Itamares, Toncasses, Boïsques, Alains, tous les
peuples de la Scythie Européenne, furent vaincus. Les ravages des
Huns produisent d’abord un effet favorable à l’empire, parce qu’ils
ruinèrent la puissance énorme des Goths, et que, dans la consternation
où se trouvoit la Germanie, elle songeoit moins à envahir et à piller
les provinces Romaines, qu’à se défendre contre ses nouveaux ennemis.
Mais quand des succès, toujours nouveaux, firent enfin regarder les
Huns comme une nation invincible, les Barbares abandonnèrent leurs
habitations pour éviter le joug dont ils étoient menacés, et se virent
poussés sur les terres de l’empire. Les Visigoths demandèrent à
l’empereur Valens[142], et obtinrent la Moésie inférieure pour leur
servir de retraite; et les Vandales, les Suèves et une tribu d’Alains,
passèrent le Rhin, et s’établirent dans les Gaules par droit de
conquête.
[142] Les Goths ne formèrent qu’une nation jusqu’au temps
de l’irruption des Huns en Europe. Ceux qui habitoient les
provinces Orientales de leur domination s’appelèrent Ostrogoths,
c’est-à-dire, Goths d’Orient. Ceux des provinces Occidentales
se nommoient Visigoths, c’est-à-dire, Goths d’Occident. Ils
composèrent deux nations séparées et indépendantes, depuis que
les premiers furent subjugués par les Huns, et que les seconds
se furent réfugiés dans la Moésie; mais se souvenant toujours de
leur origine commune, ils se regardèrent comme frères et alliés.
Les historiens rapportent que Stilicon, favori et ministre, et par
conséquent tyran d’Honorius, las de régner sous le nom de ce prince
imbécille, aspiroit à s’emparer de l’empire, et que, pour y réussir, il
invita les Vandales, les Alains et les Suèves à entrer dans les Gaules,
après avoir tout disposé de façon que ces Barbares pussent s’y établir
sans obstacle. Ce ministre infidelle, ajoutent les historiens, se
flattoit que dans la confusion où cet événement jetteroit l’empire, les
Romains lui déféreroient, ou à son fils Eucherius, le trône d’Honorius.
Si Stilicon forma ce projet, c’étoit un homme, s’il est possible,
encore plus méprisable par l’esprit que par le cœur, et l’histoire
ne le dit point. Pouvoit-il penser que les Romains fussent assez
insensés pour punir Honorius seul des succès des Barbares, tandis
qu’il étoit notoire que ce prince n’étoit qu’un automate paré des
ornemens impériaux? L’empereur n’étoit coupable que des fautes de son
ministre; personne n’en doutoit dans l’empire, et en le punissant, on
eût récompensé le ministre: quelle absurdité! Je ne saurois me prêter
aux vues politiques qu’on suppose à Stilicon; pour usurper l’empire,
il devoit, au contraire, le faire triompher de ses ennemis. Pourquoi
ne pas croire que les Barbares, qui entrèrent dans les Gaules sous son
ministère, prirent ce parti[143], parce qu’ils craignoient moins les
Romains que les Huns; et qu’ils s’établirent dans leur conquête, parce
que les Gaules valoient mieux que la Germanie, et qu’en repassant le
Rhin, ils auroient retrouvé les Huns qu’ils avoient voulu éviter?
[143] J’aurois pu faire ici cent argumens pour justifier
Stilicon; mais ce que j’ai dit suffit, si je ne me trompe, pour
les personnes sensées. Cette fameuse irruption des Vandales dans
les Gaules arriva l’an de J. C. 406.
Tandis que les Vandales commençoient à établir leur domination sur
l’Espagne, il se forma dans la Moésie un orage qui menaçoit la capitale
même de l’empire; les Visigoths, à qui Valens avoit ouvert un asyle,
conservèrent leurs mœurs, leurs usages, leurs lois, et il n’en fallut
pas davantage pour les rendre suspects à des princes accoutumés à tout
craindre, et d’autant plus jaloux des respects dus à leur dignité,
qu’ils voyoient sensiblement diminuer leur puissance. Tous les jours
on se faisoit de part et d’autre quelqu’injure, et les esprits étoient
déjà extrêmement aigris, lorsqu’il survint une famine dans la Moésie.
Les ministres de l’empire crurent qu’il falloit profiter d’une occasion
si favorable, pour faire périr la nation entière des Visigoths. Les
officiers Romains, dit Jornandès, abusant indignement de la situation
malheureuse de ces Barbares, leur vendoient à un prix excessif, non
pas des alimens ordinaires, mais les chairs infectes des chiens et des
chevaux. La dureté fut poussée à un tel point, qu’il fallut donner
un esclave pour avoir un pain, et dix livres d’or pour un agneau. On
exigea enfin des Visigoths qu’ils échangeassent leurs propres enfans
contre des alimens; et à tant d’horreurs, on joignit celle de vouloir
assassiner tous les chefs de leur nation en les rassemblant par un
festin.
Les Visigoths, indignés, se choisirent un roi pour se mettre en état
de se venger. Ils alloient ravager l’Orient, comme les Vandales, les
Alains et les Suèves ravageoient l’Occident; mais Rufin, qui gouvernoit
Arcadius, eut recours à une politique bien différente de celle qu’on
reproche au ministre d’Honorius; il appaisa les Visigoths par des
présens; et soit qu’il voulût se débarrasser pour toujours de ces hôtes
dangereux, soit qu’il ne cherchât qu’à inquiéter Stilicon, son ennemi
personnel[144], il les invita à se tourner du côté de l’Italie, où
ils trouveroient un butin immense. Ils pénétrèrent jusqu’à Ravenne,
sous la conduite de leur roi Alaric, et ce prince proposa à Honorius
de confondre ses sujets avec les Romains, pour ne former qu’un seul
peuple, ou de décider, par un combat, du sort des deux nations.
L’empereur, instruit par l’expérience de ses prédécesseurs du danger
attaché à l’alliance des Barbares, ou qui ne cherchoit peut-être qu’à
tromper ses ennemis, éluda la proposition d’Alaric, en lui offrant de
lui abandonner en propre les Gaules et l’Espagne.
[144] Stilicon, au rapport des historiens, prétendoit que
Théodose, surnommé le Grand, l’avoit nommé régent des deux
empires: il avoit dessein, dit-on, d’aller en Orient pour y faire
reconnoître ses droits et déposséder Rufin.
Quoique Honorius dût s’estimer heureux de chasser les Visigoths
d’Italie, par la cession de deux provinces démembrées de l’empire,
depuis que les Vandales, les Suèves et les Alains s’y étoient établis,
Stilicon les suivit, et, croyant les surprendre, les attaqua au pied
des Alpes Cociennes. Les Barbares, résolus à périr plutôt qu’à laisser
impunie la perfidie du général Romain, combattirent avec fureur. Ils
taillèrent en pièces leurs ennemis, et revenant sur leurs pas, se
répandirent dans l’Italie, s’approchèrent de Rome, l’attaquèrent et la
prirent d’assaut.
Ces succès des Visigoths, des Vandales, des Suèves, des Alains, etc.
quelque grands qu’ils fussent, n’étoient pas cependant comparables à
ceux qu’avoient faits les Huns, quand Attila se trouva seul maître
de leur monarchie[145]. Ce prince, digne par ses talens d’être
l’admiration du monde, s’il n’en eût été l’effroi par les ravages
qu’il y fit, avoit toutes les qualités d’un grand homme, mais à la
manière d’un Barbare, né dans une nation farouche et sans mœurs. Son
courage, sa prudence, sa cruauté, sa perfidie, sa confiance, tout avoit
également réussi à son ambition. Jusqu’alors les Barbares n’avoient
paru que comme des aventuriers qui agissoient par inquiétude, qui
faisoient la guerre sans objet, qui renonçoient à une entreprise
sans motif, qui se servoient sans choix des premiers moyens que la
fortune leur offroit, qui commençoient tout et ne finissoient rien.
Attila se fit un plan suivi d’agrandissement, et devint d’autant plus
redoutable, qu’en combattant à la tête d’un peuple téméraire, féroce et
tempérant, il employoit contre ses ennemis la ruse et l’adresse la plus
subtile. Il traînoit à sa suite toutes les nations barbares soumises
à sa domination. Les rois des Gepides et des Ostrogoths étoient ses
ministres; pour les rois des peuples moins célèbres, ils étoient
confondus dans la foule de ses courtisans, composoient sa garde, ou
étoient destinés à porter ses ordres. Nul faste, nulle mollesse, nul de
ces vices qui énervent l’ame, n’avoient corrompu cette cour sauvage,
parce que son maître, laborieux et infatigable, croyoit n’avoir
rien fait pour sa gloire, tant qu’il lui restoit quelque nation à
subjuguer. Une cabane étoit son palais; il y recevoit les ambassadeurs
de Théodose et de Valentinien, qu’il traitoit en sujets sans les avoir
vaincus[146].
[145] Attila partagea d’abord la couronne avec son frère Bleda;
il se défit de ce prince en 444 pour régner seul.
[146] _Votre maître et le mien_, disoient les ambassadeurs
d’Attila, en parlant aux empereurs. Théodose II, s’engagea à
payer à Attila un tribut de mille livres d’or par an.
Ce prince se seroit vu le maître du monde, s’il n’eût été défait
à cette célèbre bataille où les Romains et les Visigoths unis,
combattirent dans les plaines Catalauniques, secondés de plusieurs
autres nations qui n’avoient qu’un même intérêt[147]. Les vainqueurs ne
profitèrent pas de leur victoire pour accabler Attila, peut-être ne le
purent-ils pas, quoique plusieurs historiens prétendent qu’Aétius le
ménagea, dans la crainte que s’il succomboit entièrement, les Visigoths
ne devinssent trop entreprenans, et ne voulussent asservir l’empire
pour récompense de l’avoir délivré des Huns. Quoiqu’il en soit, Attila
répara promptement ses forces, et quand on le croyoit vaincu, il
reparut plus redoutable que ne l’auroient été les Visigoths, après sa
ruine entière. Il pénètre en Italie, ravage tout sur son passage,
et Rome ne dut son salut qu’à une sorte de préjugé, par lequel les
Barbares regardoient cette ville comme sacrée, et aux larmes du pape
Léon, dont l’éloquence toucha le cœur d’Attila.
[147] Jornandès met au nombre de ces alliés plusieurs tribus
de Francs et de Sarmates: les Armoritains, les Litiens, les
Bourguignons, les Saxons, les Riparioles, les Ibrions, les
Celtes, les Allemands.
Je ne m’étendrai pas davantage sur les calamités de l’empire
d’Occident; tous les jours, il perdit quelqu’une de ses provinces.
L’Italie, déjà ravagée deux fois, éprouva encore la fureur de
Genseric, roi des Vandales; et Rome elle-même devint enfin la proie
d’Odoacre, roi des Erules, qui détrôna Augustule, le dernier des
empereurs d’Occident[148], le relégua dans un fort de la Campanie,
et qui lui-même se vit bientôt enlever sa conquête par Théodoric,
roi des Ostrogoths[149]. Il ne faut pas douter que l’empire d’Orient
n’eût subi promptement le même sort que l’empire d’Occident, si, à la
mort d’Attila, la formidable monarchie des Huns ne se fût divisée en
plusieurs parties indépendantes les unes des autres. Les peuples qui
avoient perdu leur liberté, la recouvrèrent; ils se firent la guerre,
et, entraînés par l’exemple des Barbares qui les avoient précédés,
ils se portoient plus volontiers sur le Rhin que sur le bas Danube.
D’ailleurs, le Nord et les deux Scythies se trouvoient épuisés. Après
tant de guerres qui avoient fait périr des milliers innombrables
d’hommes, les Barbares ne se foulant plus les uns les autres,
commençèrent bientôt à se trouver plus à leur aise; leurs conquêtes
adoucirent leurs mœurs, et ils prirent une situation plus tranquille.
A l’égard du royaume de Perse, dont j’ai parlé au commencement de ce
livre, et qui fut d’abord une puissance formidable aux Romains, ce
n’étoit plus qu’une monarchie méprisée de ses voisins, ou du moins
qui ne pouvoit leur causer aucune alarme. Ce que la révolution avoit
inspiré de courage, de force, de vertus aux Perses, avoit disparu
dès que leurs rois, affermis sur le trône, devinrent despotiques et
voluptueux.
[148] On compte 503 ans de l’époque où Octave fut reconnu
Auguste, jusqu’au temps qu’Augustule perdit l’empire... Cet
événement arriva l’an de J. C. 476.
[149] La monarchie des Erules ne subsista que quatorze ans.
Théodoric fonda la monarchie des Goths en Italie. Ces Goths
avoient recouvré leur indépendance à la mort d’Attila.
L’empire d’Orient avoit besoin d’avoir des ennemis si foibles pour ne
pas succomber. Epuisé par les tributs immenses qu’il avoit payés aux
Barbares, il n’étoit pas en état d’entretenir cinquante mille hommes
de troupes, et ses armées avoient toujours été encore moins braves, et
moins disciplinées que celles d’Occident. Zenon, livré à toutes sortes
de vices et de débauches, cruel, avare, lâche, méprisé de ses sujets,
et exerçant une proscription terrible sur les grands de l’empire,
dans l’espérance insensée de faire périr son successeur, étoit-il
plus capable qu’Augustule de conserver sa couronne? Anastase, son
successeur, eut les mêmes vices, et son règne fut continuellement agité
par les séditions et les révoltes des Eutichiens qu’il favorisoit, et
des Orthodoxes dont il cherchoit à corrompre la doctrine. Justin, qui
lui succéda, n’eut aucun talent, et porta sur le trône la bassesse
d’ame que lui avoit donné une éducation digne de la naissance la plus
vile.
On juge sans peine quelle devoit être la situation de l’empire,
quand Justinien parvint au trône, dont il s’étoit ouvert le chemin
par l’assassinat infame de Vitalien. Ce prince, aussi méprisable
que ceux que je viens de nommer, se laissa gouverner par sa femme
Théodora, qu’il avoit prise sur le théâtre, où elle s’étoit long-temps
prostituée, et qui conserva sous la pourpre tous les vices d’une
courtisanne. Il vendit les lois[150], la justice et les magistratures.
Tel étoit Justinien, et c’est cependant sous son règne que l’empire
parut en quelque façon sortir de son néant, et reconquit l’Afrique sur
les Vandales, et l’Italie sur les Goths.
[150] C’est avec ces couleurs que Procope peint Justinien dans
son histoire secrète, tandis qu’il lui donne ailleurs de grands
éloges. Le président de Montesquieu, dans ses _considérations
sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains_,
chap. 20, se déclare en faveur de l’histoire secrète de Procope,
que quelques écrivains ne regardent que comme un recueil de
calomnies. Après avoir lu les réflexions de ce critique, dont
le génie éclaire et guide toujours l’érudition, on ne peut
s’empêcher de croire avec lui que la législation de Justinien ne
fût un vrai brigandage, et que pour de l’argent, il ne vendît des
lois à tous ceux qui en avoient besoin.