Telle étoit la situation de l’empire lorsque Constantin parvint au

trône. Avec quelques talens pour la guerre, qu’il n’employa qu’à

perdre ses ennemis particuliers, et non pas ceux des Romains, il n’eut

aucune qualité propre au gouvernement. Dupe de ses ministres et de ses

favoris, qui abusoient de sa foiblesse, il ne vit que par leurs yeux.

Une inquiétude naturelle le faisoit continuellement agir, mais souvent

sans fruit. S’il paroissoit occupé par de grands projets, il les avoit

conçus en homme présomptueux et vain, et les exécutoit en politique

médiocre. Quoique plusieurs écrivains aient prodigué à ce prince les

plus grands éloges, il contribua cependant plus que tout autre à

avancer la ruine de l’empire. Il augmenta, il est vrai, les armées

de dix légions, et fit construire quelques forts sur les frontières;

mais il anéantit ce qui restoit de discipline et de courage dans

les armées. Comme on avoit tenu jusque-là les soldats dans des

camps en présence de l’ennemi, l’habitude du danger et de combattre

avoit entretenu une sorte d’habitude d’être brave; quand Constantin les

retira des frontières pour les mettre en garnison dans les villes et

dans le cœur des provinces, ils y furent mauvais citoyens, et par les

vices nouveaux qu’ils y contractèrent, devinrent incapables de porter

les armes.

C’étoit bien mal connoître les intérêts de l’empire que de construire

une nouvelle capitale, tandis qu’il étoit si difficile de conserver

l’ancienne, de perdre des sommes immenses à bâtir une ville superbe,

tandis que l’empire, épuisé par tous les fléaux qu’il éprouvoit,

pouvoit à peine entretenir des armées. Bisance, à laquelle Constantin

donna son nom, devint la rivale de Rome, ou plutôt lui enleva tout son

éclat et ses forces, et l’Italie tomba dans le dernier abaissement.

La misère la plus affreuse y régna au milieu des maisons de plaisance

et des palais à demi-ruinés que les maîtres du monde y avoient

autrefois élevés. Toutes les richesses passèrent en Orient; les peuples

y portèrent leurs tribus et leur commerce. L’Occident cependant

supportoit tout le poids des Barbares; au lieu de l’affoiblir ainsi,

il eut, au contraire, fallu lui donner de nouvelles forces.

Une suite encore plus fâcheuse du projet de Constantin, ce fut

de diviser l’empire d’une manière plus marquée qu’il n’avoit été

jusque-là. Ses successeurs, d’abord jaloux les uns des autres,

s’accoutumèrent à croire qu’ils avoient des intérêts différens, et

bientôt il y eut des guerres entr’eux. Les empereurs d’Orient, dans la

crainte d’irriter les Barbares, et de les attirer sur leurs domaines,

n’osèrent donner aucun secours à l’Occident. Ils lui suscitèrent même

quelquefois des ennemis; ils donnèrent une partie de leurs richesses

aux Vandales, aux Goths, etc. pour acquérir le droit de consumer

l’autre dans les plaisirs, tandis que ces peuples portoient leurs armes

jusque dans le sein de l’Italie.

Si on a eu raison de dire que les hommes seroient heureux quand ils

seroient gouvernés par des philosophes, quelle prospérité ne devoit pas

répandre sur l’empire la nouvelle religion que professa Constantin,

si la grâce, qui éclaira son esprit sur les erreurs du paganisme, eût

triomphé des vices de son cœur? Mais Constantin, chrétien, fut bien

inférieur en vertus à Marc-Aurèle, païen. Ce que les législateurs les

plus profonds et les philosophes les plus sages n’avoient pu faire, la

publication de l’évangile l’avoit produit; et les chrétiens, élevés

au-dessus de toutes les foiblesses de l’humanité, pratiquèrent sans

effort ce que l’impuissant stoïcisme se contentoit de conseiller. Une

religion aussi pure que le christianisme, et qui, en ordonnant la

pratique de toutes les vertus, donnoit aux ames les plus foibles la

force d’obéir à ses préceptes, devoit purger l’empire de tous les vices

qui hâtoient sa ruine. On ne devoit plus voir que de bons citoyens;

et les empereurs, désabusés de ces apothéoses absurdes, qui n’avoient

servi qu’à les rendre plus méchans, apprenoient qu’il y a un être

suprême, devant qui la subordination des choses politiques disparoît;

que les hommes de la condition la plus vile étoient leurs frères;

qu’ils devoient se sacrifier au bien de la société, et qu’il n’y a de

grand et de sage que ce qui est juste.

Malheureusement les chrétiens commençoient à ne plus conserver leur

premier caractère, depuis que leur doctrine s’étoit prodigieusement

étendue; et ils furent moins attentifs encore sur eux-mêmes, en

voyant leur religion devenir le culte dominant et favorisé. Le

repos dont ils jouirent leur fit croire qu’ils avoient moins besoin

de courage, et dès lors les bienfaits de Constantin devinrent plus

funestes que les persécutions de ses prédécesseurs. Les ministres de

l’évangile retenoient l’ancienne austérité des mœurs; mais, par je

ne sais quel préjugé, ils voulurent prêter à l’ouvrage de Dieu les

secours d’une prudence toute humaine; pour étendre plus promptement

la religion, ils en adoucirent le joug. Cette condescendance les

rendit incapables de porter toute entière dans la cour des empereurs

cette morale divine, dont ils devoient être les apôtres. En déguisant

aux autres ses préceptes, ils s’aveuglèrent eux-mêmes, et les vices

qu’ils ménageoient, les infectèrent enfin. L’orgueil prit la place

de l’humilité; on oublia que l’évangile ne prêche que la douceur, la

patience et la charité. Au lieu de continuer à remercier Dieu d’avoir

été choisi pour l’honorer suivant le culte qu’il exigeoit, et à le

prier de dessiller les yeux de ceux qui étoient encore dans l’erreur,

les chrétiens, armés du pouvoir du prince, semblent vouloir rendre

à l’idolâtrie une partie des maux qu’elle leur a fait souffrir.

Constantin fit abattre les temples les plus célèbres des faux dieux,

défendit les sacrifices, et abolit les solennités des fêtes païennes.

Bientôt on expose les idoles à la dérision publique. On les mutile,

et le zèle imprudent que les écrivains ecclésiastiques reprochent à

l’évêque Théophile, à l’égard des Egyptiens et de la fameuse statue

de leur dieu Sérapis, ne fut que trop commun; et en aigrissant

les esprits, leur fit oublier jusqu’aux lois les plus communes de

l’humanité.

Il seroit difficile de peindre tous les maux que produisit dans

l’empire la rivalité de deux religions, dont les sectateurs se

regardoient réciproquement comme des impies et des sacriléges. Les

injustices et les violences auxquelles on n’étoit que trop accoutumé

par un gouvernement arbitraire, devinrent d’autant plus fréquentes,

qu’en ne travaillant qu’à satisfaire ses haines, son avance et son

ambition, on croyoit ne défendre que les intérêts de sa religion.

Batailles perdues, provinces ravagées par les Barbares, ou quelqu’autre

fléau, tel que la peste ou la famine; les païens triomphoient de toutes

ces calamités publiques, parce qu’ils les reprochoient aux chrétiens,

ou qu’ils les regardoient comme autant d’avertissemens salutaires qui

frapperoient enfin les empereurs, et les rameneroient au culte des

dieux qui avoient rendu les Romains maîtres du monde. Pour comble de

maux, Dieu permit que la vérité ne fût pas le partage de tous ceux qui

adoroient sa croix. Les chrétiens furent partagés sur les dogmes les

plus essentiels; et chaque parti, tour-à-tour favorisé par un prince

de sa communion[141], fit à ses ennemis une guerre cruelle, et aussi

funeste au bien temporel de l’empire, que contraire aux principes de la

religion.

[141] Je ne parle pas de Julien, qui, pour rétablir l’idolâtrie

et ruiner le christianisme, fit tout ce que peut imaginer la

politique la plus adroite. Constante favorisa l’arianisme, et

Jovien la doctrine du concile de Nicée. Valens fait la guerre aux

catholiques; et Gratien, de même que Valentinien, aux hérétiques,

&c.

Ce qui retarda encore, dans ces circonstances, la ruine entière des

empereurs, c’est que les Barbares tournèrent leurs armes les uns

contre les autres. En effet, Ermaneric, roi des Goths, auroit subjugué

l’empire, s’il y eût remporté les avantages qu’il obtint en Germanie.

Plusieurs historiens l’ont comparé à Alexandre. Il soumit une foule

de peuples, dont la plupart n’ont plus été connus. Il étendit ses

conquêtes depuis le Danube, jusqu’à la mer Baltique, et régna ainsi

sur la Germanie, la Scythie d’Europe et la Sarmatie.

Ce prince étoit prêt à fondre sur les provinces de l’empire avec les

forces réunies des Barbares, lorsqu’il fut arrêté dans son entreprise

par un événement imprévu. Jornandès rapporte que quelques jeunes Huns,

chassant près des Palus Méotides, poursuivirent une biche qui se

lança dans l’eau, et leur enseigna un gué à travers des marais qu’ils

regardoient comme une mer immense et impraticable. Ces chasseurs,

étonnés de trouver une nouvelle terre où ils croyoient que le monde

finissoit, retournèrent dans leur pays; ils y racontèrent leur

aventure, qui piqua la curiosité des Huns; et ce gué, dont on avoit

fait l’épreuve, devint bientôt un chemin par lequel toute leur nation

fondit de l’Asie dans l’Europe.

Ces peuples étoient horribles à voir, et portoient, sous des traits à

peine humains, toute la férocité des ours et des tigres. Dans un temps

même où toutes les nations étoient souillées par les cruautés les plus

atroces, les Huns furent regardés comme des monstres. Pour l’honneur

de l’humanité, on refusa à ce peuple exterminateur une origine commune

aux autres hommes; on publia qu’il étoit né des embrassemens des

démons et de ces magiciennes que Filimer, cinquième roi des Goths,

avoit chassées de ses états, et qui s’étoient retirées dans les déserts

du Caucase.

Alipzures, Alcizures, Itamares, Toncasses, Boïsques, Alains, tous les

peuples de la Scythie Européenne, furent vaincus. Les ravages des

Huns produisent d’abord un effet favorable à l’empire, parce qu’ils

ruinèrent la puissance énorme des Goths, et que, dans la consternation

où se trouvoit la Germanie, elle songeoit moins à envahir et à piller

les provinces Romaines, qu’à se défendre contre ses nouveaux ennemis.

Mais quand des succès, toujours nouveaux, firent enfin regarder les

Huns comme une nation invincible, les Barbares abandonnèrent leurs

habitations pour éviter le joug dont ils étoient menacés, et se virent

poussés sur les terres de l’empire. Les Visigoths demandèrent à

l’empereur Valens[142], et obtinrent la Moésie inférieure pour leur

servir de retraite; et les Vandales, les Suèves et une tribu d’Alains,

passèrent le Rhin, et s’établirent dans les Gaules par droit de

conquête.

[142] Les Goths ne formèrent qu’une nation jusqu’au temps

de l’irruption des Huns en Europe. Ceux qui habitoient les

provinces Orientales de leur domination s’appelèrent Ostrogoths,

c’est-à-dire, Goths d’Orient. Ceux des provinces Occidentales

se nommoient Visigoths, c’est-à-dire, Goths d’Occident. Ils

composèrent deux nations séparées et indépendantes, depuis que

les premiers furent subjugués par les Huns, et que les seconds

se furent réfugiés dans la Moésie; mais se souvenant toujours de

leur origine commune, ils se regardèrent comme frères et alliés.

Les historiens rapportent que Stilicon, favori et ministre, et par

conséquent tyran d’Honorius, las de régner sous le nom de ce prince

imbécille, aspiroit à s’emparer de l’empire, et que, pour y réussir, il

invita les Vandales, les Alains et les Suèves à entrer dans les Gaules,

après avoir tout disposé de façon que ces Barbares pussent s’y établir

sans obstacle. Ce ministre infidelle, ajoutent les historiens, se

flattoit que dans la confusion où cet événement jetteroit l’empire, les

Romains lui déféreroient, ou à son fils Eucherius, le trône d’Honorius.

Si Stilicon forma ce projet, c’étoit un homme, s’il est possible,

encore plus méprisable par l’esprit que par le cœur, et l’histoire

ne le dit point. Pouvoit-il penser que les Romains fussent assez

insensés pour punir Honorius seul des succès des Barbares, tandis

qu’il étoit notoire que ce prince n’étoit qu’un automate paré des

ornemens impériaux? L’empereur n’étoit coupable que des fautes de son

ministre; personne n’en doutoit dans l’empire, et en le punissant, on

eût récompensé le ministre: quelle absurdité! Je ne saurois me prêter

aux vues politiques qu’on suppose à Stilicon; pour usurper l’empire,

il devoit, au contraire, le faire triompher de ses ennemis. Pourquoi

ne pas croire que les Barbares, qui entrèrent dans les Gaules sous son

ministère, prirent ce parti[143], parce qu’ils craignoient moins les

Romains que les Huns; et qu’ils s’établirent dans leur conquête, parce

que les Gaules valoient mieux que la Germanie, et qu’en repassant le

Rhin, ils auroient retrouvé les Huns qu’ils avoient voulu éviter?

[143] J’aurois pu faire ici cent argumens pour justifier

Stilicon; mais ce que j’ai dit suffit, si je ne me trompe, pour

les personnes sensées. Cette fameuse irruption des Vandales dans

les Gaules arriva l’an de J. C. 406.

Tandis que les Vandales commençoient à établir leur domination sur

l’Espagne, il se forma dans la Moésie un orage qui menaçoit la capitale

même de l’empire; les Visigoths, à qui Valens avoit ouvert un asyle,

conservèrent leurs mœurs, leurs usages, leurs lois, et il n’en fallut

pas davantage pour les rendre suspects à des princes accoutumés à tout

craindre, et d’autant plus jaloux des respects dus à leur dignité,

qu’ils voyoient sensiblement diminuer leur puissance. Tous les jours

on se faisoit de part et d’autre quelqu’injure, et les esprits étoient

déjà extrêmement aigris, lorsqu’il survint une famine dans la Moésie.

Les ministres de l’empire crurent qu’il falloit profiter d’une occasion

si favorable, pour faire périr la nation entière des Visigoths. Les

officiers Romains, dit Jornandès, abusant indignement de la situation

malheureuse de ces Barbares, leur vendoient à un prix excessif, non

pas des alimens ordinaires, mais les chairs infectes des chiens et des

chevaux. La dureté fut poussée à un tel point, qu’il fallut donner

un esclave pour avoir un pain, et dix livres d’or pour un agneau. On

exigea enfin des Visigoths qu’ils échangeassent leurs propres enfans

contre des alimens; et à tant d’horreurs, on joignit celle de vouloir

assassiner tous les chefs de leur nation en les rassemblant par un

festin.

Les Visigoths, indignés, se choisirent un roi pour se mettre en état

de se venger. Ils alloient ravager l’Orient, comme les Vandales, les

Alains et les Suèves ravageoient l’Occident; mais Rufin, qui gouvernoit

Arcadius, eut recours à une politique bien différente de celle qu’on

reproche au ministre d’Honorius; il appaisa les Visigoths par des

présens; et soit qu’il voulût se débarrasser pour toujours de ces hôtes

dangereux, soit qu’il ne cherchât qu’à inquiéter Stilicon, son ennemi

personnel[144], il les invita à se tourner du côté de l’Italie, où

ils trouveroient un butin immense. Ils pénétrèrent jusqu’à Ravenne,

sous la conduite de leur roi Alaric, et ce prince proposa à Honorius

de confondre ses sujets avec les Romains, pour ne former qu’un seul

peuple, ou de décider, par un combat, du sort des deux nations.

L’empereur, instruit par l’expérience de ses prédécesseurs du danger

attaché à l’alliance des Barbares, ou qui ne cherchoit peut-être qu’à

tromper ses ennemis, éluda la proposition d’Alaric, en lui offrant de

lui abandonner en propre les Gaules et l’Espagne.

[144] Stilicon, au rapport des historiens, prétendoit que

Théodose, surnommé le Grand, l’avoit nommé régent des deux

empires: il avoit dessein, dit-on, d’aller en Orient pour y faire

reconnoître ses droits et déposséder Rufin.

Quoique Honorius dût s’estimer heureux de chasser les Visigoths

d’Italie, par la cession de deux provinces démembrées de l’empire,

depuis que les Vandales, les Suèves et les Alains s’y étoient établis,

Stilicon les suivit, et, croyant les surprendre, les attaqua au pied

des Alpes Cociennes. Les Barbares, résolus à périr plutôt qu’à laisser

impunie la perfidie du général Romain, combattirent avec fureur. Ils

taillèrent en pièces leurs ennemis, et revenant sur leurs pas, se

répandirent dans l’Italie, s’approchèrent de Rome, l’attaquèrent et la

prirent d’assaut.

Ces succès des Visigoths, des Vandales, des Suèves, des Alains, etc.

quelque grands qu’ils fussent, n’étoient pas cependant comparables à

ceux qu’avoient faits les Huns, quand Attila se trouva seul maître

de leur monarchie[145]. Ce prince, digne par ses talens d’être

l’admiration du monde, s’il n’en eût été l’effroi par les ravages

qu’il y fit, avoit toutes les qualités d’un grand homme, mais à la

manière d’un Barbare, né dans une nation farouche et sans mœurs. Son

courage, sa prudence, sa cruauté, sa perfidie, sa confiance, tout avoit

également réussi à son ambition. Jusqu’alors les Barbares n’avoient

paru que comme des aventuriers qui agissoient par inquiétude, qui

faisoient la guerre sans objet, qui renonçoient à une entreprise

sans motif, qui se servoient sans choix des premiers moyens que la

fortune leur offroit, qui commençoient tout et ne finissoient rien.

Attila se fit un plan suivi d’agrandissement, et devint d’autant plus

redoutable, qu’en combattant à la tête d’un peuple téméraire, féroce et

tempérant, il employoit contre ses ennemis la ruse et l’adresse la plus

subtile. Il traînoit à sa suite toutes les nations barbares soumises

à sa domination. Les rois des Gepides et des Ostrogoths étoient ses

ministres; pour les rois des peuples moins célèbres, ils étoient

confondus dans la foule de ses courtisans, composoient sa garde, ou

étoient destinés à porter ses ordres. Nul faste, nulle mollesse, nul de

ces vices qui énervent l’ame, n’avoient corrompu cette cour sauvage,

parce que son maître, laborieux et infatigable, croyoit n’avoir

rien fait pour sa gloire, tant qu’il lui restoit quelque nation à

subjuguer. Une cabane étoit son palais; il y recevoit les ambassadeurs

de Théodose et de Valentinien, qu’il traitoit en sujets sans les avoir

vaincus[146].

[145] Attila partagea d’abord la couronne avec son frère Bleda;

il se défit de ce prince en 444 pour régner seul.

[146] _Votre maître et le mien_, disoient les ambassadeurs

d’Attila, en parlant aux empereurs. Théodose II, s’engagea à

payer à Attila un tribut de mille livres d’or par an.

Ce prince se seroit vu le maître du monde, s’il n’eût été défait

à cette célèbre bataille où les Romains et les Visigoths unis,

combattirent dans les plaines Catalauniques, secondés de plusieurs

autres nations qui n’avoient qu’un même intérêt[147]. Les vainqueurs ne

profitèrent pas de leur victoire pour accabler Attila, peut-être ne le

purent-ils pas, quoique plusieurs historiens prétendent qu’Aétius le

ménagea, dans la crainte que s’il succomboit entièrement, les Visigoths

ne devinssent trop entreprenans, et ne voulussent asservir l’empire

pour récompense de l’avoir délivré des Huns. Quoiqu’il en soit, Attila

répara promptement ses forces, et quand on le croyoit vaincu, il

reparut plus redoutable que ne l’auroient été les Visigoths, après sa

ruine entière. Il pénètre en Italie, ravage tout sur son passage,

et Rome ne dut son salut qu’à une sorte de préjugé, par lequel les

Barbares regardoient cette ville comme sacrée, et aux larmes du pape

Léon, dont l’éloquence toucha le cœur d’Attila.

[147] Jornandès met au nombre de ces alliés plusieurs tribus

de Francs et de Sarmates: les Armoritains, les Litiens, les

Bourguignons, les Saxons, les Riparioles, les Ibrions, les

Celtes, les Allemands.

Je ne m’étendrai pas davantage sur les calamités de l’empire

d’Occident; tous les jours, il perdit quelqu’une de ses provinces.

L’Italie, déjà ravagée deux fois, éprouva encore la fureur de

Genseric, roi des Vandales; et Rome elle-même devint enfin la proie

d’Odoacre, roi des Erules, qui détrôna Augustule, le dernier des

empereurs d’Occident[148], le relégua dans un fort de la Campanie,

et qui lui-même se vit bientôt enlever sa conquête par Théodoric,

roi des Ostrogoths[149]. Il ne faut pas douter que l’empire d’Orient

n’eût subi promptement le même sort que l’empire d’Occident, si, à la

mort d’Attila, la formidable monarchie des Huns ne se fût divisée en

plusieurs parties indépendantes les unes des autres. Les peuples qui

avoient perdu leur liberté, la recouvrèrent; ils se firent la guerre,

et, entraînés par l’exemple des Barbares qui les avoient précédés,

ils se portoient plus volontiers sur le Rhin que sur le bas Danube.

D’ailleurs, le Nord et les deux Scythies se trouvoient épuisés. Après

tant de guerres qui avoient fait périr des milliers innombrables

d’hommes, les Barbares ne se foulant plus les uns les autres,

commençèrent bientôt à se trouver plus à leur aise; leurs conquêtes

adoucirent leurs mœurs, et ils prirent une situation plus tranquille.

A l’égard du royaume de Perse, dont j’ai parlé au commencement de ce

livre, et qui fut d’abord une puissance formidable aux Romains, ce

n’étoit plus qu’une monarchie méprisée de ses voisins, ou du moins

qui ne pouvoit leur causer aucune alarme. Ce que la révolution avoit

inspiré de courage, de force, de vertus aux Perses, avoit disparu

dès que leurs rois, affermis sur le trône, devinrent despotiques et

voluptueux.

[148] On compte 503 ans de l’époque où Octave fut reconnu

Auguste, jusqu’au temps qu’Augustule perdit l’empire... Cet

événement arriva l’an de J. C. 476.

[149] La monarchie des Erules ne subsista que quatorze ans.

Théodoric fonda la monarchie des Goths en Italie. Ces Goths

avoient recouvré leur indépendance à la mort d’Attila.

L’empire d’Orient avoit besoin d’avoir des ennemis si foibles pour ne

pas succomber. Epuisé par les tributs immenses qu’il avoit payés aux

Barbares, il n’étoit pas en état d’entretenir cinquante mille hommes

de troupes, et ses armées avoient toujours été encore moins braves, et

moins disciplinées que celles d’Occident. Zenon, livré à toutes sortes

de vices et de débauches, cruel, avare, lâche, méprisé de ses sujets,

et exerçant une proscription terrible sur les grands de l’empire,

dans l’espérance insensée de faire périr son successeur, étoit-il

plus capable qu’Augustule de conserver sa couronne? Anastase, son

successeur, eut les mêmes vices, et son règne fut continuellement agité

par les séditions et les révoltes des Eutichiens qu’il favorisoit, et

des Orthodoxes dont il cherchoit à corrompre la doctrine. Justin, qui

lui succéda, n’eut aucun talent, et porta sur le trône la bassesse

d’ame que lui avoit donné une éducation digne de la naissance la plus

vile.

On juge sans peine quelle devoit être la situation de l’empire,

quand Justinien parvint au trône, dont il s’étoit ouvert le chemin

par l’assassinat infame de Vitalien. Ce prince, aussi méprisable

que ceux que je viens de nommer, se laissa gouverner par sa femme

Théodora, qu’il avoit prise sur le théâtre, où elle s’étoit long-temps

prostituée, et qui conserva sous la pourpre tous les vices d’une

courtisanne. Il vendit les lois[150], la justice et les magistratures.

Tel étoit Justinien, et c’est cependant sous son règne que l’empire

parut en quelque façon sortir de son néant, et reconquit l’Afrique sur

les Vandales, et l’Italie sur les Goths.

[150] C’est avec ces couleurs que Procope peint Justinien dans

son histoire secrète, tandis qu’il lui donne ailleurs de grands

éloges. Le président de Montesquieu, dans ses _considérations

sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains_,

chap. 20, se déclare en faveur de l’histoire secrète de Procope,

que quelques écrivains ne regardent que comme un recueil de

calomnies. Après avoir lu les réflexions de ce critique, dont

le génie éclaire et guide toujours l’érudition, on ne peut

s’empêcher de croire avec lui que la législation de Justinien ne

fût un vrai brigandage, et que pour de l’argent, il ne vendît des

lois à tous ceux qui en avoient besoin.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 28 / 30 段