politique qui hâtoit la perte de leur liberté. C’est dans ces
circonstances que Persée entreprit follement de relever la Macédoine;
et toute la terre se souleva contre lui. Prusias ne voulut être que
spectateur de cette guerre. S’il craignit d’offenser également les deux
partis par sa neutralité, il espéra de fléchir les Romains vainqueurs
à force de bassesses et en se disant leur affranchi, ou de trouver
grâce auprès de Persée, dont il avoit épousé la sœur.
Gentius, roi d’Illyrie, et les Rhodiens, embrassèrent un parti
équivoque et mitoyen, qui ne fait que des ennemis, que la politique
condamnera éternellement, et que des hommes timides regarderont
toujours comme le comble de la sagesse et de l’art de gouverner. Sans
aider efficacement Persée, qu’il étoit de leur intérêt de favoriser de
toutes leurs forces ou de négliger entièrement, ils firent seulement
tout ce qu’il falloit pour irriter les Romains contre eux. On retrouve
constamment cette même conduite dans tous les ennemis de la république.
Bocchus secourut Jugurtha après que ce prince eut perdu ses états;
Tigranes se comporta de même à l’égard de Mithridate; et l’un et
l’autre, disent bien sensément tous les historiens, devoient prendre
plutôt ce parti, ou ne le prendre jamais.
LIVRE SIXIÈME.
Dans cette espèce de stupidité où j’ai représenté tous les peuples,
la république Romaine auroit manqué d’ennemis, et cessé de faire la
guerre, si elle eût attendu, pour prendre les armes, qu’on eût osé
l’offenser. De tout temps elle s’étoit fait une loi d’accorder sa
protection ou sa médiation à tous ceux qui l’imploroient; mais quand
elle fut parvenue à ce degré de puissance qui en imposoit à tous ses
voisins, leur docilité à obéir lui persuada qu’elle étoit dépositaire
de tous les droits des hommes, et qu’il étoit de sa dignité de former
une sorte de tribunal qui jugeroit des querelles des nations. Ce n’est
plus comme ennemis, mais comme arbitres, que les Romains firent la
guerre. S’élevoit-il un différend entre deux peuples encore libres?
le sénat prononçoit quelquefois un jugement sans les consulter, et
son ambassadeur, suivi des légions et chargé d’exécuter son décret,
arrachoit au vainqueur sa proie, rétablissoit le vaincu dans ses
possessions, et apprenoit à l’un et à l’autre qu’ils avoient un
maître. Rome décida du sort de toute la terre; les rois, les princes,
les ambassadeurs de toutes les nations y parurent en supplians, tantôt
pour se justifier, tantôt pour mendier des grâces.
Les Romains se seroient contentés de cet empire, et n’en auroient
pas abusé, s’ils eussent conservé leurs anciennes mœurs; mais leurs
conquêtes, ainsi que je l’ai dit, les enrichirent, et dès que les
richesses leur eurent donné du goût pour les voluptés, l’or du monde
entier ne leur suffit plus. L’avarice ayant pris dans le cœur du
citoyen la place de l’amour de la gloire, l’ambition de la république
devint une avidité insatiable de tout piller et de tout opprimer;
et sa politique, destinée à servir de nouvelles passions, dut agir
par des principes nouveaux. Les Romains, jaloux de la fortune de
leurs alliés, la regardèrent comme un vol fait à la leur. Il fallut
établir une domination directe sur les provinces, pour les piller plus
commodément. Les royaumes de Numidie, de Pergame, de Cappadoce, de
Bithinie, dont la faveur de la république avoit fait des puissances
considérables, furent détruits. Le sénat fit une espèce de trafic des
trônes qui subsistoient encore, créant ou déposant les rois à son gré:
les états n’eurent plus de règle fixe de succession. Cette politique
abominable, qui détruit pour conserver, fut seule mise en usage. On
peut se rappeler dans quelle situation la défaite de Persée fit tomber
la Macédoine. Les citoyens les plus distingués en furent exilés; et
on la partagea en quatre provinces, entre lesquelles toute sorte de
communication fut interdite. Le sort qu’éprouva la Grèce après la prise
de Corinthe par Mummius, fut le sort général des alliés. On établit
dans les provinces des préteurs qui se crurent tout permis, parce que
rien ne pouvoit leur résister; et Rome ne retentit plus que du bruit
des concussions que ses officiers exerçoient de toutes parts.
Tout pays qui offrit quelque butin à l’avidité des Romains, devint
un pays ennemi. Quelques princes assurèrent la tranquillité de leurs
sujets, et leur épargnèrent les soins et les fatigues d’une défense
inutile, en appelant à la succession de leurs états une république
assez puissante et assez corrompue pour faire des injustices sans
crainte et sans remords. Florus rapporte que, sous le bruit des
richesses de Ptolemée, roi de Chypre, les Romains portèrent un décret
par lequel ils s’attribuoient sa succession[132]. «N’importe de vos
droits, disoit Sylla à Mithridate; obéissez sans résistance aux lois
qu’on vous impose, ou rendez-vous plus fort que nous.» Brennus, qui
avoit paru autrefois si barbare aux Romains, en disant que tout
appartient aux vainqueurs, auroit-il tenu un autre langage?
[132] _Divitiarum tanta fama erat, ut victor gentium populus,
et donare regna consuetus, socii vivique Regis confiscationem
mandaverit._ (l. 3. c. 9.)
Aucun peuple ne put se mettre à couvert des entreprises et des
vexations de la république. Quelqu’attentif qu’il fut à ne fournir
aucun prétexte de rupture, on lui trouvoit quelque crime dont il
falloit le châtier.
Qu’on lise dans Tite-Live la harangue que prononça Manlius au retour de
son expédition contre les Gallo-Grecs. Furius et Emilius, ses ennemis,
vouloient lui faire refuser le triomphe, sous prétexte que la guerre
qu’il avoit faite étoit injuste; mais Manlius les confondit aisément,
en représentant que les Gaulois avoient autrefois pillé le temple de
Delphes, et que cette impiété n’avoit point encore été punie[133]. Si
ce trait seul ne peignoit pas assez naïvement le caractère des Romains,
on pourroit voir dans Justin qu’ils n’eurent point de honte d’alléguer,
comme une raison sérieuse de ce qu’ils prenoient la défense des
Acarnaniens contre les Etoliens, que les ancêtres des premiers étoient
les seuls peuples de la Grèce qui n’eussent point envoyé de troupes au
siége de Troye[134]: c’étoit joindre la raillerie à la violence.
[133] _Delphos, quondam commune humani generis oraculum,
umbilicum orbis terrarum, Galli spoliaverunt: nec ideo populus
romanus his bellum indixit aut intulit._ (Tit. Liv. l. 38.)
[134] _Acarnanes adversus Ætolos auxilium Romanorum implorantes,
obtinuerunt à romano senatu, ut legati mitterentur, qui
denonciarent Ætolis, præsidia ab urbibus Acarnaniæ deducerent,
paterenturque esse liberos, qui soli quondam adversus Trojanos
auctores originis suæ, auxilia Græcis non miserint._ (l. 28.)
On peut être injuste, odieux même à toute la terre par sa tyrannie,
et cependant continuer d’être heureux dans ses entreprises quand on
peut accabler ses ennemis par des forces supérieures: l’histoire
n’est que trop souvent une preuve de cette triste vérité. Après avoir
fait des conquêtes par ses vertus, la république Romaine s’agrandit
encore malgré ses vices. C’est dans le temps même qu’elle ne pouvoit
défendre ses lois contre l’ambition des citoyens, et que son avarice
étoit redoutée de tous ses voisins, qu’elle repoussa les efforts de
Mithridate et le vainquit, qu’elle fit sa conquête la plus difficile,
c’est-à-dire, qu’elle soumit les Gaules, en imposa aux Germains, et
pénétra jusque dans la Bretagne. Rome ne cessa point de triompher,
parce que ses légions étoient toujours mieux disciplinées et plus
aguerries que les armées de ses ennemis; et si ses généraux n’avoient
plus de vertus, ils avoient de grands talens. Les factieux, qui
aspiroient à la tyrannie, ayant besoin de se faire de la réputation
dans la république, et de l’éblouir par des succès pour l’opprimer, ne
souffroient point qu’elle fût avilie dans leurs gouvernemens, et la
faisoient respecter chez les étrangers.
Les Romains, en effet, pleins des passions orgueilleuses que leur
donnoient la liberté et leurs conquêtes, conservoient, au milieu
de leurs vices, assez de fierté pour vouloir estimer le maître qui
les domineroit, et ils ne savoient plus estimer que les talens et
les succès militaires. Qu’un magistrat, par les voies sourdes de
l’intrigue, eût voulu s’emparer du gouvernement, ce n’eût été qu’un
conjuré qu’il étoit aisé de perdre: tels furent les Gracques et
Catilina. Que Sylla, afin de se rendre plutôt en Italie, et de se
venger du parti de Marius, eût fait un traité honteux avec Mithridate,
ses soldats auroient vraisemblablement refusé de le suivre, et il
n’auroit trouvé à Rome et dans l’Italie que des ennemis qui l’auroient
méprisé. César avoit besoin de conquérir les Gaules pour s’ouvrir le
chemin de l’empire.
Cette sorte de besoin qu’avoient les généraux de faire de grandes
choses, et qui soutint la réputation des armées pendant les troubles
de la république, disparut entièrement quand Auguste établit enfin la
monarchie. J’ai rendu compte ailleurs[135] pourquoi l’empire n’avoit
pas été détruit par la tyrannie de Tibère, de Claudius, de Caligula et
de Néron: je prie maintenant de remarquer que si la servitude où ces
monstres précipitèrent le sénat et le peuple Romain, s’étoit étendue
jusque sur les légions, l’empire, qui n’auroit plus rien conservé de ce
qui avoit fait la supériorité de la république sur ses ennemis, seroit
allé à sa ruine sans avoir jamais de ces momens heureux, où il parut
encore animé par le génie des Scipions et des Emiles.
[135] Dans le troisième livre.
Les armées se firent craindre des premiers successeurs d’Auguste;
et les ménagemens auxquels ces princes se virent contraints à leur
égard, laissèrent subsister dans les camps un reste de l’ancien esprit
républicain. Le soldat, qui n’étoit pas opprimé, se crut citoyen;
et c’étoit-là le seul boulevard de l’empire contre les étrangers.
Comme les légions, toujours placées sur les frontières, conservoient
l’habitude de la guerre, malgré le relâchement de la discipline, et
en venoient souvent aux mains contre les Barbares, elles cultivoient
encore plusieurs vertus militaires. Le luxe et le repos ne les
énervoient point. Les soldats, en un mot, attachés à leurs exercices,
n’avoient besoin que d’obéir à un général habile pour faire encore de
grandes choses. Aussi Agricola réduisit-il la Bretagne en province
Romaine; et Trajan, vainqueur des Daces, de l’Arménie et des Parthes,
porta ses armes jusque sur les frontières des Indes, après avoir
subjugué les royaumes d’Assyrie et de Caldée.
Les conquêtes mêmes de Trajan dévoilèrent la foiblesse de l’empire;
il eût fallu, pour les conserver, plus de talens que pour les faire;
et quelque capacité qu’eût Adrien, il les abandonna, pouvant à peine
suffire à la multitude d’affaires, dont les vices et la vaste étendue
de son empire l’accabloient. Tandis que les peuples du Danube et du
Rhin devenoient de jour en jour plus redoutables, comment eût-il
été possible de contenir dans le devoir des nations éloignées et
puissantes, qui, n’ayant été vaincues qu’une fois, conservoient le
désir et l’espérance de secouer le joug? Les Romains regardèrent
la nécessité où se trouvoit Adrien, comme l’époque fatale de leur
décadence, et crurent que le dieu Terme, qui veilloit sur leurs
frontières, retiroit enfin la protection qu’il leur avoit accordée
jusque-là.
L’empire ne jouit pas long-temps du bonheur de voir régner dans ses
armées l’ordre, le courage et la discipline qu’elles devoient à la
sagesse de Trajan, d’Adrien et de Marc-Aurèle. A peine les légions
disposèrent-elles du trône impérial, que les empereurs, qui ne furent
plus que leurs esclaves, ne songèrent qu’à flatter leurs caprices.
Les soldats consumèrent en débauches le fruit de leurs rapines et les
gratifications abondantes qu’on étoit obligé de leur faire. Amollis
par les plaisirs, ou devenus insolens par l’habitude de cabaler et de
former des séditions, il ne fut plus possible de les assujettir aux
exercices anciens, ni aux travaux de la milice[136]. Les camps, qui
étoient autrefois des places fortes, ne furent plus entourés de fossés
ni de retranchemens. Les armes parurent trop pesantes, et il fallut
permettre de quitter la cuirasse et le casque. Dans ce relâchement
général de la discipline, les vertus militaires ne furent comptées pour
rien. Les soldats les plus portés à la mutinerie et les plus propres à
cabaler, obtinrent les récompenses destinées au seul mérite; et dès que
l’intrigue tint lieu de courage, la lâcheté fut impunie.
[136] Caracalla recherchoit l’amitié des soldats par les
flatteries les plus basses. Ce fut le premier des empereurs qui
autorisa par des lois expresses le relâchement de la discipline.
C’est alors qu’il se fit une révolution dans la Scandinavie, la Scythie
européenne et la Sarmatie. La terre sembla y enfanter des hommes. Soit
que les Barbares, qui habitoient ces vastes régions, eussent appris
qu’il y avoit dans le midi des terres plus fertiles et un ciel moins
sauvage; soit que ce caractère inquiet et martial, qui, dans tous les
temps, avoit transporté leurs colonies dans les pays les plus éloignés,
eût fait des progrès et fût devenu l’esprit dominant et général de
leurs nations; tous les jours il sortoit de ces climats de nouveaux
peuples, qui, ravageant tout sur leur passage, vinrent fondre sur les
terres de l’empire. Goths, Gepides, Alains, Messagettes, Vandales,
Sarmates, Scythes, etc. rien ne pouvoit résister à ces Barbares,
qu’aucun péril n’étonnoit, et qui sembloient se reproduire après leurs
défaites. La gloire à laquelle ils aspiroient, c’étoit de se charger
de butin. Ce qu’ils rapportoient chez eux, y excitoit une émulation
générale; ainsi les ravages qu’une province Romaine avoit soufferts
n’en annonçoient que de plus grands encore.
Domitien avoit acheté honteusement la paix des Daces. Adrien, déjà
vieux quand les Alains et les Messagettes firent une irruption dans la
Médie, l’Arménie et la Cappadoce, et n’osant peut-être confier à aucun
de ses généraux les forces nécessaires pour chasser ces Barbares, les
engagea par des présens à sortir des provinces qu’ils avoient pillées.
Ces exemples pernicieux ne furent que trop suivis par des princes,
plus occupés à perdre un révolté qui leur disputoit la couronne, que de
la gloire et du salut de l’empire. Dès que les peuples du Nord virent
qu’il suffisoit de menacer les Romains pour s’enrichir, ils firent tous
les jours de nouvelles entreprises. Tous les jours on apprenoit qu’ils
étoient entrés dans quelques provinces de l’empire, et tous les jours
il falloit traiter avec eux pour les renvoyer. A ces Barbares, appaisés
par des présens, il succédoit d’autres Barbares aussi avides que les
premiers; et on ne pouvoit compter sur la foi des traités, parce que
ces peuples formoient des nations ou des tribus indépendantes. Ce
qu’on traitoit avec les unes n’engageoit point les autres, et puisque
toutes les richesses de l’empire n’auroient pas suffi à en contenter
une partie, et qu’il étoit impossible de faire des conventions avec
toutes, il falloit faire un effort, et, s’il se pouvoit, les intimider
en exterminant la première qui auroit ravagé une province.
Les Romains auroient transporté leurs principales forces sur le
Danube et le Rhin, et mis à couvert les pays exposés aux insultes des
Barbares, si, dans le même temps, il ne s’étoit élevé en Asie un ennemi
assez puissant pour empêcher de dégarnir ses frontières de ce côté-là.
Le royaume des Parthes, autrefois si redoutable, même pour les armées
Romaines[137], avoit commencé à décheoir de sa réputation depuis la
bataille célèbre, où les troupes d’Orodes, sous le commandement de
Pacorus, furent entièrement défaites par Ventidius. Phrahate, qui,
peu de temps après, monta sur le trône, n’étoit pas propre à relever
le courage de ses sujets; ce prince, timide et cruel, vit ses états
se partager en différens partis, et les révolutions qu’il éprouva
l’avoient tellement accoutumé à se défier de sa fortune, qu’Auguste,
s’étant transporté en Asie pour en régler le sort, le contraignit par
de simples menaces à lui rendre les enseignes Romaines prises sur
Crassus et sur Antoine[138], et à lui donner ses propres fils pour
otages de la paix.
[137] _A Romanis quoque, trinis bellis, per maximos Duces,
florentissimis temporibus, soli ex omnibus gentibus non pares
solum, verum etiam victores fuere._ (Just. l. 41.)
[138] _Finito Hispaniensi bello, cum in Syriam ad componendum
Orientis statum venisset_ (Augustus), _metum Phrahati incussit,
ne bellum Parthiæ vellet inferre. Itaque tota Parthia captivi
ex Crassiano sive Antonii exercitu recollecti, signaque cum is
militaria Augusto remissa sed et filii nepotesque Phrahatis
obsides Augusto dati: plusque Cæsar magnitudine nominis sui
fecit, quam armis alius imperator facere potuisset._ (Just. l.
42.)
Un peuple tel que les Parthes, qui doit moins son courage à la sagesse
de ses institutions politiques qu’à la barbarie de ses mœurs[139], ne
pouvoit commencer à décheoir sans se ruiner entièrement. Passant des
vices qui rendent féroces à ceux qui amollissent, les Parthes furent
vaincus par Trajan; ils ne reconquirent point leur indépendance, elle
leur fut rendue par Adrien, et leur monarchie se trouva enfin réduite à
un tel point de foiblesse, qu’il suffit d’une émeute pour la renverser.
Un Perse, nommé Artaxerce, qui jouissoit dans sa nation d’un grand
crédit, excita quelques mouvemens de révolte, qui, n’étant pas réprimés
assez promptement[140] donnèrent l’espérance aux séditieux de secouer
le joug des Parthes. Artaban fut vaincu et tué dans une bataille
qu’il livra aux rebelles, et cet événement produisit une révolution
singulière dans l’esprit des Perses. Leur victoire éleva leur courage,
ils se crurent destinés à faire de grandes choses; et leur nouvelle
monarchie, aussi redoutable que celle des Parthes l’étoit peu, reprit
sous ses nouveaux rois la même ambition qu’avoient eu les successeurs
de Cyrus. Elle regarda l’Asie comme son ancien domaine, et traitant les
Romains d’usurpateurs, forma le plan de les repousser en Europe.
[139] _Exercitum non ut aliæ gentes liberorum, sed majorem partem
servorum habent.... Hos equitare et sagittare magna industria
docent.... nec pugnare diù possunt: cæterum intolerandi forent,
si quantus his impetus est, vis tanta et perseverentia esset....
carne non nisi Venatibus quæsita vescuntur.... ingenia genti
tumida, seditiosa, fraudulenta, procacia... semper aut in
externos, aut in domesticos motus inquieti. Principibus metu non
pudore parent._ (Just. l. 41.)
[140] Cette révolution arriva sous le règne de l’empereur
Alexandre Sévère, l’an de J. C. 226.
Si l’Empire, après avoir été gouverné par des hommes aussi méprisables
que Caracalla, Macrin, Héliogabale, Maximin, Pupien, Balbin, Gallus,
etc. ne succomba pas sous Gallien, prince imbécille et voluptueux,
dont le règne fut troublé par la révolte de toutes les armées, c’est
que les Perses, voulant conserver les pays dont ils s’empareroient,
ne s’étendoient que de proche en proche, et que les peuples du Nord,
sans idée de conquêtes et d’établissemens, ne songeoient encore, en
faisant la guerre, qu’à rapporter dans leurs forêts les dépouilles des
provinces Romaines.
Sous la conduite des empereurs Claude, Aurélien et Probus, l’empire
sembla reprendre quelque vigueur. Le premier remporta de grands
avantages sur les Goths et les Germains. Le second se transporta
par-tout où les besoins de l’empire demandoient sa présence, vainqueur
sur les bords du Danube et du Rhin, la fortune l’accompagna en Asie et
en Egypte. Probus triompha des Barbares en Dalmatie et dans la Thrace,
les força de se retirer au-delà du Neker et de l’Elbe, et contraignit
les Perses à ne pas troubler le repos de l’Orient.
Deux causes contribuèrent aux succès de ces empereurs: l’une que
l’empire, quelqu’épuisé qu’il fût par les désastres qu’il avoit
éprouvés, pouvoit cependant encore fournir aux frais de la guerre; et
l’autre, qu’il étoit aisé à ces princes de lever des armées nombreuses.
Comme la condition des soldats étoit la seule heureuse depuis que les
armées disposoient de la dignité impériale, et que prendre le parti des
armes, c’étoit changer sa qualité d’esclave en celle d’oppresseur et de
tyran, l’empire trouvoit toujours à sa disposition plus de milice qu’il
n’en avoit besoin. Mais tout devoit bientôt changer de face, et quand
l’empire auroit continué d’obéir à des princes aussi habiles que ceux
dont je viens de parler, la chûte n’auroit pas été moins inévitable. Ce
que firent ces empereurs, ils n’auroient pu l’exécuter s’ils fussent
montés sur le trône un siècle plus tard, c’est-à-dire, après que
Dioclétien, en réglant que l’empire seroit désormais gouverné par deux
empereurs et deux Césars, eût accoutumé les légions à obéir. Les armées
n’étant plus en état de déposer les empereurs, de piller les peuples,
et de se faire donner arbitrairement des gratifications, le sort des
soldats ne fut plus envié, et personne ne voulut porter les armes.
Les citoyens les plus distingués par leur naissance n’ambitionnèrent
que les magistratures, ou ne voulurent être que courtisans sous des
empereurs qui s’amollirent sur le trône dès qu’ils ne craignirent
plus de le perdre, et qui consommèrent en peu de temps les richesses
échappées à l’avidité des Barbares. A l’égard du peuple, quoiqu’accablé
sous le poids des impositions et des charges publiques, il préféroit
l’oisiveté et la pauvreté de ses maisons aux périls laborieux de la
guerre. Les légions n’étoient plus composées que d’hommes enlevés avec
violence de leur famille; et, sans que j’en avertisse, on doit sentir
que les armées perdirent ce reste de courage qu’elles avoient conservé
jusque-là.
Dans cette extrémité, les empereurs, pour ne pas laisser l’empire
ouvert aux incursions de ses ennemis, traitèrent avec quelques tribus
de Barbares, qui, de leur côté, ne subsistoient qu’avec peine, depuis
que les provinces Romaines, épuisées et presque désertes, n’offroient
plus qu’un butin médiocre à leur avarice. Ces princes les prirent
d’abord à leur solde pour quelqu’expédition particulière, et les
reçurent ensuite sur les terres de leur domination comme auxiliaires,
et s’en firent un boulevard contre les autres Barbares. Ce n’est
qu’avec le secours des Goths que Dioclétien même pacifia l’Egypte, et
que Maximien battit les Perses, pénétra dans les états de Sapor, et
réduisit ce prince à demander la paix. Il est certain, dit Jornandès,
que sans les Barbares, qui combattirent pour les Romains, jamais les
empereurs n’auroient, depuis Dioclétien, pu former d’entreprises
considérables; mais il est encore plus certain que cette ressource
devoit enfin être fatale à l’empire. Ces auxiliaires conservoient
leurs coutumes, leurs lois, leur indépendance; et plus ils sentirent
de quelle importance étoient leurs services, plus ils durent mépriser
les empereurs. L’indocilité des uns, la fierté des autres nourrissoient
entr’eux des défiances continuelles. Les différends étoient fréquens,
et si l’on en venoit à une rupture, quels redoutables ennemis ne
devoient-ce pas être pour l’empire, que ces Barbares dégoûtés de la vie
errante, qui connoissoient l’avantage d’un établissement solide, et
qui, ne faisant plus la guerre comme leurs pères, avoient appris des
généraux Romains même l’art de les vaincre?