Les états formés des débris de l’empire d’Alexandre, devoient être

le principal objet de l’ambition des Romains, et aucune de ces

puissances n’étoit en état de se faire respecter. La Grèce n’étoit

plus ce qu’elle avoit été autrefois sous la conduite de Miltiade[124],

de Thémistocle, de Pausanias, &c. La jalousie de Sparte, l’ambition

d’Athènes, la guerre funeste du Péloponèse avoient rompu tous les liens

qui unissoient les Grecs. Leurs villes étoient pleines de partis, de

cabales et de factions. En un mot, la Grèce sans liberté, sans amour

de la patrie, sans confiance en ses forces, ne pouvoit plus être le

boulevard de l’Asie contre les Romains, comme elle l’avoit été de

l’Europe contre les Perses. La Macédoine étoit presque retombée, depuis

la mort d’Alexandre, dans le même état de foiblesse d’où la politique

de Philippe l’avoit tirée. Le souvenir de son ancienne grandeur lui

donnoit de l’ambition; elle se flattoit toujours de reconquérir l’Asie

avec le secours des Grecs; mais au lieu de les assujettir, elle ne

savoit que les inquiéter et les tyranniser. Les rois de Syrie, qui

possédoient la plus grande partie des conquêtes d’Alexandre, auroient

pu se défendre contre les Romains, s’ils avoient connu leurs forces et

su s’en servir: mais ce vaste empire ressembloit à ces géans énormes

qui sont plus foibles que les autres hommes, parce que le cœur ne peut

envoyer avec assez d’impétuosité le sang et les esprits jusqu’aux

extrémités de leur corps pour y entretenir la vie. On retrouvoit

dans les successeurs d’Alexandre tous les vices qui avoient rendu si

facile la ruine des successeurs de Cyrus. L’Asie, éternellement livrée

à l’oisiveté, au luxe et à la mollesse, n’avoit point de soldats.

Les Grecs qui s’y étoient établis, avoient perdu leur courage; et le

despotisme le plus pesant y accabloit des esclaves, auxquels il avoit

ôté tout sentiment de crainte, d’espérance et d’émulation. L’Egypte,

aussi démembrée que l’empire de Macédoine, ne se trouvoit pas dans une

situation moins déplorable. Jamais princes ne furent moins dignes de

régner que les successeurs de Ptolomée. Loin de concevoir le projet de

s’opposer aux entreprises des Romains, ils en achetèrent, au contraire,

par des complaisances serviles, le privilége de vivre dans la mollesse

la plus honteuse, et de fouler des sujets qui, malgré leur lâcheté

naturelle, étoient toujours prêts à se révolter. Pour mieux juger de la

foiblesse de leur gouvernement, il suffit de remarquer l’ascendant que

les rois de Syrie avoient pris sur eux; et que se laissant entraîner

par une habitude d’obéir et de ramper, ils devinrent sujets des Romains

avant même que d’avoir été vaincus par les armes comme Philippe, ou

par les bienfaits comme Massinissa.

[124] Je passe légèrement sur la situation où se trouvoit la

Grèce quand la seconde guerre Punique fut terminée. Je ne

pourrois que répéter ici ce que j’ai exposé avec beaucoup de

détail dans mes _Observations sur l’histoire de la Grèce_.

On y verra aussi ce qui regarde les intérêts des successeurs

d’Alexandre, les uns à l’égard des autres.

Quelque rare qu’il soit de voir un état changer de politique, quand ses

intérêts commencent à changer, peut-être que la puissance des Romains

auroit inspiré assez de défiance à la Grèce, à la Macédoine, et aux

cours de Syrie et d’Egypte, pour les forcer à sacrifier leurs anciennes

haines à leur sûreté commune, et à se réunir, si elles n’avoient point

été rassurées par cette politique savante et pleine de modération qui

avoit déjà trompé et asservi les Italiens. Les Grecs et les successeurs

d’Alexandre ne connoissoient qu’une manière de s’agrandir, c’étoit

d’établir une domination directe sur les vaincus; mais voyant que la

république Romaine ne conquéroit que des alliés, et ne mettoit point

de garnison ni de préteur dans les villes de ses ennemis humiliés,

ils crurent qu’elle étoit sans ambition, et qu’au lieu de songer à se

défendre contre elle, il suffisoit, pour ne la pas craindre, de ne pas

l’offenser. Cette sécurité laissa subsister leurs divisions, et les

Romains en profitèrent pour les vaincre successivement, et même les uns

par les autres.

Il faut cependant le remarquer; peu s’en fallut que la prospérité de

la république Romaine ne la fît renoncer à cette modération qui avoit

préparé sa grandeur, et qui pouvoit seule étendre encore et affermir

son empire. Depuis qu’elle avoit porté ses armes hors de l’Italie,

elle paroissoit moins attachée à ses principes; et l’on peut voir dans

Polybe comment les Romains, jusque là si religieux observateurs des

règles de l’équité, s’emparèrent de l’île de Sardaigne peu de temps

après la première guerre Punique, et par la seule raison que Carthage,

occupée à réduire ses armées révoltées, n’étoit pas en état de se

défendre contre les étrangers. Une sorte de présomption qui accompagne

toujours de longs succès, commençoit à persuader aux Romains qu’ils

n’avoient plus besoin des mêmes ménagemens que leurs pères, et qu’il

étoit temps de profiter de tous les droits que donne la guerre, et

de se faire des sujets. Pour satisfaire leur vengeance et l’orgueil

que leur inspiroit la défaite d’Annibal, il auroit fallu ruiner

entièrement la ville de Carthage, et établir une domination directe sur

l’Afrique. Certainement les nouvelles passions des Romains auroient

fait tenter cette entreprise pernicieuse, si l’intérêt personnel du

général qui commandoit leur armée en Afrique ne s’y fût opposé.

Scipion savoit que rien n’est plus difficile que de porter le dernier

coup à une nation[125]. Quelqu’humiliée qu’elle soit, elle trouve en

elle-même, dès qu’elle est prête à périr, des ressources qu’elle ne

connoissoit pas. Le vainqueur d’Annibal ne devoit pas hasarder de

ternir sa gloire; il craignoit d’ailleurs que le peuple ne se lassât

de prolonger le temps de sa magistrature, et il avoua depuis lui-même

que les Carthaginois n’avoient dû le salut de leur ville qu’aux efforts

des consuls T. Claudius et Cn. Cornelius[126], pour lui enlever le

commandement de l’armée et la gloire de terminer la guerre.

[125] _Sciat Regum majestatem difficilius ab summo fastigio

ad medium detrahi, quam à mediis ad ima præcipitari._ (Tit.

Liv. l. 37.) Si Scipion l’Africain tint en effet ce discours

aux ambassadeurs d’Antiochus, il ne le donnoit sans doute que

pour un sophisme. Ce grand homme savoit que le désespoir d’un

peuple qu’on veut ensevelir sous ses ruines, renferme tout ce

que les vertus ont de plus sublime. En se rappelant la situation

malheureuse des Carthaginois pendant la troisième guerre Punique,

et tout ce qu’ils firent d’héroïque et de merveilleux pour

échapper à leur perte, qu’on juge s’il eût été aisé à Scipion de

les détruire dans le temps qu’ils avoient encore Annibal parmi

eux.

[126] _Sæpe postea ferunt Scipionem dixisse, Tit. Claudii primum

cupiditatem, deinde Cn. Cornelii fuisse in mora, quo minus id

bellum exitio Carthaginis finiret._ (Tit. Liv. l. 30.)

Les mêmes motifs qui portèrent Scipion à ne pas détruire les

Carthaginois vaincus, déterminèrent dans la suite les autres généraux

à suivre son exemple. Flaminius refusa de se rendre aux désirs de

la Grèce, qui demandoit qu’on traitât la Macédoine avec la dernière

rigueur. Il laissa subsister Philippe et son royaume; et les Romains

dont l’avidité fut ainsi réprimée, non-seulement continuèrent à user

de la victoire dans les provinces éloignées, de la même manière qu’ils

avoient fait en Italie, mais donnèrent même de nouvelles preuves de

modération. S’ils se virent contraints d’affoiblir extrêmement leurs

ennemis pour n’en rien craindre, cette dureté ne les rendit point

odieux, parce qu’ils ne faisoient jamais tout le mal qu’ils étoient les

maîtres de faire, qu’ils laissoient aux vaincus leurs usages, leurs

lois, leurs magistrats, leur gouvernement, et qu’ils sembloient ne

faire la guerre que pour l’avantage seul de leurs alliés. La république

en effet prit l’habitude de ne rien retenir de ses conquêtes; elle les

partageoit entre ceux qui l’avoient aidée à vaincre; et cette nouvelle

politique fut encore l’ouvrage de l’intérêt personnel de ses généraux.

Ne songeant qu’à ce qui pouvoit assurer le succès de leurs entreprises,

à peine avoient-ils commencé la guerre contre quelque puissance, que

pour la réduire à ne se défendre qu’avec ses seules forces, et pour

augmenter les leurs, ils recherchoient l’alliance de tous ses voisins,

et leur offroient pour prix de leur amitié et de leurs secours, les

provinces qu’ils alloient conquérir.

Un peuple qui se conduisoit par des principes en apparences si

contraires à ceux de l’ambition, vit tous les princes avares, timides

ou ambitieux, lui demander avec empressement son amitié pour avoir

part à ses bienfaits. A peine la république avoit-elle déclaré la

guerre, qu’elle avoit pour alliés la plupart des voisins de son ennemi.

Cette méthode d’enrichir les alliés aux dépens des vaincus, multiplia

les jalousies qui divisoient les peuples, et fit naître des haines

irréconciliables entre eux. Nous ne devrions haïr que ceux qui nous

dépouillent; nous haïssons encore par foiblesse ceux qu’on élève sur

nos ruines. Cette lâcheté injuste du cœur humain servit plus utilement

les Romains que n’auroit fait la politique la plus adroite de leur

sénat; la république n’avoit qu’à s’abandonner aux passions mêmes de

ses alliés et de ses ennemis pour étendre et voir affermir de jour en

jour son empire. Toutes les puissances s’observoient réciproquement;

elles désiroient toutes de trouver leurs voisins coupables de quelque

faute, et par-là se tenoient toutes également asservies. Les princes,

enrichis des conquêtes des Romains, étoient étonnés de se trouver

aussi humiliés que l’état même à l’abaissement du quel ils avoient

contribué; plus ils furent puissants, plus ils furent soumis; parce

que l’importance de leurs dépouilles n’auroit rendu leur perte que

plus certaine. Ils s’accoutumèrent à ne se regarder dans leurs propres

royaumes que comme des officiers des Romains; les sujets de ces rois

esclaves virent sans étonnement disparoître ces fantômes de la royauté,

et occuper leur place par un préteur: leur chûte ne fut pas une

révolution.

Il faut m’arrêter un moment à faire connoître d’une manière plus

détaillée la conduite que tinrent les alliés et les voisins de la

république Romaine. Massinissa n’entra dans son alliance qu’après que

Scipion eut chassé d’Espagne les Carthaginois; mais ce n’étoit pas

alors qu’il devoit prendre ce parti. Il auroit agi en grand politique,

s’il eût d’abord contre-balancé la fortune de Carthage, et fait une

diversion en faveur de la république Romaine, dans le temps qu’Annibal

paroissoit prêt à l’accabler; car les Carthaginois ne pouvoient

triompher de Rome, sans devenir beaucoup plus puissants qu’ils ne

l’étoient en Afrique, et causer par conséquent de justes alarmes à

la Numidie. Mais comme Massinissa s’étoit ligué avec eux lorsqu’il

auroit dû secourir les Romains, il devint l’ami de ces derniers quand

il auroit dû renoncer à leur alliance, soutenir les Carthaginois, et

assurer sa propre liberté en défendant la leur.

Siphax suivit cet exemple; d’abord uni aux Carthaginois, il s’allia

ensuite avec les Romains dans le temps qu’ils commençoient à n’avoir

plus besoin d’alliance. Ce n’est pas par politique qu’il les abandonna;

il ne sentit point qu’il étoit de son intérêt de ne pas laisser

accabler les Carthaginois; son amour pour Sophonisbe lui fit faire trop

tard une démarche qui étoit sage dans ses principes, mais qui n’étoit

plus qu’une imprudence depuis que Carthage, à moitié vaincue, devoit

nécessairement succomber, malgré les secours qu’il lui donnoit.

Philippe se comporta avec sagesse, si l’alliance qu’il fit avec

Annibal, après la bataille de Cannes, fut le fruit de ses méditations

sur le gouvernement, le génie et la politique de Rome et de Carthage.

Il lui importoit de détruire la république Romaine, parce que c’étoit

une nation guerrière, conquérante, et dont il étoit impossible d’être

le voisin sans en devenir l’ennemi. Les Carthaginois, au contraire,

étoient un peuple beaucoup moins entreprenant; et dès qu’ils n’auroient

plus un Annibal à leur tête, ils cesseroient de se faire craindre.

Philippe ne soutint point sa démarche; il trembla en voyant ce que

les Romains firent pour réparer leurs pertes; leurs menaces le

consternèrent, et elles n’auroient dû que lui faire mieux sentir la

nécessité où il étoit d’aider Annibal, et de faire tout ce que Carthage

elle-même auroit dû faire. Dès-lors toute la conduite de ce prince ne

fut qu’un tissu de fautes grossières[127].

[127] Voyez mes _Observations sur l’histoire de la Grèce_.

Il semble que la mauvaise politique qu’on avoit eue à l’égard de la

république Romaine pendant la seconde guerre Punique, fut le modèle

que se proposèrent tous les états quand elle entreprit de nouvelles

conquêtes. A peine les Grecs, assez aveugles sur leurs intérêts pour

préférer le voisinage des Romains à celui de Philippe, les eurent-ils

engagé à faire la guerre à la Macédoine[128], que ce royaume vit

armer contre lui tous ses voisins. Attale devoit le secourir; sa

situation étoit la même pendant cette guerre que celle de Massinissa

pendant la guerre d’Annibal, et il ne fut pas plus prudent. Philippe

ne trouva qu’un seul allié, ce fut Antiochus. Mais soit que ce

prince ne sût prendre aucune résolution ou ne persister dans aucun

parti; soit qu’entraîné par cette ancienne jalousie qui divisoit les

successeurs d’Alexandre, il ne put s’empêcher de voir avec quelque

plaisir l’humiliation de Philippe; il avoit à peine commencé une foible

diversion en attaquant Attale, qu’il fit sa paix aux premiers ordres

des Romains.

[128] Cette guerre commença l’an de Rome 553, deux ans après que

celle d’Annibal eut été terminée.

Les Macédoniens, vaincus à Cynocéphale, ne se furent pas plutôt

soumis aux conditions humiliantes que Flaminius leur imposa, que les

Romains, toujours impatiens de s’agrandir, songèrent à se venger des

hostilités qu’Antiochus avoit commises sur les terres d’Attale. Ils

lui ordonnèrent d’évacuer les villes d’Asie qui avoient appartenu aux

rois de Macédoine, et de se garder de troubler le repos des Grecs en

faisant passer des troupes en Europe. Antiochus, encouragé par les

Etoliens à prendre les armes, commença la guerre, et eut le même sort

que Philippe. Personne ne le secourut dans ses disgraces, et pour me

servir de l’expression de Tite-Live, il fut accablé du poids du monde

entier.

Cette guerre mérite une attention particulière[129], non pas par les

événements qu’elle produisit, mais par ceux qu’elle auroit pu produire,

si Antiochus eût eu le courage de s’élever au-dessus des préjugés de

son temps, et de suivre les conseils d’Annibal. Ce grand homme, obligé

d’abandonner sa patrie, et de chercher un asyle chez les ennemis des

Romains, s’étoit retiré à la cour de Syrie. C’est un spectacle bien

singulier, que le simple citoyen d’une république presque détruite, et

lui-même fugitif, proscrit, sans fortune, sans soldats, dont le génie

en impose à celui de Rome, et qui tente de soulever toute la terre

contre une puissance que les plus grands rois ne pourroient regarder

sans frayeur.

[129] Elle commença l’an de Rome 563.

«Que les princes, disoit-il à Antiochus, oublient leurs différends

particuliers; qu’ils sachent qu’il est une grandeur pour eux préférable

à l’augmentation de leur territoire; et Rome, qui n’est puissante que

par leurs divisions et leur avarice, cessera de triompher. Graces aux

haines aveugles et invétérées de tous les peuples les uns contre les

autres, les Romains trouvent plus d’alliés qu’ils n’en souhaitent, et

toutes les forces de la terre sont à leur disposition. Ils ne veulent

vaincre, dit-on, que pour l’avantage de leurs alliés; c’est une erreur

grossière. On ne supporte point les maux, les fatigues, les dangers de

la guerre sans avoir la passion de dominer; et si les Romains comblent

de bienfaits leurs alliés, ce n’est que par intérêt. Ils sentent

combien il leur importe d’avoir des amis, et pour ne pas soulever à la

fois contre eux l’orgueil de toutes les nations, de déguiser, de cacher

la tyrannie à laquelle ils aspirent. Mais ces alliés, dont ils exigent

les complaisances les plus serviles, sont déjà des sujets qui seront

bientôt des esclaves. J’en réponds, toutes ces fortunes de Massinissa,

d’Attale, d’Eumènes seront renversées à leur tour. Les Romains

regardent déjà l’Asie comme une proie qui les attend; vous ne ferez

que de vains efforts pour éviter une rupture avec eux, ils sauroient

se faire un prétexte honnête de guerre. Dans ce danger nouveau pour le

trône de Syrie, il faut renoncer aux desseins de vos prédécesseurs,

et vous faire une nouvelle politique. Il n’est plus question de vous

regarder comme le légitime et le seul successeur d’Alexandre, ni de

vouloir recouvrer les parties démembrées de sa monarchie. Ne songez

aujourd’hui qu’à soutenir vos anciens ennemis; vous les accablerez, si

vous voulez, après vous être aidé de leurs forces pour affoiblir la

république Romaine qui vous menace. Quand Philippe, irrité de l’orgueil

de ses vainqueurs, frémit secrètement d’indignation, n’attend qu’une

conjoncture favorable de secouer le joug, et n’a avec vous qu’une même

cause à défendre, pourquoi le négligez-vous? Vous-même, vous avez en

quelque sorte été vaincu à Cynocéphale; la Macédoine n’est plus le

rempart de l’Asie. Philippe, de son côté, va voir confirmer tous ses

malheurs; et il sera enveloppé de toutes parts de la puissance des

Romains, s’ils pénètrent dans vos états. Malgré la haine qui vous

divise, Philippe est moins votre ennemi que la république Romaine;

relevez-le pour affermir votre trône, et que le plus grand roi de

l’Europe s’unisse au plus grand monarque de l’Asie.»

«Mais, continuoit Annibal, les ennemis de Rome n’ont trouvé jusqu’à

présent aucun allié, parce qu’ils ont paru effrayés de la guerre en

la commençant; leur timidité a détourné tout le monde de s’associer

à leurs périls. N’attendez pas que les Romains établissent le théâtre

de la guerre dans le sein de vos états: leur république, qui chancelle

dans l’Italie, vous accableroit ici sans peine avec les forces de

toutes les nations qu’ils ont vaincues, qui craignent de l’être, ou qui

espéreroient de s’enrichir de vos dépouilles; Espagnols, Africains,

Italiens, Grecs, Macédoniens, tout contribueroit à vous accabler. Quand

la fortune d’ailleurs vous réserveroit les succès les plus complets et

les plus constans, combien ne vous faudroit-il pas de batailles pour

chasser les Romains de vos domaines? Il faudra les poursuivre dans

la Grèce et la Macédoine, et conquérir sur eux ces provinces, avant

que de les repousser dans leur pays, et de pouvoir les entamer. Deux

victoires, au contraire, remportées en Italie, réduiront ces hommes si

fiers à trembler pour le capitole. Confiez à la haine que je leur porte

des vaisseaux et des soldats; je reverrai une seconde fois l’Italie,

j’y trouverai des peuples lassés de la grandeur de leurs maîtres, et

auxquels j’ai appris à désirer d’être libres. Si je retrouve Trasimène

ou Cannes, Rome succombera sous vos armes. Je vous ferai des alliés

et des amis de tous les états qui sont jaloux de la puissance Romaine,

ou qui n’ont d’autre politique que de s’attacher au parti le plus

fort; ils vous craindront comme ils craignent les Romains; ils seront

attachés à vos intérêts comme ils sont attachés aux intérêts des

Romains, si vous osez faire trembler ces tyrans des nations.»

Malgré la servitude où tous les peuples se précipitoient, jamais

conjoncture ne fut plus favorable pour faire craindre une seconde fois

aux Romains tous les dangers qu’ils coururent pendant la seconde guerre

Punique. Si quelques-uns de leurs alliés leur étoient sincèrement

attachés, la plupart commençoient à s’apercevoir qu’ils avoient acheté

trop chèrement leur fortune. Accablés de la protection de la république

Romaine par l’excessive reconnoissance qu’elle exigeoit, ils ne lui

donnoient des secours pour faire de nouvelles conquêtes, qu’en lui

souhaitant des disgraces. Les Italiens mêmes ne confondoient plus

leurs intérêts avec ceux des Romains; ils sentoient qu’ils étoient

sujets; ils murmuroient, ils se plaignoient, et n’attendoient qu’un

nouvel Annibal pour oser se révolter. Ces dispositions étoient si peu

cachées, que le consul Sulpicius reprochoit avec chagrin au sénat

la lenteur avec laquelle on faisoit passer les légions dans la Grèce

après avoir déclaré la guerre à Philippe. «Hâtons-nous, disoit-il;

si Philippe nous prévient, et porte la guerre en Italie, tandis que

nous le menaçons imprudemment avant que de le frapper, nous courons

risque d’éprouver de plus grands malheurs que pendant la seconde

guerre Punique, et de voir anéantir notre puissance; car nos voisins

ne nous sont attachés qu’autant qu’il ne se présentera aucun de nos

ennemis[130], dont ils puissent avec sûreté embrasser et défendre les

intérêts.»

[130] _Nunquam isti populi, nisi cum deerit ad quem desciscant, à

nobis non deficient._ (Tit. Liv. l. 31.) Il est bien surprenant

que les Romains, instruits du changement que la seconde guerre

Punique avoit produit dans la manière de penser des Italiens,

n’aient pas songé à y remédier; rien n’étoit plus facile

après qu’Annibal eut abandonné l’Italie, il ne s’agissoit que

d’imaginer en leur faveur quelque titre et quelque distinction

particulière. J’ajoute même que rien n’étoit plus important,

et on n’en doutera pas après avoir lu l’entreprise qu’Annibal

proposoit à Antiochus, et dont les suites pouvoient être si

dangereuses. Il faut encore se rappeler ce que j’ai dit au

commencement de cet ouvrage, au sujet des désordres que causa

dans la république Romaine l’ambition qu’eurent les peuples

d’Italie, de se faire donner le titre de citoyens Romains. Tout

cela devoit se prévoir, et c’est une faute que de ne l’avoir pas

fait.

Les Etoliens, qui s’étoient flattés que l’empire de la Grèce seroit

la récompense des efforts qu’ils avoient faits en faveur des Romains

contre la Macédoine, ne se voyoient frustrés de leurs espérances

qu’avec un dépit extrême. Leur politique agissante remuoit toutes

les puissances voisines et vouloit les associer à leur vengeance.

Les autres peuples de la Grèce n’étoient plus la dupe des bienfaits

de la république Romaine; le charme commençoit à se dissiper, et ils

sentoient que Flaminius avoit empoisonné le don qu’il leur avoit fait

de la liberté, en défendant à leurs villes toute association. La

Gaule Cisalpine n’étoit pas entièrement soumise; quelques contrées de

l’Espagne défendoient encore leur liberté avec un extrême courage.

Annibal, en un mot, dont le nom seul inspiroit de l’effroi aux

Romains[131], et étoit capable de faire renaître la confiance chez

tous les peuples, entretenoit des relations en Afrique, dans la Grèce,

et dans les Gaules mêmes. Si on l’eût vu descendre une seconde fois en

Italie, à la tête de toutes les forces de l’Asie, Rome auroit perdu

en un jour l’empire qu’elle exerçoit sur ses alliés. On lui auroit

désobéi, parce qu’on l’auroit pu faire impunément, et elle se seroit

vue abandonnée à ses seules forces.

[131] Les Romains se servoient dans leurs discours familiers

du nom d’Annibal, comme d’un mot proverbial, pour exprimer un

homme méchant, dangereux et terrible; il est employé de la sorte

dans Plaute, et dans quelques autres auteurs anciens. Voyez chez

les historiens avec quelle lâcheté les Romains poursuivirent

la perte d’Annibal. Ce grand homme, voyant que Prusias, chez

qui il s’étoit retiré en abandonnant la cour d’Antiochus, ne

pouvoit se dispenser de le livrer à ses ennemis, prit le parti de

s’empoisonner lui-même. _Délivrons_, dit-il, _les Romains de la

terreur que je leur inspire; ils eurent autrefois la générosité

d’avertir Pyrrhus de se précautionner contre un traître qui

vouloit l’empoisonner; et les lâches sollicitent aujourd’hui

Prusias à trahir les droits de l’hospitalité, et à me faire

périr._

Antiochus, à qui il appartenoit de décider du sort de la terre, pensoit

trop bassement pour goûter la sagesse hardie des conseils d’Annibal.

Les promesses de ce grand homme lui parurent vagues et confuses, parce

qu’il ne pouvoit en comprendre la justesse; et ce qui n’étoit que grand

et courageux, il le crut téméraire. De petites passions le décidèrent;

il se livra à la jalousie de ses courtisans et à l’imbécillité de

ses ministres. Ivre de sa grandeur, comme tous les princes d’Orient,

et rabaissé par sa timidité naturelle, il ne put ni croire qu’il

s’agissoit de sa ruine entière en faisant la guerre contre les

Romains, ni se persuader qu’il lui seroit possible de renverser cette

puissance énorme, devant laquelle tout étoit humilié. Jamais prince ne

fit mieux voir tout ce que l’orgueil et la lâcheté peuvent rassembler

de foiblesse et de contradiction dans un même caractère. Toujours plein

des projets de ses prédécesseurs sur la Grèce et la Macédoine, ses

anciennes ennemies, il ne put se résoudre à les relever pour s’aider de

leurs forces contre la république Romaine. Il commence, au contraire,

la guerre par insulter Philippe; et tandis qu’il oblige ce prince à se

déclarer contre lui en faveur des Romains, il est saisi de crainte, se

repent déjà de son entreprise, et consent à céder une partie de ses

états pour conserver l’autre.

Que Mithridate eût occupé le trône d’Antiochus, et les Romains étoient

ruinés. Qu’il eût été beau de voir ce prince et Annibal unis d’intérêt

et déployer de concert toutes les ressources de leur génie contre un

peuple puissant qu’il falloit détruire ou reconnoître pour son maître!

La république Romaine ne craignit jamais que ces deux hommes; mais l’un

naquit simple citoyen d’une république qui trahit ses espérances, et

il ne trouva dans la suite aucun prince qui osât le seconder. L’autre

étoit roi, mais il ne régna que dans un temps où toutes les provinces,

gouvernées par des officiers Romains, étoient déjà accoutumées à obéir.

Il concevoit dans sa colère les plus vastes desseins; ses espérances

et ses ressources étoient toujours plus grandes que ses malheurs. Il

combattit pendant quarante ans contre Sylla, Cotta, Lucullus et Pompée;

mais il épuisa sa fortune dans la Grèce et dans l’Asie. Quelle qu’en

soit la cause, il ne profita point de la circonstance favorable que la

révolte des Samnites et de leurs alliés lui offroit de porter ses armes

dans le cœur de l’Italie, et il ne songea véritablement à marcher sur

les traces d’Annibal, que quand il lui fut impossible d’exécuter les

mêmes desseins.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 26 / 30 段