de soumettre les Latins, la retint sur le bord du précipice où son
orgueil et son emportement la conduisoient. «Romains, dit-il, si,
pour ne plus craindre les Latins, vous prenez le parti odieux de les
traiter en esclaves, votre victoire vous devient inutile et même
pernicieuse. Elle fera, au contraire, la grandeur de la république,
si, à l’exemple de vos ancêtres, toujours modérés et justes dans
la prospérité, vous cherchez à vous faire des amis et des alliés
de vos ennemis. Ferez-vous périr un peuple, parce qu’il a défendu
courageusement sa patrie? Vous ne me pardonneriez pas de vous en croire
capables. Cachez sous vos bienfaits le joug que vous voulez imposer
aux vaincus. Forçons-les à partager leur amour entre leur patrie et la
nôtre; nous acquerrons des amis par notre clémence; laissons à leur
reconnoissance le soin d’en faire nos sujets.»
La république Romaine contracta l’habitude de former des alliances avec
les peuples qu’elle subjuguoit. Elle leur laissa leur gouvernement,
leurs magistrats, leurs lois, leurs usages, s’engagea de les protéger
contre leurs ennemis, et n’en exigea que quelques secours quand elle
feroit la guerre. Cette modération[101], soutenue d’une politique
si sage et si adroite que, dans les occasions même, dit Polybe, où
les Romains ne songeoient qu’à leurs intérêts, leurs alliés croyoient
leur devoir quelque reconnoissance, établit entr’eux une certaine
confiance qui ne leur donna qu’un même intérêt. En ménageant ainsi la
vanité des vaincus, la république Romaine disposa de leurs forces[102],
et son ambition ne causa aucun effroi. Il arriva de-là que tous les
peuples d’Italie, bien loin de se liguer pour défendre leur liberté,
s’effrayèrent et se vainquirent mutuellement sous les drapeaux de Rome;
et que combattant toujours comme auxiliaires dans ses armées, ils ne
triomphèrent en effet que pour lui faire de nouveaux alliés, et se
rendre eux-mêmes plus dépendans.
[101] _Qui beneficio quam metu obligare homines malit, exterasque
gentes fide ac societate junctas habere quam tristi subjectas
servitio._ (Tit. Liv. l. 26.) _Plus pene parcendo victis, quam
vincendo imperium auxisse._ (L. 30.)
[102] En même temps que les consuls formoient à Rome quatre
légions pour servir pendant leur magistrature, ils mandoient aux
villes alliées de la république, dont c’étoit le tour de fournir
un contingent, de préparer leurs milices, et de les tenir prêtes
à marcher au premier ordre. Ces auxiliaires formoient quatre
légions; d’où il faut conclure que les Italiens ont contribué
pour la moitié à tous les succès des Romains.
Nous voyons aujourd’hui les puissances se troubler et s’agiter au
moindre mouvement d’ambition qu’elles aperçoivent dans l’une d’elles.
Un grand prince n’a point de voisin qu’il puisse accabler impunément,
parce que la politique générale, qui lie toutes les nations entre
elles, communique aux plus petits états les forces de l’Europe
entière, et les soutient malgré leur foiblesse ou les défauts de leur
gouvernement. La maxime qu’il faut embrasser le parti plus fort, est
une maxime décriée; on fait des ligues, des associations; et quoique
chaque puissance regarde son voisin comme son ennemi, on diroit qu’elle
se réserve le droit de le subjuguer; elle le défendra s’il est foible,
parce que c’est une barrière qui la couvre.
Quelque simple et naturelle que nous paroisse aujourd’hui cette
politique, qu’on remarque avec quelle lenteur elle a fait ses progrès
parmi nous, et on ne reprochera point aux peuples d’Italie de ne
l’avoir pas connue. Pour y parvenir, il a fallu que nos états modernes,
liés pendant long-temps par un commerce de négociations continuelles,
aient eu ensemble les mêmes craintes et les mêmes espérances.
Lorsque la république Romaine commença à faire ses conquêtes, les
Italiens n’avoient, au contraire, aucune liaison entre eux. Chaque
ville se bornoit à examiner ce qui se passoit dans les villes qui
l’entouroient, et chaque état n’avoit pour ennemis que ses voisins.
Les puissances, qu’on accuse parmi nous d’avoir aspiré à la monarchie
universelle, ont montré leur ambition avec effronterie; à force
d’insultes, de bruit, de menaces, elles ont elles-mêmes ligué et armé
l’Europe contre elles; mais les Romains, éloignés de cette avidité mal
entendue, cachoient, au contraire, avec un soin extrême leur ambition,
et sembloient faire la guerre moins pour leur propre avantage que pour
celui de leurs alliés.
Il ne faut donc pas être étonné s’il ne se forma point de ligue contre
eux, et qu’ils aient même toujours été les maîtres de n’avoir qu’une
guerre à la fois[103]. Quand leur ambition se seroit montrée avec assez
d’éclat pour devoir réunir les peuples d’Italie, et ne leur donner
qu’un même intérêt, peut-être même qu’on n’auroit osé prendre des
mesures efficaces pour s’opposer aux progrès des Romains. Qu’il s’élève
aujourd’hui en Europe une puissance dont les forces soient supérieures
à celles de chaque état en particulier, et qui les surpasse tous par
la bonté de sa discipline militaire et par son expérience à la guerre;
que cette puissance, toujours conduite par les mêmes principes, ne
se laissant éblouir par ses succès ni abattre par ses revers, ait la
constance de ne jamais renoncer à ses entreprises, et la sagesse hardie
de préférer une ruine entière à une paix qui ne seroit pas glorieuse,
et l’on verra bientôt disparoître ces ligues, ces confédérations,
ces alliances qui conservent à chaque état son indépendance. Qu’on
le remarque avec soin; notre politique moderne est l’ouvrage de deux
passions; l’une est la crainte qu’inspire l’inquiétude de quelque
peuple qui veut dominer; l’autre est l’espérance de lui résister, parce
qu’il n’a en lui-même ni les qualités ni les ressources nécessaires
pour tout subjuguer. Détruisez, à force de sagesse et de courage,
cette espérance, il ne restera que la crainte, et dès-lors l’Europe ne
tardera pas à perdre sa liberté.
[103] Les Romains soumirent successivement les Sabins, les Eques,
les Volsques, les Fidenates, les Falisques, &c. Ils n’eurent
jamais affaire à la fois à deux de ces peuples. Ils étoient tous
subjugués et alliés des Romains, quand la première guerre contre
les Samnites commença. Ceux-ci étant épuisés et contraints de
demander la paix, les Latins prirent les armes et furent vaincus.
Les Samnites essayèrent alors de se venger, mais leur défaite
donna le temps aux Romains de soumettre les Toscans; après quoi
recommença la troisième guerre contre les Samnites.
L’effet que produiroit parmi nous la puissance dont je parle, la
république Romaine le produisit autrefois dans l’Italie. Ce n’étoit
qu’à la dernière extrémité qu’on devoit se résoudre à rompre avec un
peuple, dont tous les jours quelque ville éprouvoit la supériorité,
qui ne recevoit un échec que pour s’en venger avec plus d’éclat, et
qu’on auroit plutôt exterminé que contraint à faire une démarche
indigne de son courage et contraire à ses principes. On voit un exemple
remarquable de cette fermeté singulière des Romains, dans la guerre
que leur fit Coriolan. Après plusieurs succès, ce capitaine s’étoit
approché jusqu’aux portes de Rome, dont il forma le siége. Une terreur
générale glace les esprits. Chaque citoyen croit que le moment fatal de
la république est arrivé. On court en foule dans les temples; on fait
des processions et des sacrifices. Le sénat voit sa perte certaine,
et il ne lui vient cependant pas dans la pensée de sauver Rome en
accordant à Coriolan ses demandes, c’est-à-dire, la restitution des
terres conquises sur les Volsques. Il désespère de son salut, et il
s’en tient fièrement à la réponse qu’il avoit d’abord faite: «Que
les Romains ne pouvoient rien accorder à la force sans violer leurs
maximes et leurs usages; qu’ils ne traiteroient point avec un rebelle
tant qu’il auroit les armes à la main; qu’il se retirât sur les terres
des Volsques, et que la république verroit alors ce que la justice
exige d’elle.»
Ce qui doit nous paroître le plus surprenant dans la fortune des
Romains, c’est qu’ils aient suffi à faire une guerre continuelle depuis
le règne de Numa jusqu’à la fin de la première guerre Punique[104],
qu’ils fermèrent pour la seconde fois le temple de Janus. C’est une
espèce de prodige qu’une ville qui n’a jamais besoin de repos, tandis
qu’aucune de nos nations modernes ne pourroit soutenir une guerre même
heureuse pendant trente ans, sans être obligée de faire la paix pour
réparer ses forces épuisées. Mais je viens de remarquer que Rome ne
chercha d’abord qu’à conquérir des citoyens, et la guerre les multiplia
en effet à tel point, que, dans le cens de Servius Tullius, on y compta
plus de quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes. Si les
Romains, après l’établissement de la république, prirent l’usage de
se faire des alliés, et non pas des concitoyens, des peuples qu’ils
soumettoient, cette nouvelle politique ne leur fit aucun tort, parce
que ces alliés eux-mêmes supportoient une partie des pertes que la
guerre causoit. D’ailleurs, les institutions de la république étoient
extrêmement favorables à la propagation, et les Romains donnèrent assez
souvent à des familles étrangères le droit de bourgeoisie, pour que le
nombre des citoyens augmentât à chaque cens.
[104] Elle finit l’an de Rome 510. On voit par-là que les Romains
firent continuellement la guerre pendant près de cinq siècles.
La guerre exige aujourd’hui des dépenses énormes, et les conquêtes
d’un peuple ne le dédommagent presque jamais de ce qu’elles lui ont
coûté. La république Romaine faisoit, au contraire, la guerre sans
frais jusqu’au siége de Véies[105]; elle ne donna point de paie à
ses soldats, parce que ces expéditions étoient courtes. Il n’étoit
question que de sortir de Rome, d’aller au-devant de l’ennemi, de le
combattre; et si on prenoit une ville, c’étoit par escalade. Le citoyen
portoit avec lui les vivres qui lui étoient nécessaires, et il revenoit
chargé de butin. Quand les vues des Romains s’agrandirent, que leurs
campagnes devinrent plus longues et plus difficiles, et qu’il fallut
donner une paie au soldat qui abandonnoit la culture de ses terres
et le soin de ses affaires domestiques, la guerre, pour me servir de
l’expression de Caton, nourrissoit encore alors la guerre. Les armées,
accoutumées à une extrême frugalité, vivoient aux dépens des ennemis;
et comme les entreprises étoient plus importantes, le butin fut aussi
plus considérable. La république en laissoit une assez grande partie
aux soldats pour qu’ils souhaitassent toujours la guerre; elle se
dédommageoit de ses avances en vendant le reste; et, après avoir réparé
ses fonds, il lui restoit encore beaucoup de terres conquises qu’elle
partageoit entre ses plus pauvres citoyens, ou dont elle formoit le
domaine d’une colonie.
[105] L’an de Rome 347. Ce siége dura dix ans.
La guerre tenoit donc lieu chez les Romains de cette industrie, de
ce commerce, de ces arts, de cette économie qui sont les seules
sources de la richesse des peuples modernes. Le citoyen trouvoit un
avantage particulier à être soldat, et les soldats seuls entretenoient
l’abondance à Rome par leurs victoires; la république ne devoit donc
faire la paix avec un de ses voisins, que pour tourner l’effort
de ses armes contre un autre. Aujourd’hui que, par une suite de
l’administration établie chez les puissances de l’Europe, toutes les
richesses de l’état sont entre les mains d’un petit nombre d’hommes,
que le reste ne subsiste que par industrie, et que les citoyens,
nobles, magistrats, soldats, commerçans, laboureurs, ou artisans
forment des classes différentes dont les intérêts sont opposés, ou du
moins différens, comment seroit-il possible de leur rendre la guerre
également avantageuse? Elle doit être un fléau pour toutes les nations;
sans enrichir les armées mêmes, elle appauvrit tous les citoyens dont
elle ruine l’industrie et suspend le commerce, tandis qu’ils sont
obligés de payer des subsides plus considérables. Le gouvernement,
retenu par les murmures du peuple, et qui, de jour en jour perçoit
les impositions avec plus de difficulté, se trouve donc enfin dans
l’impuissance de poursuivre ses entreprises; et les sujets, accablés
des maux de la guerre, n’aiment et ne désirent que la paix.
Après ce que j’ai dit jusqu’ici des différentes causes qui concouroient
à l’agrandissement des Romains, si on se rappelle combien la conquête
seule de l’Italie leur coûta de peines, de soins, de travaux,
l’ambition de nos états modernes doit paroître une inquiétude puérile.
Qu’on y réfléchisse, ce n’est qu’une nation de soldats qui peut
subjuguer ses voisins, parce qu’elle seule peut avoir cette discipline
excellente qui prépare les succès, cette fermeté qui rend inébranlable
dans le malheur, cette avidité insatiable pour la gloire, qui ne se
lasse jamais de vaincre, et sur-tout ces sages institutions qui, en
proscrivant tout ce qui n’est pas utile à la guerre, ne lui laissent
de passion que pour la liberté et les combats, et lui fournissent
naturellement les moyens de profiter d’une première conquête pour
en faire plus aisément une seconde. Quel spectacle nous présente
aujourd’hui une nation! On voit quelques hommes riches, oisifs et
voluptueux qui font leur bonheur aux dépens d’une multitude qui flatte
leurs passions, et qui ne peut subsister qu’en leur préparant sans
cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage d’hommes, oppresseurs et
opprimés, forme ce qu’on appelle la société, et cette société rassemble
ce qu’elle a de plus vil et de plus méprisable, et en fait ses soldats;
ce n’est point avec de pareilles mœurs, ni avec de pareils bras que les
Romains ont vaincu l’univers.
Je ne crains point de me tromper en avançant que l’ambition parmi les
Européens, loin de conduire un peuple à la monarchie universelle, doit
hâter sa décadence. Quel état en effet n’est pas accablé du poids
des dettes que la guerre l’a obligé de contracter? Le plus obéré,
c’est celui qui a fait les plus grandes entreprises. Quelques princes
ont reculé leurs frontières; mais ont-ils accru leurs forces en
agrandissant leur territoire? Il n’y a point de nation en Europe qui
ne trouve son véritable avantage à cultiver soigneusement la paix; si
elle fait la guerre pour un autre objet que sa défense, elle va contre
ses intérêts; et un peuple qui ne les consulte pas dans chacune de ses
entreprises, quel bonheur peut-il se promettre?
Malgré tous les avantages que la république Romaine avoit sur ses
ennemis, jamais elle ne seroit parvenue à les asservir, si, par la
forme même de son gouvernement, elle n’eût été forcée à se conduire
par des principes et des maximes invariables, qui devinrent le ressort
de tous ses mouvemens, et qui la poussoient au but qu’elle ne perdit
jamais de vue. Qu’on jette les yeux sur les traités, les alliances, les
ligues que nos peuples ont faits depuis le commencement de ce siècle;
et l’on croira qu’aucun état n’a d’intérêt fixe et certain, que
l’intrigue a pris la place de la politique, qu’au lieu de gouverner les
affaires, on leur obéit, et qu’on est ami ou ennemi au hasard. Chez les
Romains, le magistrat étoit obligé de prendre l’esprit de sa nation, et
de la conduire selon ses intérêts. Aujourd’hui l’intérêt d’un peuple,
c’est l’intérêt personnel de ceux qui le gouvernent. L’homme timide
ou modéré ne voit point les objets du même œil que l’homme courageux
ou ambitieux. De-là dans tous les états, cette conduite tour-à-tour
foible, intrépide, ambitieuse, désintéressée, parce qu’ils obéissent
successivement à des maîtres qui ont des lumières, et sur-tout des
passions différentes. Il arrive très-rarement qu’un prince suive la
route que son prédécesseur lui a tracée; il change même souvent de
caractère et de politique en changeant de ministre: ainsi une nation ne
fait jamais qu’ébaucher des entreprises.
L’histoire de nos pères nous instruit d’avance de l’histoire de nos
neveux. Comme il s’est fait jusqu’à présent, il se fera encore dans la
suite un balancement de fortune entre tous les peuples de l’Europe.
Un état gouverné par un prince habile et ambitieux sera prêt à tout
envahir, et il deviendra subitement le jouet de ses voisins. A un
Charlemagne succédera un Louis-le-Débonnaire; l’édifice élevé par le
héros s’écroulera sous le prince imbécille. L’un avoit communiqué
son génie à sa nation; il voyoit tout, il remédioit à tout; l’autre
ne verra que sa cour, ses favoris et ses domestiques; embarrassé de
sa puissance, il ne saura pas employer ses forces, et sera humilié
par un ennemi beaucoup moins puissant que lui, mais courageux,
sage et éclairé. Ces jeux bizarres, mais ordinaires de la fortune,
contribueront, si je ne me trompe, plus efficacement que notre
politique de l’équilibre, à conserver à chaque peuple son indépendance.
Les premières guerres des Romains ne furent que des courses où la
bravoure décidoit de tout. Il auroit fallu peu de science à leurs
ennemis pour les vaincre; mais aussi ignorans qu’eux, ils ne leur
opposoient ni ruses ni manœuvres habiles. Les consuls, toujours
heureux, ne savoient pas qu’il y a des circonstances où il faut vaincre
par la force, et d’autres où il faut chercher la victoire, en feignant
d’y renoncer. Les Romains vouloient toujours combattre, et la confiance
qu’ils avoient en leur courage exigeoit qu’on chassât l’ennemi par la
force; le vaincre sans l’accabler du poids des légions, ce n’eût été
pour eux qu’une demi-victoire[106].
[106] Voyez la différence que les Romains mettoient entre le
_triomphe_ et l’_ovation_. _Causæ ovationis hæ traduntur, si
non penitus debellati essent hostes.... si fusi essent, fugati,
percussi, consternati, non tamen magnis cladibus affecti.....
denique si incruento prœlio pugnatum esset._ Il falloit que les
ennemis eussent perdu au moins cinq mille hommes dans un combat,
pour que le consul obtînt les honneurs du grand triomphe. Quelle
grossièreté!
Ces préjugés, nés avec la république, flattoient si agréablement
son orgueil, qu’ils y subsistèrent long-temps encore après que ses
généraux eurent porté la science de la guerre à son plus haut point
de perfection. L’adresse que Marcius et Attilius employèrent pour
tromper Persée, et l’empêcher de commencer les hostilités avant que
la république eût envoyé ses légions dans la Grèce, fut condamnée à
Rome par une partie du sénat qui se piquoit, ainsi que le rapporte
Tite-Live, de conserver les sentimens des anciens Romains. «Rome,
disoient ces sénateurs, dédaigne de se servir de ruses, et de tendre
des piéges; le jour doit éclairer ses armes et ses exploits. Elle ne
sait ce que c’est que de donner, par une fuite simulée, une fausse
confiance à ses ennemis pour se jetter sur eux, et les accabler dans
leur sécurité. Nos pères aimoient la gloire; ils ne ternissoient point
leur courage en y associant des finesses; et après avoir déclaré la
guerre, ils assignoient même le jour et le lieu du combat.»
L’affront des Fourches Caudines rendit les consuls plus attentifs
sur eux-mêmes[107]. Ils commencèrent dès-lors à se conduire avec une
certaine intelligence, et à faire la guerre par principes. Craignant
les embuscades et les piéges, ils apprirent à en dresser. Leurs marches
devinrent plus savantes, et dès qu’ils surent qu’une armée pouvoit être
coupée et comme assiégée en pleine campagne, ils voulurent connoître
un pays avant que de s’y engager. Le point le plus difficile pour les
Romains, c’étoit de les accoutumer à regarder la guerre comme un art
qui avoit besoin d’autre chose que du courage, et d’une discipline
rigide; dès qu’ils commencèrent à méditer, leurs progrès furent rapides.
[107] Une armée Romaine passa sous le joug, l’an de Rome 431.
Ils prirent toujours chez leurs ennemis ce qu’ils y trouvèrent
d’avantageux[108]. Leurs succès, leurs défaites, ils mettoient tout
à profit; et chaque peuple qu’ils vainquirent leur donna en quelque
sorte une leçon de guerre. Les Samnites sur-tout leur firent faire
des efforts extraordinaires, étendirent par-là leurs vues et leurs
connoissances, et les mirent en état de repousser d’Italie un prince
qui avoit fait ses premières armes sous les lieutenans d’Alexandre.
Pyrrhus ne trouve rien de barbare dans leur manière d’asseoir un camp,
et de disposer une armée. Avec les forces que ce prince avoit amenées
au secours des Tarentins, et les alliés qu’un politique plus habile que
lui se seroit faits en Italie, il devoit peut-être ruiner la république
Romaine, et il lui apprit seulement à vaincre les Carthaginois.
[108] _Neque superbia obstabat quominus instituta aliena, si
modo proba erant, imitarentur Majores nostri. Arma atque tela
militaria ab Samnitibus, insignia magistratuum ab Tuscis pleraque
sumpserunt; postremò quod utique apud socios aut hostes idoneum
videbatur, cum summo studio domi exsequebantur, imitare quam
invidere bonis malebant._ Sall. in Bel. Cat.
L’ambition de ce prince inquiet et avide devançoit la rapidité de
ses armes. En entrant dans l’Italie, il lui tardoit de conquérir la
Sicile, et à peine a-t-il mis le pied dans cette île, qu’il dévore
l’Afrique, et voudroit déjà avoir vaincu Carthage. Il savoit vaincre;
mais son impatience le dégoûtoit de ses entreprises avant que de les
avoir consommées. Les Romains ne se soutinrent contre Pyrrhus que par
Pyrrhus même. Leurs armées avoient été entièrement défaites près de
Syris, et mises en déroute à Asculum. Une troisième action pouvoit
réduire les Romains, qui n’étoient pas encore accoutumés de combattre
contre des éléphants, à défendre leur propre ville; mais au lieu de
poursuivre son avantage, Pyrrhus entame une négociation mal-entendue,
et quand il ne devoit inspirer que de la crainte à ses ennemis, il leur
redonne de la confiance. Etonné par le récit de Cynéas, qui, disoit-il,
avoit vu dans le sénat de Rome une assemblée de rois, et déjà ennuyé
de la constance que les Romains lui opposoient, il abandonne les
Tarentins leurs alliés, et l’Italie, pour voler au secours de Syracuse
et d’Agrigente, que les Carthaginois vouloient soumettre à leur
domination. La république Romaine mit à profit l’absence de ce prince;
et quand il repassa en Italie pour relever les affaires désespérées de
Tarente, il fut battu à Bénévent, et forcé de chercher un asyle dans
ses états.
C’est peu de temps après la retraite de Pyrrhus que les Romains
inventèrent cet ordre de bataille, auquel Polybe attribue les avantages
qu’ils continuèrent à remporter sur leurs ennemis. Ils se rangeoient
sur trois lignes, et chaque ligne, au lieu de former une masse pesante
d’infanterie, qui n’auroit eu que des mouvemens lents et difficiles,
étoit composée de différens corps séparés les uns des autres, et par-là
capables des évolutions les plus rapides. Les princes qui formoient la
seconde ligne étoient placés vis-à-vis les intervalles que laissoient
entre elles les cohortes des hastaires, qui formoient le premier rang,
et les corps des triaires, c’est-à-dire, des soldats les plus braves
et les plus expérimentés, placés en troisième ligne, répondoient aux
intervalles des princes, et faisoient la réserve de l’armée.
Outre que cette disposition est plus propre que la phalange des Grecs,
et l’ordonnance des Barbares, à éviter l’effort des éléphants, car il
suffisoit de faire un mouvement léger pour que l’armée Romaine s’ouvrît
et se formât en colonne, elle offroit un moindre front aux armes de jet
des Velites. Il falloit vaincre pour ainsi dire trois fois les Romains
dans la même action. Si les hastaires étoient enfoncés, les princes
s’avançoient, les soutenoient et leur donnoient le temps de se rallier
derrière eux pour fondre une seconde fois sur l’ennemi, auquel les
triaires enlevoient encore quelquefois la double victoire qu’il avoit
déjà remportée.