[88] L’histoire Romaine en offre plusieurs exemples, et l’on

voit entr’autres que Marius, pour occuper son armée, détourna

une rivière, et lui fit creuser un nouveau lit. Je place ici un

passage remarquable des Tusculanes de Cicéron; il est très-propre

à donner une idée juste des légions, et à faire connoître toute

l’utilité des exercices militaires. _Nostri exercitus primum

unde nomen habeant, vides, deinde qui labor, quantus agminis:

ferre plus dimidiatis mensis cibaria. Ferre si quid ad usum

velint: ferre vallum. Nam scutum, gladium, galeam, in onere

nostri milites non plus numerant, quam humeros, lacertos, manus;

arma enim membra militis esse dicunt. Quæ quidem ita geruntur

apte, ut, si usus foret, abjectis oneribus, expeditis armis, ut

membris pugnare possint. Quid exercitatio legionum? Quid ille

cursus, concursus; clamor, quanti laboris est! Ex hoc ille animus

in prœliis paratus ad vulnera, adhuc pari animo inexercitatum

militem, mulier videtur. Cur? Tantum interest inter novum et

veterem exercitum, quantum experti sumus. Ætas tironum plerumque

melior: sed ferre laborem, contemnere vulnus, consuetudo docet.

Quin etiam videmus ex acie afferri sæpe saucios, et quidem rudem

illum, et inexercitatum, quamvis levi ictu, ploratus turpissimos

edere. At vero ille exercitatus et vétus, ob eamque rem fortior,

Medicum modo requirens à quo obligatur._ Voyez sur le même sujet

ce que dit Polybe, l. 6, ch. 4, 5, 6 et 7. Voyez aussi Vegèce, l.

2, ch.

Les hommes ne sont braves que par art; et vouloir qu’ils se fassent un

jeu insensé de courir à la mort, c’est aller au-delà du but que doit se

proposer la politique, ou n’exciter qu’un courage d’enthousiasme qui

ne peut durer. Loin de songer à détruire cet éloignement que la nature

inspire pour le danger et la douleur, la république Romaine sembloit

le respecter. C’est en donnant à ses soldats d’excellentes épées, et

en les mettant, pour ainsi dire, en sûreté sous leur bouclier, leur

casque et leur cuirasse[89], qu’elle animoit leur confiance contre des

ennemis moins précautionnés qu’eux. Dès-lors, il étoit plus aisé d’unir

et d’échauffer dans leur cœur les passions qui, pour me servir de ce

terme, entrent dans la composition du courage.

[89] La république fournissoit des armes aux soldats. Leur

bouclier étoit haut de quatre pieds. Leur casque et leur cuirasse

étoient à l’épreuve de l’épée, du javelot et de la pique.

Un soldat Romain se seroit déshonoré, qui, sous prétexte de

bravoure, eût combattu sans quelqu’une de ses armes défensives.

Les Romains y intéressoient la religion, et le serment que chaque

soldat prêtoit entre les mains du consul, de ne point fuir, de

ne point abandonner ses armes, et d’obéir à tous les ordres des

ses supérieurs[90], ajoutoit à l’infamie de la lâcheté le sceau

de l’impiété. La république prodiguoit les récompenses, mais avec

discernement. Elles n’étoient point arbitraires; c’eût été les rendre

méprisables. La loi même récompensoit, et l’on n’avoit ni à soupçonner

l’indulgence des généraux, ni à craindre leurs caprices. Ce n’étoit

point par des largesses en argent, ou par une distribution plus

abondante en vivres qu’on récompensoit le soldat, c’eût été exciter

son avarice et son intempérance, et pour animer le courage, réveiller

des passions qui doivent l’amortir. Le soldat qui sauve dans le combat

un citoyen prêt à périr, obtient une autre couronne que celui qui est

monté le premier sur le mur d’une ville assiégée, ou qui a le premier

forcé le camp des ennemis. Les lances, les boucliers, les harnois, les

coupes, les colliers sont autant de prix différens pour différentes

actions. Les escarmouches, les batailles, les siéges ont les leurs; et

le courage du soldat Romain, toujours excité par un nouvel objet, ne

peut jamais se relâcher.

[90] Ce serment se prêtoit avant que les légions sortissent de

Rome. Quand elles étoient venues à leur premier rendez-vous, le

soldat faisoit un second serment entre les mains des tribuns, par

lequel il promettoit de ne rien dérober, de ne rien s’approprier

du butin pris sur les ennemis, et de porter aux tribuns tout ce

qu’il trouveroit.

Ceux qui avoient été honorés de quelque marque de valeur assistoient

aux jeux et aux spectacles avec un habit particulier, et exposoient

dans leurs maisons, avec les dépouilles qu’ils avoient remportées sur

les ennemis, les prix que les consuls leur avoient donnés. Ces espèces

de monumens domestiques nourrissoient une noble émulation entre tous

les citoyens; et les fils, élevés au milieu des témoins de la gloire

de leurs pères, apprenoient promptement leur devoir et ce que la

république attendoit d’eux.

Les récompenses étoient d’autant plus propres à porter les Romains

aux grandes choses, qu’ils ne pouvoient subir un châtiment militaire

sans être deshonorés. Il y avoit peu de cas pour lesquels le consul

prononçât peine de mort; mais le soldat que les tribuns avoient

condamné à la bastonnade pour avoir manqué à une de ses fonctions[91],

ou pour quelqu’autre faute plus légère, étoit chassé de l’armée, et

n’osoit retourner à Rome, où un parent eût cru partager son infamie en

lui ouvrant sa maison. Les Romains ignoroient cette méthode pernicieuse

de réhabiliter un coupable en le faisant passer sous le drapeau;

l’espérance du pardon rend négligent sur les devoirs, si elle n’invite

même à les mépriser; et la honte dont on est lavé par une simple

cérémonie, n’est point un affront. On diroit que les peuples modernes

n’ont songé qu’à avoir beaucoup de soldats; les Romains n’en vouloient

que de parfaits. Si toute une cohorte Romaine est coupable, on la

décime, ou bien on la fait camper hors des retranchemens; elle n’est

nourrie que d’orge, et c’est à elle de se réhabiliter par quelqu’action

éclatante.

[91] Le consul avoit seul droit de punir de mort. Les tribuns

condamnoient à la bastonnade, et ils prononçoient leur jugement,

en touchant d’un bâton le coupable. Alors tous les soldats le

frappoient, et souvent il en mouroit. On subissoit ce châtiment,

non-seulement, comme je l’ai dit, pour avoir manqué à une

fonction militaire, mais pour s’être attribué la gloire d’une

action dont un autre étoit auteur, pour avoir abandonné ou perdu

ses armes, ou fait quelque larcin.

Il n’est pas surprenant qu’en commandant de pareils soldats, les

consuls aient fait souvent des fautes impunément. Sylla avouoit que

le courage seul et l’intelligence de son armée l’avoient fait vaincre

dans des occasions où il n’osoit presque espérer de n’être pas défait.

Combien de fois n’est-il point arrivé parmi nous qu’un général

auroit payé moins chèrement un moment de distraction, et tiré même

un parti avantageux d’une méprise, s’il avoit eu sous ses ordres ces

légions, que les marches les plus longues et les plus précipitées ne

fatiguoient point, qui pouvoient se suffire à elles-mêmes, qu’aucun

obstacle n’arrêtoit, et qui, pendant l’abondance et le calme de la

paix, s’étoient endurcies contre la faim, la soif et l’intempérie des

saisons? Les vertus des soldats Romains inspiroient à leurs consuls

cette confiance qui étend les vues et qui fait entreprendre de grandes

choses. Le génie de nos généraux modernes est, au contraire, rétréci

par l’impuissance où sont leurs armées de rien exécuter de difficile;

notre luxe, nos mauvaises mœurs, en un mot, sont des entraves pour eux.

Aujourd’hui que les milices, par une suite nécessaire du gouvernement

établi en Europe, sont composées de la partie la plus vile des

citoyens, on auroit plus besoin que jamais de l’art de la république

Romaine, pour donner à nos soldats les sentimens qui étoient comme

naturels aux siens. Sous prétexte que depuis l’invention des armes à

feu le soldat a moins besoin de force et d’agilité, les modernes ont

en quelque sorte laissé dégrader la nature. On n’a pas fait attention

que les qualités qui accompagnent ces dispositions du corps, et qu’on

ne trouve qu’avec elles, servent de ressort à l’ame, et sont toujours

également nécessaires. Comme nos soldats recrutés dans les villes,

et que la débauche ou leur profession ont souvent amollis[92], ne

pourroient ni porter tout l’équipage d’un soldat Romain, ni faire

les mêmes exercices; ils ne doivent avoir ni les qualités de l’ame ni

celles du corps qu’exige toujours la guerre; aussi arrive-t-il tous les

jours qu’une armée soit ruinée sans avoir reçu d’échec, ou, si elle se

comporte vaillamment un jour de combat, qu’elle ne sache pas l’attendre

avec patience.

[92] _Piscatores, aucupes, dulciarios, linteones, omnesque qui

aliquid tractasse videbuntur ad Gynecea pertinens, longe arbitror

pellendos à castris, fabros ferrarios, carpentarios, macellarios,

et cervorum aprorumque venatores convenit sociare militiæ._ (Veg.

l. 1, ch. 7.)

C’est en ne se départant jamais des maximes que je viens d’exposer, que

la république Romaine assura ses triomphes. Après les pertes les plus

considérables, elle redoubla de sévérité. Les soldats que Pyrrhus avoit

fait prisonniers descendirent dans un ordre inférieur; les chevaliers

servirent dans l’infanterie; les légionnaires passèrent au rang des

Velites, et chacun d’eux n’eut d’autre voie pour remonter à son premier

grade que de tuer deux ennemis, et de s’emparer de leurs dépouilles.

La république, plus épuisée encore après la journée de Cannes, exila

en Sicile ceux qui avoient fui. Elle étoit obligée d’avoir sur pied

vingt-trois légions; et quoiqu’elle n’eût plus de citoyens, et se vît

abandonnée de presque tous ses alliés, elle ne voulut point traiter

du rachat des soldats qui s’étoient rendus prisonniers. On pourroit

peut-être m’objecter que les Romains n’ignoroient pas qu’Annibal en

étoit embarrassé, et avoit d’ailleurs un extrême besoin d’argent; mais

le reste de leurs conduite démontre que c’est par un autre sentiment

qu’ils furent inflexibles. Rome, dans les malheurs, n’étoit pas

capable de déroger aux réglemens qu’elle avoit cru nécessaires pour

les prévenir[93], au contraire, elle en sentoit davantage l’utilité.

Elle jugea avec raison qu’après cette première grâce, les prisonniers

d’Annibal pourroient espérer qu’une seconde lâcheté seroit une seconde

fois pardonnée. Elle aima mieux armer ses esclaves, que cet exemple de

sévérité, le don de la liberté, et le décret qu’elle fit de vaincre ou

de mourir devoient rendre invincibles.

[93] _Auro repensus scilicet acrior

Miles redibit? Flagitio additi

Damnum: neque amissos colores

Lana refert medicata fuco;

Nec vera virtus, quum semel excidit,

Curat reponi deterioribus.

Si pugnat extricata densis

Cerva plagis, erit ille fortis,

Qui perfidis se credidit hostibus;

Et Marte pœnos proteret altero,

Qui lora restrictis lacertis

Sensit iners, timuitque mortem?_ (Hor. Ode 5, l. 3.)

Les Romains, dit Salluste, punirent plus souvent des excès de valeur

que des lâchetés, et la république, pendant long-temps, dut plutôt

ses victoires à cette rigidité austère qu’à l’intelligence de ses

consuls. Si elle y perdit quelques avantages particuliers, elle y

gagna d’établir dans ses armées une subordination extrême, et plus

précieuse encore par les maux qu’elle fit éviter que par les biens

qu’elle produisit. La rigueur de Manlius, qui punit de mort la victoire

de son propre fils, fut aussi utile à la conservation de la discipline

militaire, que la vertu farouche du premier Brutus l’avoit été à

l’établissement du gouvernement politique.

Après plusieurs succès, il se forma naturellement dans l’esprit des

soldats Romains une certaine confiance qui leur persuada que la

victoire leur appartenoit, et que les augures et la religion ne leur

promettoient pas en vain l’empire du monde. Ce sentiment élevé de l’ame

est la disposition la plus favorable à la guerre; il donne l’ardeur

propre à attaquer, ou la fermeté nécessaire pour soutenir un choc; et

il est suivi dans la défaite d’un dépit qui rallie avec courage des

soldats qu’une force supérieure avoit ébranlés.

Sans doute que si l’histoire nous instruisoit dans un certain détail

des mœurs, de la discipline et du gouvernement des petits peuples

que la république Romaine soumit dans l’Italie, nous y découvririons

les causes de leur ruine. Les Volsques, les Eques, les Fidenates, les

Latins, les Sabins, les Falisques furent les premiers ennemis des

Romains; c’étoient des peuples aguerris, vaillans, et qui défendirent,

il est vrai, leur liberté avec une extrême opiniâtreté; mais ils

n’avoient pas vraisemblablement une discipline militaire aussi sage

que celle des Romains. Les querelles qui régnoient à Rome entre la

noblesse et le peuple y multiplioient, ainsi que je l’ai fait voir,

les talens, et donnoient aux vertus l’activité des passions; les

Romains, en un mot, se comportoient avec toute la chaleur d’un peuple

qui se forme, et leurs ennemis avec le flegme d’un peuple qui suit par

habitude une route qui lui est tracée depuis long-temps. Tandis que

le gouvernement de la république Romaine fait de nouveaux progrès,

et devient de jour en jour plus capable de former et de conduire des

entreprises avec sagesse, combien de ses ennemis furent les victimes de

leurs caprices, s’ils obéissoient aux lois d’une pure démocratie; ou

virent sacrifier leur liberté aux passions et aux intérêts particuliers

de leurs magistrats, si leur gouvernement étoit aristocratique? Ces

peuples sembloient se relever pour faire la guerre à la république

Romaine, et c’est là une des principales causes de leur perte. Les

Romains devoient être supérieurs, parce qu’ils opposoient à des armées

toujours nouvelles, ou énervées par la paix, des soldats qu’un exercice

continuel des armes rendoit invincibles.

Au couchant, le territoire de Rome confinoit à celui des Toscans,

dont la république étoit composée de plusieurs villes libres,

indépendantes, qui se gouvernoient chacune par des lois et des

magistrats particuliers, mais qui avoient un conseil commun, chargé des

affaires générales de la ligue. Les Toscans avoient possédé autrefois

toute l’Insubrie; mais, abusant de leurs avantages, à peine furent-ils

heureux, que leurs mœurs s’amollirent, et leur gouvernement se relâcha.

Les Gaulois, qui dans ces circonstances firent une irruption en Italie

sous la conduite de Bellovèse[94], s’emparèrent de cette partie de

l’Insubrie, que les Romains nommèrent depuis la Gaule cisalpine. Les

mêmes raisons qui avoient donné de la supériorité aux Gaulois sur les

Toscans, devoient en donner aux Romains; c’est-à-dire, que les Toscans

ne pouvoient agir avec assez de célérité pour prévenir leurs ennemis,

et les faire échouer. Ils perdoient nécessairement à régler leurs

intérêts et convenir de leurs opérations un temps où il auroit fallu

agir. Les Toscans délibéroient encore que les consuls avoient déjà

remporté quelqu’avantage; étant donc toujours sur la défensive contre

un peuple qui attaquoit toujours, ils devoient enfin être vaincus.

[94] Cet événement arriva sous le règne de Tarquin.

A l’exception des Samnites, les Romains ne rencontrèrent point dans

l’Italie de plus redoutables ennemis que les Gaulois. Ce fut l’an 365

de Rome que ces barbares défirent son armée à la bataille d’Allia,

ravagèrent son territoire, et réduisirent un peuple qui devoit vaincre

l’univers à défendre le capitole. Ces événemens malheureux, dont

Camille vengea sa patrie, avoient fait une impression si profonde dans

l’esprit des Romains, que pendant long-temps ils ne firent la guerre

aux Gaulois que par des dictateurs. La république, dit Tite-Live[95],

eut plus de peine à les dompter qu’à subjuguer le reste de l’univers;

aussi, ordonna-t-elle que les pontifes, les prêtres, les vétérans, et

généralement tous les citoyens qui, par leur âge, étoient dispensés

de faire la guerre, prendroient les armes quand on seroit menacé des

Gaulois; et Salluste dit que les Romains combattirent contre eux pour

leur salut, et non pour la gloire[96].

[95] _Plures prope de Gallis triumphi quam toto orbe terrarum

acti sunt._ (L. 38.)

[96] _Cum Gallis pro salute, non pro gloria certare._ (In Bel.

Jug.)

C’est à la bonté de leurs armes offensives, dont toutes les blessures

étoient mortelles[97], à leur casque, à leur cuirasse, à leur bouclier,

que les Romains, revenus de la première terreur que leur avoit inspiré

la bataille d’Allia, durent les avantages fréquens qu’ils remportèrent

depuis sur des ennemis qui alloient nuds au combat[98], et dont les

épées étoient d’une si mauvaise trempe, qu’il falloit les redresser à

chaque coup qu’elles portoient. Résister au premier choc des Gaulois,

dont le courage étoit aussi peu constant qu’il étoit d’abord impétueux,

ou savoir se rallier après avoir été enfoncé, c’étoit les vaincre. Se

débandant dans la victoire, leurs premiers avantages leur devenoient

inutiles; et toutes leurs défaites devoient être des déroutes

extrêmement sanglantes, parce qu’ils étoient incapables de cesser de

combattre avant que d’avoir été mis entièrement en fuite.

[97] La lame de l’épée romaine étoit courte et extrêmement large.

Végèce dit que les Romains ne frappoient jamais que d’estoc,

parce qu’en frappant de taille on ne fait que des blessures

légères. _Non de pugnâ, sed de fugâ cogitant, qui in acie nudi

exponuntur ad vulnera...... Necesse est enim ut dimicandi

acriorem sumat audaciam, qui munito capite, vel pectore non timet

vulnus._ (Veg. l. 1, ch. 20.)

[98] Les Gaulois qui combattirent à Cannes sous les ordres

d’Annibal, étoient nuds. Il falloit que les Gaulois fussent des

hommes bien inconsidérés, puisque leurs défaites, l’exemple des

Romains et les conseils d’Annibal ne les avoient pas corrigés.

Les Samnites, fiers, opiniâtres, ambitieux, braves et mêmes féroces,

étoient vaincus, et jamais domptés. Leurs plus grandes pertes

sembloient ne point diminuer leurs forces, et accroître, au contraire,

leur courage. Ils courent toujours avec la même fureur à leurs ennemis

pour leur enlever une victoire qu’ils croient toujours équivoque,

et qui ne passe que rarement de leur côté. Rome avoit déjà fait des

conquêtes considérables hors de l’Italie, qu’ils n’avoient pas encore

désespéré de recouvrer leur liberté; mais leur gouvernement, semblable

à celui des Toscans, les exposoit aux mêmes inconvéniens. D’ailleurs,

les Samnites employoient le temps qu’ils ne faisoient pas la guerre

aux Romains à réparer simplement leurs armées, tandis que ceux-ci se

faisoient de nouveaux sujets et de nouveaux alliés. La république

Romaine, qui reprenoit les armes avec des forces toujours plus

considérables, devoit donc enfin écraser un peuple qui n’avoit tout au

plus que rétabli les siennes.

Je ne dois pas parler de Tarente, de Capoue, ni des autres villes de

la Campanie et de la partie orientale de l’Italie, qu’on appeloit

alors la Grande-Grèce. Ces peuples, d’abord recommandables par leur

sagesse et leur courage, n’avoient pas conservé long-temps l’esprit

des républiques dont ils tiroient leur origine, et quand les Romains

leur firent la guerre, ils les trouvèrent abandonnés à tous les vices

qui avoient soumis la Grèce à Philippe, père d’Alexandre. C’étoit la

même dépravation dans les mœurs, le même luxe, la même passion pour

les fêtes et les spectacles, le même mépris pour les lois, la même

indifférence pour le bien public, et les mêmes divisions domestiques.

Il ne suffisoit pas pour l’agrandissement des Romains qu’ils gagnassent

des batailles, et prissent des villes; il pouvoit, au contraire,

arriver qu’ils se ruinassent par ces succès. L’art de devenir puissant

par la guerre est autre que celui de vaincre; et la république Romaine,

en subjuguant ses premiers ennemis, seroit tombée dans l’impuissance

d’asservir des peuples plus considérables, si elle n’eût mis à profit

ses victoires par une politique savante, et qui n’a presque jamais été

connue des conquérans. Tacite remarque qu’Athènes et Lacédémone[99],

dont les généraux étoient si savans, et les soldats si braves, si bien

disciplinés et si accoutumés à vaincre, loin de se former un grand

empire, ont été les victimes de leur ambition. Ces deux républiques,

dit-il, ont péri, parce qu’elles ont voulu faire des sujets, et non

pas des citoyens des peuples qu’elles avoient vaincus. Mais Romulus,

ajoute-t-il, n’ayant, au contraire, fait la guerre que pour conquérir

des soldats[100], Rome devenoit la patrie des peuples qu’elle avoit

soumis; chaque guerre augmentoit donc ses forces, au lieu que les

Athéniens et les Spartiates, qui ne réparoient point les pertes que

leur causoit la victoire, s’affoiblissoient par leurs triomphes mêmes.

[99] _Quid aliud exitio Lacedemoniis et Atheniensibus fuit,

quamquam armis pollerent, nisi quod victos pro alienigenis

arcebant? At conditor noster Romulus tantum sapientia valuit, ut

plerosque populos eodem die hostes dein cives habuerit._ (Ann. l.

2.)

[100] Romulus porta une loi, par laquelle il étoit défendu de

tuer, ou même de vendre un ennemi qui se rendoit. Les Sabins

vaincus devinrent Romains, et ce prince admit dans le sénat cent

des plus nobles citoyens de cette nation. Tullus Hostilius ayant

ruiné la ville d’Albe, en transporta les habitans à Rome, et ils

y jouirent de tous les droits des anciens Romains. Ancus Martius,

après avoir détruit quelques bourgades des Latins, eut la même

politique. Ainsi, il ne faut point être surpris que Rome, d’abord

si foible, eût sous ses derniers rois plus de quatre-vingt mille

hommes en état de porter les armes.

Il étoit naturel que Romulus usât de la victoire avec modération; la

foiblesse et les besoins des Romains l’avertissoient continuellement

qu’il lui étoit plus utile d’incorporer les vaincus à sa nation, et

d’en faire des citoyens, que de les exterminer, ou de s’en faire des

ennemis secrets en leur ôtant leur liberté. Ses successeurs devoient

aussi se conduire par la même politique, et soit qu’ils songeassent à

se rendre plus redoutables à leurs voisins, soit qu’ils ne voulussent

qu’agrandir leur pouvoir dans Rome, elle leur étoit également

avantageuse. Mais après l’exil des Tarquins, les Romains devoient voir

les intérêts de Rome d’un autre œil que Romulus et ses successeurs.

Aucun citoyen n’ayant dans la république la même puissance ni la même

supériorité dont les rois y avoient joui, aucun citoyen ne devoit

trouver un avantage personnel à communiquer aux vaincus le droit de

bourgeoisie Romaine. En faisant des Romains, les rois se faisoient

des sujets; mais les citoyens de Rome ne pouvoient se faire que des

concitoyens qui seroient entrés en partage de la souveraineté même; et

rien ne devoit paroître moins sage à des vainqueurs, toujours durs,

fiers et impérieux, que de soutenir des guerres longues et sanglantes

pour se faire des concitoyens, qui, devenant de jour en jour plus

nombreux, s’empareroient enfin de toute l’autorité.

Ces motifs, qui avoient été le principe de la dureté des Athéniens et

des Spartiates envers leurs ennemis, devoient d’autant plus influer

dans la conduite des Romains, que le sénat, toujours inquiété par les

entreprises des plébéïens, ne devoit pas songer à augmenter leurs

forces par de nouvelles incorporations.

Si les Romains, en renonçant à la politique prudente de Romulus,

avoient pris le parti de traiter leurs ennemis avec rigueur,

ils n’auroient acquis que des sujets inquiets, toujours prêts à

se révolter, et tels, en un mot, que ceux des Athéniens et des

Spartiates. Pour ne les pas craindre, il eût fallu les affoiblir, et

leur foiblesse n’auroit pas aidé leurs maîtres à faire de nouvelles

conquêtes. Malgré les avantages de la république sur ses voisins,

malgré la sagesse de son gouvernement, de ses lois, de sa discipline

et de ses mœurs, il est fort douteux qu’elle fût parvenue à régner

sur l’Italie; car des peuples qui auroient senti qu’il s’agissoit de

devenir esclaves, n’auroient pas combattu avec courage, mais avec

désespoir. Les Romains auroient-ils enfin réussi à subjuguer l’Italie?

Il est vraisemblable que leur empire, toujours chancelant, y eût été

borné. Pouvant à peine suffire à contenir cette grande province dans

l’obéissance, comment leur eût-il été possible de porter leurs armes

au-dehors? N’auroient-ils pas même dû craindre que quelque puissance

voisine ne se servît, pour les ruiner, de la haine que les Italiens

leur auroient portée?

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 22 / 30 段