voit entr’autres que Marius, pour occuper son armée, détourna
une rivière, et lui fit creuser un nouveau lit. Je place ici un
passage remarquable des Tusculanes de Cicéron; il est très-propre
à donner une idée juste des légions, et à faire connoître toute
l’utilité des exercices militaires. _Nostri exercitus primum
unde nomen habeant, vides, deinde qui labor, quantus agminis:
ferre plus dimidiatis mensis cibaria. Ferre si quid ad usum
velint: ferre vallum. Nam scutum, gladium, galeam, in onere
nostri milites non plus numerant, quam humeros, lacertos, manus;
arma enim membra militis esse dicunt. Quæ quidem ita geruntur
apte, ut, si usus foret, abjectis oneribus, expeditis armis, ut
membris pugnare possint. Quid exercitatio legionum? Quid ille
cursus, concursus; clamor, quanti laboris est! Ex hoc ille animus
in prœliis paratus ad vulnera, adhuc pari animo inexercitatum
militem, mulier videtur. Cur? Tantum interest inter novum et
veterem exercitum, quantum experti sumus. Ætas tironum plerumque
melior: sed ferre laborem, contemnere vulnus, consuetudo docet.
Quin etiam videmus ex acie afferri sæpe saucios, et quidem rudem
illum, et inexercitatum, quamvis levi ictu, ploratus turpissimos
edere. At vero ille exercitatus et vétus, ob eamque rem fortior,
Medicum modo requirens à quo obligatur._ Voyez sur le même sujet
ce que dit Polybe, l. 6, ch. 4, 5, 6 et 7. Voyez aussi Vegèce, l.
2, ch.
Les hommes ne sont braves que par art; et vouloir qu’ils se fassent un
jeu insensé de courir à la mort, c’est aller au-delà du but que doit se
proposer la politique, ou n’exciter qu’un courage d’enthousiasme qui
ne peut durer. Loin de songer à détruire cet éloignement que la nature
inspire pour le danger et la douleur, la république Romaine sembloit
le respecter. C’est en donnant à ses soldats d’excellentes épées, et
en les mettant, pour ainsi dire, en sûreté sous leur bouclier, leur
casque et leur cuirasse[89], qu’elle animoit leur confiance contre des
ennemis moins précautionnés qu’eux. Dès-lors, il étoit plus aisé d’unir
et d’échauffer dans leur cœur les passions qui, pour me servir de ce
terme, entrent dans la composition du courage.
[89] La république fournissoit des armes aux soldats. Leur
bouclier étoit haut de quatre pieds. Leur casque et leur cuirasse
étoient à l’épreuve de l’épée, du javelot et de la pique.
Un soldat Romain se seroit déshonoré, qui, sous prétexte de
bravoure, eût combattu sans quelqu’une de ses armes défensives.
Les Romains y intéressoient la religion, et le serment que chaque
soldat prêtoit entre les mains du consul, de ne point fuir, de
ne point abandonner ses armes, et d’obéir à tous les ordres des
ses supérieurs[90], ajoutoit à l’infamie de la lâcheté le sceau
de l’impiété. La république prodiguoit les récompenses, mais avec
discernement. Elles n’étoient point arbitraires; c’eût été les rendre
méprisables. La loi même récompensoit, et l’on n’avoit ni à soupçonner
l’indulgence des généraux, ni à craindre leurs caprices. Ce n’étoit
point par des largesses en argent, ou par une distribution plus
abondante en vivres qu’on récompensoit le soldat, c’eût été exciter
son avarice et son intempérance, et pour animer le courage, réveiller
des passions qui doivent l’amortir. Le soldat qui sauve dans le combat
un citoyen prêt à périr, obtient une autre couronne que celui qui est
monté le premier sur le mur d’une ville assiégée, ou qui a le premier
forcé le camp des ennemis. Les lances, les boucliers, les harnois, les
coupes, les colliers sont autant de prix différens pour différentes
actions. Les escarmouches, les batailles, les siéges ont les leurs; et
le courage du soldat Romain, toujours excité par un nouvel objet, ne
peut jamais se relâcher.
[90] Ce serment se prêtoit avant que les légions sortissent de
Rome. Quand elles étoient venues à leur premier rendez-vous, le
soldat faisoit un second serment entre les mains des tribuns, par
lequel il promettoit de ne rien dérober, de ne rien s’approprier
du butin pris sur les ennemis, et de porter aux tribuns tout ce
qu’il trouveroit.
Ceux qui avoient été honorés de quelque marque de valeur assistoient
aux jeux et aux spectacles avec un habit particulier, et exposoient
dans leurs maisons, avec les dépouilles qu’ils avoient remportées sur
les ennemis, les prix que les consuls leur avoient donnés. Ces espèces
de monumens domestiques nourrissoient une noble émulation entre tous
les citoyens; et les fils, élevés au milieu des témoins de la gloire
de leurs pères, apprenoient promptement leur devoir et ce que la
république attendoit d’eux.
Les récompenses étoient d’autant plus propres à porter les Romains
aux grandes choses, qu’ils ne pouvoient subir un châtiment militaire
sans être deshonorés. Il y avoit peu de cas pour lesquels le consul
prononçât peine de mort; mais le soldat que les tribuns avoient
condamné à la bastonnade pour avoir manqué à une de ses fonctions[91],
ou pour quelqu’autre faute plus légère, étoit chassé de l’armée, et
n’osoit retourner à Rome, où un parent eût cru partager son infamie en
lui ouvrant sa maison. Les Romains ignoroient cette méthode pernicieuse
de réhabiliter un coupable en le faisant passer sous le drapeau;
l’espérance du pardon rend négligent sur les devoirs, si elle n’invite
même à les mépriser; et la honte dont on est lavé par une simple
cérémonie, n’est point un affront. On diroit que les peuples modernes
n’ont songé qu’à avoir beaucoup de soldats; les Romains n’en vouloient
que de parfaits. Si toute une cohorte Romaine est coupable, on la
décime, ou bien on la fait camper hors des retranchemens; elle n’est
nourrie que d’orge, et c’est à elle de se réhabiliter par quelqu’action
éclatante.
[91] Le consul avoit seul droit de punir de mort. Les tribuns
condamnoient à la bastonnade, et ils prononçoient leur jugement,
en touchant d’un bâton le coupable. Alors tous les soldats le
frappoient, et souvent il en mouroit. On subissoit ce châtiment,
non-seulement, comme je l’ai dit, pour avoir manqué à une
fonction militaire, mais pour s’être attribué la gloire d’une
action dont un autre étoit auteur, pour avoir abandonné ou perdu
ses armes, ou fait quelque larcin.
Il n’est pas surprenant qu’en commandant de pareils soldats, les
consuls aient fait souvent des fautes impunément. Sylla avouoit que
le courage seul et l’intelligence de son armée l’avoient fait vaincre
dans des occasions où il n’osoit presque espérer de n’être pas défait.
Combien de fois n’est-il point arrivé parmi nous qu’un général
auroit payé moins chèrement un moment de distraction, et tiré même
un parti avantageux d’une méprise, s’il avoit eu sous ses ordres ces
légions, que les marches les plus longues et les plus précipitées ne
fatiguoient point, qui pouvoient se suffire à elles-mêmes, qu’aucun
obstacle n’arrêtoit, et qui, pendant l’abondance et le calme de la
paix, s’étoient endurcies contre la faim, la soif et l’intempérie des
saisons? Les vertus des soldats Romains inspiroient à leurs consuls
cette confiance qui étend les vues et qui fait entreprendre de grandes
choses. Le génie de nos généraux modernes est, au contraire, rétréci
par l’impuissance où sont leurs armées de rien exécuter de difficile;
notre luxe, nos mauvaises mœurs, en un mot, sont des entraves pour eux.
Aujourd’hui que les milices, par une suite nécessaire du gouvernement
établi en Europe, sont composées de la partie la plus vile des
citoyens, on auroit plus besoin que jamais de l’art de la république
Romaine, pour donner à nos soldats les sentimens qui étoient comme
naturels aux siens. Sous prétexte que depuis l’invention des armes à
feu le soldat a moins besoin de force et d’agilité, les modernes ont
en quelque sorte laissé dégrader la nature. On n’a pas fait attention
que les qualités qui accompagnent ces dispositions du corps, et qu’on
ne trouve qu’avec elles, servent de ressort à l’ame, et sont toujours
également nécessaires. Comme nos soldats recrutés dans les villes,
et que la débauche ou leur profession ont souvent amollis[92], ne
pourroient ni porter tout l’équipage d’un soldat Romain, ni faire
les mêmes exercices; ils ne doivent avoir ni les qualités de l’ame ni
celles du corps qu’exige toujours la guerre; aussi arrive-t-il tous les
jours qu’une armée soit ruinée sans avoir reçu d’échec, ou, si elle se
comporte vaillamment un jour de combat, qu’elle ne sache pas l’attendre
avec patience.
[92] _Piscatores, aucupes, dulciarios, linteones, omnesque qui
aliquid tractasse videbuntur ad Gynecea pertinens, longe arbitror
pellendos à castris, fabros ferrarios, carpentarios, macellarios,
et cervorum aprorumque venatores convenit sociare militiæ._ (Veg.
l. 1, ch. 7.)
C’est en ne se départant jamais des maximes que je viens d’exposer, que
la république Romaine assura ses triomphes. Après les pertes les plus
considérables, elle redoubla de sévérité. Les soldats que Pyrrhus avoit
fait prisonniers descendirent dans un ordre inférieur; les chevaliers
servirent dans l’infanterie; les légionnaires passèrent au rang des
Velites, et chacun d’eux n’eut d’autre voie pour remonter à son premier
grade que de tuer deux ennemis, et de s’emparer de leurs dépouilles.
La république, plus épuisée encore après la journée de Cannes, exila
en Sicile ceux qui avoient fui. Elle étoit obligée d’avoir sur pied
vingt-trois légions; et quoiqu’elle n’eût plus de citoyens, et se vît
abandonnée de presque tous ses alliés, elle ne voulut point traiter
du rachat des soldats qui s’étoient rendus prisonniers. On pourroit
peut-être m’objecter que les Romains n’ignoroient pas qu’Annibal en
étoit embarrassé, et avoit d’ailleurs un extrême besoin d’argent; mais
le reste de leurs conduite démontre que c’est par un autre sentiment
qu’ils furent inflexibles. Rome, dans les malheurs, n’étoit pas
capable de déroger aux réglemens qu’elle avoit cru nécessaires pour
les prévenir[93], au contraire, elle en sentoit davantage l’utilité.
Elle jugea avec raison qu’après cette première grâce, les prisonniers
d’Annibal pourroient espérer qu’une seconde lâcheté seroit une seconde
fois pardonnée. Elle aima mieux armer ses esclaves, que cet exemple de
sévérité, le don de la liberté, et le décret qu’elle fit de vaincre ou
de mourir devoient rendre invincibles.
[93] _Auro repensus scilicet acrior
Miles redibit? Flagitio additi
Damnum: neque amissos colores
Lana refert medicata fuco;
Nec vera virtus, quum semel excidit,
Curat reponi deterioribus.
Si pugnat extricata densis
Cerva plagis, erit ille fortis,
Qui perfidis se credidit hostibus;
Et Marte pœnos proteret altero,
Qui lora restrictis lacertis
Sensit iners, timuitque mortem?_ (Hor. Ode 5, l. 3.)
Les Romains, dit Salluste, punirent plus souvent des excès de valeur
que des lâchetés, et la république, pendant long-temps, dut plutôt
ses victoires à cette rigidité austère qu’à l’intelligence de ses
consuls. Si elle y perdit quelques avantages particuliers, elle y
gagna d’établir dans ses armées une subordination extrême, et plus
précieuse encore par les maux qu’elle fit éviter que par les biens
qu’elle produisit. La rigueur de Manlius, qui punit de mort la victoire
de son propre fils, fut aussi utile à la conservation de la discipline
militaire, que la vertu farouche du premier Brutus l’avoit été à
l’établissement du gouvernement politique.
Après plusieurs succès, il se forma naturellement dans l’esprit des
soldats Romains une certaine confiance qui leur persuada que la
victoire leur appartenoit, et que les augures et la religion ne leur
promettoient pas en vain l’empire du monde. Ce sentiment élevé de l’ame
est la disposition la plus favorable à la guerre; il donne l’ardeur
propre à attaquer, ou la fermeté nécessaire pour soutenir un choc; et
il est suivi dans la défaite d’un dépit qui rallie avec courage des
soldats qu’une force supérieure avoit ébranlés.
Sans doute que si l’histoire nous instruisoit dans un certain détail
des mœurs, de la discipline et du gouvernement des petits peuples
que la république Romaine soumit dans l’Italie, nous y découvririons
les causes de leur ruine. Les Volsques, les Eques, les Fidenates, les
Latins, les Sabins, les Falisques furent les premiers ennemis des
Romains; c’étoient des peuples aguerris, vaillans, et qui défendirent,
il est vrai, leur liberté avec une extrême opiniâtreté; mais ils
n’avoient pas vraisemblablement une discipline militaire aussi sage
que celle des Romains. Les querelles qui régnoient à Rome entre la
noblesse et le peuple y multiplioient, ainsi que je l’ai fait voir,
les talens, et donnoient aux vertus l’activité des passions; les
Romains, en un mot, se comportoient avec toute la chaleur d’un peuple
qui se forme, et leurs ennemis avec le flegme d’un peuple qui suit par
habitude une route qui lui est tracée depuis long-temps. Tandis que
le gouvernement de la république Romaine fait de nouveaux progrès,
et devient de jour en jour plus capable de former et de conduire des
entreprises avec sagesse, combien de ses ennemis furent les victimes de
leurs caprices, s’ils obéissoient aux lois d’une pure démocratie; ou
virent sacrifier leur liberté aux passions et aux intérêts particuliers
de leurs magistrats, si leur gouvernement étoit aristocratique? Ces
peuples sembloient se relever pour faire la guerre à la république
Romaine, et c’est là une des principales causes de leur perte. Les
Romains devoient être supérieurs, parce qu’ils opposoient à des armées
toujours nouvelles, ou énervées par la paix, des soldats qu’un exercice
continuel des armes rendoit invincibles.
Au couchant, le territoire de Rome confinoit à celui des Toscans,
dont la république étoit composée de plusieurs villes libres,
indépendantes, qui se gouvernoient chacune par des lois et des
magistrats particuliers, mais qui avoient un conseil commun, chargé des
affaires générales de la ligue. Les Toscans avoient possédé autrefois
toute l’Insubrie; mais, abusant de leurs avantages, à peine furent-ils
heureux, que leurs mœurs s’amollirent, et leur gouvernement se relâcha.
Les Gaulois, qui dans ces circonstances firent une irruption en Italie
sous la conduite de Bellovèse[94], s’emparèrent de cette partie de
l’Insubrie, que les Romains nommèrent depuis la Gaule cisalpine. Les
mêmes raisons qui avoient donné de la supériorité aux Gaulois sur les
Toscans, devoient en donner aux Romains; c’est-à-dire, que les Toscans
ne pouvoient agir avec assez de célérité pour prévenir leurs ennemis,
et les faire échouer. Ils perdoient nécessairement à régler leurs
intérêts et convenir de leurs opérations un temps où il auroit fallu
agir. Les Toscans délibéroient encore que les consuls avoient déjà
remporté quelqu’avantage; étant donc toujours sur la défensive contre
un peuple qui attaquoit toujours, ils devoient enfin être vaincus.
[94] Cet événement arriva sous le règne de Tarquin.
A l’exception des Samnites, les Romains ne rencontrèrent point dans
l’Italie de plus redoutables ennemis que les Gaulois. Ce fut l’an 365
de Rome que ces barbares défirent son armée à la bataille d’Allia,
ravagèrent son territoire, et réduisirent un peuple qui devoit vaincre
l’univers à défendre le capitole. Ces événemens malheureux, dont
Camille vengea sa patrie, avoient fait une impression si profonde dans
l’esprit des Romains, que pendant long-temps ils ne firent la guerre
aux Gaulois que par des dictateurs. La république, dit Tite-Live[95],
eut plus de peine à les dompter qu’à subjuguer le reste de l’univers;
aussi, ordonna-t-elle que les pontifes, les prêtres, les vétérans, et
généralement tous les citoyens qui, par leur âge, étoient dispensés
de faire la guerre, prendroient les armes quand on seroit menacé des
Gaulois; et Salluste dit que les Romains combattirent contre eux pour
leur salut, et non pour la gloire[96].
[95] _Plures prope de Gallis triumphi quam toto orbe terrarum
acti sunt._ (L. 38.)
[96] _Cum Gallis pro salute, non pro gloria certare._ (In Bel.
Jug.)
C’est à la bonté de leurs armes offensives, dont toutes les blessures
étoient mortelles[97], à leur casque, à leur cuirasse, à leur bouclier,
que les Romains, revenus de la première terreur que leur avoit inspiré
la bataille d’Allia, durent les avantages fréquens qu’ils remportèrent
depuis sur des ennemis qui alloient nuds au combat[98], et dont les
épées étoient d’une si mauvaise trempe, qu’il falloit les redresser à
chaque coup qu’elles portoient. Résister au premier choc des Gaulois,
dont le courage étoit aussi peu constant qu’il étoit d’abord impétueux,
ou savoir se rallier après avoir été enfoncé, c’étoit les vaincre. Se
débandant dans la victoire, leurs premiers avantages leur devenoient
inutiles; et toutes leurs défaites devoient être des déroutes
extrêmement sanglantes, parce qu’ils étoient incapables de cesser de
combattre avant que d’avoir été mis entièrement en fuite.
[97] La lame de l’épée romaine étoit courte et extrêmement large.
Végèce dit que les Romains ne frappoient jamais que d’estoc,
parce qu’en frappant de taille on ne fait que des blessures
légères. _Non de pugnâ, sed de fugâ cogitant, qui in acie nudi
exponuntur ad vulnera...... Necesse est enim ut dimicandi
acriorem sumat audaciam, qui munito capite, vel pectore non timet
vulnus._ (Veg. l. 1, ch. 20.)
[98] Les Gaulois qui combattirent à Cannes sous les ordres
d’Annibal, étoient nuds. Il falloit que les Gaulois fussent des
hommes bien inconsidérés, puisque leurs défaites, l’exemple des
Romains et les conseils d’Annibal ne les avoient pas corrigés.
Les Samnites, fiers, opiniâtres, ambitieux, braves et mêmes féroces,
étoient vaincus, et jamais domptés. Leurs plus grandes pertes
sembloient ne point diminuer leurs forces, et accroître, au contraire,
leur courage. Ils courent toujours avec la même fureur à leurs ennemis
pour leur enlever une victoire qu’ils croient toujours équivoque,
et qui ne passe que rarement de leur côté. Rome avoit déjà fait des
conquêtes considérables hors de l’Italie, qu’ils n’avoient pas encore
désespéré de recouvrer leur liberté; mais leur gouvernement, semblable
à celui des Toscans, les exposoit aux mêmes inconvéniens. D’ailleurs,
les Samnites employoient le temps qu’ils ne faisoient pas la guerre
aux Romains à réparer simplement leurs armées, tandis que ceux-ci se
faisoient de nouveaux sujets et de nouveaux alliés. La république
Romaine, qui reprenoit les armes avec des forces toujours plus
considérables, devoit donc enfin écraser un peuple qui n’avoit tout au
plus que rétabli les siennes.
Je ne dois pas parler de Tarente, de Capoue, ni des autres villes de
la Campanie et de la partie orientale de l’Italie, qu’on appeloit
alors la Grande-Grèce. Ces peuples, d’abord recommandables par leur
sagesse et leur courage, n’avoient pas conservé long-temps l’esprit
des républiques dont ils tiroient leur origine, et quand les Romains
leur firent la guerre, ils les trouvèrent abandonnés à tous les vices
qui avoient soumis la Grèce à Philippe, père d’Alexandre. C’étoit la
même dépravation dans les mœurs, le même luxe, la même passion pour
les fêtes et les spectacles, le même mépris pour les lois, la même
indifférence pour le bien public, et les mêmes divisions domestiques.
Il ne suffisoit pas pour l’agrandissement des Romains qu’ils gagnassent
des batailles, et prissent des villes; il pouvoit, au contraire,
arriver qu’ils se ruinassent par ces succès. L’art de devenir puissant
par la guerre est autre que celui de vaincre; et la république Romaine,
en subjuguant ses premiers ennemis, seroit tombée dans l’impuissance
d’asservir des peuples plus considérables, si elle n’eût mis à profit
ses victoires par une politique savante, et qui n’a presque jamais été
connue des conquérans. Tacite remarque qu’Athènes et Lacédémone[99],
dont les généraux étoient si savans, et les soldats si braves, si bien
disciplinés et si accoutumés à vaincre, loin de se former un grand
empire, ont été les victimes de leur ambition. Ces deux républiques,
dit-il, ont péri, parce qu’elles ont voulu faire des sujets, et non
pas des citoyens des peuples qu’elles avoient vaincus. Mais Romulus,
ajoute-t-il, n’ayant, au contraire, fait la guerre que pour conquérir
des soldats[100], Rome devenoit la patrie des peuples qu’elle avoit
soumis; chaque guerre augmentoit donc ses forces, au lieu que les
Athéniens et les Spartiates, qui ne réparoient point les pertes que
leur causoit la victoire, s’affoiblissoient par leurs triomphes mêmes.
[99] _Quid aliud exitio Lacedemoniis et Atheniensibus fuit,
quamquam armis pollerent, nisi quod victos pro alienigenis
arcebant? At conditor noster Romulus tantum sapientia valuit, ut
plerosque populos eodem die hostes dein cives habuerit._ (Ann. l.
2.)
[100] Romulus porta une loi, par laquelle il étoit défendu de
tuer, ou même de vendre un ennemi qui se rendoit. Les Sabins
vaincus devinrent Romains, et ce prince admit dans le sénat cent
des plus nobles citoyens de cette nation. Tullus Hostilius ayant
ruiné la ville d’Albe, en transporta les habitans à Rome, et ils
y jouirent de tous les droits des anciens Romains. Ancus Martius,
après avoir détruit quelques bourgades des Latins, eut la même
politique. Ainsi, il ne faut point être surpris que Rome, d’abord
si foible, eût sous ses derniers rois plus de quatre-vingt mille
hommes en état de porter les armes.
Il étoit naturel que Romulus usât de la victoire avec modération; la
foiblesse et les besoins des Romains l’avertissoient continuellement
qu’il lui étoit plus utile d’incorporer les vaincus à sa nation, et
d’en faire des citoyens, que de les exterminer, ou de s’en faire des
ennemis secrets en leur ôtant leur liberté. Ses successeurs devoient
aussi se conduire par la même politique, et soit qu’ils songeassent à
se rendre plus redoutables à leurs voisins, soit qu’ils ne voulussent
qu’agrandir leur pouvoir dans Rome, elle leur étoit également
avantageuse. Mais après l’exil des Tarquins, les Romains devoient voir
les intérêts de Rome d’un autre œil que Romulus et ses successeurs.
Aucun citoyen n’ayant dans la république la même puissance ni la même
supériorité dont les rois y avoient joui, aucun citoyen ne devoit
trouver un avantage personnel à communiquer aux vaincus le droit de
bourgeoisie Romaine. En faisant des Romains, les rois se faisoient
des sujets; mais les citoyens de Rome ne pouvoient se faire que des
concitoyens qui seroient entrés en partage de la souveraineté même; et
rien ne devoit paroître moins sage à des vainqueurs, toujours durs,
fiers et impérieux, que de soutenir des guerres longues et sanglantes
pour se faire des concitoyens, qui, devenant de jour en jour plus
nombreux, s’empareroient enfin de toute l’autorité.
Ces motifs, qui avoient été le principe de la dureté des Athéniens et
des Spartiates envers leurs ennemis, devoient d’autant plus influer
dans la conduite des Romains, que le sénat, toujours inquiété par les
entreprises des plébéïens, ne devoit pas songer à augmenter leurs
forces par de nouvelles incorporations.
Si les Romains, en renonçant à la politique prudente de Romulus,
avoient pris le parti de traiter leurs ennemis avec rigueur,
ils n’auroient acquis que des sujets inquiets, toujours prêts à
se révolter, et tels, en un mot, que ceux des Athéniens et des
Spartiates. Pour ne les pas craindre, il eût fallu les affoiblir, et
leur foiblesse n’auroit pas aidé leurs maîtres à faire de nouvelles
conquêtes. Malgré les avantages de la république sur ses voisins,
malgré la sagesse de son gouvernement, de ses lois, de sa discipline
et de ses mœurs, il est fort douteux qu’elle fût parvenue à régner
sur l’Italie; car des peuples qui auroient senti qu’il s’agissoit de
devenir esclaves, n’auroient pas combattu avec courage, mais avec
désespoir. Les Romains auroient-ils enfin réussi à subjuguer l’Italie?
Il est vraisemblable que leur empire, toujours chancelant, y eût été
borné. Pouvant à peine suffire à contenir cette grande province dans
l’obéissance, comment leur eût-il été possible de porter leurs armes
au-dehors? N’auroient-ils pas même dû craindre que quelque puissance
voisine ne se servît, pour les ruiner, de la haine que les Italiens
leur auroient portée?