Les Grecs et les successeurs d’Alexandre ne connoissoient qu’un même

ordre de bataille, c’est celui de la phalange, composée de seize

mille hommes, rangés sur seize de profondeur. On peut voir dans les

historiens quelles étoient les armes de ces soldats, et l’on ne sera

point étonné que Paul Emile en fût effrayé la première fois qu’il

combattit contre Persée. La phalange paroissoit invincible, et elle

l’étoit en effet, dit Polybe, tant qu’elle demeuroit unie; mais

ajoute-t-il, il étoit rare qu’occupant vingt stades, elle trouvât

un terrein qui lui convînt. Une hauteur, un fossé, une fondrière,

une haie, un ruisseau en rompoient l’ordonnance, et ses ennemis

pouvoient alors la ruiner d’autant plus aisément, et pénétrer dans les

intervalles qu’elle laissoit en se rompant, que tel est l’ordre de

la phalange, continue le même historien, que le soldat ne peut faire

aucune évolution, ni combattre corps à corps, à cause de la longueur

de ses armes. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même impossible

que la phalange ne souffrît pas quelque flottement dès qu’elle se

mettoit en mouvement. Les cohortes Romaines, aussi capables de toutes

sortes d’évolutions, que la pesante ordonnance des Grecs l’étoit peu,

avoient donc un avantage considérable sur la phalange. Pour la vaincre,

il ne s’agissoit que de la forcer à combattre sur un terrain inégal, ou

avant que de l’attaquer, de la rompre par le secours des Velites, ou de

la forcer à marcher.

Ce que Polybe dit, en comparant l’ordonnance légère des Romains à celle

des Macédoniens, il faut, à plus forte raison, l’appliquer à l’ordre

de bataille des autres peuples, dont l’infanterie, toute pressée en

un corps, avoit les inconvéniens de la phalange, sans en avoir les

avantages. Deux et même trois phalanges placées les unes derrière les

autres ne fortifioient point une armée, parce qu’elles ne se donnoient

aucun secours. Annibal en fit l’épreuve à Zama. Il composa sa première

phalange de tout ce qu’il avoit de plus médiocre dans ses troupes, se

flattant qu’après que les Romains se seroient fatigués à la tailler en

pièces, il fondroit sur eux avec la seconde phalange, et les mettroit

aisément en fuite. Ce grand homme fut trompé dans ses espérances. Sa

première phalange, qui fut rompue et enfoncée, se jeta sur la seconde,

y porta le désordre, et l’entraîna dans sa déroute avant même que les

Romains l’eussent approchée.

LIVRE CINQUIÈME.

Tandis que Rome étoit occupée à subjuguer l’Italie, Carthage, qui

régnoit depuis long-temps sur l’Afrique, étendoit sa domination hors

de son continent. Elle avoit fait des conquêtes considérables en

Espagne; la Sardaigne étoit soumise, et la Sicile sembloit ne pouvoir

éviter le même sort. Des richesses immenses, produit du commerce le

plus florissant, enfloient l’orgueil des Carthaginois; et parce qu’ils

étoient le peuple le plus riche du monde, ils se croyoient destinés à

le gouverner. Mais les Romains pensoient que cet empire devoit être le

prix de leur courage, de leur patience et de leur amour pour la gloire.

Ces deux nations, à force de vaincre leurs ennemis, soumirent tous les

peuples qui les séparoient; elles se firent la guerre, et peut-être que

l’histoire n’offre point de spectacle plus beau, plus intéressant, et à

la fois plus instructif que la rivalité de ces deux républiques.

Carthage, fondée par Didon plusieurs siècles avant Romulus, obéit

d’abord à des rois; mais elle ne tarda pas à en secouer le joug pour

se gouverner en ville libre. Deux suffêtes, dont la magistrature

étoit annuelle, présidoient à un sénat nombreux qui les avoit élus;

ils en convoquoient les assemblées, et y proposoient les matières qui

devoient être l’objet des délibérations. Tant que les avis étoient

unanimes dans le sénat, ce corps régloit tout, ordonnoit tout, et

le gouvernement étoit absolument aristocratique. Mais au défaut

d’unanimité, les affaires étoient portées devant le peuple, que ses

magistrats assembloient dans la place publique[109]; il décidoit à la

pluralité des suffrages, et le gouvernement devenoit alors purement

démocratique; ainsi la souveraineté toute entière, appartenant tour

à tour à chacun des deux ordres de l’état, Carthage, alternativement

gouvernée par le sénat ou par le peuple, n’avoit aucune règle constante

de conduite. Aristote et Polybe, trompés par ses deux suffêtes, son

sénat et ses assemblées du peuple, ont donc eu tort de comparer cette

république, l’un à celle des Spartiates, l’autre à celle des Romains,

où l’aristocratie, la royauté et la démocratie unies, fondues ensemble,

et toujours tempérées les unes par les autres, formoient une police

mixte qui rassembloit les avantages de tous les autres gouvernemens.

[109] Ces magistrats du peuple étoient au nombre de 105. Les

auteurs latins les appellent _centum-viri_, _centum-virs_; ils

étoient les juges de toutes les affaires civiles.

A peine les Carthaginois se furent-ils formé un établissement solide,

qu’occupés, à l’exemple des Tyriens dont ils descendoient, de la

seule passion d’étendre leur commerce, d’acquérir et d’amasser des

richesses[110], ils durent avoir tous les vices que produit l’avarice.

Si ces vices ruinèrent le sage gouvernement des Romains, quels ravages

ne durent-ils pas causer chez les Carthaginois, dont les lois

n’étoient propres ni à prévenir, ni à réprimer les abus? La probité

et les talens ne furent comptés pour rien; c’est aux seuls citoyens

riches qu’on déféroit les magistratures, et il leur étoit même permis

d’en posséder plusieurs à la fois. N’y ayant plus d’égalité entre les

magistrats, et leurs fonctions n’étant pas séparées, les haines et

les jalousies prirent la place de l’émulation; et de-là naquirent ces

cabales, ces partis presqu’aussi anciens que la république, et auxquels

ses intérêts furent continuellement sacrifiés. On ne concevroit point

que les Carthaginois eussent conservé leur liberté jusqu’au temps

où ils firent la guerre aux Romains, si on ne faisoit attention que

leur esprit, plus occupé de leurs banques et de leurs comptoirs que

de tout autre objet, et rétréci par l’intrigue, ne s’ouvroit point

aux grandes choses comme celui des Romains. Tandis que les uns,

naturellement lâches et timides, s’insultoient en citoyens, et ne

cherchoient à dominer que par des voies sourdes et détournées, les

autres, fiers et courageux comme leur république, avoient son ambition

et décidoient leurs querelles par les armes. La modération même que

les Carthaginois conservoient au milieu de tous leurs vices, donne une

idée désavantageuse de leur caractère, et la foiblesse qui les empêche

d’être aussi méchans que les Romains, ne les rend que plus méprisables.

[110] L’avarice des Carthaginois étoit une passion basse et

sordide; ils ne savoient pas jouir de leur fortune. Huet, dans

son histoire du commerce, et de la navigation des anciens, Chap.

15, dit que les Romains appeloient par dérision les Carthaginois,

_mangeur de bouillie_.

Carthage soumit cependant ses voisins; c’étoient sans doute des peuples

incapables de conserver leur indépendance. Ses premiers succès, les

contributions qu’elle exigea de ses ennemis, et les dépouilles des

vaincus, lui inspirèrent une confiance qui ne fut qu’un vice de plus

dans sa constitution. Quoique marchands, les Carthaginois voulurent

être conquérans, et s’ils ne continuoient pas à trouver des peuples

aussi mal gouvernés qu’eux, aussi corrompus, plus foibles et divisés

d’intérêt, ils devoient nécessairement périr; car il est impossible

qu’une république, telle que Carthage, qui n’a que des soldats

mercenaires, et dont les magistrats ne sont pas les capitaines[111],

ait le génie propre à commencer, suivre et consommer de grandes

entreprises de guerre. Accoutumée à voir ses intérêts sous un autre

point de vue qu’une nation militaire, et à travers d’autres préjugés,

elle aime la paix qui fait fleurir son commerce, et doit par conséquent

faire mal la guerre. Ses projets, toujours trop grands ou trop petits,

ne seront jamais concertés avec sagesse, et elle ne les exécutera

qu’en se défiant d’elle-même, ou en présumant trop de ses forces. Elle

aura de l’espérance, ou la perdra mal à propos; arrogante dans la

prospérité, elle n’aura aucune fermeté dans les revers; ne pouvant donc

faire la guerre avec avantage, il faut qu’elle y trouve enfin sa perte.

[111] Chez les Carthaginois, le commandement des armées n’étoit

attaché à aucune magistrature. Le sénat ou le peuple faisoit

général un officier qui s’étoit distingué, ou qui savoit mieux

briguer la faveur publique.

Si on rapproche ces réflexions générales de ce que j’ai dit jusqu’ici

des institutions politiques des Romains, il paroîtra sans doute

surprenant que la première guerre Punique ait duré vingt-un ans et

n’ait pas fini par la ruine entière de Carthage. Mais il faut faire

attention que la république Romaine, se trouvant transportée dans un

ordre de choses tout nouveau, ne put pas d’abord profiter de toute la

supériorité que son gouvernement, ses mœurs et sa discipline militaire

lui donnoient sur les Carthaginois. Il ne s’agissoit plus de faire la

guerre comme elle l’avoit faite jusqu’alors dans l’Italie, de s’étendre

de proche en proche, et d’armer seulement quatre légions; il falloit

se faire de nouvelles maximes, et une politique en quelque sorte toute

nouvelle; et ce moment est presque toujours fatal à un peuple, parce

qu’il n’est point éclairé par l’expérience; et qu’entraîné par la force

de l’habitude, il veut encore imiter quand il doit imaginer.

Les Carthaginois, au contraire, qui, depuis long-temps, faisoient la

guerre dans les provinces éloignées et avec des armées nombreuses,

devoient encore avoir un avantage considérable sur les Romains, par

l’expérience qu’ils avoient de la mer. Je sais que la navigation étoit

un art aussi borné chez les anciens qu’il est étendu chez nous; que

tout se réduisoit, de la part des matelots, à connoître de certains

présages[112] du beau et du mauvais temps, à manier avec adresse le

gouvernail, et à ramer de concert, et que le courage du soldat décidoit

du sort des batailles navales. Mais les Romains, qui n’avoient jamais

vu que des barques de pêcheurs, étoient trop sages pour n’être pas

intimidés par leur ignorance. Les honneurs extraordinaires qu’ils

accordèrent au consul Duilius, qui défit le premier une flotte

Carthaginoise, prouvent combien cette victoire étoit inattendue.

[112] Voyez Vegèce, l. 5, ch. 10, 11 et 13.

Après avoir vaincu, les Romains s’essayoient encore, et ils avoient

besoin de plusieurs succès consécutifs pour avoir sur mer la même

confiance qu’ils avoient sur terre. D’ailleurs, l’empire des

Carthaginois se soutenoit par son propre poids contre des échecs

légers, et ne pouvoit être ébranlé que par de grands Revers; mais la

pauvreté de la république romaine ne lui permettoit pas de former de

grandes entreprises. Elle ne connoissoit l’usage des monnoies d’argent

que depuis peu d’années[113], et quelques secours qu’elle reçût de

la générosité des citoyens, ils étoient beaucoup moins considérables

que les fonds ordinaires qu’une république aussi riche que Carthage

destinoit à la guerre.

[113] L’an de Rome 481, la république commença à avoir quelque

monnoie d’argent, et la première guerre Punique commença l’an 489.

Ces causes particulières rendirent en quelque sorte les Romains

inférieurs à eux-mêmes dans le cours de la première guerre Punique.

Ils n’ignoroient pas sans doute la fameuse diversion d’Agathocles[114],

et ils étoient instruits de la dureté avec laquelle Carthage régnoit

sur l’Afrique, et quelque avantage qu’ils dussent se permettre en y

transportant le théâtre de la guerre, ils ne se déterminèrent que

tard à y faire passer une armée. La bataille d’Ecnome ayant enfin

mis Régulus en état d’assiéger Carthage, ce général pouvoit dès-lors

exécuter ce que firent depuis les Scipions; mais sa république se défia

de ses propres forces et de ses lumières, et se trouvant en quelque

sorte embarrassée par la grandeur de son entreprise, rappela en Italie

un consul et une partie des légions. Les Romains, après la défaite de

Régulus, parurent vouloir se venger avec éclat; ils remirent en mer une

flotte de trois cents vaisseaux, et au lieu de porter une seconde fois

la guerre en Afrique, où ils n’auroient plus trouvé un Xantippe[115];

ils se contentèrent de retirer d’Aspis les soldats de Régulus qui s’y

étoient réfugiés.

[114] Agathocles, tyran de Syracuse, étant vivement pressé par

les Carthaginois qui assiégeoient sa ville, s’embarqua avec ses

principales forces, et fit une descente en Afrique. Il s’approcha

de Carthage même, la menaça d’en former le siége, et par cette

heureuse diversion, la contraignit à rappeler les troupes qu’elle

avoit en Sicile.

[115] Xantippe, Lacédémonien, étoit venu au secours de Carthage,

et ayant pris le commandement de son armée, battit Régulus. Les

Carthaginois le firent périr, pour s’épargner le soin de lui

témoigner leur reconnoissance.

Depuis que la république Romaine, éclairée par ses fautes mêmes, et

familiarisée avec les grandes entreprises par une guerre de vingt-un

ans, étoit aussi exercée à combattre sur mer que sur terre, et s’étoit

enrichie par la possession de la Sicile et des autres pays qui lui

avoient été cédés, il semble que Carthage ne pourra éviter sa ruine,

si elle recommence la guerre contre les Romains. Elle devroit même

n’avoir aucun succès important; mais les états ne font pas toujours ce

qu’ils doivent naturellement faire. La fortune se plaît quelquefois

à confondre la sagesse des hommes, pour leur montrer qu’ils ne sont

jamais assez sages. Rome, faite pour tout conquérir, est prête à

être subjuguée par les Carthaginois; c’est là un de ces phénomènes

irréguliers que présente l’histoire, et dont la politique ne peut trop

étudier les causes.

L’application successive d’Amilcar, d’Asdrubal et d’Annibal, à

former les armées à une excellente discipline, avoit suppléé à tout

ce qui manquoit au gouvernement de Carthage, pour avoir des soldats

aussi braves que ceux de la république Romaine. Ces hommes rares,

qui devoient tout à leurs talens et rien aux institutions de leur

patrie, eurent presque l’art d’inspirer à une milice mercenaire et

composée de différentes nations, le même zèle, la même fidélité et la

même obéissance que les consuls trouvoient naturellement dans leurs

concitoyens. Tandis que Rome, qui avoit fermé le temple de Janus

après la première guerre Punique, se relâchoit vraisemblablement de

ses exercices, et goûtoit trop de douceurs[116] d’une paix qui fut

à peine troublée par quelques expéditions contre des peuples dont

elle châtia trop aisément l’indocilité[117]; les armées de Carthage

s’aguerrissoient en Espagne, et y faisoient tous les jours de nouvelles

conquêtes. Malgré les intrigues et les cabales par lesquelles les

Carthaginois étoient désunis, et dont le propre est de faire négliger

le mérite, de le craindre même, et de l’étouffer pour substituer

à sa place l’ignorance et l’incapacité, ils donnent à Annibal le

commandement de leur armée. Par le caprice d’un hasard contraire, les

Romains, malgré un gouvernement plus capable que tout autre de produire

des talens, et où le mérite étoit sûr d’être récompensé, élèvent au

consulat un Flaminius et un Varron.

[116] L’intervalle de la première à la seconde guerre Punique,

est de vingt-cinq ans: l’une finit l’an de Rome 510, et l’autre

commença en 535.

[117] _Neque hostem acriorem bellicosioremque secum congressum,

nec rem romanam tam desidem unquam fuisse atque imbellem. Sardos,

Corsosque, et Istros atque Illyrios, lacessisse magis quam

exercuisse romana arma; et cum Gallis tumultuatum verius quam

belligeratum. Pœnum, hostem veteranum, trium et vigenti annorum

militiâ durissimâ inter Hispanas gentes semper victorem, primum

Amilcare, deindè Asdrubale, nunc Annibale duce acerrimo assuetum,

recentem ab excidio opulentissimæ urbis Iberum transire: trahere

secum tot excitos Hispanorum populos: conciturum avidas semper

armorum Gallicas gentes: cum orbe terrarum bellum gerendum in

Italia ac pro mœnibus romanis esse._ (Tit. Liv. l. 21.)

Ce n’est point proprement contre la république de Carthage que Rome va

faire la guerre, c’est contre Annibal seul, qui, avec les ressources

que lui présente une armée bien disciplinée, et ce qu’il avoit pu

amasser de richesses en Espagne, se sentant en état de se passer des

secours de sa patrie, médite tout, projette tout, exécute tout. Si le

sénat de Carthage eut réglé les opérations de cette guerre, les Romains

auroient pu faire des fautes impunément; mais un homme qui n’en fait

point, les observe, les entoure de piéges, et leur fera payer chèrement

la plus petite méprise et la plus légère distraction.

Rome avoit fait trop de mal aux Carthaginois pendant la première guerre

Punique, et les avoit trop grièvement offensés depuis, en s’emparant,

contre la foi des traités, de l’île de Sardaigne, pour ne devoir pas

être inquiéte de leurs progrès en Espagne. Voir sortir son ennemi de

l’humiliation où on l’a mis, et ne pas lui faire la guerre, c’est une

imprudence extrême. Il falloit éclairer toutes les démarches d’Annibal

et s’opposer à ses premières entreprises; dès qu’il offense Sagunte,

la guerre est déclarée aux Romains; il n’est plus temps de délibérer,

et il ne reste qu’à transporter promptement les légions en Afrique ou

en Espagne. En laissant opprimer un allié fidelle, Rome ôtoit à tous

les autres la confiance où ils étoient qu’ils n’avoient rien à craindre

sous sa protection, et c’étoit ébranler les fondemens de son empire.

Un peuple pacifique attend la guerre sur ses frontières; un peuple

conquérant doit la porter dans les provinces de ses ennemis. Si les

armes Romaines sont heureuses en Afrique ou en Espagne, la république

y fera des conquêtes; si elle est battue, elle ne sera point accablée

de ses pertes, et il lui reste des ressources pour rétablir ses

affaires. Qui ne sent pas que, quand Annibal auroit obtenu en Espagne

les mêmes avantages qu’il remporta en Italie, et qui mirent les Romains

à deux doigts de leur ruine, il ne leur auroit cependant causé que de

médiocres alarmes?

La lenteur et l’indécision des Romains firent concevoir à Annibal le

projet de passer d’Espagne en Italie. Cette entreprise a souvent été

accusée de témérité; c’est le sort des grands hommes de paroître plus

audacieux que prudens, parce qu’on les juge sans avoir leurs lumières

ni leurs ressources. Jamais projet ne fut cependant formé avec plus

de sagesse. Annibal connoissoit toute la supériorité de Rome sur sa

patrie; et sachant que ce n’étoit qu’à la faveur de ses talens et de

quelques circonstances passagères que Carthage pouvoit se flatter

d’avoir des succès, il eût été insensé de se faire un plan qu’il n’eût

pu lui-même exécuter. S’il eut entrepris de chasser les Romains pied

à pied de leurs conquêtes, et de les détruire par une longue suite

de succès, il étoit sûr de mourir avant que d’avoir terminé cette

guerre, et il auroit laissé sa patrie abandonnée à elle-même et dans

l’impuissance de se défendre. En portant, au contraire, ses armes

dans le cœur de l’Italie, il réduisoit, dès la première campagne, une

république conquérante à combattre pour ses propres foyers, et il ne

lui falloit qu’une ou deux victoires pour être en état d’assiéger Rome

même, la prendre, la brûler, et vendre ses citoyens.

Ce qui acheva de déterminer Annibal, c’est qu’en faisant la guerre

dans quelque province éloignée, il auroit eu à combattre les légions

Romaines, et ces armées, toujours nouvelles d’auxiliaires que les

Italiens fournissoient aux Romains, et avec lesquelles ils devoient

tout envahir. En se transportant dans l’Italie, il se flattoit,

avec raison, de dissiper l’espèce de charme qui la tenoit asservie

aux volontés des Romains, de l’armer même contre ses maîtres, et de

ramener, par conséquent, la rivale de Carthage à cet état de foiblesse

où elle s’étoit vue avant ses conquêtes. En effet, si quelques villes

d’Italie, se souvenant encore de leur ancienne indépendance, voyoient

avec jalousie l’empire de la république Romaine, et n’étoient plus

les dupes de cette politique adroite, par laquelle elle asservissoit

les peuples en les menaçant les uns des autres, ne devoient-elles

pas regarder les Carthaginois comme des libérateurs, et sous leur

protection tâcher de recouvrer la liberté? Que ne pouvoit pas se

promettre un aussi grand politique qu’Annibal, en remuant tour à tour

les Italiens par la crainte des châtimens ou par l’espérance des

bienfaits? Les colonies mêmes de Rome ne devoient pas être fidelles

à leur métropole, si les Carthaginois, après avoir obtenu quelque

avantage considérable, tournoient leurs forces contre elles, et en les

menaçant de les ruiner, les invitoient, par des faveurs, à se lier

à eux. Les citoyens Romains, qui avoient été transportés dans une

nouvelle ville, devoient regarder, après un certain temps, l’habitation

où ils étoient nés comme leur véritable patrie. C’est là qu’étoient

leur famille, leurs dieux, leurs amis, leur fortune, et tout ce qui est

capable d’intéresser et d’attacher le cœur humain; étoit-il naturel

que ces colonies, esclaves du respect qu’elles conservoient pour la

ville à laquelle elles devoient leur origine, sacrifiassent au salut

du capitole leurs femmes, leurs enfans, leur liberté, leurs temples,

leurs maisons et leurs sépultures?

Quelque sage que fut le projet d’Annibal, il falloit, pour l’exécuter,

que son auteur eût à la fois tous les talens du plus grand homme d’état

et du plus grand capitaine. Quelle foule de difficultés, toujours

nouvelles, ne devoit-il pas rencontrer pendant une marche de trois

cents lieues dans des pays inconnus, coupés par des rivières rapides

et profondes, remplis de défilés, et où il faudroit continuellement

vaincre par la force des peuples barbares, ou les tromper par des

artifices? Il lève d’avance tous les obstacles en les prévoyant; et

tandis qu’il commence son entreprise, et la poursuit avec succès, la

république Romaine, toujours aveuglée sur ses intérêts, agit sans

courage et sans prudence. Elle semble ne pas pénétrer le dessein de son

ennemi; et, au lieu de songer à défendre l’entrée de l’Italie par la

force, ressource unique après ses lenteurs et ses irrésolutions, elle

entame des négociations frivoles. Comme elle avoit oublié qu’on ne doit

traiter de satisfaction et de paix qu’en se préparant à la guerre, les

ambassadeurs qu’elle envoya à Carthage, en Espagne et dans les Gaules,

ne reçurent que des réponses insultantes ou des railleries encore plus

humiliantes pour leur orgueil.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 24 / 30 段