ordre de bataille, c’est celui de la phalange, composée de seize
mille hommes, rangés sur seize de profondeur. On peut voir dans les
historiens quelles étoient les armes de ces soldats, et l’on ne sera
point étonné que Paul Emile en fût effrayé la première fois qu’il
combattit contre Persée. La phalange paroissoit invincible, et elle
l’étoit en effet, dit Polybe, tant qu’elle demeuroit unie; mais
ajoute-t-il, il étoit rare qu’occupant vingt stades, elle trouvât
un terrein qui lui convînt. Une hauteur, un fossé, une fondrière,
une haie, un ruisseau en rompoient l’ordonnance, et ses ennemis
pouvoient alors la ruiner d’autant plus aisément, et pénétrer dans les
intervalles qu’elle laissoit en se rompant, que tel est l’ordre de
la phalange, continue le même historien, que le soldat ne peut faire
aucune évolution, ni combattre corps à corps, à cause de la longueur
de ses armes. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même impossible
que la phalange ne souffrît pas quelque flottement dès qu’elle se
mettoit en mouvement. Les cohortes Romaines, aussi capables de toutes
sortes d’évolutions, que la pesante ordonnance des Grecs l’étoit peu,
avoient donc un avantage considérable sur la phalange. Pour la vaincre,
il ne s’agissoit que de la forcer à combattre sur un terrain inégal, ou
avant que de l’attaquer, de la rompre par le secours des Velites, ou de
la forcer à marcher.
Ce que Polybe dit, en comparant l’ordonnance légère des Romains à celle
des Macédoniens, il faut, à plus forte raison, l’appliquer à l’ordre
de bataille des autres peuples, dont l’infanterie, toute pressée en
un corps, avoit les inconvéniens de la phalange, sans en avoir les
avantages. Deux et même trois phalanges placées les unes derrière les
autres ne fortifioient point une armée, parce qu’elles ne se donnoient
aucun secours. Annibal en fit l’épreuve à Zama. Il composa sa première
phalange de tout ce qu’il avoit de plus médiocre dans ses troupes, se
flattant qu’après que les Romains se seroient fatigués à la tailler en
pièces, il fondroit sur eux avec la seconde phalange, et les mettroit
aisément en fuite. Ce grand homme fut trompé dans ses espérances. Sa
première phalange, qui fut rompue et enfoncée, se jeta sur la seconde,
y porta le désordre, et l’entraîna dans sa déroute avant même que les
Romains l’eussent approchée.
LIVRE CINQUIÈME.
Tandis que Rome étoit occupée à subjuguer l’Italie, Carthage, qui
régnoit depuis long-temps sur l’Afrique, étendoit sa domination hors
de son continent. Elle avoit fait des conquêtes considérables en
Espagne; la Sardaigne étoit soumise, et la Sicile sembloit ne pouvoir
éviter le même sort. Des richesses immenses, produit du commerce le
plus florissant, enfloient l’orgueil des Carthaginois; et parce qu’ils
étoient le peuple le plus riche du monde, ils se croyoient destinés à
le gouverner. Mais les Romains pensoient que cet empire devoit être le
prix de leur courage, de leur patience et de leur amour pour la gloire.
Ces deux nations, à force de vaincre leurs ennemis, soumirent tous les
peuples qui les séparoient; elles se firent la guerre, et peut-être que
l’histoire n’offre point de spectacle plus beau, plus intéressant, et à
la fois plus instructif que la rivalité de ces deux républiques.
Carthage, fondée par Didon plusieurs siècles avant Romulus, obéit
d’abord à des rois; mais elle ne tarda pas à en secouer le joug pour
se gouverner en ville libre. Deux suffêtes, dont la magistrature
étoit annuelle, présidoient à un sénat nombreux qui les avoit élus;
ils en convoquoient les assemblées, et y proposoient les matières qui
devoient être l’objet des délibérations. Tant que les avis étoient
unanimes dans le sénat, ce corps régloit tout, ordonnoit tout, et
le gouvernement étoit absolument aristocratique. Mais au défaut
d’unanimité, les affaires étoient portées devant le peuple, que ses
magistrats assembloient dans la place publique[109]; il décidoit à la
pluralité des suffrages, et le gouvernement devenoit alors purement
démocratique; ainsi la souveraineté toute entière, appartenant tour
à tour à chacun des deux ordres de l’état, Carthage, alternativement
gouvernée par le sénat ou par le peuple, n’avoit aucune règle constante
de conduite. Aristote et Polybe, trompés par ses deux suffêtes, son
sénat et ses assemblées du peuple, ont donc eu tort de comparer cette
république, l’un à celle des Spartiates, l’autre à celle des Romains,
où l’aristocratie, la royauté et la démocratie unies, fondues ensemble,
et toujours tempérées les unes par les autres, formoient une police
mixte qui rassembloit les avantages de tous les autres gouvernemens.
[109] Ces magistrats du peuple étoient au nombre de 105. Les
auteurs latins les appellent _centum-viri_, _centum-virs_; ils
étoient les juges de toutes les affaires civiles.
A peine les Carthaginois se furent-ils formé un établissement solide,
qu’occupés, à l’exemple des Tyriens dont ils descendoient, de la
seule passion d’étendre leur commerce, d’acquérir et d’amasser des
richesses[110], ils durent avoir tous les vices que produit l’avarice.
Si ces vices ruinèrent le sage gouvernement des Romains, quels ravages
ne durent-ils pas causer chez les Carthaginois, dont les lois
n’étoient propres ni à prévenir, ni à réprimer les abus? La probité
et les talens ne furent comptés pour rien; c’est aux seuls citoyens
riches qu’on déféroit les magistratures, et il leur étoit même permis
d’en posséder plusieurs à la fois. N’y ayant plus d’égalité entre les
magistrats, et leurs fonctions n’étant pas séparées, les haines et
les jalousies prirent la place de l’émulation; et de-là naquirent ces
cabales, ces partis presqu’aussi anciens que la république, et auxquels
ses intérêts furent continuellement sacrifiés. On ne concevroit point
que les Carthaginois eussent conservé leur liberté jusqu’au temps
où ils firent la guerre aux Romains, si on ne faisoit attention que
leur esprit, plus occupé de leurs banques et de leurs comptoirs que
de tout autre objet, et rétréci par l’intrigue, ne s’ouvroit point
aux grandes choses comme celui des Romains. Tandis que les uns,
naturellement lâches et timides, s’insultoient en citoyens, et ne
cherchoient à dominer que par des voies sourdes et détournées, les
autres, fiers et courageux comme leur république, avoient son ambition
et décidoient leurs querelles par les armes. La modération même que
les Carthaginois conservoient au milieu de tous leurs vices, donne une
idée désavantageuse de leur caractère, et la foiblesse qui les empêche
d’être aussi méchans que les Romains, ne les rend que plus méprisables.
[110] L’avarice des Carthaginois étoit une passion basse et
sordide; ils ne savoient pas jouir de leur fortune. Huet, dans
son histoire du commerce, et de la navigation des anciens, Chap.
15, dit que les Romains appeloient par dérision les Carthaginois,
_mangeur de bouillie_.
Carthage soumit cependant ses voisins; c’étoient sans doute des peuples
incapables de conserver leur indépendance. Ses premiers succès, les
contributions qu’elle exigea de ses ennemis, et les dépouilles des
vaincus, lui inspirèrent une confiance qui ne fut qu’un vice de plus
dans sa constitution. Quoique marchands, les Carthaginois voulurent
être conquérans, et s’ils ne continuoient pas à trouver des peuples
aussi mal gouvernés qu’eux, aussi corrompus, plus foibles et divisés
d’intérêt, ils devoient nécessairement périr; car il est impossible
qu’une république, telle que Carthage, qui n’a que des soldats
mercenaires, et dont les magistrats ne sont pas les capitaines[111],
ait le génie propre à commencer, suivre et consommer de grandes
entreprises de guerre. Accoutumée à voir ses intérêts sous un autre
point de vue qu’une nation militaire, et à travers d’autres préjugés,
elle aime la paix qui fait fleurir son commerce, et doit par conséquent
faire mal la guerre. Ses projets, toujours trop grands ou trop petits,
ne seront jamais concertés avec sagesse, et elle ne les exécutera
qu’en se défiant d’elle-même, ou en présumant trop de ses forces. Elle
aura de l’espérance, ou la perdra mal à propos; arrogante dans la
prospérité, elle n’aura aucune fermeté dans les revers; ne pouvant donc
faire la guerre avec avantage, il faut qu’elle y trouve enfin sa perte.
[111] Chez les Carthaginois, le commandement des armées n’étoit
attaché à aucune magistrature. Le sénat ou le peuple faisoit
général un officier qui s’étoit distingué, ou qui savoit mieux
briguer la faveur publique.
Si on rapproche ces réflexions générales de ce que j’ai dit jusqu’ici
des institutions politiques des Romains, il paroîtra sans doute
surprenant que la première guerre Punique ait duré vingt-un ans et
n’ait pas fini par la ruine entière de Carthage. Mais il faut faire
attention que la république Romaine, se trouvant transportée dans un
ordre de choses tout nouveau, ne put pas d’abord profiter de toute la
supériorité que son gouvernement, ses mœurs et sa discipline militaire
lui donnoient sur les Carthaginois. Il ne s’agissoit plus de faire la
guerre comme elle l’avoit faite jusqu’alors dans l’Italie, de s’étendre
de proche en proche, et d’armer seulement quatre légions; il falloit
se faire de nouvelles maximes, et une politique en quelque sorte toute
nouvelle; et ce moment est presque toujours fatal à un peuple, parce
qu’il n’est point éclairé par l’expérience; et qu’entraîné par la force
de l’habitude, il veut encore imiter quand il doit imaginer.
Les Carthaginois, au contraire, qui, depuis long-temps, faisoient la
guerre dans les provinces éloignées et avec des armées nombreuses,
devoient encore avoir un avantage considérable sur les Romains, par
l’expérience qu’ils avoient de la mer. Je sais que la navigation étoit
un art aussi borné chez les anciens qu’il est étendu chez nous; que
tout se réduisoit, de la part des matelots, à connoître de certains
présages[112] du beau et du mauvais temps, à manier avec adresse le
gouvernail, et à ramer de concert, et que le courage du soldat décidoit
du sort des batailles navales. Mais les Romains, qui n’avoient jamais
vu que des barques de pêcheurs, étoient trop sages pour n’être pas
intimidés par leur ignorance. Les honneurs extraordinaires qu’ils
accordèrent au consul Duilius, qui défit le premier une flotte
Carthaginoise, prouvent combien cette victoire étoit inattendue.
[112] Voyez Vegèce, l. 5, ch. 10, 11 et 13.
Après avoir vaincu, les Romains s’essayoient encore, et ils avoient
besoin de plusieurs succès consécutifs pour avoir sur mer la même
confiance qu’ils avoient sur terre. D’ailleurs, l’empire des
Carthaginois se soutenoit par son propre poids contre des échecs
légers, et ne pouvoit être ébranlé que par de grands Revers; mais la
pauvreté de la république romaine ne lui permettoit pas de former de
grandes entreprises. Elle ne connoissoit l’usage des monnoies d’argent
que depuis peu d’années[113], et quelques secours qu’elle reçût de
la générosité des citoyens, ils étoient beaucoup moins considérables
que les fonds ordinaires qu’une république aussi riche que Carthage
destinoit à la guerre.
[113] L’an de Rome 481, la république commença à avoir quelque
monnoie d’argent, et la première guerre Punique commença l’an 489.
Ces causes particulières rendirent en quelque sorte les Romains
inférieurs à eux-mêmes dans le cours de la première guerre Punique.
Ils n’ignoroient pas sans doute la fameuse diversion d’Agathocles[114],
et ils étoient instruits de la dureté avec laquelle Carthage régnoit
sur l’Afrique, et quelque avantage qu’ils dussent se permettre en y
transportant le théâtre de la guerre, ils ne se déterminèrent que
tard à y faire passer une armée. La bataille d’Ecnome ayant enfin
mis Régulus en état d’assiéger Carthage, ce général pouvoit dès-lors
exécuter ce que firent depuis les Scipions; mais sa république se défia
de ses propres forces et de ses lumières, et se trouvant en quelque
sorte embarrassée par la grandeur de son entreprise, rappela en Italie
un consul et une partie des légions. Les Romains, après la défaite de
Régulus, parurent vouloir se venger avec éclat; ils remirent en mer une
flotte de trois cents vaisseaux, et au lieu de porter une seconde fois
la guerre en Afrique, où ils n’auroient plus trouvé un Xantippe[115];
ils se contentèrent de retirer d’Aspis les soldats de Régulus qui s’y
étoient réfugiés.
[114] Agathocles, tyran de Syracuse, étant vivement pressé par
les Carthaginois qui assiégeoient sa ville, s’embarqua avec ses
principales forces, et fit une descente en Afrique. Il s’approcha
de Carthage même, la menaça d’en former le siége, et par cette
heureuse diversion, la contraignit à rappeler les troupes qu’elle
avoit en Sicile.
[115] Xantippe, Lacédémonien, étoit venu au secours de Carthage,
et ayant pris le commandement de son armée, battit Régulus. Les
Carthaginois le firent périr, pour s’épargner le soin de lui
témoigner leur reconnoissance.
Depuis que la république Romaine, éclairée par ses fautes mêmes, et
familiarisée avec les grandes entreprises par une guerre de vingt-un
ans, étoit aussi exercée à combattre sur mer que sur terre, et s’étoit
enrichie par la possession de la Sicile et des autres pays qui lui
avoient été cédés, il semble que Carthage ne pourra éviter sa ruine,
si elle recommence la guerre contre les Romains. Elle devroit même
n’avoir aucun succès important; mais les états ne font pas toujours ce
qu’ils doivent naturellement faire. La fortune se plaît quelquefois
à confondre la sagesse des hommes, pour leur montrer qu’ils ne sont
jamais assez sages. Rome, faite pour tout conquérir, est prête à
être subjuguée par les Carthaginois; c’est là un de ces phénomènes
irréguliers que présente l’histoire, et dont la politique ne peut trop
étudier les causes.
L’application successive d’Amilcar, d’Asdrubal et d’Annibal, à
former les armées à une excellente discipline, avoit suppléé à tout
ce qui manquoit au gouvernement de Carthage, pour avoir des soldats
aussi braves que ceux de la république Romaine. Ces hommes rares,
qui devoient tout à leurs talens et rien aux institutions de leur
patrie, eurent presque l’art d’inspirer à une milice mercenaire et
composée de différentes nations, le même zèle, la même fidélité et la
même obéissance que les consuls trouvoient naturellement dans leurs
concitoyens. Tandis que Rome, qui avoit fermé le temple de Janus
après la première guerre Punique, se relâchoit vraisemblablement de
ses exercices, et goûtoit trop de douceurs[116] d’une paix qui fut
à peine troublée par quelques expéditions contre des peuples dont
elle châtia trop aisément l’indocilité[117]; les armées de Carthage
s’aguerrissoient en Espagne, et y faisoient tous les jours de nouvelles
conquêtes. Malgré les intrigues et les cabales par lesquelles les
Carthaginois étoient désunis, et dont le propre est de faire négliger
le mérite, de le craindre même, et de l’étouffer pour substituer
à sa place l’ignorance et l’incapacité, ils donnent à Annibal le
commandement de leur armée. Par le caprice d’un hasard contraire, les
Romains, malgré un gouvernement plus capable que tout autre de produire
des talens, et où le mérite étoit sûr d’être récompensé, élèvent au
consulat un Flaminius et un Varron.
[116] L’intervalle de la première à la seconde guerre Punique,
est de vingt-cinq ans: l’une finit l’an de Rome 510, et l’autre
commença en 535.
[117] _Neque hostem acriorem bellicosioremque secum congressum,
nec rem romanam tam desidem unquam fuisse atque imbellem. Sardos,
Corsosque, et Istros atque Illyrios, lacessisse magis quam
exercuisse romana arma; et cum Gallis tumultuatum verius quam
belligeratum. Pœnum, hostem veteranum, trium et vigenti annorum
militiâ durissimâ inter Hispanas gentes semper victorem, primum
Amilcare, deindè Asdrubale, nunc Annibale duce acerrimo assuetum,
recentem ab excidio opulentissimæ urbis Iberum transire: trahere
secum tot excitos Hispanorum populos: conciturum avidas semper
armorum Gallicas gentes: cum orbe terrarum bellum gerendum in
Italia ac pro mœnibus romanis esse._ (Tit. Liv. l. 21.)
Ce n’est point proprement contre la république de Carthage que Rome va
faire la guerre, c’est contre Annibal seul, qui, avec les ressources
que lui présente une armée bien disciplinée, et ce qu’il avoit pu
amasser de richesses en Espagne, se sentant en état de se passer des
secours de sa patrie, médite tout, projette tout, exécute tout. Si le
sénat de Carthage eut réglé les opérations de cette guerre, les Romains
auroient pu faire des fautes impunément; mais un homme qui n’en fait
point, les observe, les entoure de piéges, et leur fera payer chèrement
la plus petite méprise et la plus légère distraction.
Rome avoit fait trop de mal aux Carthaginois pendant la première guerre
Punique, et les avoit trop grièvement offensés depuis, en s’emparant,
contre la foi des traités, de l’île de Sardaigne, pour ne devoir pas
être inquiéte de leurs progrès en Espagne. Voir sortir son ennemi de
l’humiliation où on l’a mis, et ne pas lui faire la guerre, c’est une
imprudence extrême. Il falloit éclairer toutes les démarches d’Annibal
et s’opposer à ses premières entreprises; dès qu’il offense Sagunte,
la guerre est déclarée aux Romains; il n’est plus temps de délibérer,
et il ne reste qu’à transporter promptement les légions en Afrique ou
en Espagne. En laissant opprimer un allié fidelle, Rome ôtoit à tous
les autres la confiance où ils étoient qu’ils n’avoient rien à craindre
sous sa protection, et c’étoit ébranler les fondemens de son empire.
Un peuple pacifique attend la guerre sur ses frontières; un peuple
conquérant doit la porter dans les provinces de ses ennemis. Si les
armes Romaines sont heureuses en Afrique ou en Espagne, la république
y fera des conquêtes; si elle est battue, elle ne sera point accablée
de ses pertes, et il lui reste des ressources pour rétablir ses
affaires. Qui ne sent pas que, quand Annibal auroit obtenu en Espagne
les mêmes avantages qu’il remporta en Italie, et qui mirent les Romains
à deux doigts de leur ruine, il ne leur auroit cependant causé que de
médiocres alarmes?
La lenteur et l’indécision des Romains firent concevoir à Annibal le
projet de passer d’Espagne en Italie. Cette entreprise a souvent été
accusée de témérité; c’est le sort des grands hommes de paroître plus
audacieux que prudens, parce qu’on les juge sans avoir leurs lumières
ni leurs ressources. Jamais projet ne fut cependant formé avec plus
de sagesse. Annibal connoissoit toute la supériorité de Rome sur sa
patrie; et sachant que ce n’étoit qu’à la faveur de ses talens et de
quelques circonstances passagères que Carthage pouvoit se flatter
d’avoir des succès, il eût été insensé de se faire un plan qu’il n’eût
pu lui-même exécuter. S’il eut entrepris de chasser les Romains pied
à pied de leurs conquêtes, et de les détruire par une longue suite
de succès, il étoit sûr de mourir avant que d’avoir terminé cette
guerre, et il auroit laissé sa patrie abandonnée à elle-même et dans
l’impuissance de se défendre. En portant, au contraire, ses armes
dans le cœur de l’Italie, il réduisoit, dès la première campagne, une
république conquérante à combattre pour ses propres foyers, et il ne
lui falloit qu’une ou deux victoires pour être en état d’assiéger Rome
même, la prendre, la brûler, et vendre ses citoyens.
Ce qui acheva de déterminer Annibal, c’est qu’en faisant la guerre
dans quelque province éloignée, il auroit eu à combattre les légions
Romaines, et ces armées, toujours nouvelles d’auxiliaires que les
Italiens fournissoient aux Romains, et avec lesquelles ils devoient
tout envahir. En se transportant dans l’Italie, il se flattoit,
avec raison, de dissiper l’espèce de charme qui la tenoit asservie
aux volontés des Romains, de l’armer même contre ses maîtres, et de
ramener, par conséquent, la rivale de Carthage à cet état de foiblesse
où elle s’étoit vue avant ses conquêtes. En effet, si quelques villes
d’Italie, se souvenant encore de leur ancienne indépendance, voyoient
avec jalousie l’empire de la république Romaine, et n’étoient plus
les dupes de cette politique adroite, par laquelle elle asservissoit
les peuples en les menaçant les uns des autres, ne devoient-elles
pas regarder les Carthaginois comme des libérateurs, et sous leur
protection tâcher de recouvrer la liberté? Que ne pouvoit pas se
promettre un aussi grand politique qu’Annibal, en remuant tour à tour
les Italiens par la crainte des châtimens ou par l’espérance des
bienfaits? Les colonies mêmes de Rome ne devoient pas être fidelles
à leur métropole, si les Carthaginois, après avoir obtenu quelque
avantage considérable, tournoient leurs forces contre elles, et en les
menaçant de les ruiner, les invitoient, par des faveurs, à se lier
à eux. Les citoyens Romains, qui avoient été transportés dans une
nouvelle ville, devoient regarder, après un certain temps, l’habitation
où ils étoient nés comme leur véritable patrie. C’est là qu’étoient
leur famille, leurs dieux, leurs amis, leur fortune, et tout ce qui est
capable d’intéresser et d’attacher le cœur humain; étoit-il naturel
que ces colonies, esclaves du respect qu’elles conservoient pour la
ville à laquelle elles devoient leur origine, sacrifiassent au salut
du capitole leurs femmes, leurs enfans, leur liberté, leurs temples,
leurs maisons et leurs sépultures?
Quelque sage que fut le projet d’Annibal, il falloit, pour l’exécuter,
que son auteur eût à la fois tous les talens du plus grand homme d’état
et du plus grand capitaine. Quelle foule de difficultés, toujours
nouvelles, ne devoit-il pas rencontrer pendant une marche de trois
cents lieues dans des pays inconnus, coupés par des rivières rapides
et profondes, remplis de défilés, et où il faudroit continuellement
vaincre par la force des peuples barbares, ou les tromper par des
artifices? Il lève d’avance tous les obstacles en les prévoyant; et
tandis qu’il commence son entreprise, et la poursuit avec succès, la
république Romaine, toujours aveuglée sur ses intérêts, agit sans
courage et sans prudence. Elle semble ne pas pénétrer le dessein de son
ennemi; et, au lieu de songer à défendre l’entrée de l’Italie par la
force, ressource unique après ses lenteurs et ses irrésolutions, elle
entame des négociations frivoles. Comme elle avoit oublié qu’on ne doit
traiter de satisfaction et de paix qu’en se préparant à la guerre, les
ambassadeurs qu’elle envoya à Carthage, en Espagne et dans les Gaules,
ne reçurent que des réponses insultantes ou des railleries encore plus
humiliantes pour leur orgueil.