La réputation que conservoit Rome fit penser que, pour être empereur,

il falloit en être le maître; ainsi une armée avoit à peine conféré

à un de ses chefs la dignité impériale, qu’il marchoit en Italie

dans le dessein d’y faire reconnoître son autorité, et Rome ne fut

plus la capitale de l’empire que pour voir fondre sur elle tous les

orages qui se formoient dans les provinces. La tyrannie d’un Caligula,

d’un Néron, d’un Domitien avoit eu ses bornes; maintenant des armées

entières, héritières de leur fureur et de leur pouvoir, qui ont des

intérêts opposés, et qui croient avoir le même droit de faire des

empereurs, ravagent toutes les provinces, et combattent entre elles

pour soutenir le maître que chacune d’elles s’est donné, et que chacune

sacrifiera dans une autre occasion à son avarice ou aux murmures d’un

simple tribun. Une foule de princes ne fait que paroître sur le trône;

d’autres ont à peine le temps de se revêtir des ornemens impériaux; et

sous le règne de Gallien, on compta jusqu’à trente tyrans, qui, pendant

l’espace de sept à huit ans, se disputèrent l’empire.

Il seroit inutile de donner une idée du génie et de la conduite des

empereurs qui régnèrent dans ces temps orageux. Puisque Titus, Trajan,

Antonin et Marc-Aurèle ne purent, malgré leurs talens et leurs bonnes

intentions, purger le gouvernement Romain de ses vices, on doit juger

que leurs successeurs les plus sages, toujours à la veille d’éprouver

quelque violence ou quelque trahison, et qui ne jouissoient que d’une

autorité précaire, n’auroient tenté qu’infructueusement de travailler

au bonheur de l’empire. Occupés de leurs dangers personnels, leur

politique et leur courage se bornèrent à veiller à leur propre sûreté.

Les gens de guerre auroient conservé l’autorité qu’ils avoient usurpée,

si, ne formant dans l’empire qu’un même corps, ils n’eussent eu qu’un

même intérêt; mais comme la vaste étendue de la domination des Romains

ne permettoit pas de transporter les légions d’une frontière à l’autre,

on les avoit rendues sédentaires dans différentes provinces, et elles

formèrent ainsi des armées entre lesquelles il n’y eut aucune liaison.

Dès que l’une eut fait un empereur, les autres prétendirent avoir

le même droit; et leurs divisions continuelles empêchèrent qu’elles

n’acquissent des priviléges fixes et certains, ou du moins qu’il ne

s’établît quelque espèce de règle et d’ordre dans leur brigandage.

A force de ravager l’Italie et les provinces, les soldats n’y

trouvèrent plus rien à piller; et les ambitieux, de leur côté, eurent

de jour en jour plus de peine à amasser l’argent nécessaire pour

corrompre les légions. L’espérance d’un grand butin n’animant plus

les uns, et les autres ne pouvant plus marchander l’empire avec la

même facilité, les armées furent moins portées à troubler l’état.

Les empereurs profitèrent de ces dispositions pour les accoutumer à

obéir, et ils consentirent même à se dépouiller d’une partie de leur

puissance, afin de mieux conserver l’autre. Marc-Aurèle, en prenant

Lucius Verus pour collègue, avoit donné l’exemple des associations. Cet

usage fut suivi par plusieurs de ses successeurs, et Dioclétien régla

enfin qu’il y auroit désormais deux empereurs[81] qui gouverneroient

l’empire en commun, et deux Césars qui seroient leurs lieutenans et

leurs héritiers présomptifs. Par-là, les armées les plus considérables

étoient commandées par des princes intéressés à maintenir le

gouvernement, et ces armées contenoient les autres dans le devoir.

[81] Dioclétien s’associa Maximien, depuis surnommé Hercule.

Ces deux empereurs partagèrent l’empire; l’un eut l’Orient, et

l’autre l’Occident; mais ils gouvernoient ensemble, et aucun

d’eux ne se regarda comme le maître particulier des provinces

dont il avoit l’administration. Sentant ensuite combien il leur

étoit encore difficile d’avoir l’œil sur toutes les armées, et de

garantir à la fois l’empire contre les incursions des Barbares,

et leur personne contre les entreprises des armées, ils se

créèrent chacun un César. Dioclétien choisit Maximien Galère,

à qui il confia le gouvernement de la Thrace et de l’Illyrie.

Maximien élut Constance Chlore, et lui abandonna l’Espagne, les

Gaules et la Bretagne.

L’empire ne cessa d’être le jouet des passions de la milice, que pour

se voir opprimer par celles des empereurs. Le sang, il est vrai, ne fut

pas prodigué comme sous les premiers successeurs d’Auguste; mais si

le despotisme parut moins terrible, parce qu’il n’osoit se servir des

gens de guerre pour ses ministres, il n’en fut pas moins destructif: il

portoit partout la misère, la faim, la honte et l’anéantissement. Les

empereurs, plus affermis sur le trône, ne songèrent à réformer aucun

abus, et se livrèrent tout entiers au faste, à la mollesse, à l’orgueil

et au goût de tous les plaisirs. Il fallut que l’empire, épuisé par une

longue suite de calamités domestiques, et dont les provinces étoient

tour à tour ravagées par les courses des Barbares, rassasiât l’avidité

insatiable de plusieurs princes qui régnoient à la fois. Ces empereurs

ne furent bientôt que des idoles ridicules, parées des ornemens

impériaux. Tout leur pouvoir passa entre les mains de leurs ministres,

des femmes de leurs palais et de leurs favoris; et chacun d’eux en

abusa pour contenter une passion différente.

Je ne sais si je dois m’étendre en réflexions sur la nouvelle forme

qu’avoit prise le gouvernement sous le règne de Dioclétien. Tout le

monde sait que le partage de la puissance souveraine, entre les princes

égaux, n’est propre, dans tous les temps et dans tous les pays, qu’à

causer des soupçons et des jalousies, à préparer et faire naître

des révolutions, et donner, en un mot, une carrière plus libre aux

passions, en relâchant les ressorts du commandement.

Dioclétien fut le premier la victime de sa politique; Galère, dont la

dignité de César n’avoit fait qu’irriter l’ambition, ne put attendre sa

mort ni celle de Maximien pour régner; il les contraignit à abdiquer

l’empire, et se fit proclamer empereur avec Constance son collègue.

L’injustice de ces princes les rendit suspects l’un à l’autre; il n’y

eut aucune communication entr’eux; l’un gouverna l’Orient et l’autre

l’Occident, et ces deux parties de l’empire commencèrent à former

deux puissances, en quelque sorte indépendantes. Si Constance eût eu

autant de courage, de fermeté et d’ambition que Galère, les Romains

auroient dès-lors été en proie aux guerres civiles qui s’allumèrent

immédiatement après sa mort, et qui causèrent de grands ravages sous

les règnes suivans.

Les divisions des empereurs firent connoître leur foiblesse, et

en donnant de la confiance aux armées, leur rendirent leur ancien

génie. Elles recommencèrent à disposer de l’empire; et jusqu’au règne

d’Augustule, dernier empereur d’Occident, on vit plusieurs rebelles

soutenir par les armes le titre que les légions leur avoient donné. Les

désordres ne se succédèrent plus dans l’empire, ils y régnèrent tous

à la fois. On y éprouva en même temps les ravages du despotisme et de

l’anarchie.

Ce qui met le comble aux maux que cause le despotisme, c’est que

tout en annonce la durée dans une nation, dès qu’une fois elle est

tombée dans l’esclavage. Plus le maître qui l’opprime sent qu’elle

est en droit de réclamer contre l’autorité qu’il exerce, plus il

cherche à l’humilier; et quand la crainte s’est emparée des esprits,

une stupidité générale devient un obstacle insurmontable à toute

réforme avantageuse. On a vu la preuve de cette triste vérité lorsque

j’ai parlé des efforts inutiles que firent Nerva, Trajan et les deux

Antonins pour diminuer leur pouvoir: le sénat et le peuple n’avoient

pas le courage de conserver la partie de l’autorité que ces princes

leur remettoient. Ce n’est que dans les mouvemens convulsifs d’une

révolte qu’un peuple pourroit recouvrer son courage et sa liberté;

mais c’est le désespoir seul qui peut les exciter, et le désespoir

est toujours une passion trop aveugle et trop passagère pour en rien

espérer. Le tyran est quelquefois accablé, mais la tyrannie subsiste.

C’est ainsi que les Romains ne font périr souvent un empereur que

pour lui donner un successeur plus vicieux; et ce qui est arrivé dans

l’empire, arrivera éternellement dans les pays qui obéissent au même

gouvernement.

Le despotisme a sans doute ses révolutions, mais elles n’en changent

jamais que la forme. Tout se termine à faire passer du despote aux

ministres de ses volontés la puissance qu’il possédoit: l’instrument

dont il se sert pour tout opprimer doit l’opprimer à son tour. Toute

l’histoire des empereurs Romains atteste cette vérité; et pour la

démontrer, il suffiroit d’examiner quelles passions subsistent ou

s’éteignent sous le pouvoir arbitraire, leur jeu, et par conséquent les

effets qu’elles doivent produire.

LIVRE QUATRIÈME.

Ce seroit vouloir ne connoître que bien imparfaitement un peuple établi

par la force des armes, et accru par des guerres continuelles, que

de s’arrêter à ce que j’ai dit jusqu’ici. Je tâcherai dans la suite

de cet ouvrage de développer la politique de la république Romaine,

de faire connoître ses ennemis, et de démêler les causes de son

agrandissement. Les Grecs avoient tort de penser que les Romains ne

dussent leur élévation qu’aux caprices de la fortune. Un particulier

peut tout devoir au hasard, une seule circonstance heureuse décidant

quelquefois de son sort; mais dès qu’une nation a combattu pendant

plusieurs siècles contre des peuples différens par leur gouvernement,

leur caractère, leurs forces et leur discipline, et qu’elle les a

successivement soumis, ses progrès sont nécessairement l’ouvrage de

son mérite. Les Romains ont vaincu l’univers, parce qu’ils ont trouvé

par-tout des hommes moins sagement gouvernés qu’eux. Qu’on suppose

autant de vertus à Carthage qu’à Rome, et dans l’une et l’autre

ville les mêmes ressources et la même discipline; jamais la fortune

n’auroit penché d’aucun côté; l’univers eût été partagé entre ces deux

républiques, jusqu’à ce qu’elles se fussent mutuellement ruinées: c’est

le courage et la générosité des Romains qui triomphèrent de la timidité

et de l’avarice des Carthaginois.

Rome devoit former une société guerrière; les brigands qui vinrent

la peupler manquoient de tout, et il falloit qu’ils conquissent des

terres et des femmes. Plus ils étoient odieux à leurs voisins, plus

ils sentirent la nécessité d’être soldats. A l’exception de Numa, tous

les successeurs de Romulus aimèrent la guerre; et bientôt l’exil de

Tarquin, et les efforts que fit ce prince pour soumettre ses sujets

révoltés, rendirent la république de Brutus absolument militaire.

Les récompenses, les honneurs, les distinctions ne furent accordés

qu’aux qualités guerrières; et parce que, dans le danger dont Rome

étoit menacée, on n’avoit besoin que de soldats, tout le reste devint

méprisable.

Il n’est point de peuple, quelque modération qu’il affecte, qui ne

voulût s’étendre et subjuguer ses voisins; car rien ne flatte plus

agréablement toutes les passions du cœur humain que des conquêtes:

à plus forte raison une ambition agissante doit-elle accompagner un

gouvernement où le citoyen est soldat et le magistrat capitaine, à

moins qu’elle n’y soit réprimée avec autant d’habileté qu’elle le

fut à Lacédémone par les institutions de Lycurgue. Les Spartiates,

quoique soldats, ne devoient prendre les armes que pour se défendre;

et leurs lois étoient telles, qu’il leur importoit peu de subjuguer

la Grèce[82], et de se faire des sujets. Les Romains, au contraire,

regardoient leurs voisins comme des hommes destinés à leur obéir; et

l’on se rappelle sans doute qu’ils ne possédoient encore que quelques

arpens de terre au-delà de leurs murailles, et subsistoient en partie

du butin pris sur leurs ennemis, qu’ils se repaissoient déjà de l’idée

de parvenir à la monarchie universelle.

[82] Voyez les _Observations sur l’histoire de la Grèce_.

Le sénat s’étant défait de Romulus, craignit une révolte de la part

du peuple; et pour la prévenir, il publia que ce prince avoit été

enlevé au ciel. Un témoin aposté assura même par serment que Romulus

lui avoit apparu avec tous les attributs d’une divinité, et prédit

que sa ville deviendroit la maîtresse du monde. Ce qui n’étoit qu’une

espérance flatteuse pour les Romains devint un article fondamental de

leur religion, après que Tarquin le superbe eut jeté les fondemens du

Capitole. Il y trouva les statues de plusieurs Dieux; et craignant

de leur déplaire s’il les enlevoit, sans leur consentement, du lieu

qu’elles occupoient, il consulta les augures. Ces prêtres traitèrent

cette affaire avec une extrême gravité; ils firent plusieurs

cérémonies, et demandèrent enfin à ces divinités si elles trouveroient

bon de céder leur demeure à Jupiter. Mars, la jeunesse et le Dieu

Terme, dit-on, ne voulurent point abandonner le capitole. Ce procédé,

peu respectueux de la part de ces Dieux subalternes envers Jupiter,

étonna, et peut-être scandalisa les Romains; il fallut l’expliquer,

et les raisonnemens des augures formèrent une espèce de prédiction

qui annonçoit que le peuple de Romulus, dont Mars étoit le père, ne

céderoit jamais une place qu’il auroit occupée; que la jeunesse Romaine

seroit invincible, et que le Dieu Terme, protégeant les frontières de

l’état, ne permettroit jamais qu’elles fussent envahies.

C’est sur la foi de ces présages ridicules, mais respectés, que

les Romains regardèrent toute la terre comme leur domaine, et se

préparèrent à triompher de tous les peuples. Heureusement, pour

l’honneur des augures, Rome se trouva dans des circonstances toujours

propres à nourrir son ambition, et qui ne lui permirent pas de

s’amollir par la paix. Ces dissentions de la noblesse et du peuple, qui

perfectionnèrent le gouvernement de la république, ne contribuèrent

pas moins à la rendre conquérante. Les peuples voisins, trompés sur

la nature des querelles qui agitoient les Romains, et se flattant

toujours de toucher au moment favorable à leur vengeance, se jetoient

souvent sur leurs terres, et empêchoient qu’ils ne prissent l’habitude

de négliger leurs ennemis pour ne s’occuper que de leurs affaires

domestiques. D’ailleurs, les patriciens, presque toujours humiliés dans

la place publique, et qui ne conservoient leur ancienne supériorité

sur le peuple que dans les armées, s’appliquèrent à le distraire par

des guerres continuelles, de l’ambition que lui inspiroient la paix et

les tribuns. On se fit une habitude de ne souffrir impunément aucune

injure; il fallut que le territoire des alliés fût aussi respecté que

celui de la république même; et les Romains accordèrent généreusement

leur protection à toutes les villes qui leur demandoient quelques

secours. Le collége des prêtres Fécialiens, que Numa avoit établi pour

juger de la justice de la guerre, établit un droit des gens, austère

et rigoureux. Si la république conserva les sages formalités qu’Ancus

Marcius avoit prescrites[83] pour les déclarations de guerre, elle en

fit usage d’une manière si impérieuse et si arrogante, qu’elles furent

plutôt un obstacle à la conciliation qu’un moyen de prévenir les

ruptures. La bonne foi des Romains devint fière, et ils ne se piquèrent

que d’une fermeté inébranlable.

[83] Voyez dans Tite-Live, l. 1. les réglemens de ce prince,

au sujet des déclarations de guerre. L’esprit de ces réglemens

tendoit à rendre les guerres plus rares, en les faisant précéder

d’une espèce de négociation, et de certaines formalités qui

empêchoient qu’on ne se livrât à ses premiers mouvemens.

La république, occupée par des guerres continuelles, devoit

naturellement faire une étude particulière de tout ce qui pouvoit

contribuer à lui former de bonnes armées. Peut-être que les querelles

de la place publique et du champ de Mars furent encore aussi utiles

aux progrès de la discipline militaire chez les Romains, que les

méditations mêmes de leurs consuls. Pour faire sentir au peuple qu’il

étoit toujours soumis en quelque chose, les patriciens rendirent la

discipline plus sévère, veillèrent avec une exactitude scrupuleuse à

ce qu’elle fût observée, et en punirent la moindre infraction avec

d’autant plus de rigueur qu’ils se vengeoient par-là secrètement dans

les camps de quelque injure qu’ils avoient reçue dans Rome.

C’est à l’ordre merveilleux que les Romains établirent dans leurs

armées, que Vegèce attribue la conquête de l’univers. Ce n’est,

dit-il, ni la multitude des soldats, ni même le courage, qui donnent

la victoire, mais l’art et l’exercice: et c’est par leur discipline

que les Romains dissipèrent les nombreuses armées des Gaulois, qu’ils

vainquirent les Espagnols, dont le tempérament est plus propre à

la guerre que celui des peuples d’Italie; soumirent les Africains,

auxquels ils furent toujours inférieurs en ruses et en richesses; et

les Grecs mêmes, dont les lumières étoient bien supérieures aux leurs.

Vegèce auroit dû ajouter que c’est à cette même discipline que la

république fut redevable de faire quelquefois des fautes impunément,

parce que la victoire les réparoit toutes; et de conserver dans les

revers cette confiance qui ne lui permit jamais de consentir à une paix

honteuse.

La discipline militaire des Romains mérite donc toute l’attention des

politiques; elle est si sage, je dis même si philosophique, qu’il

suffit d’entrer dans quelque détail sur la méthode que la république

Romaine employoit à se former des soldats, pour voir d’un coup-d’œil

tout ce qu’on peut imaginer de plus parfait sur cette matière.

Quelque pressant que fût l’intérêt qui portoit chaque citoyen à se

sacrifier au bien[84] public, la république ne s’en reposa point sur

ces motifs généraux, qui, pour être remarqués, demandent des réflexions

qu’un danger éminent peut faire perdre de vue. Elle sembla ne pas faire

attention aux principes de son gouvernement, qui rendoient propres à

tous les citoyens la gloire et la honte, les avantages et les pertes

de l’état; il fut expressément ordonné au soldat de vaincre ou de

mourir, et il lui fut impossible d’éluder la force de cette loi. Un

lâche qui fuit et qui perd ses armes, ne craint que la mort; et c’est

par la crainte d’une mort certaine et honteuse qu’il faut le forcer à

ne pas craindre une mort glorieuse, et en le réduisant au désespoir,

l’accoutumer à ne trouver son salut que dans les efforts d’un grand

courage. Il seroit insensé de vouloir tirer des sons justes et

harmonieux d’un instrument qui n’est pas accordé; de même la république

Romaine n’établit cet ordre sévère dans ses armées qu’après y avoir

préparé ses citoyens, et leur avoir rendu facile l’exécution de ses

lois.

[84] Il ne suffisoit pas d’être citoyen Romain pour avoir

l’honneur d’être soldat. Ceux qui n’avoient pas quatre cents

dragmes de bien, et que pour cette raison, on nommoit _capite

censi_, qui ne faisoient que nombre dans le cens, ne servoient

que dans les extrêmes nécessités. On les employa sur mer l’an 489

de Rome que la république commença à avoir des flottes. Quand le

luxe eut avili la profession de soldat, on remplit les armées

de ces citoyens; Marius en donna l’exemple, en allant faire la

guerre à Jugurtha.

Etant tous destinés aux armes par leur naissance, leurs pères les

formoient dès le berceau aux qualités qui font le soldat, et sans

lesquelles on ne pouvoit même parvenir aux magistratures les plus

subalternes[85]. La frugalité, la tempérance et des travaux continuels

leur formoient un tempérament sain et robuste. La dureté de la vie

domestique les préparoit aux fatigues de la guerre. Les délassemens

et les plaisirs de la paix étoient des jeux militaires. Tout le monde

connoît les exercices du champ de Mars. On s’y exerçoit au saut, à la

course, au pugilat. On s’y accoutumoit à porter des fardeaux; on s’y

formoit à l’escrime et à lancer un javelot; et les jeunes Romains,

couverts de sueur, se délassoient de leur fatigue en traversant deux ou

trois fois le Tibre à la nage. Tout respiroit la guerre à Rome pendant

la paix; on n’y étoit citoyen que pour être soldat. On formoit les

jeunes gens à faire vingt ou vingt-quatre mille en cinq heures; et si

on mettoit une différence entre la paix et la guerre, ce n’étoit que

pour faire trouver le temps de celle-ci plus doux; aussi les Romains

faisoient-ils dans la paix leurs exercices militaires avec des armes

une fois plus pesantes que celles dont ils se servoient à la guerre.

[85] On ne pouvoit demander une magistrature, qu’après avoir

servi dix ans.

Avec de pareils citoyens, il semble que la république auroit pu, sans

examen, composer ses armées des premiers volontaires qui s’y seroient

présentés; mais elle voulut que l’honneur d’être choisi pour la milice

fût une récompense des talents qu’on avoit montrés dans le champ de

Mars; que le soldat eût une réputation à conserver, et que l’estime

qu’on lui témoignoit fût un gage de sa fidélité et de son zèle à

remplir ses devoirs.

Tous les ans, dès que les consuls étoient créés, ils nommoient

vingt-quatre tribuns militaires, dont les uns devoient avoir servi

au moins cinq ans et les autres onze. Après qu’ils avoient partagé

entr’eux le commandement des quatre légions qu’on alloit former, les

consuls convoquoient au capitole ou au champ de Mars tous les citoyens

qui, par leur âge[86], étoient obligés de porter les armes. Ils se

rangeoient par tribus, et on tiroit au sort l’ordre dans lequel chaque

tribu présenteroit ses soldats. Celle qui se trouvoit la première en

rang choisissoit elle-même les quatre citoyens qu’elle croyoit les

plus propres à la guerre; et les six tribuns qui devoient commander

la première légion, prenoient de ces quatre soldats celui qu’ils

estimoient davantage. Les tribuns de la seconde et de la troisième

légion faisoient successivement leur choix, et le citoyen qui n’avoit

pas été préféré à ses compagnons entroit dans la quatrième légion.

Une nouvelle tribu présentoit quatre soldats; la seconde légion

choisissoit la première. La troisième et la quatrième légion avoient

le même avantage à leur tour; et jusqu’à ce que les légions fussent

complètes[87], chaque tribu nommoit successivement quatre soldats.

On procédoit ensuite à la création des officiers subalternes; et les

tribuns les choisissoient eux-mêmes parmi les soldats qui avoient le

plus de réputation.

[86] On commençoit à servir à l’âge de 17 ans jusqu’à 45.

Après qu’on avoit fait quinze campagnes, on étoit vétéran,

c’est-à-dire, qu’on n’étoit obligé de prendre les armes que pour

la défense de la ville, et dans les occasions où la république

auroit été en danger.

[87] Le nombre des soldats d’une légion a varié, même dans le

temps de la république. Il a été, suivant les circonstances, de

trois mille, de quatre mille, de cinq mille et même de six mille

hommes. Sous les empereurs, la légion étoit composée de dix à

onze mille hommes.

Après avoir mis tant de soin à former ses armées, la république Romaine

fut en état d’établir la discipline la plus austère. Pour être servie,

elle n’eut pas besoin d’avoir de ces lâches condescendances qui ont

perdu tant d’états. Trouvant dans ses citoyens des soldats tout

exercés, elle ne se relâcha sur aucune des précautions qu’elle jugeoit

nécessaires à leur salut. Qu’on lise dans les historiens le détail des

fonctions auxquelles le sénat Romain étoit assujetti, et l’on verra

que la république regarda constamment le repos et l’oisiveté comme

ses plus redoutables ennemis. Les consuls ne préparoient les légions

à la victoire qu’en les rendant infatigables; et plutôt que de les

laisser sans agir, ils leur auroient fait entreprendre des ouvrages

inutiles[88]. Un exercice continuel fait les bons soldats, parce

qu’il les remplit d’idées relatives à leur métier, et leur apprend à

mépriser les dangers en les familiarisant avec la peine. Le passage

de la fatigue au repos les énerve; il offre des objets de comparaison

qu’il est difficile de rapprocher, sans que la paresse, cette passion

si commune et si puissante dans les hommes, ne s’accroisse, n’apprenne

à murmurer, et n’amollisse l’ame après avoir amolli le corps.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 21 / 30 段