civiles où ils s’étoient enrichis des dépouilles des citoyens; qu’ils
ne pussent souffrir de n’être employés contre les étrangers qu’à des
entreprises qui ne leur valoient aucun butin, et qu’ils eussent voulu
avoir à leur tête un Sylla, un Marius, un César; un usurpateur, en un
mot, qui fût obligé d’acheter leurs bras, et non pas obéir à un prince
qui jouissoit voluptueusement de sa fortune, ils conservoient quelque
reste de l’ancien esprit de la république, parce que le despotisme
ne s’étoit point étendu jusque sur eux, et qu’on les ménageoit. Les
légions pensoient ne rien devoir aux empereurs, mais elles se croyoient
destinées à conserver l’empire. Qu’on leur eût proposé de marcher à
Rome pour détrôner Tibère, Caligula, Claudius ou Néron, on n’eût trouvé
que des hommes empressés à obéir; mais elles auroient regardé et puni
comme un traître un général qui auroit voulu s’emparer de quelque
province; et la même armée qui offrit l’empire à Germanicus, n’auroit
pas consenti à le ruiner par des démembremens.
En parlant de ce qui concourut à tenir unies toutes les parties de
l’empire, j’ai développé, si je ne me trompe, un vice nouveau dans
sa constitution, et ce vice, c’est l’esprit de brigandage joint à
l’indépendance dont les légions se flattoient, et à l’orgueil qui
leur persuadoit qu’elles étoient en droit de disposer de la dignité
impériale[73], puisque la fortune de l’empire étoit entre leurs mains;
le premier exemple de la révolte des armées contre des empereurs
détestés et méprisés, devoit être contagieux, et tous les généraux ne
devoient pas avoir la modération de Germanicus et de Blesus[74]. Il
falloit donc s’attendre à voir allumer de toutes parts des guerres
cruelles, qui, sans rien changer à la tyrannie des empereurs,
exposeroient encore les citoyens à celle des légions altérées de sang
et de butin.
[73] _Multa seditionis ora vocesque; suâ in manu sitam rem
romanam, suis victoriis augeri Rempublicam in suum cognomentum
adcisci imperatores..... fuere etiam qui legatam à divo Augusto
pecuniam reposcerent, faustis in Germanicum omnibus, et si vellet
imperium promtos ostentavere._ (Tac. Ann. l. 1.)
[74] Voyez dans Tacite comment ces généraux se comportèrent pour
appaiser la révolte de leurs armées, tandis qu’ils pouvoient en
profiter pour usurper l’empire.
Tibère, instruit par la sédition des soldats, de l’esprit dont ils
étoient animés, leur laissa voir sa crainte, les caressa, les flatta,
tandis qu’il ne devoit travailler qu’à les rendre dociles, en leur
imposant le joug que portoit le reste de l’empire. Je sais combien une
pareille entreprise étoit difficile; mais Tibère ne devoit-il pas au
moins tenter de prendre quelques mesures pour prévenir les maux dont
lui et ses successeurs étoient menacés. Au lieu de ne faire qu’une
armée de toutes les milices qui étoient sur une même frontière, il
auroit dû les partager en deux ou trois corps indépendans, dont chacun
auroit eu son général, et même des priviléges particuliers qui les
auroient rendus jaloux et ennemis les uns des autres. Les armées,
retenues ainsi par la crainte qu’elles se seroient réciproquement
inspirée, auroient appris peu-à-peu à obéir. Il eût été impossible
que deux ou trois généraux, entre lesquels il étoit aisé d’établir
une rivalité constante, eussent conspiré au même dessein. Si l’un
d’eux n’eût écouté que son ambition, et eût voulu usurper l’empire, il
auroit d’abord trouvé dans sa province même des ennemis à combattre.
L’empereur, en voyant de loin l’orage se former, auroit eu le temps de
songer à sa sûreté, de fortifier les armées attachées à son service,
ou de faire passer en Italie une partie des forces de quelqu’autre
province.
Tacite rapporte que sous le règne de Tibère, Sévérus Cecinna proposa au
sénat de faire une loi, par laquelle il fût ordonné aux généraux et aux
gouverneurs de province de laisser leurs femmes à Rome. «Elles portent
avec elles, disoit-il, ce luxe, cette mollesse, cette avarice qui les
rendent si dangereuses parmi nous; mais ces passions, plus libres dans
les provinces que sous nos yeux, y énervent également la discipline
militaire et le gouvernement civil. Chaque femme y fait un trafic
honteux de la puissance de son mari, et du crédit qu’elle a sur son
esprit: après avoir vendu les emplois, elle vend encore des dispenses
d’en remplir les fonctions.
Bien loin de rejeter un projet pareil, Tibère auroit dû ajouter à la
loi de Cecinna, qu’un général d’armée ne seroit même jamais suivi de
ses enfans. Sa famille auroit été à Rome un otage de sa fidélité. La
gloire des armes et les commandemens n’auroient pas été héréditaires;
les fils ensevelis dans l’obscurité et les débauches de Rome auroient
servi de contrepoids à la réputation du père. La noblesse eût été
dégradée, il n’y eût plus eu dans l’empire d’autre distinction que la
faveur du prince; et les capitaines, élevés au commandement par la
fortune, auroient moins songé à s’élever plus haut.
Je n’ose entrer dans les détails de cette monstrueuse politique, si
connue aujourd’hui chez les puissances d’Asie, et qui étoit nécessaire
à des hommes aussi incapables que Tibère et ses successeurs, de
gouverner avec quelqu’apparence de justice et de modération: l’art dont
ils avoient besoin est odieux, et je souillerois mes écrits, si j’en
développois les principes.
Tibère négligea par timidité d’affermir la fortune des empereurs;
et Caligula et Claudius n’étant que des monstres aussi stupides que
furieux, crurent assez pourvoir à leur sûreté s’ils écrasoient tout ce
qui les approchoit. Ni l’un ni l’autre n’éprouva le sort de Néron, les
armées obéirent; et il est surprenant que Caïus Julius Vindex ait cru
le premier devoir venger le genre humain opprimé.
Cet illustre Gaulois gémissoit depuis long-temps des maux de sa
patrie. Brave, fier, entreprenant, il rassembla tout ce que les Gaules
avoient encore d’honnêtes gens, et leur proposa la perte de Néron.
«Mes compagnons, leur dit-il, ce monstre a pillé toute la terre dont
il est le tyran. La plus grande partie du sénat Romain a péri par ses
ordres, et il a fait mourir sa mère après s’être souillé d’un inceste
avec elle. Je ne vous parlerai pas des meurtres, des concussions et des
rapines de Néron; qui pourroit compter ses attentats? Mais j’en suis
témoin moi-même, et vous devez le croire: j’ai vu cet homme (si on
peut donner ce nom à la femme de Pythagore) j’ai vu cet homme infâme en
habit d’histrion, chanter des vers sur le théâtre, faire le rôle d’un
esclave et d’une courtisanne, être chargé de fers, devenir enceinte
et accoucher. Il a fait tout ce que les fables nous racontent de plus
épouvantable. Qui de vous donnera les noms de César et d’Auguste à ce
Thieste, à cet Œdipe, à cet Alcméon, à cet Oreste? sortez de votre
assoupissement, mes compagnons, par votre patience à souffrir les
crimes de Néron, vous deviendrez enfin ses complices; ayez pitié de
vous-mêmes. Rome attend que vous la secouriez, et justifiez la sagesse
des dieux en délivrant toute la terre d’esclavage.»
Vindex donna l’empire à Galba, et cet homme foible, irrésolu et mou
dans sa conduite, quoiqu’il se fût acquis assez de réputation dans le
commandement des armées, fit voir combien la fortune des empereurs
étoit mal affermie; il eût manqué la sienne, s’il eût été possible
de n’être pas heureux en attaquant Néron[75]. Dès qu’il n’est plus
soutenu par les conseils et le courage de Vindex, qui malheureusement
avoit été tué dans le commencement de son entreprise, il ne sait
prendre aucun parti. Il faut que les Romains l’encouragent eux-mêmes
à consommer sa révolte, et l’appellent à leur secours. Il n’ose
poursuivre sa marche et s’approcher de Rome que quand il apprend que le
sénat, plus courageux que lui, a condamné le tyran à mort, et que Néron
fugitif est abandonné de tout le monde.
[75] Néron ne fit aucune attention aux nouvelles qui lui
apprirent la révolte de son armée; il se contenta de mettre à
prix la tête de Vindex. Il assembla dans ces circonstances le
sénat, et ne lui fit part que d’une découverte qu’il avoit faite,
et qui devoit faire rendre à l’hydraule des sons plus forts et
plus harmonieux. Voyant ensuite que les légions de Germanie
se joignoient à celles des Gaules, il désespéra de conserver
l’empire, et médita, dit-on, de se retirer en Egypte, espérant
d’y gagner sa vie, en montrant à jouer de la lyre.
Galba fut dans l’empire ce que Sylla avoit été dans la république;
celui-ci fit connoître aux Romains qu’ils n’étoient plus dignes d’être
libres, et donna le premier exemple de la tyrannie. L’autre donna le
premier exemple de la révolte et de la chûte d’un empereur; et en
montant sans droit sur le trône, il avertit toute la terre qu’il ne
falloit qu’oser l’imiter. Il rendit plus vif dans les armées le goût
qu’elles avoient pour la guerre civile, et dévoila un secret funeste
aux Romains, en leur apprenant qu’un empereur pouvoit être proclamé
hors de Rome[76], ce sans le consentement du sénat.
[76] _Evulgato imperii arcano, posse principem alibi quam Romæ
fieri._ (Tac. Hist. l. 1.)
Quoique moins affermi sur le trône qu’aucun de ses prédécesseurs, Galba
ne prit aucune précaution pour sa sûreté. Il se livra, au contraire,
à trois hommes obscurs que les Romains appeloient ses pédagogues, et
qui tous trois, le gouvernant tour-à-tour avec des vices différens,
firent voir le prince dans le passage continuel d’un vice à un autre.
Méprisé des citoyens, il se rendit odieux aux soldats, par son avarice.
Depuis qu’ils avoient fait un empereur, ils exigeoient des ménagemens
extrêmes; et ils firent un crime à Galba, d’une certaine dignité dans
le commandement, dont il avoit contracté l’habitude à la tête des
légions d’Espagne.
Othon, prodigue, avare, ambitieux, adroit, capable de tout
entreprendre, quand il ne falloit que des crimes pour réussir,
voulut régner. Il gagna par les flatteries les plus basses la garde
prétorienne, et se fit proclamer empereur; mais le moment de son
élévation fut presque celui de sa chûte. Dès que Vitellius apprit
la mort de Galba, il demanda l’empire à l’armée qu’il commandoit en
Germanie. Othon, voyant approcher son ennemi, eut recours au sénat, et
tenta en quelque sorte de s’en faire un protecteur; mais que pouvoit ce
corps dans l’avilissement où il étoit tombé?
Vitellius étoit d’une naissance honteuse ou du moins obscure. Vendu
par son père, le plus insigne flatteur de Rome, pour servir aux
plaisirs d’un prince dont il attendoit sa fortune, c’est dans la cour
de Caprée qu’il se façonna à cette scélératesse qui devoit lui mériter
la confiance et le mépris de Caligula et de Néron. Son élévation fit
soulever les légions qui étoient à Moésie et en Pannonie; et Vespasien,
qui commandoit dans la Judée, fut salué empereur. Vitellius ne lui fit
pas acheter chèrement l’empire. La débauche qui l’avoit abruti lui fit
voir sa ruine avec stupidité; il ne sut point, à l’exemple d’Othon,
sortir pour un moment de son ivresse; et cachant son désespoir sous une
apparence de courage et de fermeté, laisser douter à la postérité s’il
n’étoit point mort en grand homme.
Tant de révolutions consécutives, toujours heureuses, et dans
lesquelles les légions avoient toujours disposé à leur gré de l’empire,
assurèrent en quelque sorte aux soldats le droit qu’ils croyoient
déjà avoir de faire des empereurs. Ils disoient, en faveur de leur
prétention, que la dignité d’empereur étoit purement militaire; et que
dans le temps de la république, les armées, de leur propre mouvement,
la conféroient ou la refusoient à leurs généraux. Ils se rappeloient
qu’après la mort de Caligula quelques gardes des cohortes prétoriennes
qui étoient entrées dans le palais pour piller, rencontrèrent Claudius,
et le saluèrent empereur, tandis que les sénateurs étoient inutilement
assemblés pour établir une nouvelle forme de gouvernement. Néron leur
fournissoit un titre encore plus fort; il s’étoit fait proclamer
par les troupes avant que de se rendre au sénat[77]; et quand Galba
avoit voulu s’associer Pison, ce ne fut ni aux magistrats ni aux
sénateurs qu’il eut recours; il se transporta dans le camp des gardes
prétoriennes pour faire autoriser son décret.
[77] _Sententiam militum secuta patrum consulta._ (Tac. Ann. l.
12.) _Indè raptim appellatis militibus ad curiam delatus est._
(Suet. in vit. Ner.)
Dans un état où depuis long-temps on ne connoissoit point d’autre droit
que celui de la force, et où le pouvoir arbitraire n’avoit fait de
tous les citoyens que des esclaves timides, toutes les entreprises des
armées devoient paroître légitimes, et rien ne pouvoit leur résister.
Les gens de guerre auroient commencé à gouverner tyranniquement, dès
qu’ils eurent disposé de l’empire en faveur de quelques-uns de leurs
généraux, si la sagesse de Vespasien et de ses successeurs n’eût mis un
frein à ce désordre naissant. Vespasien ne répandit point de sang; il
s’appliqua à réparer, par son économie, les maux qu’avoient causé les
profusions et les rapines de ses prédécesseurs; il corrigea plusieurs
abus, respecta le sénat, fit revivre les loix anéanties; et par sa
vigilance et son adresse, contint les armées dans le devoir. Titus
son fils chassa de Rome tous les délateurs; il ne suffit plus d’être
calomnié pour être traité en coupable. Un prince qui croyoit avoir
perdu les journées où il n’avoit pas fait quelque heureux, ne crut
point qu’on pût se rendre criminel de lèse-majesté. Plein de respect
pour ses sujets, ses vertus et le bonheur public firent sa sûreté; les
légions furent dociles, parce qu’une révolte les eût rendu odieuses.
L’empire commençoit à être heureux, et Domitien le replongea dans
toutes les horreurs qu’il avoit éprouvées sous Néron. On vit renaître
les proscriptions, les délateurs, les concussions et les crimes de
lèse-majesté. On ne put avoir la réputation de philosophe sans périr.
On punit de mort une femme pour s’être déshabillée devant la statue de
l’empereur. Nouveau genre de tyrannie! Domitien, entouré d’astrologues,
faisoit tirer l’horoscope de tous les grands de l’empire, et ces
charlatans ne leur sauvoient la vie qu’en leur prédisant des
humiliations et des calamités.
Ce monstre se seroit vu enfin enlever l’empire par la révolte des
armées, quoiqu’en augmentant leur paie il partageât avec elles le fruit
de ses violences, si ses domestiques, las de le craindre malgré les
bienfaits qu’ils en recevoient, n’en eussent purgé la terre. Nerva,
qui lui succéda, gouverna avec une extrême modération; il savoit qu’un
peuple libre fait la grandeur d’un prince qui s’en fait aimer. Il
invita chaque citoyen à aller reprendre dans le palais ce que Domitien
lui avoit volé. Il diminua le nombre des fêtes, des spectacles et des
dépenses inutiles. Il ne souffrit point que la flatterie lui élevât
de statue ni d’arc de triomphe, et il avoit raison de dire qu’il ne
craindroit point d’abdiquer l’empire, et de rendre compte comme simple
citoyen, de la conduite qu’il avoit tenue comme empereur. Mais ce qui
met le comble à l’éloge de Nerva, c’est qu’il adopta Trajan, prince
qui doit servir de modèle à tous les rois, et tel que la providence
le donne à un peuple, quand elle veut le rendre heureux. Il unissoit
tous les talens de l’homme d’état et du grand capitaine, aux vertus du
philosophe. Il se fit respecter et aimer des armées; il les occupa par
des entreprises importantes; et au bruit de leurs victoires, on auroit
dit que les Romains se trouvoient transportés au temps des Scipions et
des Emile. Adrien profita du bon ordre que Trajan avoit établi dans les
affaires; et quoiqu’il abandonnât les conquêtes de son prédécesseur,
et qu’on lui ait reproché la mort de quelques personnes considérables,
son règne fut tranquille et florissant. Brave, libéral, prudent, il
parcourt sans cesse les provinces de l’empire, et est présent partout
où sa présence est utile. Il bâtit de nouvelles villes, ou répare les
anciennes, met les frontières à couvert des incursions des Barbares,
oblige les gouverneurs de province à réparer leurs injustices, veille
à la discipline, la conserve, la fait aimer, et contient les généraux
dans le devoir. Antonin, qu’il avoit adopté, fut le père de ses sujets,
et méritoit d’avoir pour successeur Marc-Aurèle, qui, dans le calme des
passions que lui avoit procuré la philosophie stoïcienne, ne connut
d’autre bonheur que le bonheur public. Nerva, Trajan, Antonin et
Marc-Aurèle étoient persuadés que les lois sont au-dessus du prince, et
que qui ne sait pas leur obéir, est indigne de gouverner des hommes.
Ne se proposant d’autre objet que celui même qui a formé les sociétés,
ils ne se regardoient (pour me servir de l’expression de l’un d’eux)
que comme les hommes d’affaires de la république. «Je vous donne cette
épée, disoit Marc-Aurèle, au chef du prétoire, pour me défendre tant
que je m’acquitterai fidellement de mon devoir; mais elle doit servir
à me punir, si j’oublie que ma fonction est de faire le bonheur des
Romains.» On voit dans Dion que le même prince étant prêt de partir
de Rome pour porter la guerre en Scythie, demanda permission au sénat
de prendre de l’argent dans l’épargne: «car, disoit-il, tant s’en faut
que rien m’appartienne en propre, que la maison même que j’habite est à
vous.»
Ce que ces princes faisoient par principe d’équité, des ambitieux ou
des hommes timides auroient dû le faire par politique. Pour étouffer
l’esprit d’indépendance et de révolte répandu dans les armées, il
falloit redonner au sénat cette majesté imposante qui l’avoit autrefois
rendu l’ame de la république, et intéresser le peuple par sa propre
liberté, à respecter les lois, et à conserver les droits du chef de
l’empire[78]. La fortune des empereurs auroit eu alors un double
rempart. Une révolte contre eux seroit devenue un attentat contre tous
les Romains, et le prince auroit tenu dans ses mains toutes les forces
des citoyens pour défendre sa dignité.
[78] _Nunc demum redit animus, et quanquam primo statìm
beatissimi sæculi ortu Nerva Cæsar res olim dissociabiles
miscuerit, principatum ac libertatem, augeatque quotidiè
facilitatem imperii Nerva Trajanus._ (Tac. in vit. Agric.)
Après la mort de Trajan, qui ne s’étoit point désigné de successeur,
les Romains recueillirent encore le fruit de sa sagesse; et la
modération que les armées firent voir, fut l’ouvrage de la sienne.
Elles n’entreprirent rien contre l’autorité publique; et le sénat, que
le prince leur avoit appris à respecter, élut librement un empereur.
Ce succès augmenta sa confiance; il crut pouvoir montrer impunément
quelque vertu; il parla avec exécration de la tyrannie; et cette
compagnie, qui avoit adoré Caligula et Néron comme des dieux, refusa
d’abord l’apothéose à Adrien, et ne consentit à lui en accorder les
honneurs qu’après avoir résisté plusieurs fois aux sollicitations
d’Antonin.
Il s’en falloit bien cependant que le sénat reparût avec la même
dignité qu’il avoit conservée sous Auguste. L’habitude de ramper étoit
prise; et son courage, ne partant point d’un sentiment intérieur et
vif pour le bien, ne paroissoit, si je puis m’exprimer ainsi, qu’une
qualité d’emprunt. Les Antonins, à l’exemple de Nerva et de Trajan,
avoient beau encourager les sénateurs à être libres et oser se faire
respecter, il étoit impossible de soutenir pendant long-temps, dans
un certain degré d’élévation[79], des ames avilies par le despotisme
des prédécesseurs de Vespasien. A peine le sénat avoit-il commencé
quelqu’action généreuse, que, fatigué par l’effort qu’il avoit fait,
il retomboit dans une sorte d’anéantissement qui lui paroissoit doux,
parce qu’il y étoit accoutumé, et qu’il n’en pouvoit sortir que par la
pratique des vertus qui lui étoient les plus étrangères.
[79] _Naturâ infirmitatis humanæ, tardiora sunt remedia quam
mala, et ut corpora lente augescunt, citò extinguuntur. Sic
ingenia studiaque oppresseris facilius, quam revocaveris. Subit
quippe etiam ipsius inertiæ dulcedo: et invisa primo desidia
postremò amatur._ (Tac. in vit. Agric.)
Les esprits n’ayant plus cette vigueur qui fait saisir et conserver
avec force les impressions qu’on leur donne, les Romains, sans
caractère, devoient cesser d’être heureux dès qu’ils cesseroient d’être
gouvernés par des philosophes. Par quel moyen Trajan et Marc-Aurèle
auroient-ils pu donner quelque consistance aux affaires de l’empire?
Ils auroient inutilement porté les lois les plus solennelles pour fixer
les prérogatives du sénat, et établir, en un mot, une telle forme
de gouvernement, qu’un empereur, loin d’être tenté d’abuser de sa
puissance, fût toujours retenu dans son devoir: leurs lois n’auroient
pas produit un effet plus salutaire que leurs exemples. Marc-Aurèle
sentit cette vérité; et jugeant par la lâcheté des Romains des vices
qu’auroient ses successeurs, et du pouvoir qu’acquerroient les armées,
ce fut aux légions et non au sénat, qu’il recommanda en mourant son
fils et sa fortune.
Commode eut tous les vices, parce qu’il prit tous ceux de ses favoris;
et les sénateurs ne furent que des esclaves sous ce nouveau Néron.
Il n’eut d’autre art, pour se soutenir pendant près de treize ans,
que d’augmenter les priviléges des troupes, et de les enrichir des
dépouilles de l’empire. Mais ce qui fit son salut devoit faire la perte
de ses successeurs. Les soldats sentirent mieux que jamais combien ils
étoient puissans, et de quel intérêt il étoit pour un prince de les
ménager. Accoutumés aux profusions de Commode, s’étant fait de nouveaux
besoins, et n’étant retenus par aucune crainte, il étoit naturel
qu’ils vendissent l’empire après sa mort. Pertinax le mérita par ses
libéralités; mais il voulut être un empereur plutôt qu’un chef de
brigands, et il fut massacré par sa garde, après trois mois de règne.
L’empire fut alors mis à l’encan. «Sulpitianus, disoient les soldats
du prétoire à Didius Julien, nous offre tant, que voulez-vous y
ajouter? Allant ensuite à Sulpitianus: Julien, lui disoient-ils, est
plus libéral que vous; voilà la somme qu’il nous présente; de combien
prétendez-vous enchérir sur lui? La couronne impériale appartiendra au
plus offrant et dernier enchérisseur.» C’est ainsi que Julien parvint
à l’empire; et le chemin, dès ce moment, en fut ouvert à tout homme
qui se flatta de pouvoir faire assez de concussions pour s’acquitter
de la dette qu’il contractoit avec une armée. Othon avoit dû son
élévation aux intrigues de deux soldats[80]: les soldats travailleront
actuellement pour eux-mêmes, et une émeute les portera sur le trône.
La majesté en fut bientôt dégradée par l’avilissement qu’y répandirent
des hommes tout à la fois les plus lâches et de la naissance la plus
basse. La superstition donna une nouvelle force à ces désordres, et les
rêveries des devins et des astrologues servirent de titres pour usurper
l’empire. Il parut mille séditieux qui seroient morts inconnus dans
leur oisive obscurité, s’ils ne s’étoient crus obligés de justifier,
par des séditions et des révoltes, les vaines promesses qui leur
avoient donné de l’ambition.
[80] _Suscepere duo manipulares imperium populi romani
transferendum, et transtulerunt._ (Tac. Hist. l. 1.)
Comme les empereurs s’étoient emparés de toute l’autorité du sénat
et du peuple opprimé, et qu’ils n’étoient cependant eux-mêmes que
les esclaves des légions, depuis qu’elles disposoient à leur gré de
l’empire, toute la puissance souveraine se trouva entre les mains
des soldats, et l’empereur ne fut que le premier magistrat de cette
démocratie monstrueuse. Si le gouvernement où le peuple est maître de
tout, est sujet à tant d’abus que les politiques les plus sages n’ont
point craint de dire que la démocratie, abandonnée à elle-même, est
presque toujours la plus intolérable des tyrannies, que doit-on penser
d’un gouvernement militaire, où le soldat plus brutal, aussi ignorant
et plus inconstant que le peuple, jouit de la souveraine puissance?
La milice Romaine, depuis le règne de Tibère, n’étoit composée que de
la portion la plus méprisable des citoyens. Encouragée au mal par les
mauvais empereurs et par le pouvoir qu’elle avoit acquis, ce ne fut
plus qu’une multitude de brigands qui se crut tout permis.