liberté fut détruite par trois batailles sanglantes[58], et on passa
si brusquement de l’anarchie sous la domination du vainqueur, que
toutes les passions furent à la fois effarouchées; toutes les lois,
tous les usages, en même temps tous les préjugés renversés; et on ne
put trouver dans les mœurs aucune barrière contre le despotisme. C’est
un simple citoyen, qui, sans autre droit que la force et son audace,
se rend le maître de ses égaux. Il devoit donc soulever contre lui
tous les esprits; et pour échapper au châtiment qu’il mérite, il faut
qu’il s’empare de toute l’autorité. Auguste fut forcé à ne laisser
aux Romains qu’une image trompeuse de l’ancienne liberté. Si le sénat
ou le peuple eût encore joui de quelque pouvoir réel, il s’en seroit
servi pour dépouiller le prince des prérogatives qu’il affectoit.
De nouvelles dissentions auroient troublé le repos public, et pour
n’en être pas la victime, Auguste auroit enfin senti la nécessité de
posséder une puissance sans bornes.
[58] Pharsale, Philippe, Actium.
Les vertus et les vices d’un peuple, sont, dans le moment qu’il éprouve
une révolution, la mesure de la liberté ou de la servitude qu’il en
doit attendre. C’est l’amour héroïque du bien public, le respect pour
les lois, le mépris des richesses et la fierté de l’ame, qui sont les
fondemens du gouvernement libre. C’est l’indifférence pour le bien
public, la crainte des lois qu’on hait, l’amour des richesses et la
bassesse des sentimens, qui sont comme autant de chaînes qui garrottent
un peuple, et le rendent esclave. Qu’on y réfléchisse, c’est du point
différent où ces vertus et ces vices sont portés, que résultent les
mœurs convenables à chaque espèce de gouvernement. Les vertus nobles,
austères et rigides, du républicain, réduiroient le monarque à n’être
qu’un simple magistrat; les vices bas et lâches de l’esclave le
rendroient despotique.
Après ce que j’ai rapporté jusqu’ici de la corruption infâme de Rome,
et de ses proscriptions qui avoient fait périr tout ce qui restoit
d’honnêtes gens dans la république, on jugera sans peine, que les
mœurs, loin de favoriser un reste de liberté, et de seconder la
modération qu’affectoit Auguste, précipitoient au contraire les
Romains au-devant du joug. Peu contens, en effet, que le prince,
ainsi que je l’ai dit, eût réuni en sa personne le pouvoir de toutes
les magistratures; ce qui supposoit au moins, que, malgré sa vaste
autorité, il étoit le ministre de la république et devoit gouverner
conformément aux lois, ils voulurent que son autorité lui fût propre et
qu’il ne la tînt point de ses magistratures. Il fut réglé que, dans le
temps où Auguste ne seroit pas revêtu du consulat, il auroit toujours
douze licteurs, et seroit assis entre deux consuls. On l’autorise à
convoquer extraordinairement le sénat[59], et il lui est permis, sans
avoir égard aux lois, de faire tout ce qu’il croira avantageux à la
république, et convenable à la majesté des choses divines et humaines,
publiques et particulières.
[59] _Fœdusve, cum quibus volet, facere liceat, ita uti licuit
D. Augusto, Tiberioque et Claudio. Utique, ei senatum habere,
relationem facere, remittere senatus consulta per relationem
discessionemque facere liceat; ita uti licuit D. Augusto,
Tiberioque et Claudio. Utique, cum ex voluntate, autoritateve,
jussu, mandatuve ejus, præsenteve eo, senatus habebitur; omnium
rerum jus perinde habeatur, servetur, ac si è lege senatus
edictus esset habereturque. Utique, quæcumque ex usu Reipublicæ,
majestate divinarum, humanarum, publicarum, privatarumque rerum
esse censebit, ei agere facere jus potestasque sit, ita uti D.
Augusto, Tiberioque et Claudio fuit. Utique quibus legibus,
plebeive scitis scriptum fuit, ne D. Augustus, Tiberius et
Claudius tenerentur; iis legibus plebisque scitis, imperator
Cæsar, Vespasianus Augustus solutus sit._ C’est par un décret que
le sénat revétissoit les empereurs de la puissance impériale. De
toutes ces pièces, qu’il seroit si curieux de connoître, il ne
nous reste qu’un fragment de celle qui fut faite pour Vespasien;
mais il suffit pour nous apprendre quelle étoit l’étendue et la
nature du pouvoir d’Auguste et de ses successeurs.
Peut-être que si Auguste avoit eu plusieurs successeurs dignes de
lui, et qui, à son exemple, eussent compris que l’excès du pouvoir
en prépare la ruine[60], il se seroit formé peu-à-peu dans l’empire
des usages, des règles, des bienséances, qui, en établissant une
confiance réciproque entre le prince et les sujets, auroient servi
de frein aux passions. Mais plus on admire la sagesse avec laquelle
Auguste se prescrivit des bornes dans l’administration d’une puissance,
qui, par elle-même, n’en connoissoit point, moins on doit espérer
de la retrouver dans ses successeurs. Croyons-en Marc-Aurèle, dont
les vertus ont honoré le trône et l’humanité: il regardoit comme un
prodige de pouvoir tout, et de ne vouloir que le bien. Cependant,
si les successeurs d’Auguste abusent de leur pouvoir, ils seront
nécessairement des monstres qui effraieront la nature. Ce despotisme
raffiné et artificieux qui se déguise, qui craint de se montrer, qui
flatte avant que d’accabler; ce despotisme, en un mot, qui ressemble à
ces poisons lents dont on sent les effets sans en pénétrer la cause,
n’étoit point fait pour eux. Les proscriptions de Sylla et les cruautés
du second triumvirat sont des modèles justifiés par le succès, et
qui les préparent à se porter aux violences les plus ouvertes et les
plus odieuses. Les Romains, quoique voluptueux, étoient cruels; et
les maîtres d’un peuple qui aimoit le sang[61], passion heureusement
inconnue aujourd’hui chez les nations civilisées, ne se lasseront
jamais d’en répandre.
[60] _Nec unquam satis fida potentia, ubi nimia est._ (Tac. Hist.
l. 2.)
[61] Tout le monde connoît le goût effréné des Romains pour les
spectacles de l’amphithéâtre.
Tibère avoit assez de talens pour régner avec gloire, s’il eût hérité
d’un trône occupé légitimement par ses pères; mais ne succédant
qu’aux droits usurpés par Auguste, il se crut lui-même un usurpateur.
Bien loin de remarquer que les Romains, accoutumés à obéir par une
servitude de 40 ans, se disputoient à l’envi le détestable avantage
de servir d’instrument à la tyrannie, il ne vit autour de lui qu’un
peuple farouche qui avoit refusé le diadême à César, et contraint
Auguste à paroître au sénat et en public, couvert d’une cuirasse; il
n’entendit que quelques voix qui osoient encore appeler Brutus et
Cassius les derniers Romains, et il craignit de trouver des citoyens
qui se crussent liés par le serment[62] que le premier Brutus avoit
fait prêter de ne jamais souffrir de maître dans Rome. Tibère ne voyoit
de tous côtés que des dangers, et la timidité avec laquelle il étoit
né, devenant par-là aussi forte que son ambition, il donna aux Romains
le spectacle ridicule d’un ambitieux qui ne pouvoit se passer de la
souveraineté, et qui n’osoit s’en emparer.
[62] _Omnium primum avidum novæ libertatis populum, ne post modum
flecti precibus aut donis regiis posset, jurejurando adegit
neminem Romæ passuros regnare._ (T. L. l. 2.)
Il a déjà fait mourir Agrippa, petit-fils d’Auguste, comme un rival;
par des menées sourdes, il dispose de toutes les forces de l’état,
et cependant il feint encore de refuser l’empire[63]. «Auguste,
dit-il, au sénat, étoit seul capable de le gouverner sans secours,
et en travaillant sous ses yeux et sous ses ordres aux affaires de la
république, je n’ai appris qu’à connoître ma foiblesse. Dans une ville
aussi féconde que la nôtre en grands hommes, un seul citoyen ne doit
point être chargé de toute l’administration publique, et j’attends
d’apprendre du sénat quel département il me destine.» C’étoit la
crainte de passer pour un tyran, et d’en subir le sort qui dictoit ce
discours à Tibère: mais à peine l’a-t-il prononcé, que son ambition
en est alarmée. Il craint de s’être compromis; il craint d’en avoir
trop dit; il revient sur ses pas; mais en demandant l’empire, il ne
s’exprime que d’une manière ambiguë[64], captieuse, énigmatique; et cet
homme, capable de faire périr le sénat, s’il ne l’eût deviné, n’accepte
enfin le pouvoir absolu que pour un temps. Il se garde bien d’en fixer
le terme à cinq ou à dix ans comme Auguste: il croiroit donner un titre
contre lui aux Romains. «Je ne consens, dit-il, à me charger de ce
fardeau[65], que jusqu’au temps où vous jugerez vous-mêmes qu’il est
juste d’accorder à ma vieillesse quelque repos.»
[63] _Principatum quamvis neque occupare confestim, neque
agere dubitasset, et statione militum, hoc est, vi et specie
dominationis assumpta, diu tamen recusavit impudentissimo animo._
(Suet. in vit. Tib.)
[64] _Tiberio etiam in rebus quas non occuleret, seu natura, sive
adsuetudine, suspensa semper et obscura verba: tunc verò, nitenti
ut sensus suos penitus abderet, in incertum et ambiguum magis
implicabantur._ (Tac. Ann. l. 1.)
[65] _Tandem quasi coactus, et quærens miseram et onerosam
injungi sibi servitutem, recepit imperium, nec tamen aliter, quam
ut depositurum se quandoque spem faceret. Ipsius verba sunt hæc:
dum veniam ad id tempus quo vobis æquum possit videri, dare vos
aliquam senectuti meæ requiem._ (Suet. in vit. Tib.)
Tibère, toujours persuadé qu’il n’étoit pas assez puissant, et qu’il
le paroissoit trop, fut en perpétuelle contradiction avec lui-même.
Il ne parle que de la dignité de la république, flatte le sénat, et
étale avec éloquence les devoirs d’un prince[66], tandis qu’il ne
travaille secrètement qu’à tout opprimer. Fait-il quelqu’injustice,
qu’il croit nécessaire à l’agrandissement de son pouvoir? c’est à la
faveur de quelque loi qu’il détourne de son sens naturel. Il laisse aux
consuls, aux préteurs et aux magistrats subalternes l’exercice de leurs
fonctions; mais il s’indigne s’ils ne sont pas des instruments aveugles
de sa volonté. Il craint également la vertu[67] et le vice dans les
personnes qu’il destine aux emplois; et ne les trouvant jamais telles
qu’il les désireroit, il ne leur permet pas quelquefois de prendre
possession des charges qu’il leur a données.
[66] _Dixi et nunc, et sæpe alias, Patres Conscripti, bonum et
salutarem principem, quem vos tanta et tam libera potestate
instruxistis, senatui servire debere, et universis civibus sæpe,
et plerumque etiam singulis: neque id dixisse me pœnitet, et
bonos, et æquos, et faventes vos habui dominos et adhuc habeo._
(Suet. in vit. Tib.)
[67] _Neque enim eminentes virtutes sectabatur, et rursum
vitia oderat. Ex optimis periculum sibi; à pessimis dedecus
publicum metuebat. Quâ hæsitatione postremo eo provectus est,
ut mandaverit quibusdam provincias quos egredi urbe non erat
passurus._ (Tac. Ann. l. 1.) _Libertatem metuebat, adulationem
oderat._ (L. 2.) _Illum qui libertatem publicam nosset, tam
projectæ servientium patientiæ tædebat._ (L. 2.)
Tibère, toujours déchiré par des passions opposées, se flatta de calmer
ses alarmes en sacrifiant à sa sûreté quelques hommes qui lui étoient
suspects; mais ses craintes, au contraire, se multiplièrent. Plus il
sentit qu’il devenoit odieux, moins son inquiétude sanguinaire connut
de bornes, et Rome devint enfin le théâtre de toutes les horreurs où
se peut abandonner le despotisme produit par la timidité. Croyant
arrêter les progrès de la haine publique, il porta cette loi insensée
qui défendoit aux parents des personnes condamnées à mort de les
pleurer. Pour tenir les hommes attachés à la vertu, la morale leur
interdit souvent des actions en elles-mêmes indifférentes, mais qui les
préparoient au vice; la politique de Tibère abusa de ces principes
de prévoyance; il crut rendre sa personne plus sacrée en faisant
révérer ses images mêmes et celles de son prédécesseur. On punit de
mort deux citoyens, dont l’un, en vendant ses jardins, avoit aussi
vendu la statue d’Auguste qui y étoit placée; le crime de l’autre fut
d’avoir battu un esclave qui avoit par hasard sur lui une monnoie où
étoit gravée la tête de Tibère. Ce prince fit un crime capital à un
poëte d’avoir maltraité Agamemnon dans une tragédie, tant il vouloit
sans doute qu’on respectât la qualité de prince, ou craignoit qu’on ne
s’accoutumât par degrés à le mépriser lui-même.
La république avoit eu une loi de lèse-majesté contre ceux qui auroient
trahi ses armées, excité des séditions, ou avili le nom Romain par
une administration infidelle. Dans ces temps heureux, dit Tacite, on
ne punissoit que les actions et non pas les paroles; mais la satire,
qui n’est jamais odieuse chez un peuple vertueux, et qui sert souvent
de barrière contre les mauvaises mœurs, ayant paru intolérable à
des hommes corrompus, qui ne vouloient point être troublés dans la
jouissance de leurs vices, Auguste, plus intéressé que tout autre
à la proscrire, mit les libelles au nombre des crimes compris dans
la loi de lèse-majesté. Tibère, enhardi par cet exemple, étendit le
sens de cette loi terrible, et tout ce qui le choqua devint crime de
lèse-majesté. Rien ne fut innocent aux yeux de ce tyran, entouré de
délateurs qui flattoient ses soupçons. Ces misérables, favorisés,
protégés et enrichis par la part qu’ils obtenoient dans la confiscation
des biens des accusés, firent envier leur sort à force de se faire
craindre. Ils cessèrent en quelque sorte d’être infâmes; et plus leur
nombre se multiplia, plus il fallut trouver de coupables. Les paroles
les plus innocentes devinrent des crimes; on voulut pénétrer jusques
dans le fond des pensées, et le citoyen ne fut point sûr de n’être pas
criminel, quoiqu’il n’eût ni agi ni parlé.
Caligula monta sur le trône, et ce serpent, pour me servir des
expressions de Tibère[68], qui devoit dévorer les Romains, et être
un Phaéton pour le monde entier, poursuivit l’innocence sans faire
semblant de la respecter, comme son prédécesseur qui la calomnioit
avant de l’opprimer. Il souhaitoit que le peuple Romain n’eût qu’une
tête pour l’abattre d’un seul coup d’épée, et que son règne fût signalé
par quelque calamité publique: n’en étoit-ce pas une assez grande que
le monde fût gouverné par cette bête féroce? Cet insensé prétendoit
avoir un commerce de galanterie avec la lune; et se croyant tour à
tour Jupiter, Junon, Diane ou Vénus, il se fit prêtre de lui-même, et
se sacrifioit tous les jours les plus rares animaux. On vit paroître
un nouveau crime d’état, ce fut d’être riche; on enleva aux citoyens
toutes leurs richesses; mais la violence n’étant plus enfin d’un assez
grand rapport, Caligula fit de son palais un lieu de prostitution, et
vendit à la canaille de Rome de jeunes filles et de jeunes garçons de
la naissance la plus distinguée.
[68] _Aliquoties prædicabat_ (Tiberius) _exitio suo omniumque
Caium vivere: et se natricem, serpentis id genus, populo romano,
phaetontem orbi terrarum educere._ (Suet. in vit. Cal.)
Je passe rapidement sur ces règnes abominables. Claudius monta sur le
trône: ce n’étoit qu’un homme ébauché, disoit Antonia; jamais prince
ne fut plus méprisable; le sang coula; il fallut servir Messaline
et punir les infidélités, l’impuissance ou le mépris de ses amants.
Esclave plutôt qu’époux de l’ambitieuse Agrippine, il devint tyran par
foiblesse, et parce qu’elle en avoit tous les vices; ou, pour mieux
m’exprimer, cette princesse et les affranchis qui la dominoient, se
servirent de sa main et de sa puissance pour contenter leurs passions.
Rome respira pendant les premières années du règne de Néron. Ce
prince prit Auguste pour modèle; il est clément, libéral, populaire;
il respecte les lois; il connoît qu’il est fait pour travailler au
bonheur des Romains. Mais bientôt il est corrompu par les flatteries de
ses courtisans: ces hommes pervers, qui ne sont rien, si leur maître
n’est vicieux, enhardissent Néron au crime; ils lui montrent l’exemple
contagieux de ses prédécesseurs, et en commençant à être méchant,
il ne juge déjà de l’étendue de sa puissance que par l’énormité des
attentats qu’il médite. Tout fut dégradé: Caligula n’avoit que projeté
de faire son cheval consul, et Néron fit ses chevaux sénateurs[69].
Les consulaires servoient le premier en habit d’esclaves; mais cette
ignominie étoit renfermée dans les murs du palais. Néron, au contraire,
les immole à la risée publique, en les obligeant de faire avec lui sur
le théâtre ou dans le cirque un métier déshonorant parmi les Romains.
«Quelle indignité, s’écrie Dion Cassius, que le maître du monde,
des sénateurs et leurs femmes ne soient que des vils histrions! Les
étrangers étonnés, continue-t-il, se montroient au doigt les descendans
des grands hommes qui les avoient vaincus. Voilà le petit-fils de
Paul-Emile, disoit le Macédonien, et le Grec ne lui répondoit qu’en
montrant un fils de Mummius. Tandis que le Sicilien siffloit un
Claudius, et l’Epirote un Appius, les Asiatiques, les Espagnols et les
Carthaginois se croyoient vengés de leur défaite, en voyant un Lucius,
un Publius, un Scipion réduits à jouer les rôles de quelques misérables
farceurs.»
[69] Néron faisoit promener dans les rues de Rome ses chevaux
couverts d’une robe de sénateur. Il arriva de-là que le peuple
ne regarda plus ce vêtement auguste, que comme un caparaçon de
cheval.
Tous ces empereurs furent cruels; mais il y a cependant différentes
nuances dans ce point principal de leur caractère, et je dois les faire
remarquer; la cruauté de Tibère, à force de paroître mystérieuse et
réfléchie, avoit quelque chose de politique; celle de Caligula partoit
plus d’un cœur qui aime à se repaître de sang. Tous deux font frémir,
celui-ci par sa hardiesse à assassiner, l’autre par l’adresse avec
laquelle il cherchoit à déguiser ses noirceurs. Néron, cruel comme
Caligula par tempérament, et par réflexion comme Tibère, avoit réduit
sa fureur en art et en principes; tandis que Claudius, entraîné par
l’exemple, et méchant par les vices d’autrui, avoit répandu le sang
dont il ne connoissoit pas de prix.
Il n’est pas possible de tracer un tableau de la situation malheureuse
où se trouvoit l’empire. Toutes les richesses étoient devenues le
butin des délateurs, des pantomimes et des courtisanes. Le titre de
citoyen Romain étoit méprisable, parce qu’il n’étoit plus porté que
par des affranchis ou des fils d’affranchis, et que les provinces,
selon l’expression de Dion, avoient acheté le droit de bourgeoisie
romaine pour un têt de pot cassé. Le peuple de Rome étoit une populace
effrénée, accablée de besoins, qui ne subsistoit que par les bienfaits,
c’est-à-dire, par les crimes des empereurs[70], et qui trouvoit tout
juste, pourvu qu’on respectât sa paresse, qu’on lui donnât du pain, et
qu’on lui prodiguât les fêtes et les spectacles. Le sénat étoit rempli
de barbares et d’hommes à peine sortis de l’esclavage, qui portoient
encore sur leurs épaules les cicatrices des coups de fouet qu’ils
avoient reçus de leurs maîtres. Les empereurs, ne voyant personne qui
ne fût plus digne qu’eux de régner, craignirent tous leurs sujets,
comme autant de compétiteurs à l’empire, et les punirent, s’ils furent
assez audacieux pour laisser voir quelque vertu ou quelque talent.
Les emplois, les magistratures, les commandemens devinrent autant de
piéges dans lesquels il fallut perdre ou son honneur ou sa vie. Le sort
malheureux de Germanicus apprit à tout ce qui auroit voulu être honnête
homme, que le plus grand crime étoit de faire trop bien son devoir. Les
magistrats le négligèrent par politique. Les généraux, pour ménager
la jalousie et la timidité des empereurs, se hâtèrent de corrompre
eux-mêmes la discipline militaire, et les rassurèrent en faisant voir
qu’ils n’avoient aucune autorité sur les soldats.
[70] Dans le temps de la république, le peuple croyoit que les
arts ne devoient occuper que des esclaves. En perdant sa liberté,
il conserva cette manière de penser, parce que les citoyens qui
aspiroient à la tyrannie, lui faisant de grandes libéralités
pour l’attacher à leur intérêts, il ne sentit ni sa misère, ni
la nécessité de travailler. Les empereurs suivirent cet usage,
et ils employèrent une partie de leurs rapines à lui donner des
spectacles et des gratifications.
On est peut-être déjà surpris que l’empire, en proie à tous les vices
que produit le despotisme le plus intolérable, et qui portoit par
conséquent en lui-même mille causes de destruction, ne se précipite
pas aussi promptement vers sa ruine que plusieurs états moins
corrompus, dont l’histoire nous a appris les malheurs. Mais il faut
faire attention que Rome reprit en quelque sorte toute sa grandeur
sous le règne d’Auguste. Ce prince pacifia l’Espagne et les Gaules, et
soumit la Pannonie et l’Illirie. Il dompta l’inquiétude des peuples
des Alpes, força les Daces à ne plus faire d’incursions sur les terres
de l’empire, et porta ses armes jusqu’à l’Elbe. Les Parthes oublièrent
leur haine contre les Romains, et leur donnèrent même des marques de
crainte et de respect. Les Indiens et les Scythes, peuples dont le nom
étoit à peine connu à Rome, y vinrent demander l’amitié d’Auguste. Les
Germains, moins terribles qu’ils ne le furent dans la suite, n’étoient
point encore poussés sur les provinces Romaines par les peuples
du Nord, qui tombèrent dans la Germanie. En un mot, les premiers
successeurs d’Auguste, profitant de la réputation de sagesse[71] et de
désintéressement que ce prince avoit acquise aux Romains, n’avoient à
redouter aucun ennemi étranger.
[71] _Nec ulli genti sine justis et necessariis causis bellum
intulit_ (Augustus) _tantumque abfuit à cupiditate quoquo modo
imperium vel bellicam gloriam augendi, ut quorumdam barbarorum
principes in æde Martis ultoris jurare coegerit, mansuros se
in fide ac pace quam peterent. A quibusdam verò novum obsidum
genus, fœminas exigere tentaverit; quod negligere Marium pignora
sentiebat._ (Suet. in vit. Aug.) _Addideratque consilium
coercendi intrà terminos imperii._ (Tac. Ann. l. 1.)
A l’égard des maux domestiques qui devoient perdre l’empire, il faut
descendre dans quelques détails plus particuliers pour comprendre
comment, au lieu de se diviser en plusieurs parties indépendantes, il
continuoit à ne former qu’un seul corps. Rome ayant pris de chaque
peuple qu’elle avoit vaincu le vice qui le distinguoit, étoit devenue
une école dangereuse où toutes les provinces étoient allées perdre
les mœurs. C’est ainsi que les vices des Asiatiques et des Africains
avoient corrompu les Gaules, l’Espagne et tous les pays qui se seroient
sûrement affranchis de la domination Romaine, si on n’eût amolli leur
courage par les voluptés. Le même despotisme, dont les empereurs
accabloient l’Italie, leurs officiers l’exerçoient dans les provinces.
Elles étoient au pillage[72], et il ne leur restoit d’autre passion
qu’une crainte abrutissante, parce que leurs maux étoient portés à cet
excès qui ne permet pas même de se livrer au désespoir. Dans cette
situation, elles n’auroient pu secouer le joug et se démembrer de
l’empire, qu’avec le secours des généraux qui y commandoient, et qui
auroient voulu s’y former un état; mais ce projet ne devoit pas se
présenter à l’esprit de ces officiers. Outre que la plupart étoient
des esclaves aussi lâches que le maître qui les employoit, et qu’une
avarice sordide étoit leur seule passion, la manière de penser de leurs
armées s’y opposoit.
[72] Tous les historiens anciens sont pleins des vexations que
les officiers des empereurs faisoient dans les provinces, d’où
ils rapportoient des fortunes immenses. Dion Cassius parle d’un
certain Licinius, affranchi de César et gouverneur des Gaules
sous le règne d’Auguste, qui imagina de partager l’année en
quatorze mois, au lieu de douze, parce que les Gaulois payoient
un certain tribut par mois. C’étoit une maxime de la politique de
ce temps-là, qu’un peuple heureux est indocile, et que pour tenir
la multitude dans la soumission, il falloit l’appauvrir.