Tel a été le sort de plusieurs nations: mais chez les Romains la

liberté fut détruite par trois batailles sanglantes[58], et on passa

si brusquement de l’anarchie sous la domination du vainqueur, que

toutes les passions furent à la fois effarouchées; toutes les lois,

tous les usages, en même temps tous les préjugés renversés; et on ne

put trouver dans les mœurs aucune barrière contre le despotisme. C’est

un simple citoyen, qui, sans autre droit que la force et son audace,

se rend le maître de ses égaux. Il devoit donc soulever contre lui

tous les esprits; et pour échapper au châtiment qu’il mérite, il faut

qu’il s’empare de toute l’autorité. Auguste fut forcé à ne laisser

aux Romains qu’une image trompeuse de l’ancienne liberté. Si le sénat

ou le peuple eût encore joui de quelque pouvoir réel, il s’en seroit

servi pour dépouiller le prince des prérogatives qu’il affectoit.

De nouvelles dissentions auroient troublé le repos public, et pour

n’en être pas la victime, Auguste auroit enfin senti la nécessité de

posséder une puissance sans bornes.

[58] Pharsale, Philippe, Actium.

Les vertus et les vices d’un peuple, sont, dans le moment qu’il éprouve

une révolution, la mesure de la liberté ou de la servitude qu’il en

doit attendre. C’est l’amour héroïque du bien public, le respect pour

les lois, le mépris des richesses et la fierté de l’ame, qui sont les

fondemens du gouvernement libre. C’est l’indifférence pour le bien

public, la crainte des lois qu’on hait, l’amour des richesses et la

bassesse des sentimens, qui sont comme autant de chaînes qui garrottent

un peuple, et le rendent esclave. Qu’on y réfléchisse, c’est du point

différent où ces vertus et ces vices sont portés, que résultent les

mœurs convenables à chaque espèce de gouvernement. Les vertus nobles,

austères et rigides, du républicain, réduiroient le monarque à n’être

qu’un simple magistrat; les vices bas et lâches de l’esclave le

rendroient despotique.

Après ce que j’ai rapporté jusqu’ici de la corruption infâme de Rome,

et de ses proscriptions qui avoient fait périr tout ce qui restoit

d’honnêtes gens dans la république, on jugera sans peine, que les

mœurs, loin de favoriser un reste de liberté, et de seconder la

modération qu’affectoit Auguste, précipitoient au contraire les

Romains au-devant du joug. Peu contens, en effet, que le prince,

ainsi que je l’ai dit, eût réuni en sa personne le pouvoir de toutes

les magistratures; ce qui supposoit au moins, que, malgré sa vaste

autorité, il étoit le ministre de la république et devoit gouverner

conformément aux lois, ils voulurent que son autorité lui fût propre et

qu’il ne la tînt point de ses magistratures. Il fut réglé que, dans le

temps où Auguste ne seroit pas revêtu du consulat, il auroit toujours

douze licteurs, et seroit assis entre deux consuls. On l’autorise à

convoquer extraordinairement le sénat[59], et il lui est permis, sans

avoir égard aux lois, de faire tout ce qu’il croira avantageux à la

république, et convenable à la majesté des choses divines et humaines,

publiques et particulières.

[59] _Fœdusve, cum quibus volet, facere liceat, ita uti licuit

D. Augusto, Tiberioque et Claudio. Utique, ei senatum habere,

relationem facere, remittere senatus consulta per relationem

discessionemque facere liceat; ita uti licuit D. Augusto,

Tiberioque et Claudio. Utique, cum ex voluntate, autoritateve,

jussu, mandatuve ejus, præsenteve eo, senatus habebitur; omnium

rerum jus perinde habeatur, servetur, ac si è lege senatus

edictus esset habereturque. Utique, quæcumque ex usu Reipublicæ,

majestate divinarum, humanarum, publicarum, privatarumque rerum

esse censebit, ei agere facere jus potestasque sit, ita uti D.

Augusto, Tiberioque et Claudio fuit. Utique quibus legibus,

plebeive scitis scriptum fuit, ne D. Augustus, Tiberius et

Claudius tenerentur; iis legibus plebisque scitis, imperator

Cæsar, Vespasianus Augustus solutus sit._ C’est par un décret que

le sénat revétissoit les empereurs de la puissance impériale. De

toutes ces pièces, qu’il seroit si curieux de connoître, il ne

nous reste qu’un fragment de celle qui fut faite pour Vespasien;

mais il suffit pour nous apprendre quelle étoit l’étendue et la

nature du pouvoir d’Auguste et de ses successeurs.

Peut-être que si Auguste avoit eu plusieurs successeurs dignes de

lui, et qui, à son exemple, eussent compris que l’excès du pouvoir

en prépare la ruine[60], il se seroit formé peu-à-peu dans l’empire

des usages, des règles, des bienséances, qui, en établissant une

confiance réciproque entre le prince et les sujets, auroient servi

de frein aux passions. Mais plus on admire la sagesse avec laquelle

Auguste se prescrivit des bornes dans l’administration d’une puissance,

qui, par elle-même, n’en connoissoit point, moins on doit espérer

de la retrouver dans ses successeurs. Croyons-en Marc-Aurèle, dont

les vertus ont honoré le trône et l’humanité: il regardoit comme un

prodige de pouvoir tout, et de ne vouloir que le bien. Cependant,

si les successeurs d’Auguste abusent de leur pouvoir, ils seront

nécessairement des monstres qui effraieront la nature. Ce despotisme

raffiné et artificieux qui se déguise, qui craint de se montrer, qui

flatte avant que d’accabler; ce despotisme, en un mot, qui ressemble à

ces poisons lents dont on sent les effets sans en pénétrer la cause,

n’étoit point fait pour eux. Les proscriptions de Sylla et les cruautés

du second triumvirat sont des modèles justifiés par le succès, et

qui les préparent à se porter aux violences les plus ouvertes et les

plus odieuses. Les Romains, quoique voluptueux, étoient cruels; et

les maîtres d’un peuple qui aimoit le sang[61], passion heureusement

inconnue aujourd’hui chez les nations civilisées, ne se lasseront

jamais d’en répandre.

[60] _Nec unquam satis fida potentia, ubi nimia est._ (Tac. Hist.

l. 2.)

[61] Tout le monde connoît le goût effréné des Romains pour les

spectacles de l’amphithéâtre.

Tibère avoit assez de talens pour régner avec gloire, s’il eût hérité

d’un trône occupé légitimement par ses pères; mais ne succédant

qu’aux droits usurpés par Auguste, il se crut lui-même un usurpateur.

Bien loin de remarquer que les Romains, accoutumés à obéir par une

servitude de 40 ans, se disputoient à l’envi le détestable avantage

de servir d’instrument à la tyrannie, il ne vit autour de lui qu’un

peuple farouche qui avoit refusé le diadême à César, et contraint

Auguste à paroître au sénat et en public, couvert d’une cuirasse; il

n’entendit que quelques voix qui osoient encore appeler Brutus et

Cassius les derniers Romains, et il craignit de trouver des citoyens

qui se crussent liés par le serment[62] que le premier Brutus avoit

fait prêter de ne jamais souffrir de maître dans Rome. Tibère ne voyoit

de tous côtés que des dangers, et la timidité avec laquelle il étoit

né, devenant par-là aussi forte que son ambition, il donna aux Romains

le spectacle ridicule d’un ambitieux qui ne pouvoit se passer de la

souveraineté, et qui n’osoit s’en emparer.

[62] _Omnium primum avidum novæ libertatis populum, ne post modum

flecti precibus aut donis regiis posset, jurejurando adegit

neminem Romæ passuros regnare._ (T. L. l. 2.)

Il a déjà fait mourir Agrippa, petit-fils d’Auguste, comme un rival;

par des menées sourdes, il dispose de toutes les forces de l’état,

et cependant il feint encore de refuser l’empire[63]. «Auguste,

dit-il, au sénat, étoit seul capable de le gouverner sans secours,

et en travaillant sous ses yeux et sous ses ordres aux affaires de la

république, je n’ai appris qu’à connoître ma foiblesse. Dans une ville

aussi féconde que la nôtre en grands hommes, un seul citoyen ne doit

point être chargé de toute l’administration publique, et j’attends

d’apprendre du sénat quel département il me destine.» C’étoit la

crainte de passer pour un tyran, et d’en subir le sort qui dictoit ce

discours à Tibère: mais à peine l’a-t-il prononcé, que son ambition

en est alarmée. Il craint de s’être compromis; il craint d’en avoir

trop dit; il revient sur ses pas; mais en demandant l’empire, il ne

s’exprime que d’une manière ambiguë[64], captieuse, énigmatique; et cet

homme, capable de faire périr le sénat, s’il ne l’eût deviné, n’accepte

enfin le pouvoir absolu que pour un temps. Il se garde bien d’en fixer

le terme à cinq ou à dix ans comme Auguste: il croiroit donner un titre

contre lui aux Romains. «Je ne consens, dit-il, à me charger de ce

fardeau[65], que jusqu’au temps où vous jugerez vous-mêmes qu’il est

juste d’accorder à ma vieillesse quelque repos.»

[63] _Principatum quamvis neque occupare confestim, neque

agere dubitasset, et statione militum, hoc est, vi et specie

dominationis assumpta, diu tamen recusavit impudentissimo animo._

(Suet. in vit. Tib.)

[64] _Tiberio etiam in rebus quas non occuleret, seu natura, sive

adsuetudine, suspensa semper et obscura verba: tunc verò, nitenti

ut sensus suos penitus abderet, in incertum et ambiguum magis

implicabantur._ (Tac. Ann. l. 1.)

[65] _Tandem quasi coactus, et quærens miseram et onerosam

injungi sibi servitutem, recepit imperium, nec tamen aliter, quam

ut depositurum se quandoque spem faceret. Ipsius verba sunt hæc:

dum veniam ad id tempus quo vobis æquum possit videri, dare vos

aliquam senectuti meæ requiem._ (Suet. in vit. Tib.)

Tibère, toujours persuadé qu’il n’étoit pas assez puissant, et qu’il

le paroissoit trop, fut en perpétuelle contradiction avec lui-même.

Il ne parle que de la dignité de la république, flatte le sénat, et

étale avec éloquence les devoirs d’un prince[66], tandis qu’il ne

travaille secrètement qu’à tout opprimer. Fait-il quelqu’injustice,

qu’il croit nécessaire à l’agrandissement de son pouvoir? c’est à la

faveur de quelque loi qu’il détourne de son sens naturel. Il laisse aux

consuls, aux préteurs et aux magistrats subalternes l’exercice de leurs

fonctions; mais il s’indigne s’ils ne sont pas des instruments aveugles

de sa volonté. Il craint également la vertu[67] et le vice dans les

personnes qu’il destine aux emplois; et ne les trouvant jamais telles

qu’il les désireroit, il ne leur permet pas quelquefois de prendre

possession des charges qu’il leur a données.

[66] _Dixi et nunc, et sæpe alias, Patres Conscripti, bonum et

salutarem principem, quem vos tanta et tam libera potestate

instruxistis, senatui servire debere, et universis civibus sæpe,

et plerumque etiam singulis: neque id dixisse me pœnitet, et

bonos, et æquos, et faventes vos habui dominos et adhuc habeo._

(Suet. in vit. Tib.)

[67] _Neque enim eminentes virtutes sectabatur, et rursum

vitia oderat. Ex optimis periculum sibi; à pessimis dedecus

publicum metuebat. Quâ hæsitatione postremo eo provectus est,

ut mandaverit quibusdam provincias quos egredi urbe non erat

passurus._ (Tac. Ann. l. 1.) _Libertatem metuebat, adulationem

oderat._ (L. 2.) _Illum qui libertatem publicam nosset, tam

projectæ servientium patientiæ tædebat._ (L. 2.)

Tibère, toujours déchiré par des passions opposées, se flatta de calmer

ses alarmes en sacrifiant à sa sûreté quelques hommes qui lui étoient

suspects; mais ses craintes, au contraire, se multiplièrent. Plus il

sentit qu’il devenoit odieux, moins son inquiétude sanguinaire connut

de bornes, et Rome devint enfin le théâtre de toutes les horreurs où

se peut abandonner le despotisme produit par la timidité. Croyant

arrêter les progrès de la haine publique, il porta cette loi insensée

qui défendoit aux parents des personnes condamnées à mort de les

pleurer. Pour tenir les hommes attachés à la vertu, la morale leur

interdit souvent des actions en elles-mêmes indifférentes, mais qui les

préparoient au vice; la politique de Tibère abusa de ces principes

de prévoyance; il crut rendre sa personne plus sacrée en faisant

révérer ses images mêmes et celles de son prédécesseur. On punit de

mort deux citoyens, dont l’un, en vendant ses jardins, avoit aussi

vendu la statue d’Auguste qui y étoit placée; le crime de l’autre fut

d’avoir battu un esclave qui avoit par hasard sur lui une monnoie où

étoit gravée la tête de Tibère. Ce prince fit un crime capital à un

poëte d’avoir maltraité Agamemnon dans une tragédie, tant il vouloit

sans doute qu’on respectât la qualité de prince, ou craignoit qu’on ne

s’accoutumât par degrés à le mépriser lui-même.

La république avoit eu une loi de lèse-majesté contre ceux qui auroient

trahi ses armées, excité des séditions, ou avili le nom Romain par

une administration infidelle. Dans ces temps heureux, dit Tacite, on

ne punissoit que les actions et non pas les paroles; mais la satire,

qui n’est jamais odieuse chez un peuple vertueux, et qui sert souvent

de barrière contre les mauvaises mœurs, ayant paru intolérable à

des hommes corrompus, qui ne vouloient point être troublés dans la

jouissance de leurs vices, Auguste, plus intéressé que tout autre

à la proscrire, mit les libelles au nombre des crimes compris dans

la loi de lèse-majesté. Tibère, enhardi par cet exemple, étendit le

sens de cette loi terrible, et tout ce qui le choqua devint crime de

lèse-majesté. Rien ne fut innocent aux yeux de ce tyran, entouré de

délateurs qui flattoient ses soupçons. Ces misérables, favorisés,

protégés et enrichis par la part qu’ils obtenoient dans la confiscation

des biens des accusés, firent envier leur sort à force de se faire

craindre. Ils cessèrent en quelque sorte d’être infâmes; et plus leur

nombre se multiplia, plus il fallut trouver de coupables. Les paroles

les plus innocentes devinrent des crimes; on voulut pénétrer jusques

dans le fond des pensées, et le citoyen ne fut point sûr de n’être pas

criminel, quoiqu’il n’eût ni agi ni parlé.

Caligula monta sur le trône, et ce serpent, pour me servir des

expressions de Tibère[68], qui devoit dévorer les Romains, et être

un Phaéton pour le monde entier, poursuivit l’innocence sans faire

semblant de la respecter, comme son prédécesseur qui la calomnioit

avant de l’opprimer. Il souhaitoit que le peuple Romain n’eût qu’une

tête pour l’abattre d’un seul coup d’épée, et que son règne fût signalé

par quelque calamité publique: n’en étoit-ce pas une assez grande que

le monde fût gouverné par cette bête féroce? Cet insensé prétendoit

avoir un commerce de galanterie avec la lune; et se croyant tour à

tour Jupiter, Junon, Diane ou Vénus, il se fit prêtre de lui-même, et

se sacrifioit tous les jours les plus rares animaux. On vit paroître

un nouveau crime d’état, ce fut d’être riche; on enleva aux citoyens

toutes leurs richesses; mais la violence n’étant plus enfin d’un assez

grand rapport, Caligula fit de son palais un lieu de prostitution, et

vendit à la canaille de Rome de jeunes filles et de jeunes garçons de

la naissance la plus distinguée.

[68] _Aliquoties prædicabat_ (Tiberius) _exitio suo omniumque

Caium vivere: et se natricem, serpentis id genus, populo romano,

phaetontem orbi terrarum educere._ (Suet. in vit. Cal.)

Je passe rapidement sur ces règnes abominables. Claudius monta sur le

trône: ce n’étoit qu’un homme ébauché, disoit Antonia; jamais prince

ne fut plus méprisable; le sang coula; il fallut servir Messaline

et punir les infidélités, l’impuissance ou le mépris de ses amants.

Esclave plutôt qu’époux de l’ambitieuse Agrippine, il devint tyran par

foiblesse, et parce qu’elle en avoit tous les vices; ou, pour mieux

m’exprimer, cette princesse et les affranchis qui la dominoient, se

servirent de sa main et de sa puissance pour contenter leurs passions.

Rome respira pendant les premières années du règne de Néron. Ce

prince prit Auguste pour modèle; il est clément, libéral, populaire;

il respecte les lois; il connoît qu’il est fait pour travailler au

bonheur des Romains. Mais bientôt il est corrompu par les flatteries de

ses courtisans: ces hommes pervers, qui ne sont rien, si leur maître

n’est vicieux, enhardissent Néron au crime; ils lui montrent l’exemple

contagieux de ses prédécesseurs, et en commençant à être méchant,

il ne juge déjà de l’étendue de sa puissance que par l’énormité des

attentats qu’il médite. Tout fut dégradé: Caligula n’avoit que projeté

de faire son cheval consul, et Néron fit ses chevaux sénateurs[69].

Les consulaires servoient le premier en habit d’esclaves; mais cette

ignominie étoit renfermée dans les murs du palais. Néron, au contraire,

les immole à la risée publique, en les obligeant de faire avec lui sur

le théâtre ou dans le cirque un métier déshonorant parmi les Romains.

«Quelle indignité, s’écrie Dion Cassius, que le maître du monde,

des sénateurs et leurs femmes ne soient que des vils histrions! Les

étrangers étonnés, continue-t-il, se montroient au doigt les descendans

des grands hommes qui les avoient vaincus. Voilà le petit-fils de

Paul-Emile, disoit le Macédonien, et le Grec ne lui répondoit qu’en

montrant un fils de Mummius. Tandis que le Sicilien siffloit un

Claudius, et l’Epirote un Appius, les Asiatiques, les Espagnols et les

Carthaginois se croyoient vengés de leur défaite, en voyant un Lucius,

un Publius, un Scipion réduits à jouer les rôles de quelques misérables

farceurs.»

[69] Néron faisoit promener dans les rues de Rome ses chevaux

couverts d’une robe de sénateur. Il arriva de-là que le peuple

ne regarda plus ce vêtement auguste, que comme un caparaçon de

cheval.

Tous ces empereurs furent cruels; mais il y a cependant différentes

nuances dans ce point principal de leur caractère, et je dois les faire

remarquer; la cruauté de Tibère, à force de paroître mystérieuse et

réfléchie, avoit quelque chose de politique; celle de Caligula partoit

plus d’un cœur qui aime à se repaître de sang. Tous deux font frémir,

celui-ci par sa hardiesse à assassiner, l’autre par l’adresse avec

laquelle il cherchoit à déguiser ses noirceurs. Néron, cruel comme

Caligula par tempérament, et par réflexion comme Tibère, avoit réduit

sa fureur en art et en principes; tandis que Claudius, entraîné par

l’exemple, et méchant par les vices d’autrui, avoit répandu le sang

dont il ne connoissoit pas de prix.

Il n’est pas possible de tracer un tableau de la situation malheureuse

où se trouvoit l’empire. Toutes les richesses étoient devenues le

butin des délateurs, des pantomimes et des courtisanes. Le titre de

citoyen Romain étoit méprisable, parce qu’il n’étoit plus porté que

par des affranchis ou des fils d’affranchis, et que les provinces,

selon l’expression de Dion, avoient acheté le droit de bourgeoisie

romaine pour un têt de pot cassé. Le peuple de Rome étoit une populace

effrénée, accablée de besoins, qui ne subsistoit que par les bienfaits,

c’est-à-dire, par les crimes des empereurs[70], et qui trouvoit tout

juste, pourvu qu’on respectât sa paresse, qu’on lui donnât du pain, et

qu’on lui prodiguât les fêtes et les spectacles. Le sénat étoit rempli

de barbares et d’hommes à peine sortis de l’esclavage, qui portoient

encore sur leurs épaules les cicatrices des coups de fouet qu’ils

avoient reçus de leurs maîtres. Les empereurs, ne voyant personne qui

ne fût plus digne qu’eux de régner, craignirent tous leurs sujets,

comme autant de compétiteurs à l’empire, et les punirent, s’ils furent

assez audacieux pour laisser voir quelque vertu ou quelque talent.

Les emplois, les magistratures, les commandemens devinrent autant de

piéges dans lesquels il fallut perdre ou son honneur ou sa vie. Le sort

malheureux de Germanicus apprit à tout ce qui auroit voulu être honnête

homme, que le plus grand crime étoit de faire trop bien son devoir. Les

magistrats le négligèrent par politique. Les généraux, pour ménager

la jalousie et la timidité des empereurs, se hâtèrent de corrompre

eux-mêmes la discipline militaire, et les rassurèrent en faisant voir

qu’ils n’avoient aucune autorité sur les soldats.

[70] Dans le temps de la république, le peuple croyoit que les

arts ne devoient occuper que des esclaves. En perdant sa liberté,

il conserva cette manière de penser, parce que les citoyens qui

aspiroient à la tyrannie, lui faisant de grandes libéralités

pour l’attacher à leur intérêts, il ne sentit ni sa misère, ni

la nécessité de travailler. Les empereurs suivirent cet usage,

et ils employèrent une partie de leurs rapines à lui donner des

spectacles et des gratifications.

On est peut-être déjà surpris que l’empire, en proie à tous les vices

que produit le despotisme le plus intolérable, et qui portoit par

conséquent en lui-même mille causes de destruction, ne se précipite

pas aussi promptement vers sa ruine que plusieurs états moins

corrompus, dont l’histoire nous a appris les malheurs. Mais il faut

faire attention que Rome reprit en quelque sorte toute sa grandeur

sous le règne d’Auguste. Ce prince pacifia l’Espagne et les Gaules, et

soumit la Pannonie et l’Illirie. Il dompta l’inquiétude des peuples

des Alpes, força les Daces à ne plus faire d’incursions sur les terres

de l’empire, et porta ses armes jusqu’à l’Elbe. Les Parthes oublièrent

leur haine contre les Romains, et leur donnèrent même des marques de

crainte et de respect. Les Indiens et les Scythes, peuples dont le nom

étoit à peine connu à Rome, y vinrent demander l’amitié d’Auguste. Les

Germains, moins terribles qu’ils ne le furent dans la suite, n’étoient

point encore poussés sur les provinces Romaines par les peuples

du Nord, qui tombèrent dans la Germanie. En un mot, les premiers

successeurs d’Auguste, profitant de la réputation de sagesse[71] et de

désintéressement que ce prince avoit acquise aux Romains, n’avoient à

redouter aucun ennemi étranger.

[71] _Nec ulli genti sine justis et necessariis causis bellum

intulit_ (Augustus) _tantumque abfuit à cupiditate quoquo modo

imperium vel bellicam gloriam augendi, ut quorumdam barbarorum

principes in æde Martis ultoris jurare coegerit, mansuros se

in fide ac pace quam peterent. A quibusdam verò novum obsidum

genus, fœminas exigere tentaverit; quod negligere Marium pignora

sentiebat._ (Suet. in vit. Aug.) _Addideratque consilium

coercendi intrà terminos imperii._ (Tac. Ann. l. 1.)

A l’égard des maux domestiques qui devoient perdre l’empire, il faut

descendre dans quelques détails plus particuliers pour comprendre

comment, au lieu de se diviser en plusieurs parties indépendantes, il

continuoit à ne former qu’un seul corps. Rome ayant pris de chaque

peuple qu’elle avoit vaincu le vice qui le distinguoit, étoit devenue

une école dangereuse où toutes les provinces étoient allées perdre

les mœurs. C’est ainsi que les vices des Asiatiques et des Africains

avoient corrompu les Gaules, l’Espagne et tous les pays qui se seroient

sûrement affranchis de la domination Romaine, si on n’eût amolli leur

courage par les voluptés. Le même despotisme, dont les empereurs

accabloient l’Italie, leurs officiers l’exerçoient dans les provinces.

Elles étoient au pillage[72], et il ne leur restoit d’autre passion

qu’une crainte abrutissante, parce que leurs maux étoient portés à cet

excès qui ne permet pas même de se livrer au désespoir. Dans cette

situation, elles n’auroient pu secouer le joug et se démembrer de

l’empire, qu’avec le secours des généraux qui y commandoient, et qui

auroient voulu s’y former un état; mais ce projet ne devoit pas se

présenter à l’esprit de ces officiers. Outre que la plupart étoient

des esclaves aussi lâches que le maître qui les employoit, et qu’une

avarice sordide étoit leur seule passion, la manière de penser de leurs

armées s’y opposoit.

[72] Tous les historiens anciens sont pleins des vexations que

les officiers des empereurs faisoient dans les provinces, d’où

ils rapportoient des fortunes immenses. Dion Cassius parle d’un

certain Licinius, affranchi de César et gouverneur des Gaules

sous le règne d’Auguste, qui imagina de partager l’année en

quatorze mois, au lieu de douze, parce que les Gaulois payoient

un certain tribut par mois. C’étoit une maxime de la politique de

ce temps-là, qu’un peuple heureux est indocile, et que pour tenir

la multitude dans la soumission, il falloit l’appauvrir.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 19 / 30 段