convenir, elle eût été incapable de rétablir la république. Les
Romains étoient trop vicieux pour se passer d’un maître[45]. On ne
pouvoit leur rendre que cette ombre de liberté, dont ils abusoient
de la manière la plus funeste depuis les troubles des Gracques; et
leur rendre cette ombre de liberté, c’étoit les exposer à repasser,
après de nouveaux désordres et de nouvelles proscriptions, sous le
joug du nouveau tyran. «Si César et Pompée, dit un des plus grands
génies qu’ait produit notre nation[46] avoient pensé comme Caton,
d’autres auroient pensé comme César et Pompée.» On peut faire le même
raisonnement au sujet d’Antoine et d’Octave: si on les eût fait périr,
ou qu’ils eussent été citoyens, d’autres auroient établi la monarchie
sur les ruines de la république. Il n’y avoit plus de liberté à espérer
pour les Romains, à moins que quelque citoyen, après s’être rendu le
maître de tout, ne changeât entièrement la forme de l’état, et en
abandonnant toutes les conquêtes, ne les contraignît à reprendre les
mœurs et la pauvreté de leurs ancêtres. Mais quand cette réforme eût
été praticable, devoit-il se trouver quelque Romain assez vertueux pour
se donner la peine d’usurper le pouvoir souverain, et n’en faire qu’un
pareil usage?
[45] _Non aliud discordantis patriæ remedium fuisse quam ab
uno regeretur._ (Tac. Ann. I. 2.) Tous les historiens anciens
parlent le même langage; je me contenterai d’ajouter ici ce que
dit Florus en parlant d’Auguste. _Sapientia sua atque solertia
perculsum undique et perturbatum ordinavit imperii corpus, quod
ita haud dubio nunquam coire et consentire potuisset, nisi unius
præsidis nutu, quasi anima et mente regeretur._ l. 4.
[46] Le président de Montesquieu, dans ses considérations sur les
causes de la grandeur et de la décadence des Romains.
Je n’aurois qu’à rapporter ici les honneurs singuliers qu’on accorda
à César, pour faire voir qu’il ne restoit plus dans la république la
moindre étincelle de génie qui doit animer des républicains. César est
le tyran de sa patrie, et on l’en appelle le père; par la constitution
même du gouvernement, chaque citoyen est obligé à le punir de son
attentat, et sa personne est déclarée sacrée et inviolable. On veut
qu’il assiste aux spectacles dans une chaise dorée, et une couronne
d’or sur la tête. Ce n’est là encore qu’une légère ébauche de ce que
fait faire la flatterie. Dans une ville où la violence faite à Lucrèce
avoit autrefois soulevé tous les esprits contre Tarquin, on délibère
actuellement de donner à César un empire absolu sur la pudeur de toutes
les femmes Romaines. On mêle dans les cérémonies publiques ses images à
celles des Dieux; on lui établit un temple, des autels et des prêtres.
Je sais que quelques écrivains ont cru découvrir dans ces bassesses
abominables une politique adroite, qui ne cherchoit qu’à rendre César
odieux; mais c’est, je crois, se tromper, puisque le peuple pleura sa
mort, et que le sénat conserva à sa mémoire les mêmes honneurs qu’il
avoit prodigués à sa personne, et porta ce décret absurde[47], par
lequel il approuve et condamne à la fois César et ses meurtriers, ses
lois et les vengeurs de la liberté.
[47] _Nihil enim tam absurdum quam tyrannicidas in cœlo esse,
tyranni facta defendi. Sed vides consules, vides reliquos
magistratus si isti magistratus; vides languorem bonorum._ (Cic.
ad Att. Epist. 13. l. 14.)
L’imbécillité des conjurés et la mollesse du sénat mirent entre les
mains d’Antoine toute la puissance de César. Dépositaire de son
testament et revêtu du consulat, rien ne put lui résister. Sous
prétexte de remplir les volontés du dictateur, il se rend le maître
de la populace et des légions, et fait trembler le sénat. Il exécute
ce que César lui-même n’auroit osé entreprendre ni penser[48], et
dispose enfin de tout si souverainement, que les conjurés ne trouvant
plus de sûreté dans Rome, sont obligés de chercher un asyle dans leur
gouvernement.
[48] _Omnia facta, scripta, dicta, promissa, cogitata Cæsaris
plus valent, quam si ipse viveret._ (Ad Att. Epist. 10 l. 14.)
_Quæ enim Cæsar nunquam neque fecisset, neque passus esset, ea
nunc ex falsis ejus commentariis proferuntur._ Epist. 14 l. 14.
Cicéron, qui dans ces circonstances commença à gouverner le sénat,
trouva les affaires dans un chaos énorme[49]. Sans principes, sans
règle, sans objet; tous les jours on prenoit un nouveau parti sans
en prendre jamais un plus sage, et tous les jours les maux de la
république se multiplioient. Quelqu’insensé que lui eût paru ce décret
plein de contradictions dont je viens de parler, il ne laissa pas que
d’y conformer sa conduite. Il fait charger Octave de porter la guerre
contre Antoine, et engage le sénat à lui accorder les distinctions les
plus flatteuses, quoiqu’il sente que par cette politique il affoiblit
les conjurés, c’est-à-dire, le parti de la liberté[50], et qu’il
prévoie même qu’Octave ne se verra pas plutôt en état de se faire
craindre d’Antoine, qu’il sera de son intérêt de se réconcilier avec
lui, pour accabler de concert Brutus et Cassius, leurs véritables
ennemis, et se rendre les maîtres du peuple Romain en rétablissant la
tyrannie de César.
[49] _Prorsus dissolutum offendi navigium_ (Rempublicam) _vel
potius dissipatum, nihil consilio, nihil ratione, nihil ordine._
(Ad Att. Epist. 11 l. 15.)
[50] _Si multum possit Octavianus, multo firmius acta tyranni
comprobatum iri, quam in telluris: atque id contra Brutum fore:
sin autem vincitur, vides intolerabilem Antonium, ut quem velis,
nescias._ (Ad Att. Epist. 14. l. 16.)
Il seroit assez difficile d’expliquer une conduite aussi extraordinaire
que celle de Cicéron, si d’ailleurs on ne connoissoit son caractère,
et les intérêts particuliers qui devoient le faire agir dans cette
occasion. Cicéron devoit à sa vanité et à sa philosophie les qualités
qui font les bons citoyens dans un état tranquille; mais sa timidité
naturelle le privoit de celles qui peuvent rendre un citoyen dangereux
ou utile à sa patrie dans des temps orageux, où il faut avoir plus de
courage que de prudence. Les périls de la république se grossissoient
ou se diminuoient à ses yeux, suivant qu’il y étoit plus ou moins
intéressé personnellement. De-là vient qu’il n’eut jamais une règle
fixe pour distinguer la timidité de la prudence, ni le courage de la
témérité. Tantôt conduit par les lumières de son esprit, et tantôt
entraîné par les foiblesses de son cœur, il n’eut qu’une politique
propre à prendre des demi-partis, et à pallier les maux de la
république.
Il montra de la fermeté contre Catilina; mais outre qu’il n’ignoroit
ni les projets, ni les pensées mêmes de ce conjuré, il étoit soutenu
par l’éclat de son action et de sa magistrature, par le sénat et les
vœux de tout le peuple. Il eut cependant besoin de faire un effort sur
lui-même; et c’est cet effort de courage qui, lui paroissant héroïque,
lui inspira sans doute pour son consulat cette admiration puérile dont
il fatiguoit ses amis. Après son exil il se livra naturellement à son
caractère, et sa conduite[51] fut d’autant plus foible que sa disgrace
avoit fait une impression très-forte sur son esprit, et que ne pouvant
par vanité se résoudre à mener une vie privée, l’ingratitude de ses
concitoyens lui avoit cependant donné du dégoût pour l’administration
des affaires publiques.
[51] _Non recordor unde ceciderim, sed unde surrexerim, fratrem
mecum et te si habebo, per me ista pedibus trahantur. Vobis
simul philosophari possum. Locus ille animi nostri, stomachus
ubi habitabat, olim, concalluit. Privata modo et domestica nos
delectant._ (Ad Att. Epist. 16 l. 4.)
Dans le commencement de la guerre civile de César et de Pompée, il
cherche à contenter tout le monde, ne satisfait personne, et craint
et souhaite en même temps de jouer le rôle qu’exigeoit de lui sa
dignité de consulaire. Il veut être neutre; il se repent de ne pas
suivre Pompée, n’ose se déclarer en faveur de César, et croit toujours
avoir pris le plus mauvais parti. Dans les troubles qui suivirent
la mort de César, il ne lui fut pas possible de se conduire d’une
manière plus digne de lui et plus avantageuse pour la république.
Entouré d’hommes jaloux, envieux, qui n’osoient rien espérer, et
presqu’accoutumés à l’esclavage, la crainte publique augmenta sa
timidité[52]. Plein de mépris pour la conjuration de Brutus et de
Cassius, et ne les regardant que comme des déserteurs depuis qu’ils
s’étoient retirés dans leur gouvernement, Cicéron ne les jugea plus
capables de défendre avec succès les intérêts publics contre un homme
aussi entreprenant et aussi habile qu’Antoine, son ennemi personnel;
et il favorise Octave dans le dessein de s’en faire un protecteur,
si les conjurés sont opprimés. Brutus développe habilement tous les
ressorts de cette politique, lorsqu’il accuse Cicéron de regarder la
mort[53], l’exil et la pauvreté comme les plus grands des maux; de
craindre moins la ruine de la liberté que l’élévation d’Antoine, et de
pouvoir s’accommoder d’un maître qui auroit des complaisances pour lui,
qui le distingueroit, qui le flatteroit, et lui témoigneroit quelque
considération en le chargeant de chaînes.
[52] _Ita temperata tota ratio est, ut Reipublicæ constantiam
præstem, privatis rebus meis, propter infirmitatem bonorum,
iniquitatem malivolorum, odium in me improborum, adhibeam quandam
cautionem._ (Ad Att. Epist. 19. l. 1.) Ecrivant à Atticus, après
la mort de César, sur le parti qu’il jugeoit à propos de prendre,
il dit: _assentior tibi, ut nec duces simus, nec agmen cogamus,
faveamus tamen_. (Epist. 13. l. 15.)
[53] _Quæ facit, non dominationem, non, sed dominum Antonium,
timentis sunt... ô magnam stultitiam timoris, id ipsum quod
verearis, ita cavere, ut cum vitare fortasse potueris, ultro
arcesses et attrahas: nimium timemus mortem, et exilium, et
paupertatem, hæc videntur Ciceroni ultima esse in malis, et
dum habeat à quibus impetret quæ velit, et à quibus colatur
et laudetur; servitutem, honorificam modo, non aspernatur. Eo
tendit, id agit, ad eum exitum properat vir optimus, ut sit illi
Octavius propitius._ (Epist. Brut. ad Att.) Cicéron méritoit ces
reproches offensans, puisqu’il avoue lui-même à Atticus qu’il ne
se trouvoit point mal de la domination de César. Il écrivoit peu
de temps après la mort du dictateur; _ita graciosi eramus apud
illum_, (Cæsarem) _quem dii mortum perduint, ut nostræ ætati,
quoniam interfecto domino, liberi non sumus, non fuerit dominus,
ille fugiendus. Rubor, mihi crede, sed jam scripseram, delere
nolui_. (Epist. 4. l. 15.)
La situation des Romains devint telle, que Cicéron, en écrivant à
Brutus, fut enfin forcé de convenir que cette guerre étoit accompagnée
de symptômes plus fâcheux que toutes celles qui l’avoient précédé.
«Quel que fût, dit-il, l’événement des troubles domestiques dont notre
siècle a été témoin[54], on pouvoit toujours espérer de voir subsister
quelque ombre de république; aujourd’hui, tout est changé. Si nous
sommes vainqueurs, je ne devine point quel sera notre sort; mais si
nous sommes vaincus, il n’est plus question de liberté.»
[54] _Nullum enim, bellum civile fuit in nostrâ Republicâ omnium
quæ memoriæ nostræ fuerunt, in quo bello non, utracumque pars
vicisset, tamen aliqua forma esset futura Reipublicæ; hoc bello
victores, quam Rempublicam sumus habituri, non facile affirmarim,
victis certe nulla unquam erit._ (Epist. ad Brut.)
Ce fut Lepidus qui, après la défaite d’Antoine à Modène, forma le
projet de le réconcilier avec Octave. Cette négociation ne devoit pas
éprouver de grandes difficultés. L’un échappoit par-là à sa ruine
entière pour gouverner l’univers avec deux collègues dont il méprisoit
l’incapacité ou la jeunesse; et l’autre savoit qu’en continuant à
défendre le parti de la liberté contre les vengeurs de César, sa
fortune resteroit bornée à celle de citoyen.
Le second triumvirat fut formé; Antoine, Octave et Lepidus partagèrent
entr’eux les provinces de la république, à l’exception de celles que
possédoient les conjurés. Lepidus joignit la Gaule Narbonnoise à son
gouvernement d’Espagne. Antoine eut dans son partage le reste des
Gaules; l’Afrique et les isles de la Méditerranée échurent à Octave.
Lepidus, qui avoit été fait consul, se rendit à Rome pour gouverner
l’Italie, tandis que ses collègues portèrent la guerre contre Brutus et
Cassius.
Lepidus éprouva bientôt que ce sont les armées, et non pas les
magistratures qui donnent du crédit pendant les guerres civiles.
Dans le nouveau partage des provinces qui se fit après la défaite
des conjurés, il fut trop heureux de conserver l’Espagne, et Octave
le dépouilla même de ce gouvernement, sans lui faire la guerre. Pour
perdre un homme qui devoit sa fortune au hasard et non à son mérite, il
ne fallut employer que la ruse et l’intrigue. L’abaissement de Lepidus
dévoiloit les projets d’Octave; Antoine en auroit dû être inquiet;
mais cet élève de César avoit oublié son ambition et sa gloire. Enivré
de plaisirs, esclave de Cléopatre, il ne connoissoit plus d’autre
bonheur que de lui plaire et de l’aimer. Maître du destin de l’Orient,
et au milieu du faste asiatique, il n’imaginoit point qu’il dût songer
à sa sûreté. Son rival, cependant, méditoit sa ruine, et la bataille
d’Actium soumit l’univers à un seul homme.
La conduite d’Octave, qui établit irrévocablement la monarchie sur
les ruines de la république, et à qui ses sujets donnèrent depuis
le nom d’Auguste, mérite une attention particulière. Il étoit d’une
naissance peu relevée, et la raison est confondue, en pensant qu’il
n’avoit que dix-huit ans, lorsqu’il quitta Apollonie, où il faisoit
ses études, pour se rendre à Rome, et y recueillir la succession de
César, son père adoptif. On lui représente que cette ville ne doit être
qu’un précipice pour lui; on lui met sous les yeux la fin tragique du
dictateur et la haine des conjurés; on le menace de l’ambition même des
amis de César. «J’ai tout prévu, répondit-il froidement, et les dieux
défendront la justice de ma cause.» Comment ce jeune homme peut-il se
flatter de former un troisième parti en sa faveur, tandis que toute la
république est partagée entre Antoine et Brutus? Est-il vraisemblable
qu’il puisse lutter contre Antoine, qui, sous prétexte d’exécuter les
volontés de César, dispose à son gré de sa succession, et attache à sa
fortune tous ceux qui aiment la leur? Son nom, ses droits, ne sont-ce
pas autant de titres qui doivent le rendre odieux aux partisans de
Brutus et de la liberté? N’auroit-il pas été insensé de compter sur
la protection de Cicéron, et d’attendre de la part d’un consulaire si
illustre la conduite molle et peu raisonnée dont j’ai parlé? Personne
dans Rome n’étant attaché aux lois de César ni à la république par
le même motif, ceux qui tendoient en apparence au même but vouloient
secrètement y arriver par des chemins différens. Octave, si je puis
m’exprimer ainsi, saisit le joint des différentes cabales, dont les
deux partis étoient composés. Il sème des soupçons, forme des liaisons,
fait naître des haines, promet, flatte, menace, persuade, divise,
unit, et parvient enfin par son habileté à partager la considération
des premiers magistrats, à balancer le crédit de Brutus, et à se faire
craindre d’Antoine.
C’est un spectacle bien surprenant de voir conquérir l’univers à un
homme qui n’a pas le courage de se trouver à une bataille, après avoir
affronté avec intrépidité de plus grands dangers au milieu de Rome.
Sa lâcheté ne nuisit point à sa fortune, parce qu’Hirtius, Pansa,
Antoine et Agrippa furent braves, surent vaincre, et qu’il eut l’art
de profiter seul de leurs victoires. Sa prudence, qui, dans un jour de
combat, ne lui présentoit aucun secours contre l’épée ou les dards de
l’ennemi, l’abandonnoit tout entier à la crainte; mais dans les autres
espèces de dangers, sa timidité naturelle disparoissoit devant la foule
infinie de ressources et d’expédiens que lui prodiguoit le génie le
plus heureusement formé pour l’intrigue et le commandement.
Né avec une ambition qui occupoit toutes ses pensées, il ne fut point
partagé par d’autres passions; du moins elles obéissoient toutes à
celle-là, d’où elles sembloient naître. En le délivrant de ces fougues,
souvent trop familières aux grands hommes, et souvent si dangereuses,
sa timidité l’entretenoit dans cette espèce de calme si utile à un
ambitieux, pour tracer et faire exécuter à propos les plus grands
projets. Il prit, sans effort, et par l’effet naturel d’une lumière
supérieure, toutes les formes qu’exigeoit l’état de ses affaires. Il
n’avoit aucune des vertus qui font l’honnête homme; il n’avoit aucun
des vices qui le dégradent; toujours prêt à se revêtir de la vertu ou
du vice que le temps et les circonstances lui rendent utile, il est
tour-à-tour l’ami et l’ennemi d’Antoine, de Cicéron, de Lepidus et des
conjurés. Sans haïr ni aimer Agrippa, dont le mérite trop éclatant lui
devenoit suspect, il lui est indifférent de le faire périr, ou de se
l’attacher par le mariage de sa fille. Il est cruel sans aimer le sang;
il ne fait cesser de le répandre ni par lassitude ni par remords, et il
pardonne quand il juge qu’il lui est aussi utile de pardonner, qu’il
auroit été auparavant dangereux pour lui de ne pas purger la république
des citoyens inquiets, jaloux de leur liberté, vertueux, prudens ou
courageux, que son usurpation et sa puissance devoient offenser.
L’autorité souveraine, entre les mains d’Auguste, étoit formée par
l’assemblage de toutes les magistratures de l’ancienne république.
En qualité d’empereur, il avoit droit de faire la guerre et la paix,
étoit le général de toutes les armées, levoit des contributions pour
leur entretien, disposoit de tous les grades militaires, avoit
seul les honneurs du triomphe[55], et jouissoit enfin de toutes les
prérogatives de la dictature, dont le nom étoit devenu odieux. Revêtu
de la dignité de prince du sénat, et souvent consul, il étoit l’ame de
cette compagnie, et possédoit toute son autorité. Comme censeur, il n’y
avoit aucun citoyen qui ne lui fût soumis: il étoit aussi puissant sur
la noblesse que sur le peuple, n’étoit gêné par aucune loi, et châtioit
arbitrairement. Initié à tous les sacerdoces, il avoit l’intendance de
la religion; et dépositaire de tout le pouvoir du peuple, par son titre
de tribun, sa personne étoit sacrée et inviolable. De-là, il résultoit
la puissance la plus étendue que jamais monarque ait possédée; et comme
les Romains n’avoient pu agir autrefois que par le ministère de leurs
magistrats, ils ne devoient désormais avoir de mouvement que par leurs
empereurs.
[55] Dans le temps de la république, il n’étoit pas nécessaire,
pour obtenir le triomphe, de battre les ennemis; il suffisoit
d’être général de l’armée victorieuse; de sorte qu’on a vu
des consuls triompher pour des victoires que leurs lieutenans
avoient remportées pendant leur absence. C’est par une suite
de cet usage, que les empereurs, sous les auspices desquels
toutes les armées combattoient, triomphèrent seuls, ou du moins
n’accordèrent que très-rarement le triomphe à leurs généraux.
Auguste répandit ses bienfaits sur les armées et sur le peuple; il
ramena l’abondance; il fit de grandes fortunes à quelques particuliers,
et en fit espérer à tous. La paix fut publiée, le temple de Janus
fermé, et les citoyens, occupés des fêtes et des spectacles qu’on
leur prodiguoit, ne se rappelèrent le souvenir de la république,
qu’avec les idées de proscriptions, de massacres, de guerres civiles,
de brigandages et concussions. Un peuple heureux ne se demande point
s’il est libre, ou si son bonheur durera; et les Romains, bien loin de
trembler en voyant la puissance sans bornes que possédoit Auguste, la
regardèrent comme le principe de la sûreté publique. Ce prince saisit
avec adresse le moment où ses sujets comparoient leurs maux passés à
la prospérité présente; et en feignant de délibérer sérieusement s’il
devoit conserver l’empire ou rétablir la république, il leur tendit un
piége, fit regarder sa fortune sans jalousie, et cessa en quelque sorte
d’être un usurpateur.
César eut l’audace puérile de dire que la république ne subsistoit
plus, et que sa volonté devoit servir de loi. Maître de tout, il avoit
la foiblesse de vouloir que les Romains en fussent persuadés. La
conduite d’Auguste me paroît bien plus habile. Comme si ses forces
eussent succombé sous un poids que son ambition trouvoit léger, il ne
se charge du gouvernement que pour dix ans. Il refuse la dictature
que le peuple lui défère[56], et ne veut point être appelé du nom de
seigneur[57]. Il ne se conduit en apparence que par les conseils du
sénat, lui renvoie les ambassadeurs de quelques rois et de quelques
nations libres, et lui laisse l’administration des provinces du
centre de l’empire. Il rend au peuple ses assemblées, feint de le
consulter sur les lois qu’il veut porter, et lui permet d’élire ses
magistrats. Affectant, en un mot, de ne paroître que le ministre des
lois et de la république, il tâche de persuader à ses sujets qu’elles
subsistent toujours. Il respecte les coutumes anciennes, et cache son
pouvoir jusqu’à comparoître devant les juges en qualité de témoin, et
ne dédaigne pas de plaider lui-même pour des accusés qu’il pouvoit
absoudre par un seul mot.
[56] _Dictaturam magnâ vi offerente populo, genu nixus, dejecta
ab humeris toga, nudo pectore, deprecatus est._ (Suet. in vit.
Aug.)
[57] _Domini appellationem ut maledictum et opprobrium, semper
exhorruit._ (Suet. in vit. Aug.)
César agit conséquemment au projet odieux qu’il avoit formé d’asservir
sa patrie, lorsqu’il travaille à en multiplier les vices. Un usurpateur
doit en effet tout avilir pour s’élever; mais pour se soutenir après
son usurpation, il doit intéresser les hommes à son sort; et ce n’est
jamais en les rendant méchans et méprisables qu’il y réussit. Pourquoi
ne veut-il laisser aux Romains que les qualités nécessaires aux plus
vils esclaves? C’étoit armer contre lui tout citoyen qui conservoit
quelque sentiment de sa dignité. Pourquoi continuer à remplir le sénat
d’hommes obscurs, étrangers et déshonorés, et ne pas opposer des lois
sages à la licence qu’avoient produite les guerres civiles? C’étoit
laisser subsister des désordres capables de le ruiner, puisqu’ils
avoient ruiné la république dont il possédoit tout le pouvoir. Auguste
affermit son empire, en redonnant de la dignité aux Romains; il invite
plusieurs sénateurs à se faire eux-mêmes justice, et se bannir du
sénat. Ces citoyens, décriés par leurs débauches, ruinés de dettes,
et à qui César avoit coutume de dire qu’il n’y avoit qu’une guerre
civile qui pût rétablir leur fortune, s’accoutumèrent peu-à-peu à leur
situation, et finirent par l’aimer. Rome enfin donna des larmes à la
mort d’Auguste; et d’un prince qui n’auroit jamais dû naître, on dit
qu’il n’auroit jamais dû mourir.
LIVRE TROISIÈME.
On a vu des peuples libres perdre le privilége de se gouverner par
eux-mêmes, et cependant ne pas éprouver les ravages du despotisme;
c’est que la perte de leur liberté n’a pas été l’ouvrage d’une
révolution subite et orageuse, mais de plusieurs siècles, pendant
lesquels il y a eu entre le prince et ses sujets un balancement
de puissance qui empêchoit que les esprits, en s’irritant, ne se
portassent à des extrémités fâcheuses. Il se faisoit, si je puis
parler ainsi, un mélange des usages anciens et des usages nouveaux,
et ils se tempéroient réciproquement. Quand une loi commençoit à être
oubliée, les mœurs qu’elle avoit fait naître en tenoient encore la
place. Comme le gouvernement s’altéroit d’une manière insensible, les
sujets conservoient une certaine dignité qui les faisoit respecter, et
le prince étoit suprême législateur, sans pouvoir abuser de toute sa
puissance. Il se trouvoit lié par les lois fondamentales de sa nation;
il craignoit de choquer les usages anciens; ses sujets avoient des
droits et des priviléges à lui opposer; en un mot, il n’y eut point de
tyran, quoiqu’il n’y eût plus de liberté.