La dictature perpétuelle de Sylla forme une époque remarquable chez

les Romains. Souvent ce qui est capable d’arrêter le plus grand

courage, paroît facile à des hommes médiocres, après que l’exemple les

a instruits et enhardis. C’est, poussés malgré eux par les événemens,

sans avoir d’objet déterminé et sans savoir même où ils arriveroient,

que Marius et Sylla se firent la guerre, et se trouvèrent revêtus

de la puissance publique. Mais tous les Romains voudront désormais

marcher sur leurs traces. La fortune de Sylla donna une vaste ambition

à tous les ambitieux qui le suivirent, et qui se seroient auparavant

contentés de la préture ou du consulat. De nouveaux Cinna aspireront à

la dictature perpétuelle, et les consuls Lutatius Catulus et M. Emilius

Lepidus auroient été des tyrans despotiques, si l’un ou l’autre eût

eu quelqu’un des talens de Marius ou de Sylla. On peut déjà appliquer

à ce temps ce que Cicéron dit de celui qui suivit la mort de César:

«Nous éprouvons[33], écrit-il à Atticus, ce qui n’est jamais arrivé à

aucun autre peuple; la liberté nous est rendue, et la république est

cependant détruite; l’esprit de tyrannie survit le tyran.»

[33] _Doleo, quod nunquam in ullâ civitate accidit, non unà cum

libertate rempublicam recuperatam... O dii boni! vivit tyrannis,

tyrànnus occidit._ (L. 14. Epist. 4. et 9.)

Quand l’exemple funeste que donna Sylla n’auroit point été contagieux,

les vices avec lesquels les Romains s’étoient familiarisés, pendant

le cours des proscriptions, leur auroient bientôt donné un nouveau

maître. Les magistrats ne regardoient leur magistrature, qu’ils

avoient achetée, que comme l’instrument de leur fortune domestique.

Les censeurs n’osoient exercer leur ministère[34]; les lois se

taisoient, et rien ne se décidoit que par les passions de quelques

femmes déshonorées. Tout le monde connoît Claudia, cette célèbre

intrigante, que ses débauches auroient rendue infâme dans un siècle

moins corrompu, et qui trouva cependant le secret de vendre ses

faveurs, et de gagner par leur secours, des amis à son frère, avec qui

elle étoit accusée d’avoir un commerce incestueux. L’histoire n’a

point dédaigné de conserver les noms d’une Précia et de mille autres

courtisannes qui gouvernoient impérieusement la république par leurs

amans. Les citoyens les moins dangereux, étoient ceux qui, occupés de

leurs seuls plaisirs, sans songer que leur fortune étoit attachée à

celle de l’état, croyoient, selon l’expression de Cicéron[35], être des

demi-dieux, si les poissons qu’ils nourrissoient à grands frais dans

leurs viviers, étoient assez apprivoisés pour leur venir en quelque

sorte manger dans la main. Le reste étoit des hommes, abîmés de dettes

et de débauches, et qui, regardant Rome comme une ville abandonnée au

pillage, enhardirent Catilina à former sa conjuration, ou furent ses

complices. Caton seul avoit de l’honneur; mais se conduisant en citoyen

de la république de Platon[36] parmi des brigands, sa vertu ne lui

fournissoit que des ressources impuissantes, et contrarioit même ses

bonnes intentions. Le peuple, impatient de recouvrer son autorité, pour

en faire un trafic scandaleux, ne pouvoit s’accoutumer à l’aristocratie

de Sylla. Depuis que ce dictateur, à son retour d’Asie, avoit distribué

les terres des citoyens à ses soldats, il n’y avoit plus d’armée qui ne

regardât la guerre civile comme un avantage; et les légions n’auroient

pas souffert qu’on eût limité le pouvoir des généraux. Aux secousses

qui ébranloient le gouvernement, le sénat jugea qu’il devoit s’élever

mille nouveaux tyrans; et cette compagnie, qui ne sentoit que sa

foiblesse, crut qu’elle devoit se faire un protecteur, et opposer un

nom considérable aux citoyens remuans et ambitieux.

[34] Claudius porta une loi par laquelle il n’étoit permis aux

censeurs de retrancher du sénat ou de l’ordre des chevaliers, que

les personnes qui seroient accusées devant leur tribunal, encore

ne pouvoient-ils les juger et les condamner que conjointement.

L’an de Rome 667, les tribuns s’opposèrent à l’élection des

censeurs, et la république fut privée de ces magistrats jusqu’en

683.

[35] _Nostri autem principes digito se cœlum putant attingere, si

mulli barbati in piscinis sint, qui ad manum accedant._ (Ad Att.

Epist. 1, l. 2.) _Ita sunt stulti ut amissâ republicâ, piscinas

suas fore salvas sperare videantur._ (Epist. 18. l. 1.)

[36] _Ille_ (Cato) _optimo animo utens et summâ fide, nocet

interdùm reipublicæ. Dicit enim tanquam in Platonis republicâ,

non tanquam in Romuli fæce sententiam._ (Ad Att. Epist. 1, l. 2.)

_Unus est qui curet constantiâ magis et integritate quam, ut mihi

videtur, consilio aut ingenio, Cato._ (Ad Att. Epist. 18, l. 1.)

Crassus et Pompée étoient alors les deux personnages les plus importans

de Rome. Le premier calculoit le produit des magistratures, et les

remplissoit plutôt en banquier qu’en homme d’état. Quelques talens

qu’il eût d’ailleurs, on sent que son avance devoit le rendre aussi

incapable de défendre les intérêts du sénat, que d’être l’auteur d’une

révolution. Pompée, au contraire, à qui ses concitoyens donnèrent le

surnom de grand, avoit déjà surpris leur admiration. Quelques actions,

qui dans sa jeunesse annonçoient de grandes qualités, une physionomie

noble, où l’on prétendoit démêler des traits d’Alexandre, la faveur de

Sylla, un esprit vif et souple, des manières insinuantes et fastueuses,

quoique populaires, du courage, beaucoup de libéralité, une attention

singulière à être partout, mais principalement l’imbécillité du

peuple, dont la haine ou l’amour est toujours extrême dans les temps

difficiles; voilà ce qui avoit rendu Pompée l’idole des Romains.

Il s’étoit fait la plus haute réputation à la guerre, en se présentant

toujours à propos pour consommer les entreprises de la république,

et recueillir le fruit des succès que d’autres avoient préparés. Les

Romains crurent qu’il avoit ruiné le parti de Sertorius, quoique ce

grand homme ne le regardât que comme un écolier,[37] «qu’il vouloit,

disoit-il, renvoyer à ses parens bien corrigé de sa présomption.»

Après la guerre des pirates, la reconnoissance du peuple confondit

l’importance du service que lui avoit rendu Pompée avec sa capacité,

il jugea[38] de la difficulté de la guerre que ce général avoit

terminée, par l’étendue du pouvoir qu’il lui avoit accordé. Tygranes

étoit vaincu, ses états étoient ouverts aux armées Romaines, Mithridate

n’avoit plus de ressources; et Pompée, dérobant à Lucullus la gloire

qu’il alloit acquérir, prolonge la guerre par des fautes. Il oublie

Mithridate, pour s’arrêter chez de petits rois qui implorent sa

protection; et sa vanité, satisfaite de leurs respects, s’occupe

gravement (qu’on me permette cette expression) de leurs tracasseries,

lorsqu’il falloit poursuivre Mithridate. Il ne termine enfin cette

guerre que quand son ennemi, trahi par sa famille, se donne la mort par

désespoir. L’appareil extraordinaire du triomphe de Pompée (car jamais

on n’avoit tant vu de dépouilles ni de captifs) cacha ses fautes aux

yeux des Romains; et comme on décerna dix jours d’actions de graces

publiques, le double de ce qu’on avoit pratiqué jusqu’alors, le peuple

crut que Pompée surpassoit du double tous les généraux précédens.

[37] Voyez dans Plutarque les détails de la guerre que Pompée fit

en Espagne; et comment Sertorius périt par la trahison des siens.

[38] Les pirates causoient de grands maux aux Romains; mais rien

n’étoit plus aisé que d’exterminer ces brigands. Voyez dans les

historiens quelle vaste puissance on donna à Pompée.

Il fut aussi mauvais citoyen qu’il le pouvoit être, mais non pas aussi

mauvais que le permettoit la situation malheureuse de la république.

On lui sut gré, après ce qu’on avoit éprouvé de la part des autres

généraux, de ce qu’il licencia ses soldats en entrant en Italie, et ne

vint point à Rome pour y dominer par la force. Parce qu’il ne fut ni

un Sylla, ni un Marius, quoiqu’il eût des intentions plus criminelles,

on l’érigea en père de la patrie. Il souhaitoit la dictature, mais

il n’osoit l’usurper. Sa lente ambition, ou plutôt sa vanité, se

repaissoit de l’espérance d’y parvenir un jour, et ne laissoit craindre

aucune violence, pourvu qu’on lui permît, en attendant, d’être le

premier citoyen de la république.

Soit que Pompée, enhardi par tant de faveur, dédaignât l’empire que lui

avoit donné le sénat, et ne voulût tenir son autorité que de lui-même;

soit qu’il craignît qu’une trop grande tranquillité n’altérât son

crédit, ou qu’il crût que les anciennes dissentions des Romains le

rendroient plus nécessaire, il cassa les lois de Sylla; et en rendant

aux tribuns leur première dignité, invita le peuple à reprendre son

orgueil, son indocilité et son ambition. Cette conduite, si blâmée par

Cicéron, et en effet, si contraire aux intérêts actuels des Romains,

étoit sage dans les principes de son auteur. Vain et présomptueux,

il devoit se flatter d’asservir les deux ordres de l’état l’un par

l’autre, dès que leurs anciennes querelles recommenceroient, de

balancer leurs avantages, et d’en être l’arbitre. Quelques historiens

l’ont même soupçonné d’avoir eu des vues plus criminelles; ils ont cru

qu’il avoit voulu exciter des troubles pour faire sentir aux Romains

les inconvéniens de leur liberté; et en les lassant de leur condition,

les forcer à lui offrir la dictature perpétuelle.

Quoi qu’il en soit, si Pompée avoit eu autant de génie que de

présomption, il auroit eu le succès dont il se flattoit; mais loin

d’être l’ame des mouvemens de la place publique, il ne sut pas même en

prévoir le cours. Toujours embarrassé au milieu des débats du sénat

et du peuple, il n’en impose à aucun parti; tandis que César, qui

travaille sourdement à dominer, profite seul de sa politique.

Sylla avoit découvert en César plusieurs Marius. A peine étoit-il

connu à Rome, qu’il l’avoit déjà remplie de ses intrigues. Il tenoit

par des liaisons secrètes à tous les partis, multiplioit les vices des

Romains: jusqu’à ses foiblesses, avoit l’art de se rendre tout utile,

et dirigeoit les complots dont à peine il paroissoit le complice. C’est

un objet digne d’occuper un philosophe, que de démêler, à travers

l’obscurité dont César s’enveloppe, et les moyens bas auxquels il a

recours pour s’élever à la dictature, ce courage héroïque et cette

élévation d’ame qui ne parurent que quand il y parvint. Il eut dès

sa jeunesse la même audace, la même ambition et la même ardeur de se

signaler et de dominer qu’Alexandre; mais dans le prince, ces passions

sont libres, et elles sont captives dans le citoyen. Où l’un commande,

il faut que l’autre insinue. Le premier doit se montrer tout entier aux

Macédoniens, pour les rendre dignes d’exécuter ses projets; le second

doit respecter les préjugés de ses concitoyens, ménager leurs vices,

et les rassurer contre son mérite et ses talens, pour les préparer à

lui obéir.

Quelqu’habile que fût César, il sentit combien il auroit de peine,

dans une république où les affaires changeoient chaque jour de face, à

former un parti qui pût contre-balancer ceux de Pompée et de Crassus.

Il jugea, et c’est le chef-d’œuvre de sa politique, qu’il falloit

réunir ces deux hommes, et qu’en qualité de médiateur, il lui seroit

aisé de profiter de leurs anciens soupçons de débaucher leurs amis, et

de se rendre, en un mot, le maître de la ligue, dès qu’il serviroit de

point de réunion à ses chefs.

Crassus se prêta aux ouvertures de César, avec tout l’empressement d’un

homme, qui, n’ayant encore joué qu’un second rôle, se trouve associé

au premier. Pompée devoit voir qu’il n’y avoit qu’à perdre pour lui

dans cette association; de supérieur qu’il étoit à Crassus et à César,

il se rendoit leur égal; mais sa présomption ordinaire et sa timidité

ne lui représentèrent ces deux collègues que comme deux instrumens ou

deux appuis de sa fortune. Le triumvirat fut formé, Crassus, Pompée et

César s’obligèrent à n’avoir qu’un même intérêt, à ne former que les

mêmes entreprises, et à se soutenir mutuellement de tout leur crédit.

Dès-lors toute la puissance du sénat et du peuple passa dans les mains

des triumvirs; et le gouvernement, tantôt aristocratique, tantôt

populaire, ou plutôt l’anarchie fut changée en une vraie oligarchie.

Pompée s’aperçut enfin du piége dans lequel il étoit tombé[39]. Il

voulut rompre avec César, dont le pouvoir lui faisoit ombrage; mais

il n’en étoit plus temps: et en se dégageant du triumvirat, il n’eût

occupé dans la république qu’une place subalterne. Le grand Pompée

n’est plus que l’instrument de la fortune de César. Il est content de

remuer sans agir; il cabale, il intrigue, mais sans succès. Bientôt

il jouit avec une espèce de stupidité de la puissance qu’il ne peut

retenir. Il craint de s’en apercevoir; et l’on diroit que sa vanité,

venant au secours de son ambition alarmée, lui persuade qu’il a fait la

fortune de César, parce que César a ruiné la sienne.

[39] _Nihil prætermisi, quantum facere nitique potui, quin

Pompeium à Cæsaris conjunctione avocarem, in quo Cæsar felicior

fuit: ipse enim Pompeium à meâ familiaritate disjunxit... Illud

te scire volo, Sampsiceranum nostrum amicum, vehementer status

sui pœnitere, restituique in eum locum cupere ex quo decidit._

(Ad Att. Epist. 23. l. 2.)

Ce dernier s’étoit rendu trop puissant dans son gouvernement des

Gaules, pour que la république pût lui donner un successeur, ou rejeter

impunément ses demandes, quelque contraires qu’elles fussent aux

usages les plus respectés. Les amis de Crassus, qui avoit péri dans

son expédition contre les Parthes, lui étoient étroitement attachés.

Il avoit fait passer à Rome des sommes immenses, avec lesquelles ses

partisans corrompoient les magistrats ou achetoient les magistratures;

son armée lui étoit aveuglément dévouée; il remuoit à son gré tous

ces citoyens, dont la fortune étoit sans ressource, si la république

n’étoit pas ruinée; toute sa conduite, en un mot, dévoiloit ses projets

ambitieux. Plus on craignit de voir usurper par César la puissance

souveraine, plus le parti de Pompée, qui s’étoit enfin déclaré son

ennemi, parut se rétablir et prendre de nouvelles forces. Il devint

même le parti de la république; car les citoyens qui vouloient se

soustraire à la tyrannie, n’étant pas en état de se défendre par

eux-mêmes, se trouvèrent contraints de s’unir à Pompée, comme au

protecteur des lois, ou du moins comme à l’ennemi le moins déclaré et

le moins dangereux du bien public.

Ce général, enivré d’un accroissement de crédit qui ne devoit que

lui faire sentir combien il étoit déchu, crut, au contraire, qu’il

ne tenoit enfin qu’à lui de perdre son rival, et d’asservir ensuite

ses concitoyens[40], en s’emparant de la dictature perpétuelle qu’ils

différoient trop de lui donner. Plein de ces idées, il ne désiroit pas

la guerre avec moins de passion que César, dont la fortune ne pouvoit

plus croître ni se soutenir par les mêmes moyens qui l’avoient formée.

L’un et l’autre sont persuadés que les armes doivent les dépouiller

de toute leur grandeur, ou les rendre les maîtres absolus de Rome: et

si la république est encore tranquille, c’est qu’aucun d’eux ne veut

passer pour l’auteur de la rupture.

[40] _Tanta erat in illis crudelitas, tanta cum barbaris

conjunctio, ut non nominatim, sed generatim proscriptio esset

informata; ut jam omnium judicio constitutum esset, omnium

vestrum bona prædam esse illius victoriæ._ (Ad Att. Epist. 6. l.

11.) Pompée, voyant qu’il s’étoit trompé quand il avoit espéré

que les Romains lui déféreroient la dictature perpétuelle, étoit

résolu à ne plus rien ménager. S’il eût vaincu César, il eût été

un tyran.

César demanda dans ces circonstances qu’on lui conservât son

gouvernement, ou qu’il lui fût permis de se mettre sur les rangs pour

le consulat, sans se rendre à Rome, ni abandonner le commandement de

son armée, chose jusqu’alors inouïe, et qu’il ne feignoit de souhaiter

qu’afin qu’on lui fournît quelque prétexte de faire la guerre. C’étoit

le desservir que de consentir à l’une ou à l’autre de ces propositions;

car le consulat, s’il l’eût obtenu, ne l’auroit point dédommagé de ce

qu’il eût perdu en quittant les Gaules; et las de cette province, il

s’y seroit cru exilé, dès qu’obligé d’être tranquille, il n’en auroit

pas regardé le gouvernement comme un passage à la souveraineté. En

portant le sénat à tout refuser, Pompée se flatta de réduire son ennemi

à mener une vie privée, ou s’il désobéissoit, de rejeter sur lui tout

ce que la guerre civile auroit d’odieux. Il se trompoit: César, plus

habile, ne prend le parti ni d’obéir, ni de désobéir au sénat; il

offre d’abandonner les Gaules et de licencier ses troupes, pourvu que

Pompée désarme de son côté et se démette de son gouvernement d’Espagne.

Cette proposition artificieuse produisit l’effet qu’en attendoit son

auteur. Les gens bien intentionnés pour la république la trouvèrent

raisonnable; et Pompée, trop peu éclairé pour oser y souscrire, fut

réduit à laisser voir ses mauvaises intentions, et à se charger du

blâme de sacrifier le repos public à ses intérêts personnels. Que ne

consentoit-il à tout? Croire que César parlât sincèrement, c’est une

stupidité; il se seroit sûrement rétracté. Les esprits s’échauffent,

les affaires se brouillent, le sénat porte un décret contre César, le

tribun Marc-Antoine s’y oppose, la guerre est allumée.

Pompée voit approcher César de Rome sans daigner le craindre: «Quand

je le voudrai, disoit-il au sénat, qui étoit assez sage pour être

consterné, je le rendrai plus petit que je ne l’ai fait grand.»

Toujours persuadé qu’il gouverne la république, il n’aperçoit pas que

Rome va avoir un maître. La veille même que son ennemi doit le chasser

d’Italie, il imagine encore qu’il n’a qu’à se montrer pour que César

soit abandonné de son armée, ou que la terre enfantera des légions

quand il la frappera avec le pied.

Ne trouvant point alors un ennemi plus qu’à demi-vaincu, Pompée parut

véritablement tel qu’il étoit. Tandis que César voit tout, prévient

tout, exécute avec diligence, et croit n’avoir rien fait tant qu’il

lui reste quelque chose à faire, Pompée[41], dans la crainte de

prendre un mauvais parti n’en prend aucun, et se laisse emporter par

le cours des événemens. Son armée est composée de citoyens et non de

soldats. Elle ne songeoit pas au combat, mais à l’emploi des richesses

que la victoire alloit lui donner. On s’y disputoit les dépouilles

de César. Les uns vouloient sa charge de grand pontife, les autres

son gouvernement des Gaules; ceux-ci ses jardins, ceux-là sa maison

délicieuse de Bayes; et on n’attendoit que la bataille pour se mettre

en possession de tous les biens que possédoient les ennemis. L’armée de

César ne vouloit que vaincre; elle est formée de ces légions qui ont

subjugué les Gaules, intimidé les Germains et les Bretons.

[41] _Adhuc certe, nisi ego insanio, stulte omnia et incaute_

Ad Att. (Epist. 10. l. 7.) _Quid Pompeius agat, ne ipsum quidem

scire puto; nostrum quidem nemo._ (Epist. 12. l. 7.) _Cnæus

autem noster; ô rem miseram et incredibilem, ut totus jacet! Non

animus est, non consilium, non copiæ, non diligentia._ (Epist.

21. l. 7.) _Malas causas semper obtinuit, in optima concidit,

quid dicam, nisi illud eum scisse! Neque enim erat difficile hoc

nescisse; erat enim ars difficilis recte rempublicam regere._

(Epist. 23. l. 7.)

Il n’appartient qu’à un homme consommé dans le métier de la guerre de

faire remarquer toute la sagesse des opérations de César. Il n’est

pas besoin des mêmes connoissances pour juger Pompée; ses fautes sont

grossières; mais la plus grossière sans doute, ce fut, lorsqu’il devoit

rester sur la défensive, de céder aux plaintes et aux murmures de ses

soldats, qui l’accusoient de timidité et d’irrésolution, et de les

mener malgré lui au combat. La journée de Pharsale[42], en soumettant

la république Romaine à César, le rendit maître du monde entier,

qu’elle avoit soumis à sa domination. Sous le titre de dictateur

perpétuel, ce général fut un monarque absolu, et les Romains n’eurent

d’autre voie qu’un assassinat pour le punir de sa tyrannie et se venger.

[42] L’an de Rome 706, c’est-à-dire, 451 ans après la création

des tribuns, 318 ans après le tribunat de Licinius Stolon, 95 ans

après le meurtre de Tibérius Gracchus, 35 ans après que Sylla eut

été fait dictateur perpétuel.

Cicéron se plaint amèrement dans plusieurs de ses lettres, de la

manière dont Brutus et Cassius avoient projeté, conduit et exécuté

leur conjuration contre César. «Tant que nous voudrons consulter la

clémence, écrit-il au premier[43], nous verrons renaître des guerres

civiles et des ennemis de la liberté. Vous le savez, je voulois que

vous fussiez délivrés du tyran et de la tyrannie; pour vous, vous avez

eu une modération dangereuse dans des conjonctures où tout devoit être

tranchant et décisif; et notre situation présente fait voir qui avoit

raison de vous ou de moi. Nos conjurés, marque-t-il à Atticus, ont

exécuté un projet d’enfant avec un courage héroïque; pourquoi n’ont-ils

pas porté la coignée jusqu’aux racines même de l’arbre?»

[43] _Scis mihi semper placuisse, non rege solum, sed regno

liberari rempublicam, tu Lenius; sed quid melius fuerit, magno

dolore sentimus, magno periculo sentimus._ (Cic. ad Brut.

Epist. 7.) _Quod si clementes esse volumus, nunquam deerunt

bella civilia._ (Epist. 16.) _Post interitum Cæsaris quid ego

prætermissum à vobis, quantumque impendere reipublicæ tempestatem

dixerim, non es oblitus. Magna pestis erat depulsa per vos, magna

populi romani macula deleta; vobis vero parta divina gloria. Sed

instrumentum regni delatum ad Lepidum et Antonium._ (Epist. 23.)

_Acta enim illa res est animo virili, consilio puerili. Quis

enim hoc non vidit, regni heredem relectum! Quid autem absurdius

hoc metuere, alterum in metu non ponere._ (Cic. ad Att. Epist.

21. l. 14.) _Animis enim usi sumus virilibus, consiliis, crede

mihi, puerilibus. Excisa enim est arbor, non evulsa, itaque quam

fruticetur vides._ (Ad Att. Epist. 4. l. 16.)

En effet, s’ils se fussent conduits en hommes d’état, il n’est pas

douteux qu’ils n’eussent compris dans leur projet les favoris de César,

les instrumens de sa tyrannie, et tout ce qui devoit aspirer à lui

succéder. Mais Brutus, le vengeur des lois, ne croyoit pas qu’il lui

fût permis de les violer, en punissant comme des tyrans des citoyens

qui ne l’étoient pas encore[44]. Le sénat devoit oser davantage. Il est

malheureusement des conjonctures désespérées, où la politique ordonne

de punir les intentions, et jusqu’au pouvoir de faire le mal; le sénat,

en proscrivant la mémoire de César, auroit dû faire périr Antoine et

étouffer les espérances du jeune Octave.

[44] _Statuo nil nisi hoc, senatûs aut populi romani judicium

esse de iis civibus qui pugnantes non interierint. At hoc ipsum,

inquies, inique facis, qui hostilis animi in rempublicam homines,

cives appelles. Imo justissimè, quid enim nondum senatus censuit;

nec populus romanus jussit, id arroganter non præjudico, neque

revoco ad arbitrium meum._ (Epist. Brut. ad Cic.) Brutus rend

raison de toute sa politique par ces paroles. Ce principe doit

être la règle de tout citoyen qui vit dans une république; mais

malheureusement la république Romaine ne subsistoit plus, quand

Brutus parloit ainsi.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 17 / 30 段