les Romains. Souvent ce qui est capable d’arrêter le plus grand
courage, paroît facile à des hommes médiocres, après que l’exemple les
a instruits et enhardis. C’est, poussés malgré eux par les événemens,
sans avoir d’objet déterminé et sans savoir même où ils arriveroient,
que Marius et Sylla se firent la guerre, et se trouvèrent revêtus
de la puissance publique. Mais tous les Romains voudront désormais
marcher sur leurs traces. La fortune de Sylla donna une vaste ambition
à tous les ambitieux qui le suivirent, et qui se seroient auparavant
contentés de la préture ou du consulat. De nouveaux Cinna aspireront à
la dictature perpétuelle, et les consuls Lutatius Catulus et M. Emilius
Lepidus auroient été des tyrans despotiques, si l’un ou l’autre eût
eu quelqu’un des talens de Marius ou de Sylla. On peut déjà appliquer
à ce temps ce que Cicéron dit de celui qui suivit la mort de César:
«Nous éprouvons[33], écrit-il à Atticus, ce qui n’est jamais arrivé à
aucun autre peuple; la liberté nous est rendue, et la république est
cependant détruite; l’esprit de tyrannie survit le tyran.»
[33] _Doleo, quod nunquam in ullâ civitate accidit, non unà cum
libertate rempublicam recuperatam... O dii boni! vivit tyrannis,
tyrànnus occidit._ (L. 14. Epist. 4. et 9.)
Quand l’exemple funeste que donna Sylla n’auroit point été contagieux,
les vices avec lesquels les Romains s’étoient familiarisés, pendant
le cours des proscriptions, leur auroient bientôt donné un nouveau
maître. Les magistrats ne regardoient leur magistrature, qu’ils
avoient achetée, que comme l’instrument de leur fortune domestique.
Les censeurs n’osoient exercer leur ministère[34]; les lois se
taisoient, et rien ne se décidoit que par les passions de quelques
femmes déshonorées. Tout le monde connoît Claudia, cette célèbre
intrigante, que ses débauches auroient rendue infâme dans un siècle
moins corrompu, et qui trouva cependant le secret de vendre ses
faveurs, et de gagner par leur secours, des amis à son frère, avec qui
elle étoit accusée d’avoir un commerce incestueux. L’histoire n’a
point dédaigné de conserver les noms d’une Précia et de mille autres
courtisannes qui gouvernoient impérieusement la république par leurs
amans. Les citoyens les moins dangereux, étoient ceux qui, occupés de
leurs seuls plaisirs, sans songer que leur fortune étoit attachée à
celle de l’état, croyoient, selon l’expression de Cicéron[35], être des
demi-dieux, si les poissons qu’ils nourrissoient à grands frais dans
leurs viviers, étoient assez apprivoisés pour leur venir en quelque
sorte manger dans la main. Le reste étoit des hommes, abîmés de dettes
et de débauches, et qui, regardant Rome comme une ville abandonnée au
pillage, enhardirent Catilina à former sa conjuration, ou furent ses
complices. Caton seul avoit de l’honneur; mais se conduisant en citoyen
de la république de Platon[36] parmi des brigands, sa vertu ne lui
fournissoit que des ressources impuissantes, et contrarioit même ses
bonnes intentions. Le peuple, impatient de recouvrer son autorité, pour
en faire un trafic scandaleux, ne pouvoit s’accoutumer à l’aristocratie
de Sylla. Depuis que ce dictateur, à son retour d’Asie, avoit distribué
les terres des citoyens à ses soldats, il n’y avoit plus d’armée qui ne
regardât la guerre civile comme un avantage; et les légions n’auroient
pas souffert qu’on eût limité le pouvoir des généraux. Aux secousses
qui ébranloient le gouvernement, le sénat jugea qu’il devoit s’élever
mille nouveaux tyrans; et cette compagnie, qui ne sentoit que sa
foiblesse, crut qu’elle devoit se faire un protecteur, et opposer un
nom considérable aux citoyens remuans et ambitieux.
[34] Claudius porta une loi par laquelle il n’étoit permis aux
censeurs de retrancher du sénat ou de l’ordre des chevaliers, que
les personnes qui seroient accusées devant leur tribunal, encore
ne pouvoient-ils les juger et les condamner que conjointement.
L’an de Rome 667, les tribuns s’opposèrent à l’élection des
censeurs, et la république fut privée de ces magistrats jusqu’en
683.
[35] _Nostri autem principes digito se cœlum putant attingere, si
mulli barbati in piscinis sint, qui ad manum accedant._ (Ad Att.
Epist. 1, l. 2.) _Ita sunt stulti ut amissâ republicâ, piscinas
suas fore salvas sperare videantur._ (Epist. 18. l. 1.)
[36] _Ille_ (Cato) _optimo animo utens et summâ fide, nocet
interdùm reipublicæ. Dicit enim tanquam in Platonis republicâ,
non tanquam in Romuli fæce sententiam._ (Ad Att. Epist. 1, l. 2.)
_Unus est qui curet constantiâ magis et integritate quam, ut mihi
videtur, consilio aut ingenio, Cato._ (Ad Att. Epist. 18, l. 1.)
Crassus et Pompée étoient alors les deux personnages les plus importans
de Rome. Le premier calculoit le produit des magistratures, et les
remplissoit plutôt en banquier qu’en homme d’état. Quelques talens
qu’il eût d’ailleurs, on sent que son avance devoit le rendre aussi
incapable de défendre les intérêts du sénat, que d’être l’auteur d’une
révolution. Pompée, au contraire, à qui ses concitoyens donnèrent le
surnom de grand, avoit déjà surpris leur admiration. Quelques actions,
qui dans sa jeunesse annonçoient de grandes qualités, une physionomie
noble, où l’on prétendoit démêler des traits d’Alexandre, la faveur de
Sylla, un esprit vif et souple, des manières insinuantes et fastueuses,
quoique populaires, du courage, beaucoup de libéralité, une attention
singulière à être partout, mais principalement l’imbécillité du
peuple, dont la haine ou l’amour est toujours extrême dans les temps
difficiles; voilà ce qui avoit rendu Pompée l’idole des Romains.
Il s’étoit fait la plus haute réputation à la guerre, en se présentant
toujours à propos pour consommer les entreprises de la république,
et recueillir le fruit des succès que d’autres avoient préparés. Les
Romains crurent qu’il avoit ruiné le parti de Sertorius, quoique ce
grand homme ne le regardât que comme un écolier,[37] «qu’il vouloit,
disoit-il, renvoyer à ses parens bien corrigé de sa présomption.»
Après la guerre des pirates, la reconnoissance du peuple confondit
l’importance du service que lui avoit rendu Pompée avec sa capacité,
il jugea[38] de la difficulté de la guerre que ce général avoit
terminée, par l’étendue du pouvoir qu’il lui avoit accordé. Tygranes
étoit vaincu, ses états étoient ouverts aux armées Romaines, Mithridate
n’avoit plus de ressources; et Pompée, dérobant à Lucullus la gloire
qu’il alloit acquérir, prolonge la guerre par des fautes. Il oublie
Mithridate, pour s’arrêter chez de petits rois qui implorent sa
protection; et sa vanité, satisfaite de leurs respects, s’occupe
gravement (qu’on me permette cette expression) de leurs tracasseries,
lorsqu’il falloit poursuivre Mithridate. Il ne termine enfin cette
guerre que quand son ennemi, trahi par sa famille, se donne la mort par
désespoir. L’appareil extraordinaire du triomphe de Pompée (car jamais
on n’avoit tant vu de dépouilles ni de captifs) cacha ses fautes aux
yeux des Romains; et comme on décerna dix jours d’actions de graces
publiques, le double de ce qu’on avoit pratiqué jusqu’alors, le peuple
crut que Pompée surpassoit du double tous les généraux précédens.
[37] Voyez dans Plutarque les détails de la guerre que Pompée fit
en Espagne; et comment Sertorius périt par la trahison des siens.
[38] Les pirates causoient de grands maux aux Romains; mais rien
n’étoit plus aisé que d’exterminer ces brigands. Voyez dans les
historiens quelle vaste puissance on donna à Pompée.
Il fut aussi mauvais citoyen qu’il le pouvoit être, mais non pas aussi
mauvais que le permettoit la situation malheureuse de la république.
On lui sut gré, après ce qu’on avoit éprouvé de la part des autres
généraux, de ce qu’il licencia ses soldats en entrant en Italie, et ne
vint point à Rome pour y dominer par la force. Parce qu’il ne fut ni
un Sylla, ni un Marius, quoiqu’il eût des intentions plus criminelles,
on l’érigea en père de la patrie. Il souhaitoit la dictature, mais
il n’osoit l’usurper. Sa lente ambition, ou plutôt sa vanité, se
repaissoit de l’espérance d’y parvenir un jour, et ne laissoit craindre
aucune violence, pourvu qu’on lui permît, en attendant, d’être le
premier citoyen de la république.
Soit que Pompée, enhardi par tant de faveur, dédaignât l’empire que lui
avoit donné le sénat, et ne voulût tenir son autorité que de lui-même;
soit qu’il craignît qu’une trop grande tranquillité n’altérât son
crédit, ou qu’il crût que les anciennes dissentions des Romains le
rendroient plus nécessaire, il cassa les lois de Sylla; et en rendant
aux tribuns leur première dignité, invita le peuple à reprendre son
orgueil, son indocilité et son ambition. Cette conduite, si blâmée par
Cicéron, et en effet, si contraire aux intérêts actuels des Romains,
étoit sage dans les principes de son auteur. Vain et présomptueux,
il devoit se flatter d’asservir les deux ordres de l’état l’un par
l’autre, dès que leurs anciennes querelles recommenceroient, de
balancer leurs avantages, et d’en être l’arbitre. Quelques historiens
l’ont même soupçonné d’avoir eu des vues plus criminelles; ils ont cru
qu’il avoit voulu exciter des troubles pour faire sentir aux Romains
les inconvéniens de leur liberté; et en les lassant de leur condition,
les forcer à lui offrir la dictature perpétuelle.
Quoi qu’il en soit, si Pompée avoit eu autant de génie que de
présomption, il auroit eu le succès dont il se flattoit; mais loin
d’être l’ame des mouvemens de la place publique, il ne sut pas même en
prévoir le cours. Toujours embarrassé au milieu des débats du sénat
et du peuple, il n’en impose à aucun parti; tandis que César, qui
travaille sourdement à dominer, profite seul de sa politique.
Sylla avoit découvert en César plusieurs Marius. A peine étoit-il
connu à Rome, qu’il l’avoit déjà remplie de ses intrigues. Il tenoit
par des liaisons secrètes à tous les partis, multiplioit les vices des
Romains: jusqu’à ses foiblesses, avoit l’art de se rendre tout utile,
et dirigeoit les complots dont à peine il paroissoit le complice. C’est
un objet digne d’occuper un philosophe, que de démêler, à travers
l’obscurité dont César s’enveloppe, et les moyens bas auxquels il a
recours pour s’élever à la dictature, ce courage héroïque et cette
élévation d’ame qui ne parurent que quand il y parvint. Il eut dès
sa jeunesse la même audace, la même ambition et la même ardeur de se
signaler et de dominer qu’Alexandre; mais dans le prince, ces passions
sont libres, et elles sont captives dans le citoyen. Où l’un commande,
il faut que l’autre insinue. Le premier doit se montrer tout entier aux
Macédoniens, pour les rendre dignes d’exécuter ses projets; le second
doit respecter les préjugés de ses concitoyens, ménager leurs vices,
et les rassurer contre son mérite et ses talens, pour les préparer à
lui obéir.
Quelqu’habile que fût César, il sentit combien il auroit de peine,
dans une république où les affaires changeoient chaque jour de face, à
former un parti qui pût contre-balancer ceux de Pompée et de Crassus.
Il jugea, et c’est le chef-d’œuvre de sa politique, qu’il falloit
réunir ces deux hommes, et qu’en qualité de médiateur, il lui seroit
aisé de profiter de leurs anciens soupçons de débaucher leurs amis, et
de se rendre, en un mot, le maître de la ligue, dès qu’il serviroit de
point de réunion à ses chefs.
Crassus se prêta aux ouvertures de César, avec tout l’empressement d’un
homme, qui, n’ayant encore joué qu’un second rôle, se trouve associé
au premier. Pompée devoit voir qu’il n’y avoit qu’à perdre pour lui
dans cette association; de supérieur qu’il étoit à Crassus et à César,
il se rendoit leur égal; mais sa présomption ordinaire et sa timidité
ne lui représentèrent ces deux collègues que comme deux instrumens ou
deux appuis de sa fortune. Le triumvirat fut formé, Crassus, Pompée et
César s’obligèrent à n’avoir qu’un même intérêt, à ne former que les
mêmes entreprises, et à se soutenir mutuellement de tout leur crédit.
Dès-lors toute la puissance du sénat et du peuple passa dans les mains
des triumvirs; et le gouvernement, tantôt aristocratique, tantôt
populaire, ou plutôt l’anarchie fut changée en une vraie oligarchie.
Pompée s’aperçut enfin du piége dans lequel il étoit tombé[39]. Il
voulut rompre avec César, dont le pouvoir lui faisoit ombrage; mais
il n’en étoit plus temps: et en se dégageant du triumvirat, il n’eût
occupé dans la république qu’une place subalterne. Le grand Pompée
n’est plus que l’instrument de la fortune de César. Il est content de
remuer sans agir; il cabale, il intrigue, mais sans succès. Bientôt
il jouit avec une espèce de stupidité de la puissance qu’il ne peut
retenir. Il craint de s’en apercevoir; et l’on diroit que sa vanité,
venant au secours de son ambition alarmée, lui persuade qu’il a fait la
fortune de César, parce que César a ruiné la sienne.
[39] _Nihil prætermisi, quantum facere nitique potui, quin
Pompeium à Cæsaris conjunctione avocarem, in quo Cæsar felicior
fuit: ipse enim Pompeium à meâ familiaritate disjunxit... Illud
te scire volo, Sampsiceranum nostrum amicum, vehementer status
sui pœnitere, restituique in eum locum cupere ex quo decidit._
(Ad Att. Epist. 23. l. 2.)
Ce dernier s’étoit rendu trop puissant dans son gouvernement des
Gaules, pour que la république pût lui donner un successeur, ou rejeter
impunément ses demandes, quelque contraires qu’elles fussent aux
usages les plus respectés. Les amis de Crassus, qui avoit péri dans
son expédition contre les Parthes, lui étoient étroitement attachés.
Il avoit fait passer à Rome des sommes immenses, avec lesquelles ses
partisans corrompoient les magistrats ou achetoient les magistratures;
son armée lui étoit aveuglément dévouée; il remuoit à son gré tous
ces citoyens, dont la fortune étoit sans ressource, si la république
n’étoit pas ruinée; toute sa conduite, en un mot, dévoiloit ses projets
ambitieux. Plus on craignit de voir usurper par César la puissance
souveraine, plus le parti de Pompée, qui s’étoit enfin déclaré son
ennemi, parut se rétablir et prendre de nouvelles forces. Il devint
même le parti de la république; car les citoyens qui vouloient se
soustraire à la tyrannie, n’étant pas en état de se défendre par
eux-mêmes, se trouvèrent contraints de s’unir à Pompée, comme au
protecteur des lois, ou du moins comme à l’ennemi le moins déclaré et
le moins dangereux du bien public.
Ce général, enivré d’un accroissement de crédit qui ne devoit que
lui faire sentir combien il étoit déchu, crut, au contraire, qu’il
ne tenoit enfin qu’à lui de perdre son rival, et d’asservir ensuite
ses concitoyens[40], en s’emparant de la dictature perpétuelle qu’ils
différoient trop de lui donner. Plein de ces idées, il ne désiroit pas
la guerre avec moins de passion que César, dont la fortune ne pouvoit
plus croître ni se soutenir par les mêmes moyens qui l’avoient formée.
L’un et l’autre sont persuadés que les armes doivent les dépouiller
de toute leur grandeur, ou les rendre les maîtres absolus de Rome: et
si la république est encore tranquille, c’est qu’aucun d’eux ne veut
passer pour l’auteur de la rupture.
[40] _Tanta erat in illis crudelitas, tanta cum barbaris
conjunctio, ut non nominatim, sed generatim proscriptio esset
informata; ut jam omnium judicio constitutum esset, omnium
vestrum bona prædam esse illius victoriæ._ (Ad Att. Epist. 6. l.
11.) Pompée, voyant qu’il s’étoit trompé quand il avoit espéré
que les Romains lui déféreroient la dictature perpétuelle, étoit
résolu à ne plus rien ménager. S’il eût vaincu César, il eût été
un tyran.
César demanda dans ces circonstances qu’on lui conservât son
gouvernement, ou qu’il lui fût permis de se mettre sur les rangs pour
le consulat, sans se rendre à Rome, ni abandonner le commandement de
son armée, chose jusqu’alors inouïe, et qu’il ne feignoit de souhaiter
qu’afin qu’on lui fournît quelque prétexte de faire la guerre. C’étoit
le desservir que de consentir à l’une ou à l’autre de ces propositions;
car le consulat, s’il l’eût obtenu, ne l’auroit point dédommagé de ce
qu’il eût perdu en quittant les Gaules; et las de cette province, il
s’y seroit cru exilé, dès qu’obligé d’être tranquille, il n’en auroit
pas regardé le gouvernement comme un passage à la souveraineté. En
portant le sénat à tout refuser, Pompée se flatta de réduire son ennemi
à mener une vie privée, ou s’il désobéissoit, de rejeter sur lui tout
ce que la guerre civile auroit d’odieux. Il se trompoit: César, plus
habile, ne prend le parti ni d’obéir, ni de désobéir au sénat; il
offre d’abandonner les Gaules et de licencier ses troupes, pourvu que
Pompée désarme de son côté et se démette de son gouvernement d’Espagne.
Cette proposition artificieuse produisit l’effet qu’en attendoit son
auteur. Les gens bien intentionnés pour la république la trouvèrent
raisonnable; et Pompée, trop peu éclairé pour oser y souscrire, fut
réduit à laisser voir ses mauvaises intentions, et à se charger du
blâme de sacrifier le repos public à ses intérêts personnels. Que ne
consentoit-il à tout? Croire que César parlât sincèrement, c’est une
stupidité; il se seroit sûrement rétracté. Les esprits s’échauffent,
les affaires se brouillent, le sénat porte un décret contre César, le
tribun Marc-Antoine s’y oppose, la guerre est allumée.
Pompée voit approcher César de Rome sans daigner le craindre: «Quand
je le voudrai, disoit-il au sénat, qui étoit assez sage pour être
consterné, je le rendrai plus petit que je ne l’ai fait grand.»
Toujours persuadé qu’il gouverne la république, il n’aperçoit pas que
Rome va avoir un maître. La veille même que son ennemi doit le chasser
d’Italie, il imagine encore qu’il n’a qu’à se montrer pour que César
soit abandonné de son armée, ou que la terre enfantera des légions
quand il la frappera avec le pied.
Ne trouvant point alors un ennemi plus qu’à demi-vaincu, Pompée parut
véritablement tel qu’il étoit. Tandis que César voit tout, prévient
tout, exécute avec diligence, et croit n’avoir rien fait tant qu’il
lui reste quelque chose à faire, Pompée[41], dans la crainte de
prendre un mauvais parti n’en prend aucun, et se laisse emporter par
le cours des événemens. Son armée est composée de citoyens et non de
soldats. Elle ne songeoit pas au combat, mais à l’emploi des richesses
que la victoire alloit lui donner. On s’y disputoit les dépouilles
de César. Les uns vouloient sa charge de grand pontife, les autres
son gouvernement des Gaules; ceux-ci ses jardins, ceux-là sa maison
délicieuse de Bayes; et on n’attendoit que la bataille pour se mettre
en possession de tous les biens que possédoient les ennemis. L’armée de
César ne vouloit que vaincre; elle est formée de ces légions qui ont
subjugué les Gaules, intimidé les Germains et les Bretons.
[41] _Adhuc certe, nisi ego insanio, stulte omnia et incaute_
Ad Att. (Epist. 10. l. 7.) _Quid Pompeius agat, ne ipsum quidem
scire puto; nostrum quidem nemo._ (Epist. 12. l. 7.) _Cnæus
autem noster; ô rem miseram et incredibilem, ut totus jacet! Non
animus est, non consilium, non copiæ, non diligentia._ (Epist.
21. l. 7.) _Malas causas semper obtinuit, in optima concidit,
quid dicam, nisi illud eum scisse! Neque enim erat difficile hoc
nescisse; erat enim ars difficilis recte rempublicam regere._
(Epist. 23. l. 7.)
Il n’appartient qu’à un homme consommé dans le métier de la guerre de
faire remarquer toute la sagesse des opérations de César. Il n’est
pas besoin des mêmes connoissances pour juger Pompée; ses fautes sont
grossières; mais la plus grossière sans doute, ce fut, lorsqu’il devoit
rester sur la défensive, de céder aux plaintes et aux murmures de ses
soldats, qui l’accusoient de timidité et d’irrésolution, et de les
mener malgré lui au combat. La journée de Pharsale[42], en soumettant
la république Romaine à César, le rendit maître du monde entier,
qu’elle avoit soumis à sa domination. Sous le titre de dictateur
perpétuel, ce général fut un monarque absolu, et les Romains n’eurent
d’autre voie qu’un assassinat pour le punir de sa tyrannie et se venger.
[42] L’an de Rome 706, c’est-à-dire, 451 ans après la création
des tribuns, 318 ans après le tribunat de Licinius Stolon, 95 ans
après le meurtre de Tibérius Gracchus, 35 ans après que Sylla eut
été fait dictateur perpétuel.
Cicéron se plaint amèrement dans plusieurs de ses lettres, de la
manière dont Brutus et Cassius avoient projeté, conduit et exécuté
leur conjuration contre César. «Tant que nous voudrons consulter la
clémence, écrit-il au premier[43], nous verrons renaître des guerres
civiles et des ennemis de la liberté. Vous le savez, je voulois que
vous fussiez délivrés du tyran et de la tyrannie; pour vous, vous avez
eu une modération dangereuse dans des conjonctures où tout devoit être
tranchant et décisif; et notre situation présente fait voir qui avoit
raison de vous ou de moi. Nos conjurés, marque-t-il à Atticus, ont
exécuté un projet d’enfant avec un courage héroïque; pourquoi n’ont-ils
pas porté la coignée jusqu’aux racines même de l’arbre?»
[43] _Scis mihi semper placuisse, non rege solum, sed regno
liberari rempublicam, tu Lenius; sed quid melius fuerit, magno
dolore sentimus, magno periculo sentimus._ (Cic. ad Brut.
Epist. 7.) _Quod si clementes esse volumus, nunquam deerunt
bella civilia._ (Epist. 16.) _Post interitum Cæsaris quid ego
prætermissum à vobis, quantumque impendere reipublicæ tempestatem
dixerim, non es oblitus. Magna pestis erat depulsa per vos, magna
populi romani macula deleta; vobis vero parta divina gloria. Sed
instrumentum regni delatum ad Lepidum et Antonium._ (Epist. 23.)
_Acta enim illa res est animo virili, consilio puerili. Quis
enim hoc non vidit, regni heredem relectum! Quid autem absurdius
hoc metuere, alterum in metu non ponere._ (Cic. ad Att. Epist.
21. l. 14.) _Animis enim usi sumus virilibus, consiliis, crede
mihi, puerilibus. Excisa enim est arbor, non evulsa, itaque quam
fruticetur vides._ (Ad Att. Epist. 4. l. 16.)
En effet, s’ils se fussent conduits en hommes d’état, il n’est pas
douteux qu’ils n’eussent compris dans leur projet les favoris de César,
les instrumens de sa tyrannie, et tout ce qui devoit aspirer à lui
succéder. Mais Brutus, le vengeur des lois, ne croyoit pas qu’il lui
fût permis de les violer, en punissant comme des tyrans des citoyens
qui ne l’étoient pas encore[44]. Le sénat devoit oser davantage. Il est
malheureusement des conjonctures désespérées, où la politique ordonne
de punir les intentions, et jusqu’au pouvoir de faire le mal; le sénat,
en proscrivant la mémoire de César, auroit dû faire périr Antoine et
étouffer les espérances du jeune Octave.
[44] _Statuo nil nisi hoc, senatûs aut populi romani judicium
esse de iis civibus qui pugnantes non interierint. At hoc ipsum,
inquies, inique facis, qui hostilis animi in rempublicam homines,
cives appelles. Imo justissimè, quid enim nondum senatus censuit;
nec populus romanus jussit, id arroganter non præjudico, neque
revoco ad arbitrium meum._ (Epist. Brut. ad Cic.) Brutus rend
raison de toute sa politique par ces paroles. Ce principe doit
être la règle de tout citoyen qui vit dans une république; mais
malheureusement la république Romaine ne subsistoit plus, quand
Brutus parloit ainsi.