La loi Licinia fut rétablie, et des triumvirs, chargés de la mettre en

exécution, étoient même nommés. Il s’en falloit bien, cependant, que

le triomphe du tribun fût assuré; il croyoit avoir vaincu les riches,

et il n’avoit fait que les réduire au désespoir; il devoit craindre

quelque violence de leur part, et il n’avoit pris aucune mesure pour la

prévenir ou la repousser. C’est dans ces circonstances qu’Attale, roi

de Pergame, nomma, en mourant, le peuple romain son héritier. Tibérius,

enhardi par ses premiers succès, et pour achever de se rendre le tyran

de Rome, se proposa aussitôt de partager cette succession entre les

plus pauvres citoyens; mais le seul projet de cette loi trouvant les

esprits dans une extrême fermentation, excita de si grands mouvemens,

que le tribun connut enfin le péril dont il étoit menacé. Son tribunal

même lui paroît un asyle peu sûr contre ses ennemis, et le tumulte

de la place, ne lui permettant pas de se faire entendre, il porta à

plusieurs reprises ses mains à la tête, pour avertir le peuple qu’on

en veut à sa vie, et qu’il faut prendre les armes et le défendre. A

ce geste, les riches croient rencontrer le prétexte heureux qu’ils

cherchoient depuis long-temps, d’accabler Tibérius à force ouverte. Ils

publient qu’il s’est emparé du diadême d’Attale, et feignent d’être

persuadés qu’il demande à la multitude de le couronner roi de Rome. Il

n’est plus question que de sauver la liberté prête à périr; et Scipion

Nasica, accompagné de tous les prétendus ennemis de la royauté, fond

les armes à la main, sur la populace qui entouroit le tribunal de

Tibérius. Elle est dissipée sans peine; et son magistrat, obligé de

céder à l’orage et de prendre la fuite, est assassiné par un de ses

collègues.[28]

[28] L’an de Rome 621, c’est-à-dire, 233 ans après que les

Plébéïens furent parvenus au consulat.

Caïus Gracchus ne sollicita le tribunat que quand il se crut en état

de venger son frère; mais il trouva cette magistrature prodigieusement

avilie entre ses mains. Il devoit être le magistrat du peuple, et il

n’étoit que le chef d’une populace chassée de ses héritages, accablée

de besoins, timide lorsqu’elle n’étoit pas emportée, et qui n’avoit

plus aucune part à l’administration publique. Les tribuns, successeurs

de Tibérius, avoient été des hommes riches, mais avares et non pas

ambitieux; ainsi, bien loin de proposer encore le rétablissement de la

loi Licinia, de flatter la cupidité de la multitude, et d’entretenir

l’esprit d’audace et de révolte, auquel elle commençoit à s’accoutumer,

ils entrèrent dans la ligue que les riches avoient formée pour résister

plus efficacement aux lois qui les condamnoient, et avoient contribué

de tout leur pouvoir à affermir l’empire absolu auquel elle aspiroit.

Caïus, à qui le gouvernement actuel de la république ne fournissoit

aucune ressource propre à rendre à sa magistrature son ancien lustre,

et le crédit dont son ambition avoit besoin, imagina de donner le droit

de bourgeoisie Romaine à plusieurs peuples considérables du voisinage

de Rome. Dès-lors, le tribun, secondé de ses nouveaux partisans, releva

le courage du peuple, menaça les riches des principales forces de

l’Italie, et fut en état de les accabler.

Il se seroit rendu aussi puissant que Sylla et César le furent dans la

suite, si, instruit par la fin tragique de son frère, de ses intérêts,

de la situation des Romains, et de ce qu’il avoit à craindre de la part

des grands, il eût jugé que tout tempérament ruineroit une entreprise

aussi audacieuse que la sienne, et que la force seule, pouvoit le

faire réussir. Mais, soit que les esprits ne lui parussent pas d’abord

assez préparés à la guerre civile, ou qu’il eût plus l’ambition d’un

magistrat que d’un homme de guerre; soit qu’il se flattât d’intimider

les riches, par son alliance avec les Italiens, et de les dominer sans

se couvrir de l’opprobre de les avoir vaincus par les armes; il voulut

procéder dans les formes usitées, et laissa à ses ennemis une ressource

contre les coups qu’il vouloit leur porter.

Ils se gardèrent bien de lui susciter un Octavius qui s’opposât à la

publication de ses réglemens. Au contraire, dès que Caïus proposoit

une loi favorable à la multitude ou aux étrangers, Livius Drusus, son

collègue, se faisoit une règle d’enchérir sur ses demandes, et de

publier en même temps qu’il n’étoit que l’organe du sénat. Dupe de

cette politique, la populace ne savoit à qui elle devoit s’attacher,

et elle ne put agir, parce qu’elle avoit trop de protecteurs. Caïus,

dont la considération diminuoit à proportion que celle de son

rival augmentoit, se vit réduit à franchir toutes les bornes. Il

se proposoit de porter dans son troisième tribunat, des lois, qui,

en ruinant entièrement le sénat et les riches, devoient lui rendre

toute la confiance du peuple et confondre Drusus; mais on pénétra ses

intentions; ses collègues supprimèrent une partie des bulletins qui le

continuoient dans sa magistrature, et dès-lors, sa perte fut jurée.

Quoique sans caractère, Caïus continua le rôle dangereux de protecteur

du peuple; et ce ne fut plus qu’un perturbateur du repos public qu’il

étoit aisé d’accabler. Pour se soutenir, il appela, mais trop tard, les

Italiens à son secours. On prit les armes, et la défaite de son parti

auroit assuré, pour toujours, le triomphe des riches, si les excès

auxquels on venoit de se porter, n’avoient dévoilé toute la foiblesse

de la république, et fait connoître que ce n’étoit plus par les lois,

mais par la force que tout devoit s’y décider.

Avant le tribunat de Caïus, le peuple murmuroit contre l’injustice

des citoyens qui avoient envahi les richesses de l’état; mais ses

plaintes étoient toujours tempérées par les sentimens pusillanimes que

lui inspiroit sa pauvreté. Il avoit, malgré lui, de la déférence pour

les riches, et peu-à-peu il se seroit accoutumé à les respecter, et à

croire que tous les avantages de la société doivent être faits pour

eux. Depuis les derniers troubles, il ne regardoit plus les grands que

comme des voleurs publics dont la fortune étoit élevée sur ses ruines.

Autrefois il auroit été touché du décret que porta le sénat, et par

lequel il étoit ordonné qu’on n’inquiéteroit plus les propriétaires

des terres, à condition qu’ils paieroient une certaine redevance qui

seroit partagée entre les plus pauvres citoyens; aujourd’hui il

dédaigne les bienfaits, ne veut rien tenir que de lui-même; et ce

n’est plus de leurs richesses seulement, qu’il veut dépouiller les

riches, il songe à leur enlever l’autorité qu’ils ont usurpée. La

multitude paroît indomptable, parce qu’elle espère de retrouver un

Gracchus dans cette foule de patriciens ruinés par leurs débauches,

et qui, réduits à n’avoir que les mêmes intérêts, que les plus vils

plébéïens, ont besoin comme eux d’une révolution, et les invitent à ne

pas perdre l’espérance. Cette populace ne craint point de reprendre une

seconde fois les armes; elle présume de ses forces, et compte sur le

mécontentement et les secours des Italiens, qu’on venoit de priver du

droit de bourgeoisie Romaine. En effet, ces peuples étoient indignes

de l’injure qu’ils avoient reçue; et leur ressentiment, qui croissoit

à mesure que les Romains paroissoient plus divisés, en fomentoit les

divisions.

Les riches, cependant, loin d’opposer à la multitude cette union qui

fait seule toute la sûreté de l’aristocratie, formoient mille partis

différens; et le sénat, sous la protection duquel ils gouvernoient la

république, n’étant composé que d’hommes amollis par les délices, et

occupés de leurs affaires domestiques, n’osoit avoir une conduite digne

de lui et du danger dont il étoit menacé. Tour à tour, sage, emporté

et imprudent, il sentoit échapper de ses mains un pouvoir dont il ne

savoit pas faire usage, et le peuple s’en saisissoit sans avoir l’art

de le retenir. Il se fait donc de l’un à l’autre un flux et reflux

perpétuels de tyrannie et de servitude; et cette confusion subsistera

jusqu’à ce que quelque citoyen, sous prétexte de défendre et de venger

le sénat ou le peuple[29], s’empare de cette puissance qui est comme

suspendue entre eux, et que ni l’un ni l’autre ne peut conserver.

[29] _Alii sicuti jura populi defenderent, pars quo senatus

auctoritas maxima foret, bonum publicum simulantes, pro suâ

quisque potentiâ certabant._ (Sal. in Bel. Cat.)

C’est dans ces circonstances que Marius commença à se rendre illustre.

Quoique d’une naissance obscure, il portoit dans le cœur une ambition

qui ne devoit pas être satisfaite par sept consulats. Il s’étoit fait

soldat; et passant successivement par tous les grades de la milice, il

en avoit rempli les fonctions avec la supériorité d’un homme né pour

être le plus grand capitaine de la république. Ennemi de tout plaisir

par une sorte de férocité qui le rendoit encore plus dur pour lui-même

que pour les autres; infatigable dans le travail, diligent, actif,

parce que le repos lui paroissoit insupportable; son courage, quoique

extrême, étoit la qualité qu’on remarquoit le moins.

La réputation de Marius passa des armées à Rome, et le peuple fut

d’autant plus flatté de la gloire qu’acquéroit un citoyen de son

ordre, qu’éprouvant dans la fortune une vicissitude continuelle, il

avoit besoin d’un chef qui pût le protéger. Ce capitaine détestoit les

grands, comme autant de compétiteurs dont le crédit et les intrigues

devoient lui fermer l’entrée des magistratures qu’il méritoit mieux

qu’eux. Ils méprisent, disoit-il, ma naissance et ma fortune, et moi je

méprise leurs personnes. L’emportement de Marius le servit utilement;

le peuple l’éleva au tribunat; et il ne cessa de déclamer contre

l’avidité et l’orgueil des riches avec cette éloquence grossière, mais

persuasive, que donnent les seules passions.

Si la république ne fut pas dès-lors opprimée, ce n’est pas qu’elle

eût en elle-même quelque principe capable de la conserver contre

les attaques d’un tyran qui auroit joint les talens militaires de

Marius à la politique des Gracques; mais Marius n’avoit pas cette

sorte d’ambition qui fait aspirer à la tyrannie. Il étoit ambitieux

en citoyen; il vouloit que la république subsistât, qu’elle fût bien

servie, et qu’elle triomphât de ses ennemis; mais il vouloit que toute

la gloire lui en fût due, et il n’auroit pas permis à un autre de la

servir aussi bien que lui. Avec ces vues, il n’entreprit point de

rétablir les lois des Gracques; il lui étoit inutile d’exciter des

troubles qui, ne laissant aucune voie de conciliation entre les partis

opposés, eussent obligé le peuple et les Italiens à lui déférer la

puissance souveraine; il se borna à servir assez bien la multitude pour

se concilier sa faveur et être sûr de ses suffrages quand il aspireroit

aux plus hautes magistratures.

Marius fut fait consul, et on lui donna en même temps le commandement

de l’armée de Numidie. Après avoir pacifié l’Afrique, il fut créé

consul une seconde fois, et chargé de s’opposer à l’irruption des

Cimbres et des Teutons. Marius s’étoit accoutumé au commandement; et

ses triomphes, ne servant qu’à le rendre plus avide de gloire, il eut

toujours besoin du peuple; et pour conserver son affection, il fut

à la tête du sénat plus tribun que consul. On doit me pardonner les

détails dans lesquels je vais entrer. Avant que les Romains fussent

corrompus, c’étoit dans les principes mêmes de leur gouvernement

qu’il falloit chercher les causes de leurs révolutions. Désormais

que Rome est menacée de sa ruine par mille côtés différens, que ses

citoyens sont plus forts que les lois, et qu’au lieu d’imprimer son

caractère aux événemens, elle reçoit l’empreinte de celui des hommes

qui la gouvernent, c’est dans les passions de ces hommes, et dans les

circonstances où ils se sont trouvés, qu’on doit étudier les ressorts

qui font mouvoir la république.

Les grands, à qui le caractère farouche et inquiet de Marius étoit

insupportable, s’attachèrent ridiculement plutôt à le mortifier qu’à

ruiner son parti; et pour l’attaquer par l’endroit le plus sensible,

ils attribuèrent à Sylla tout le succès de la guerre de Numidie.

C’étoit lui, en effet, qui, n’étant encore que questeur de l’armée que

commandoit Marius, avoit engagé Bocchus à livrer Jugurtha aux Romains.

Le peuple se crut offensé de l’injure qu’on faisoit à son protecteur;

et pour le venger, il publia que, sans lui, les armées Romaines

n’auroient eu que des revers en Afrique. Cette dispute frivole, mais

propre à faire connoître combien les Romains étoient différens de leurs

ancêtres, devint l’affaire la plus importante de la république; il

n’est question que de la gloire et des services de Marius et de Sylla;

et ces deux hommes, acharnés à se perdre l’un l’autre, se trouvent

par-là les maîtres de Rome.

Sylla étoit recommandable par une naissance illustre, et avec des

talens pour la guerre, peut-être égaux à ceux de Marius, il étoit d’un

caractère tout opposé. Sans être amolli par les plaisirs auxquels

il s’étoit abandonné dans sa première jeunesse, il n’avoit rapporté

de leur commerce que ces grâces qui s’associent rarement au grand

mérite, et pour lesquelles Marius avoit un mépris[30] qui l’éloigna

d’abord de Sylla. L’un transportoit son génie par-tout, et n’avoit

qu’une manière de conduire ses intérêts. L’autre, doué d’une souplesse

naturelle qui le rendoit propre à passer sans effort d’un caractère,

ou plutôt d’un personnage à l’autre, prenoit l’esprit des conjonctures

où il se trouvoit, et il sembloit qu’elles ne développassent que

successivement ses passions. Marius n’avoit d’amis que par intérêt, et

il les abandonnoit sans pudeur, et sans avoir su les forcer adroitement

à mériter leur disgrace. Sylla, au contraire, se piquoit envers les

siens d’une fidélité inviolable. Marius eut les vices que les chefs de

factions se permettent quelquefois; il fut jaloux, envieux, ingrat,

perfide, cruel; mais ces vices naissoient du fond de son cœur; au lieu

de partir, comme dans Sylla, de l’esprit seulement, et suivant le

besoin des circonstances, ils firent la perte de l’un, et établirent la

fortune de l’autre.

[30] _C. Marium consulem moleste tulisse traditur, quod sibi

asperimum in Africa bellum gerenti, tam delicatus quæstor sorte

obvenisset._ (Sal. in Bel. Jug.)

Tandis que Marius continuoit à décrier grossièrement les grands, Sylla

ne songea point à les défendre aux dépens du peuple; sa conduite fut

plus habile. Etant le seul homme de la république qu’ils pussent

opposer à Marius, il jugea inutile de leur faire sa cour. Sentant même

que son ennemi profiteroit de son dévouement au sénat, pour accroître

sa faveur auprès du peuple, il rechercha lui-même l’amitié de la

multitude. Il lui prodigua ses richesses, flatta ses goûts, sembla

favoriser ses prétentions, et fut, en un mot, le courtisan des citoyens

dont il devoit être bientôt le tyran. Par cette politique adroite,

Sylla, toujours sûr de l’affection des grands, grossissoit le nombre de

ses créatures des partisans qu’il débauchoit à Marius, et se mettoit en

état d’écraser son ennemi, en réunissant tous les esprits en sa faveur.

Sur ces entrefaites, Bocchus consacra à Jupiter Capitolin une statue de

la victoire, et quelques tableaux qui représentoient la manière dont

il avoit remis Jugurtha entre les mains de Sylla. Marius, déjà indigné

que son ennemi eût fait graver cet événement sur une pierre, qui lui

servoit de cachet, voulut faire enlever ces monumens du capitole. Sylla

s’y opposa; et cette contestation puérile, tant l’esprit de parti est

propre à rabaisser les hommes, auroit allumé la guerre civile, si les

peuples d’Italie, qui croyoient cette conjoncture favorable à leur

ambition et à leur vengeance, n’eussent pris, de concert, les armes

pour se faire rendre le droit de bourgeoisie Romaine dont on les avoit

privés. Cette affaire fit diversion aux querelles de Marius et de

Sylla, parce que ni l’un ni l’autre n’osa encore paroître plus occupé

de ses intérêts personnels que de ceux de la république.

Sylla, qui donna dans la guerre sociale les preuves les plus complètes

de sa capacité et de son bonheur, fut élevé au consulat, et chargé de

commander l’armée destinée contre Mithridate. A ce coup imprévu, Marius

croit n’être plus qu’un soldat. Il se ligue avec un tribun du peuple,

nommé P. Sulpitius, homme sans honneur, hardi, violent, mais habile, et

ils complotent ensemble d’enlever à Sylla le commandement qu’on venoit

de lui décerner.

Le succès d’une pareille entreprise ne pouvoit être que l’ouvrage de

la violence, et il falloit nécessairement troubler la république,

afin que, sous prétexte d’y rétablir ensuite l’ordre, Marius et son

complice fissent de nouveaux arrangemens et disposassent à leur gré

des emplois. Heureusement pour eux les mêmes causes qui avoient armé

les Romains les uns contre les autres sous les Gracques, subsistoient

encore; et sans parler de la loi Licinia ni du partage des terres,

sujets éternels de discorde, on pouvoit toujours compter sur les

Italiens, à qui on venoit d’accorder le titre de citoyens Romains, mais

non pas de la manière qu’ils le désiroient. Les articles de la paix

portoient qu’on feroit huit nouvelles tribus de ces nouveaux citoyens;

c’étoit ne leur accorder qu’un honneur inutile, puisque les Romains,

qui composoient trente-cinq tribus, restoient absolument les maîtres

du gouvernement[31]. Les peuples d’Italie demandoient donc à être

distribués dans les anciennes tribus; mais comme leur nombre y auroit

été beaucoup plus considérable que celui des Romains naturels, et

qu’ainsi ils auroient eu la principale influence dans les affaires, et

se seroient même emparés de toute l’autorité, les Romains ne pouvoient

se prêter à leurs vœux; et plutôt que de consentir à devenir les

sujets des peuples qu’ils avoient vaincus, ils auroient préféré de les

subjuguer une seconde fois.

[31] Pour entendre ceci, il faut se rappeler ce que j’ai dit dans

mon premier livre, que dans les assemblées du champ de Mars et

de la place publique, chaque tribu formoit un suffrage, et que

c’étoit à la pluralité des suffrages que tout se décidoit.

C’est sur cette contrariété d’intérêts, qui, n’étant susceptible

d’aucun accommodement, devoit se décider par la force, que Sulpitius

fonda ses espérances. Il publie qu’il doit proposer la loi que

désiroient les alliés; il les invite à se rendre à Rome, pour favoriser

sa proposition, et leur ordonne de se rendre armés dans la place; et

au premier murmure qu’excitera la loi, de fondre sur les mécontens.

La république ne s’étoit point encore trouvée dans une si monstrueuse

confusion. Les Romains n’osoient paroître, et les alliés croyoient

affermir leurs droits en se portant aux plus grands excès. Au milieu

de ce tumulte, Sulpitius oublia la fin pour laquelle il l’avoit fait

naître. Le point décisif, c’étoit de se saisir de la personne de Sylla;

il le laissa s’échapper, et ce général alla se mettre à la tête de

l’armée qu’il avoit formée, et qui étoit prête à s’embarquer, tandis

que le tribun abusoit en tyran d’une victoire qu’il n’avoit pas encore

remportée.

Sulpitius, après avoir rétabli quelqu’apparence de calme dans la

république, fit enfin donner à Marius la commission de porter la guerre

contre Mithridate; mais la joie de ce général fut courte. Il apprit en

frémissant de colère, que les officiers qu’il avoit envoyés à l’armée

pour y prendre en son nom le commandement, avoient été massacrés par

les soldats de Sylla. Il s’en venge sur les parens et les créatures

de son ennemi; c’étoit commencer la guerre civile en soldat, et non

en politique. Marius devoit-il s’attendre que Sylla, à la tête d’une

armée, laisseroit égorger tous ses amis? Content de se venger sans

songer à se défendre, il ne voit point l’abîme auquel il touche, et

il ne lui reste d’autre ressource que la fuite, quand son ennemi se

présente aux portes de Rome.

Sylla s’y comporta avec toute la hauteur d’un souverain qui châtie une

ville révoltée. Il proscrit Marius, Sulpitius et leurs partisans, les

déclare ennemis de la patrie, et met leur tête à prix; il casse la loi

qui incorporoit les alliés dans les anciennes tribus; et pour ôter au

peuple un pouvoir dont il n’étoit plus digne, il avilit les tribuns, en

leur interdisant l’entrée de toute autre magistrature, leur défend de

rien proposer dans la place publique sans l’aveu du sénat, et ordonne

que les élections ne se fassent désormais que par centuries.

Le despotisme de Sylla étoit un prodige encore trop nouveau aux yeux

des Romains, accoutumés à l’anarchie, pour qu’ils ne passassent pas

promptement de la surprise à l’indignation. Le peuple murmuroit en

tremblant; et le sénat, qui sentit toute sa foiblesse, laissa voir

qu’il auroit mieux aimé craindre des tribuns, que remercier Sylla des

faveurs accablantes qu’il en recevoit. Ce général eut peur à son tour

de la consternation qu’il avoit répandue; il craignit qu’on ne soulevât

contre lui des soldats citoyens qui n’étoient pas encore familiarisés

avec les excès de la guerre civile; et profitant de la lenteur de ses

concitoyens à le punir, il abandonna Rome pour porter la guerre contre

Mithridate.

Je ne m’étendrai pas davantage sur ce morceau de l’histoire Romaine.

Ce que j’ai dit développe assez la situation de la république. Tout

le monde sait qu’après le départ de Sylla, elle fut gouvernée par le

consul Cornelius Cinna, homme qui avoit toutes les passions qui font

aspirer à la tyrannie, et aucun des talens qui peuvent y conduire.

Je ne sais s’il est une passion plus avilissante que l’ambition,

quand elle n’est soutenue ni par un grand génie, ni par l’amour de la

gloire. Cinna ébauchoit par étourderie des entreprises dont le poids

l’accabloit; ce n’étoit, pour le dire en un mot, qu’un intrigant

destiné, malgré sa qualité de consul, à n’avoir jamais dans un parti

qu’une place subalterne. Ayant vu que Marius et Sylla s’étoient rendus

les maîtres de la république à la faveur des troubles, il crut qu’il

ne falloit qu’en exciter de nouveaux pour jouir de la même autorité.

Mais à peine se faisoit-il craindre, qu’il fut obligé de sortir de

Rome pour mettre ses jours à couvert, et de confier le soin de sa

vengeance à Marius, qui s’empara une seconde fois du gouvernement de la

république, et dont le parti fut enfin exterminé par Sylla à son retour

d’Asie.

Rien n’est plus affreux que le tableau que commence à présenter

l’histoire Romaine, et l’on se sent encore frissonner d’horreur au

détail des proscriptions abominables de Sylla[32].

[32] _Id quoque accessit ut sævitiæ causam avaritia præberet,

et modus culpæ ex pecuniæ modo constitueretur, et qui locuples

fuisset, fieret nocens, suique quisque periculi merces foret._

(Vell. Pat. L. 2.) _Namque uti quisque domum aut villam, postremô

aut vas, aut vestimentum alicujus concupiverat, dabat operam ut

is in proscriptorum numero esset, neque priùs finis jugulandi

fuit, quàm Sylla omnes suos divitiis implevit._ (Sal. in Bel.

Cat.) Ce fut l’an de Rome 671 que Sylla fut fait dictateur

perpétuel, cinquante ans après la mort de Tibérius Gracchus, et

quarante après celle de Caïus.

Ce capitaine, après avoir exercé la vengeance la plus cruelle sur ses

égaux, eut l’audace d’abdiquer la puissance souveraine dont il avoit

joui sous le titre de dictateur perpétuel.

Ce dernier trait de la vie de Sylla prouve, si je ne me trompe,

qu’avec une ambition médiocre, il fit la plus haute fortune où un homme

puisse aspirer. Si la soif de dominer l’eût rendu le maître du monde,

cette passion, qui auroit été extrême, n’eût pu être satisfaite par

aucune grandeur humaine. Plus on cherche à pénétrer le caractère de

Sylla, plus on est porté à croire que s’il eût été libre de se livrer à

son penchant naturel, il n’auroit recherché, comme Lucullus, à acquérir

de la gloire, que pour rendre respectable à ses concitoyens l’oisiveté

d’une vie voluptueuse. Ce fut la haine de Marius qui décida du sort

de Sylla. Moins d’emportement dans le premier, pour se faire donner

le commandement de la guerre contre Mithridate, eût laissé au second

toute la gloire d’être un bon citoyen. Pour se venger des cruautés de

son ennemi, il les surpasse; et ne trouvant plus de sûreté que dans

l’autorité suprême, il s’en saisit; c’est un port où il se réfugie pour

échapper à l’orage, et il ne l’abandonne que quand il croit le calme

rétabli.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 16 / 30 段