exécution, étoient même nommés. Il s’en falloit bien, cependant, que
le triomphe du tribun fût assuré; il croyoit avoir vaincu les riches,
et il n’avoit fait que les réduire au désespoir; il devoit craindre
quelque violence de leur part, et il n’avoit pris aucune mesure pour la
prévenir ou la repousser. C’est dans ces circonstances qu’Attale, roi
de Pergame, nomma, en mourant, le peuple romain son héritier. Tibérius,
enhardi par ses premiers succès, et pour achever de se rendre le tyran
de Rome, se proposa aussitôt de partager cette succession entre les
plus pauvres citoyens; mais le seul projet de cette loi trouvant les
esprits dans une extrême fermentation, excita de si grands mouvemens,
que le tribun connut enfin le péril dont il étoit menacé. Son tribunal
même lui paroît un asyle peu sûr contre ses ennemis, et le tumulte
de la place, ne lui permettant pas de se faire entendre, il porta à
plusieurs reprises ses mains à la tête, pour avertir le peuple qu’on
en veut à sa vie, et qu’il faut prendre les armes et le défendre. A
ce geste, les riches croient rencontrer le prétexte heureux qu’ils
cherchoient depuis long-temps, d’accabler Tibérius à force ouverte. Ils
publient qu’il s’est emparé du diadême d’Attale, et feignent d’être
persuadés qu’il demande à la multitude de le couronner roi de Rome. Il
n’est plus question que de sauver la liberté prête à périr; et Scipion
Nasica, accompagné de tous les prétendus ennemis de la royauté, fond
les armes à la main, sur la populace qui entouroit le tribunal de
Tibérius. Elle est dissipée sans peine; et son magistrat, obligé de
céder à l’orage et de prendre la fuite, est assassiné par un de ses
collègues.[28]
[28] L’an de Rome 621, c’est-à-dire, 233 ans après que les
Plébéïens furent parvenus au consulat.
Caïus Gracchus ne sollicita le tribunat que quand il se crut en état
de venger son frère; mais il trouva cette magistrature prodigieusement
avilie entre ses mains. Il devoit être le magistrat du peuple, et il
n’étoit que le chef d’une populace chassée de ses héritages, accablée
de besoins, timide lorsqu’elle n’étoit pas emportée, et qui n’avoit
plus aucune part à l’administration publique. Les tribuns, successeurs
de Tibérius, avoient été des hommes riches, mais avares et non pas
ambitieux; ainsi, bien loin de proposer encore le rétablissement de la
loi Licinia, de flatter la cupidité de la multitude, et d’entretenir
l’esprit d’audace et de révolte, auquel elle commençoit à s’accoutumer,
ils entrèrent dans la ligue que les riches avoient formée pour résister
plus efficacement aux lois qui les condamnoient, et avoient contribué
de tout leur pouvoir à affermir l’empire absolu auquel elle aspiroit.
Caïus, à qui le gouvernement actuel de la république ne fournissoit
aucune ressource propre à rendre à sa magistrature son ancien lustre,
et le crédit dont son ambition avoit besoin, imagina de donner le droit
de bourgeoisie Romaine à plusieurs peuples considérables du voisinage
de Rome. Dès-lors, le tribun, secondé de ses nouveaux partisans, releva
le courage du peuple, menaça les riches des principales forces de
l’Italie, et fut en état de les accabler.
Il se seroit rendu aussi puissant que Sylla et César le furent dans la
suite, si, instruit par la fin tragique de son frère, de ses intérêts,
de la situation des Romains, et de ce qu’il avoit à craindre de la part
des grands, il eût jugé que tout tempérament ruineroit une entreprise
aussi audacieuse que la sienne, et que la force seule, pouvoit le
faire réussir. Mais, soit que les esprits ne lui parussent pas d’abord
assez préparés à la guerre civile, ou qu’il eût plus l’ambition d’un
magistrat que d’un homme de guerre; soit qu’il se flattât d’intimider
les riches, par son alliance avec les Italiens, et de les dominer sans
se couvrir de l’opprobre de les avoir vaincus par les armes; il voulut
procéder dans les formes usitées, et laissa à ses ennemis une ressource
contre les coups qu’il vouloit leur porter.
Ils se gardèrent bien de lui susciter un Octavius qui s’opposât à la
publication de ses réglemens. Au contraire, dès que Caïus proposoit
une loi favorable à la multitude ou aux étrangers, Livius Drusus, son
collègue, se faisoit une règle d’enchérir sur ses demandes, et de
publier en même temps qu’il n’étoit que l’organe du sénat. Dupe de
cette politique, la populace ne savoit à qui elle devoit s’attacher,
et elle ne put agir, parce qu’elle avoit trop de protecteurs. Caïus,
dont la considération diminuoit à proportion que celle de son
rival augmentoit, se vit réduit à franchir toutes les bornes. Il
se proposoit de porter dans son troisième tribunat, des lois, qui,
en ruinant entièrement le sénat et les riches, devoient lui rendre
toute la confiance du peuple et confondre Drusus; mais on pénétra ses
intentions; ses collègues supprimèrent une partie des bulletins qui le
continuoient dans sa magistrature, et dès-lors, sa perte fut jurée.
Quoique sans caractère, Caïus continua le rôle dangereux de protecteur
du peuple; et ce ne fut plus qu’un perturbateur du repos public qu’il
étoit aisé d’accabler. Pour se soutenir, il appela, mais trop tard, les
Italiens à son secours. On prit les armes, et la défaite de son parti
auroit assuré, pour toujours, le triomphe des riches, si les excès
auxquels on venoit de se porter, n’avoient dévoilé toute la foiblesse
de la république, et fait connoître que ce n’étoit plus par les lois,
mais par la force que tout devoit s’y décider.
Avant le tribunat de Caïus, le peuple murmuroit contre l’injustice
des citoyens qui avoient envahi les richesses de l’état; mais ses
plaintes étoient toujours tempérées par les sentimens pusillanimes que
lui inspiroit sa pauvreté. Il avoit, malgré lui, de la déférence pour
les riches, et peu-à-peu il se seroit accoutumé à les respecter, et à
croire que tous les avantages de la société doivent être faits pour
eux. Depuis les derniers troubles, il ne regardoit plus les grands que
comme des voleurs publics dont la fortune étoit élevée sur ses ruines.
Autrefois il auroit été touché du décret que porta le sénat, et par
lequel il étoit ordonné qu’on n’inquiéteroit plus les propriétaires
des terres, à condition qu’ils paieroient une certaine redevance qui
seroit partagée entre les plus pauvres citoyens; aujourd’hui il
dédaigne les bienfaits, ne veut rien tenir que de lui-même; et ce
n’est plus de leurs richesses seulement, qu’il veut dépouiller les
riches, il songe à leur enlever l’autorité qu’ils ont usurpée. La
multitude paroît indomptable, parce qu’elle espère de retrouver un
Gracchus dans cette foule de patriciens ruinés par leurs débauches,
et qui, réduits à n’avoir que les mêmes intérêts, que les plus vils
plébéïens, ont besoin comme eux d’une révolution, et les invitent à ne
pas perdre l’espérance. Cette populace ne craint point de reprendre une
seconde fois les armes; elle présume de ses forces, et compte sur le
mécontentement et les secours des Italiens, qu’on venoit de priver du
droit de bourgeoisie Romaine. En effet, ces peuples étoient indignes
de l’injure qu’ils avoient reçue; et leur ressentiment, qui croissoit
à mesure que les Romains paroissoient plus divisés, en fomentoit les
divisions.
Les riches, cependant, loin d’opposer à la multitude cette union qui
fait seule toute la sûreté de l’aristocratie, formoient mille partis
différens; et le sénat, sous la protection duquel ils gouvernoient la
république, n’étant composé que d’hommes amollis par les délices, et
occupés de leurs affaires domestiques, n’osoit avoir une conduite digne
de lui et du danger dont il étoit menacé. Tour à tour, sage, emporté
et imprudent, il sentoit échapper de ses mains un pouvoir dont il ne
savoit pas faire usage, et le peuple s’en saisissoit sans avoir l’art
de le retenir. Il se fait donc de l’un à l’autre un flux et reflux
perpétuels de tyrannie et de servitude; et cette confusion subsistera
jusqu’à ce que quelque citoyen, sous prétexte de défendre et de venger
le sénat ou le peuple[29], s’empare de cette puissance qui est comme
suspendue entre eux, et que ni l’un ni l’autre ne peut conserver.
[29] _Alii sicuti jura populi defenderent, pars quo senatus
auctoritas maxima foret, bonum publicum simulantes, pro suâ
quisque potentiâ certabant._ (Sal. in Bel. Cat.)
C’est dans ces circonstances que Marius commença à se rendre illustre.
Quoique d’une naissance obscure, il portoit dans le cœur une ambition
qui ne devoit pas être satisfaite par sept consulats. Il s’étoit fait
soldat; et passant successivement par tous les grades de la milice, il
en avoit rempli les fonctions avec la supériorité d’un homme né pour
être le plus grand capitaine de la république. Ennemi de tout plaisir
par une sorte de férocité qui le rendoit encore plus dur pour lui-même
que pour les autres; infatigable dans le travail, diligent, actif,
parce que le repos lui paroissoit insupportable; son courage, quoique
extrême, étoit la qualité qu’on remarquoit le moins.
La réputation de Marius passa des armées à Rome, et le peuple fut
d’autant plus flatté de la gloire qu’acquéroit un citoyen de son
ordre, qu’éprouvant dans la fortune une vicissitude continuelle, il
avoit besoin d’un chef qui pût le protéger. Ce capitaine détestoit les
grands, comme autant de compétiteurs dont le crédit et les intrigues
devoient lui fermer l’entrée des magistratures qu’il méritoit mieux
qu’eux. Ils méprisent, disoit-il, ma naissance et ma fortune, et moi je
méprise leurs personnes. L’emportement de Marius le servit utilement;
le peuple l’éleva au tribunat; et il ne cessa de déclamer contre
l’avidité et l’orgueil des riches avec cette éloquence grossière, mais
persuasive, que donnent les seules passions.
Si la république ne fut pas dès-lors opprimée, ce n’est pas qu’elle
eût en elle-même quelque principe capable de la conserver contre
les attaques d’un tyran qui auroit joint les talens militaires de
Marius à la politique des Gracques; mais Marius n’avoit pas cette
sorte d’ambition qui fait aspirer à la tyrannie. Il étoit ambitieux
en citoyen; il vouloit que la république subsistât, qu’elle fût bien
servie, et qu’elle triomphât de ses ennemis; mais il vouloit que toute
la gloire lui en fût due, et il n’auroit pas permis à un autre de la
servir aussi bien que lui. Avec ces vues, il n’entreprit point de
rétablir les lois des Gracques; il lui étoit inutile d’exciter des
troubles qui, ne laissant aucune voie de conciliation entre les partis
opposés, eussent obligé le peuple et les Italiens à lui déférer la
puissance souveraine; il se borna à servir assez bien la multitude pour
se concilier sa faveur et être sûr de ses suffrages quand il aspireroit
aux plus hautes magistratures.
Marius fut fait consul, et on lui donna en même temps le commandement
de l’armée de Numidie. Après avoir pacifié l’Afrique, il fut créé
consul une seconde fois, et chargé de s’opposer à l’irruption des
Cimbres et des Teutons. Marius s’étoit accoutumé au commandement; et
ses triomphes, ne servant qu’à le rendre plus avide de gloire, il eut
toujours besoin du peuple; et pour conserver son affection, il fut
à la tête du sénat plus tribun que consul. On doit me pardonner les
détails dans lesquels je vais entrer. Avant que les Romains fussent
corrompus, c’étoit dans les principes mêmes de leur gouvernement
qu’il falloit chercher les causes de leurs révolutions. Désormais
que Rome est menacée de sa ruine par mille côtés différens, que ses
citoyens sont plus forts que les lois, et qu’au lieu d’imprimer son
caractère aux événemens, elle reçoit l’empreinte de celui des hommes
qui la gouvernent, c’est dans les passions de ces hommes, et dans les
circonstances où ils se sont trouvés, qu’on doit étudier les ressorts
qui font mouvoir la république.
Les grands, à qui le caractère farouche et inquiet de Marius étoit
insupportable, s’attachèrent ridiculement plutôt à le mortifier qu’à
ruiner son parti; et pour l’attaquer par l’endroit le plus sensible,
ils attribuèrent à Sylla tout le succès de la guerre de Numidie.
C’étoit lui, en effet, qui, n’étant encore que questeur de l’armée que
commandoit Marius, avoit engagé Bocchus à livrer Jugurtha aux Romains.
Le peuple se crut offensé de l’injure qu’on faisoit à son protecteur;
et pour le venger, il publia que, sans lui, les armées Romaines
n’auroient eu que des revers en Afrique. Cette dispute frivole, mais
propre à faire connoître combien les Romains étoient différens de leurs
ancêtres, devint l’affaire la plus importante de la république; il
n’est question que de la gloire et des services de Marius et de Sylla;
et ces deux hommes, acharnés à se perdre l’un l’autre, se trouvent
par-là les maîtres de Rome.
Sylla étoit recommandable par une naissance illustre, et avec des
talens pour la guerre, peut-être égaux à ceux de Marius, il étoit d’un
caractère tout opposé. Sans être amolli par les plaisirs auxquels
il s’étoit abandonné dans sa première jeunesse, il n’avoit rapporté
de leur commerce que ces grâces qui s’associent rarement au grand
mérite, et pour lesquelles Marius avoit un mépris[30] qui l’éloigna
d’abord de Sylla. L’un transportoit son génie par-tout, et n’avoit
qu’une manière de conduire ses intérêts. L’autre, doué d’une souplesse
naturelle qui le rendoit propre à passer sans effort d’un caractère,
ou plutôt d’un personnage à l’autre, prenoit l’esprit des conjonctures
où il se trouvoit, et il sembloit qu’elles ne développassent que
successivement ses passions. Marius n’avoit d’amis que par intérêt, et
il les abandonnoit sans pudeur, et sans avoir su les forcer adroitement
à mériter leur disgrace. Sylla, au contraire, se piquoit envers les
siens d’une fidélité inviolable. Marius eut les vices que les chefs de
factions se permettent quelquefois; il fut jaloux, envieux, ingrat,
perfide, cruel; mais ces vices naissoient du fond de son cœur; au lieu
de partir, comme dans Sylla, de l’esprit seulement, et suivant le
besoin des circonstances, ils firent la perte de l’un, et établirent la
fortune de l’autre.
[30] _C. Marium consulem moleste tulisse traditur, quod sibi
asperimum in Africa bellum gerenti, tam delicatus quæstor sorte
obvenisset._ (Sal. in Bel. Jug.)
Tandis que Marius continuoit à décrier grossièrement les grands, Sylla
ne songea point à les défendre aux dépens du peuple; sa conduite fut
plus habile. Etant le seul homme de la république qu’ils pussent
opposer à Marius, il jugea inutile de leur faire sa cour. Sentant même
que son ennemi profiteroit de son dévouement au sénat, pour accroître
sa faveur auprès du peuple, il rechercha lui-même l’amitié de la
multitude. Il lui prodigua ses richesses, flatta ses goûts, sembla
favoriser ses prétentions, et fut, en un mot, le courtisan des citoyens
dont il devoit être bientôt le tyran. Par cette politique adroite,
Sylla, toujours sûr de l’affection des grands, grossissoit le nombre de
ses créatures des partisans qu’il débauchoit à Marius, et se mettoit en
état d’écraser son ennemi, en réunissant tous les esprits en sa faveur.
Sur ces entrefaites, Bocchus consacra à Jupiter Capitolin une statue de
la victoire, et quelques tableaux qui représentoient la manière dont
il avoit remis Jugurtha entre les mains de Sylla. Marius, déjà indigné
que son ennemi eût fait graver cet événement sur une pierre, qui lui
servoit de cachet, voulut faire enlever ces monumens du capitole. Sylla
s’y opposa; et cette contestation puérile, tant l’esprit de parti est
propre à rabaisser les hommes, auroit allumé la guerre civile, si les
peuples d’Italie, qui croyoient cette conjoncture favorable à leur
ambition et à leur vengeance, n’eussent pris, de concert, les armes
pour se faire rendre le droit de bourgeoisie Romaine dont on les avoit
privés. Cette affaire fit diversion aux querelles de Marius et de
Sylla, parce que ni l’un ni l’autre n’osa encore paroître plus occupé
de ses intérêts personnels que de ceux de la république.
Sylla, qui donna dans la guerre sociale les preuves les plus complètes
de sa capacité et de son bonheur, fut élevé au consulat, et chargé de
commander l’armée destinée contre Mithridate. A ce coup imprévu, Marius
croit n’être plus qu’un soldat. Il se ligue avec un tribun du peuple,
nommé P. Sulpitius, homme sans honneur, hardi, violent, mais habile, et
ils complotent ensemble d’enlever à Sylla le commandement qu’on venoit
de lui décerner.
Le succès d’une pareille entreprise ne pouvoit être que l’ouvrage de
la violence, et il falloit nécessairement troubler la république,
afin que, sous prétexte d’y rétablir ensuite l’ordre, Marius et son
complice fissent de nouveaux arrangemens et disposassent à leur gré
des emplois. Heureusement pour eux les mêmes causes qui avoient armé
les Romains les uns contre les autres sous les Gracques, subsistoient
encore; et sans parler de la loi Licinia ni du partage des terres,
sujets éternels de discorde, on pouvoit toujours compter sur les
Italiens, à qui on venoit d’accorder le titre de citoyens Romains, mais
non pas de la manière qu’ils le désiroient. Les articles de la paix
portoient qu’on feroit huit nouvelles tribus de ces nouveaux citoyens;
c’étoit ne leur accorder qu’un honneur inutile, puisque les Romains,
qui composoient trente-cinq tribus, restoient absolument les maîtres
du gouvernement[31]. Les peuples d’Italie demandoient donc à être
distribués dans les anciennes tribus; mais comme leur nombre y auroit
été beaucoup plus considérable que celui des Romains naturels, et
qu’ainsi ils auroient eu la principale influence dans les affaires, et
se seroient même emparés de toute l’autorité, les Romains ne pouvoient
se prêter à leurs vœux; et plutôt que de consentir à devenir les
sujets des peuples qu’ils avoient vaincus, ils auroient préféré de les
subjuguer une seconde fois.
[31] Pour entendre ceci, il faut se rappeler ce que j’ai dit dans
mon premier livre, que dans les assemblées du champ de Mars et
de la place publique, chaque tribu formoit un suffrage, et que
c’étoit à la pluralité des suffrages que tout se décidoit.
C’est sur cette contrariété d’intérêts, qui, n’étant susceptible
d’aucun accommodement, devoit se décider par la force, que Sulpitius
fonda ses espérances. Il publie qu’il doit proposer la loi que
désiroient les alliés; il les invite à se rendre à Rome, pour favoriser
sa proposition, et leur ordonne de se rendre armés dans la place; et
au premier murmure qu’excitera la loi, de fondre sur les mécontens.
La république ne s’étoit point encore trouvée dans une si monstrueuse
confusion. Les Romains n’osoient paroître, et les alliés croyoient
affermir leurs droits en se portant aux plus grands excès. Au milieu
de ce tumulte, Sulpitius oublia la fin pour laquelle il l’avoit fait
naître. Le point décisif, c’étoit de se saisir de la personne de Sylla;
il le laissa s’échapper, et ce général alla se mettre à la tête de
l’armée qu’il avoit formée, et qui étoit prête à s’embarquer, tandis
que le tribun abusoit en tyran d’une victoire qu’il n’avoit pas encore
remportée.
Sulpitius, après avoir rétabli quelqu’apparence de calme dans la
république, fit enfin donner à Marius la commission de porter la guerre
contre Mithridate; mais la joie de ce général fut courte. Il apprit en
frémissant de colère, que les officiers qu’il avoit envoyés à l’armée
pour y prendre en son nom le commandement, avoient été massacrés par
les soldats de Sylla. Il s’en venge sur les parens et les créatures
de son ennemi; c’étoit commencer la guerre civile en soldat, et non
en politique. Marius devoit-il s’attendre que Sylla, à la tête d’une
armée, laisseroit égorger tous ses amis? Content de se venger sans
songer à se défendre, il ne voit point l’abîme auquel il touche, et
il ne lui reste d’autre ressource que la fuite, quand son ennemi se
présente aux portes de Rome.
Sylla s’y comporta avec toute la hauteur d’un souverain qui châtie une
ville révoltée. Il proscrit Marius, Sulpitius et leurs partisans, les
déclare ennemis de la patrie, et met leur tête à prix; il casse la loi
qui incorporoit les alliés dans les anciennes tribus; et pour ôter au
peuple un pouvoir dont il n’étoit plus digne, il avilit les tribuns, en
leur interdisant l’entrée de toute autre magistrature, leur défend de
rien proposer dans la place publique sans l’aveu du sénat, et ordonne
que les élections ne se fassent désormais que par centuries.
Le despotisme de Sylla étoit un prodige encore trop nouveau aux yeux
des Romains, accoutumés à l’anarchie, pour qu’ils ne passassent pas
promptement de la surprise à l’indignation. Le peuple murmuroit en
tremblant; et le sénat, qui sentit toute sa foiblesse, laissa voir
qu’il auroit mieux aimé craindre des tribuns, que remercier Sylla des
faveurs accablantes qu’il en recevoit. Ce général eut peur à son tour
de la consternation qu’il avoit répandue; il craignit qu’on ne soulevât
contre lui des soldats citoyens qui n’étoient pas encore familiarisés
avec les excès de la guerre civile; et profitant de la lenteur de ses
concitoyens à le punir, il abandonna Rome pour porter la guerre contre
Mithridate.
Je ne m’étendrai pas davantage sur ce morceau de l’histoire Romaine.
Ce que j’ai dit développe assez la situation de la république. Tout
le monde sait qu’après le départ de Sylla, elle fut gouvernée par le
consul Cornelius Cinna, homme qui avoit toutes les passions qui font
aspirer à la tyrannie, et aucun des talens qui peuvent y conduire.
Je ne sais s’il est une passion plus avilissante que l’ambition,
quand elle n’est soutenue ni par un grand génie, ni par l’amour de la
gloire. Cinna ébauchoit par étourderie des entreprises dont le poids
l’accabloit; ce n’étoit, pour le dire en un mot, qu’un intrigant
destiné, malgré sa qualité de consul, à n’avoir jamais dans un parti
qu’une place subalterne. Ayant vu que Marius et Sylla s’étoient rendus
les maîtres de la république à la faveur des troubles, il crut qu’il
ne falloit qu’en exciter de nouveaux pour jouir de la même autorité.
Mais à peine se faisoit-il craindre, qu’il fut obligé de sortir de
Rome pour mettre ses jours à couvert, et de confier le soin de sa
vengeance à Marius, qui s’empara une seconde fois du gouvernement de la
république, et dont le parti fut enfin exterminé par Sylla à son retour
d’Asie.
Rien n’est plus affreux que le tableau que commence à présenter
l’histoire Romaine, et l’on se sent encore frissonner d’horreur au
détail des proscriptions abominables de Sylla[32].
[32] _Id quoque accessit ut sævitiæ causam avaritia præberet,
et modus culpæ ex pecuniæ modo constitueretur, et qui locuples
fuisset, fieret nocens, suique quisque periculi merces foret._
(Vell. Pat. L. 2.) _Namque uti quisque domum aut villam, postremô
aut vas, aut vestimentum alicujus concupiverat, dabat operam ut
is in proscriptorum numero esset, neque priùs finis jugulandi
fuit, quàm Sylla omnes suos divitiis implevit._ (Sal. in Bel.
Cat.) Ce fut l’an de Rome 671 que Sylla fut fait dictateur
perpétuel, cinquante ans après la mort de Tibérius Gracchus, et
quarante après celle de Caïus.
Ce capitaine, après avoir exercé la vengeance la plus cruelle sur ses
égaux, eut l’audace d’abdiquer la puissance souveraine dont il avoit
joui sous le titre de dictateur perpétuel.
Ce dernier trait de la vie de Sylla prouve, si je ne me trompe,
qu’avec une ambition médiocre, il fit la plus haute fortune où un homme
puisse aspirer. Si la soif de dominer l’eût rendu le maître du monde,
cette passion, qui auroit été extrême, n’eût pu être satisfaite par
aucune grandeur humaine. Plus on cherche à pénétrer le caractère de
Sylla, plus on est porté à croire que s’il eût été libre de se livrer à
son penchant naturel, il n’auroit recherché, comme Lucullus, à acquérir
de la gloire, que pour rendre respectable à ses concitoyens l’oisiveté
d’une vie voluptueuse. Ce fut la haine de Marius qui décida du sort
de Sylla. Moins d’emportement dans le premier, pour se faire donner
le commandement de la guerre contre Mithridate, eût laissé au second
toute la gloire d’être un bon citoyen. Pour se venger des cruautés de
son ennemi, il les surpasse; et ne trouvant plus de sûreté que dans
l’autorité suprême, il s’en saisit; c’est un port où il se réfugie pour
échapper à l’orage, et il ne l’abandonne que quand il croit le calme
rétabli.