avoit marié une de ses filles à un patricien nommé Ser. Sulpicius, et
l’autre à C. Licinius Stolon, simple plébéïen. Un jour que celle-ci
se trouvoit chez sa sœur dans le moment que Sulpicius, alors tribun
militaire, revenoit du sénat, les licteurs frappèrent à la porte
avec leurs faisceaux pour annoncer son retour. La jeune Fabia parut
effrayée de ce bruit, auquel elle n’étoit pas accoutumée, et sa sœur
la rassura d’un air malin qui lui fit sentir tout l’intervalle qu’il y
avoit entr’elles deux. La femme de Stolon, vivement piquée, n’eut le
courage ni de mépriser la vanité de sa sœur, ni de cacher son chagrin,
quoiqu’elle eût honte d’en laisser pénétrer les motifs. Son père et
son mari, à force de prières, lui arrachèrent enfin son secret; elle
avoua qu’elle ne pouvoit penser, sans un dépit mortel, qu’étant née
du même sang que la femme de Sulpicius, les premières magistratures
de la république fussent interdites à son mari. Fabius entra par
foiblesse dans tous les projets de son gendre, que son amour pour Fabia
rendit ambitieux. Stolon s’associe L. Sextius, que son courage et son
éloquence mettoient en état de tout entreprendre. Ils briguent ensemble
le tribunat; et à peine se virent-ils à la tête du peuple, qu’ils
proposèrent et firent passer une loi qui ordonnoit que la république ne
seroit désormais gouvernée que par des consuls, et que l’un des deux
seroit nécessairement tiré du corps du peuple.
Dès-lors le sénat fut ouvert sans nulle différence aux plébéïens et
aux patriciens. Censeurs, pontifes, préteurs[25], il n’y eut plus de
magistratures qu’ils ne possédassent, et ils jouirent même des honneurs
de la dictature. La naissance ne donnant plus de privilége particulier,
la distinction établie entre la noblesse et le peuple disparut, et fit
place à la plus parfaite égalité. Leurs droits furent confondus et
les mêmes: ils ne purent plus avoir des intérêts différens; et c’est
à cette époque que les dissentions de la place cessèrent, et que Rome
jouit enfin d’un calme heureux.
[25] L. Sextius fut le premier plébéïen qui parvint au consulat.
C. Martius Rutilus, aussi plébéïen, fut fait dictateur l’an de
Rome 397, et nomma pour son général de la cavalerie, un autre
plébéïen, appelé C. Plantius. Le même Rutilus fut censeur. L.
Philo fut le premier plébéïen élevé à la préture.
Les tribuns n’avoient jamais attaqué la dignité du sénat et des
consuls, que pour abaisser plus sûrement la noblesse; et loin de
continuer à les avilir, la vanité des successeurs de Stolon et des
plébéïens les plus considérables étoit intéressée à en augmenter le
crédit. S’il subsistoit encore quelque sujet de contestation dans la
république, ce ne pouvoit être qu’au sujet des lois agraires. Mais ces
lois, proposées d’abord par le consul Sp. Cassius, et qui, jusqu’au
tribunat de Licinius Stolon, n’avoient eu aucun succès, étoient tombées
dans le décri, soit parce qu’on s’étoit accoutumé à les voir rejeter,
soit parce que l’exécution en étoit impratiquable. En effet, dans un
temps aussi grossier que les premiers siècles de la république Romaine,
où l’on ne connoissoit point encore les titres de possession, ni
les dépôts publics des engagemens des citoyens, il étoit impossible
d’établir une juste distinction entre le légitime patrimoine de
chaque particulier, et ce qu’il avoit acquis par des voies illicites.
D’ailleurs, Licinius avoit mis fin à cette affaire en portant deux
lois, dont l’une ordonnoit aux créanciers de déduire du principal
de leurs créances les intérêts qu’ils avoient touchés; et l’autre
défendoit de posséder plus de cinq cents arpens de terre.
Les Romains avoient déjà subjugué une partie considérable de l’Italie,
quand le tribunat de Licinius expira; et quelques puissans que fussent
les peuples auxquels ils feroient désormais la guerre, ils devoient
encore les soumettre. La sagesse de leur gouvernement leur donnoit une
supériorité infinie sur leurs ennemis; et jusqu’à la seconde guerre
Punique, Rome n’éprouva que quelques revers contre lesquels elle trouva
en elle-même des ressources aussi sûres que promptes. Annibal lui-même,
après plusieurs victoires, fut enfin contraint d’abandonner le projet
de brûler le capitole pour aller défendre les murs de Carthage. Vaincu
à Zama, il porta inutilement en Asie sa haine contre les Romains.
Philippe, défait à la journée de Cynoscéphale, eut recours à leur
clémence; et quand Persée voulut relever la Macédoine de l’abaissement
où elle étoit tombée, il fut vaincu et orna avec ses enfans le triomphe
de Paul Emile. Antiochus, trop heureux d’obtenir la paix, ne régna plus
en-deçà du mont Taurus. Popilius fit trembler son fils au milieu d’une
armée victorieuse, et le traita en vaincu. Carthage n’étoit plus qu’un
amas de ruines. Rome enfin régnoit presque sur tout l’univers; mais
elle-même étoit chancelante dans sa haute fortune; et tandis qu’elle
effrayoit les nations, un philosophe qui auroit examiné les fondemens
de sa grandeur, auroit lui-même été effrayé du sort qui attendoit les
Romains.
Si la république de Lacédémone, malgré les lois austères et sages de
Lycurgue, auxquelles elle obéissoit religieusement depuis sept siècles,
ne put asservir la Grèce, et résister en même temps à l’attrait
d’imposer des tributs[26], et de s’enrichir des dépouilles de ses
ennemis, comment seroit-il possible que les Romains, chez qui l’amour
de la pauvreté n’avoit jamais été une vraie passion, comme dans les
Spartiates, n’eussent pas abusé de même de leurs victoires? Sparte se
flattoit de pouvoir être riche et d’avoir un trésor qu’elle destinoit
à faire des entreprises considérables contre ses ennemis, sans que ses
citoyens renonçassent à leur ancien mépris pour les richesses: elle se
trompoit; et la loi sévère qu’elle porta, et qui sous peine de la vie
défendoit aux particuliers de posséder aucune pièce d’or ou d’argent,
fut bientôt violée impunément.
[26] Voyez dans mes _Observations sur l’histoire de la Grèce_ ce
que j’ai dit du gouvernement de Lycurgue, des précautions que ce
législateur prit pour faire aimer la pauvreté aux Spartiates,
et comment Lysandre les corrompit à la fin de la guerre du
Péloponèse.
Les Romains, beaucoup moins attentifs à se précautionner contre les
charmes de l’avarice, devoient donc agrandir leur fortune domestique à
mesure que leur république agrandiroit son empire et ses richesses.
Tant que les Romains ne vainquirent que des peuples aussi pauvres
qu’eux, leur gouvernement mérita tous les éloges que je lui ai donnés;
mais les principes en furent détruits, dès qu’ils eurent porté la
guerre en Afrique et en Asie: les vices de ces riches provinces
passèrent à Rome avec leurs dépouilles. Il se développa dans le cœur
des Romains de nouvelles passions; les besoins s’accrurent et se
multiplièrent; les goûts se raffinèrent, les superfluités devinrent
nécessaires, et l’ancienne austérité des mœurs ne fut plus qu’une
rusticité brutale. Quand cette contagion eut gagné le peuple, qu’il
eut appris des grands à vouloir être voluptueux, et qu’il regarda sa
pauvreté comme le dernier des opprobres, il fut prêt à faire toutes
sortes de lâchetés pour acquérir de ces richesses que la cupidité
des citoyens faisoit regarder comme le premier des biens. L’autorité
dont il jouissoit ne servit plus que d’instrument à ses passions. La
puissance publique passa bientôt entre les mains des riches, qui,
marchandant et achetant les magistratures et les suffrages dans les
comices, se virent les arbitres de l’état; et sous les apparences
trompeuses de l’ancien gouvernement, les Romains obéirent en effet à
une véritable aristocratie.
D’un côté, une foule de particuliers se sont emparés des richesses des
vaincus et des contributions des provinces; de l’autre, la loi Licinia,
qui ne permet de posséder que cinq cents arpens de terre, n’a point été
abrogée par une loi contraire. Ici, on lit les réglemens les plus sages
contre le luxe; là, des citoyens plus riches que des rois forcent,
par un faste imposant, les lois à se taire. La république avoit été
autrefois partagée en patriciens et en plébéïens; elle le fut alors en
citoyens riches et en citoyens pauvres. L’espérance d’être libres, que
Brutus avoit donnée aux plébéïens, fut le titre dont ils se servirent
pour reprendre leur première dignité, et forcer la noblesse à renoncer
à ses prérogatives. La loi Licinia devenoit un titre aussi fort en
faveur des pauvres, dès que, las d’acheter par des complaisances les
bienfaits des riches, ils concevroient le dessein de partager leur
fortune. Il s’est donc formé une nouvelle source de dissentions dans
la république Romaine; les lois et les mœurs sont une seconde fois en
opposition: les Romains doivent donc être agités sur le partage des
richesses comme ils l’ont été sur leur partage de l’autorité. Mais le
gouvernement ne met plus de frein à leur passion, et il faudroit bien
peu connoître le cœur humain et la sympathie que les vices ont les uns
pour les autres pour penser que ces nouveaux troubles ne fussent pas
aussi funestes aux Romains corrompus, que les premiers avoient été
avantageux aux Romains vertueux.
Ce n’étoit pas cependant de ce côté-là seul que la république étoit
menacée de sa ruine. La vaste étendue de sa domination l’exposoit
encore à de plus grands dangers; elle lui avoit fait perdre l’autorité
quelle avoit sur les magistrats; et si les Romains ne succomboient pas
sous leurs mauvaises mœurs, ils devoient se voir opprimer par leurs
proconsuls.
Quelqu’étendu, dit Polybe, que fût le pouvoir d’un consul à la tête
de son armée, il lui étoit impossible d’en abuser, tant que l’empire
des Romains fut renfermé dans l’Italie. Le sénat, sous les yeux
duquel il est, et qui l’observe, n’a qu’à retirer les secours qu’il
donne à l’armée, pour faire échouer un général dont il soupçonneroit
la fidélité. La sûreté publique, à cet égard, naissoit donc de ce
que l’Italie ne mettoit pas les consuls en état d’y subsister par
eux-mêmes, ni de cacher pendant long-temps leurs entreprises. Voilà
ce qui tenoit leur autorité en équilibre avec la puissance de la
république, ou plutôt ce qui les rendoit toujours sujets. Mais ce
contre-poids du pouvoir consulaire s’affoiblit quand les armées
passèrent les mers. Les consuls, qui n’avoient été que consuls en
Italie, furent dans les provinces éloignées, consuls, préteurs,
censeurs, édiles, le sénat et le peuple. Ils traitoient avec les
nations voisines, de leur commandement, disposoient de leurs conquêtes,
distribuoient à leur gré les couronnes, et régloient l’état des tributs
et de contributions. Ils commandoient dans de riches provinces, qui
les mirent en état de pourvoir par eux-mêmes à tous les besoins
de leur armée; aussi César et Crassus, avec les seules forces de
leur gouvernement, firent-ils la guerre sans le consentement de la
république dont les secours leur étoient devenus inutiles.
La puissance énorme que les consuls s’attribuoient ne causa aucune
alarme aux Romains, parce qu’elle étoit favorable aux progrès de
leurs armes et à l’agrandissement de leur empire, et qu’emportés
par leur ambition, ils ne jugeoient de leurs intérêts que par les
succès de leurs légions. L’aveuglement de la république alla si loin,
qu’au lieu d’établir quelque nouvelle proportion qui lui conservât
sa supériorité sur les consuls, elle ne fut bientôt frappée que des
inconvéniens attachés à la durée annuelle de leur magistrature.
«N’est-il pas insensé, disoit-on à Rome, qu’esclaves d’une misérable
habitude, nous nous comportions aujourd’hui de même que si nous avions
encore à faire avec les Sabins, les Volsques ou les Fidenates? Nos
pères avoient raison de changer tous les ans de généraux, puisque
leurs guerres les plus difficiles se terminoient dans une seule
campagne. Nos ennemis actuellement ne peuvent être vaincus que par
une longue suite de succès. Pourquoi rappelons-nous donc à la fin
de sa magistrature un consul qui n’a eu que le temps d’ébaucher son
entreprise, de s’instruire du pays où il fait la guerre, de connoître
le fort et le foible des armées qui lui sont opposées, et qui va
mettre à profit ses connoissances? Nous lui donnons un successeur dont
les vues sont souvent opposées aux siennes, qui perdra une partie
de son année à préparer ses succès, et qui sera rappelé à son tour
avant que d’avoir rien exécuté.» Ces discours frappèrent les tribuns;
et ces magistrats s’opposèrent à ce qu’on rappelât Flaminius de la
Grèce. «Sulpicius, dirent-ils, a consumé presque tout le temps de son
consulat à chercher les ennemis: Villius, son successeur, n’a pas eu
le temps d’en venir aux mains; à la veille de combattre, il a été
obligé de céder le commandement à un nouveau consul qui auroit cru se
déshonorer, s’il n’eût qu’exécuté les projets de son prédécesseur.
Enfin, ajoutoient-ils, la Macédoine, prête à subir le joug, va se
relever, et peut-être devenir invincible à la faveur de nos caprices,
et tous les succès passés de Flaminius sont perdus pour nous, si on ne
le continue dans sa magistrature.» L’usage des proconsuls fut établi,
et des magistrats qui possédoient déjà une puissance formidable à
la république, en furent revêtus assez long-temps pour qu’il leur
fût enfin aisé de la retenir, de braver les lois et d’opprimer leurs
concitoyens.
Malgré tant de vices réunis qui précipitoient la chûte de la
république Romaine, elle fut encore tranquille et même florissante
pendant quelque temps; et il faut l’attribuer à plusieurs causes
particulières. Telle est la probité que l’ancien gouvernement avoit
fait naître, et qui ne fut pas subitement étouffée par la décadence
des lois. L’habitude d’avoir de bonnes mœurs fit succéder à leur ruine
une hypocrisie qui les imitoit. Vicieux chez soi, on empruntoit en
public le masque de la vertu. Avant que la multitude conçut le dessein
de dépouiller les riches, il falloit qu’elle eût secoué l’espèce
d’étonnement et d’admiration que leurs richesses lui inspiroient.
L’ambition ne devoit point être la première passion des riches. Il
est un certain ordre dans les passions, et la monstrueuse avidité des
grands à piller également la république, ses ennemis et ses alliés, les
préparoit aux voluptés et non pas à la tyrannie. Il falloit un certain
temps pour que le luxe appauvrît ces voluptueux, qui possédoient toutes
les richesses du monde. Quand ce moment fatal sera arrivé, il faudra
faire des violences pour avoir encore de quoi être voluptueux, et ce
sera alors que parmi une multitude de citoyens qui trouveront dans la
confusion et les troubles de l’état, plus d’honneurs et de richesses
que la république ne leur en offrira pour les attacher à ses intérêts,
l’ambition commencera à se développer. Pour qu’il se forme des tyrans
dans Rome, il faut qu’on y puisse se flatter d’usurper la souveraineté,
et il ne sera permis de l’espérer que quand Rome sera remplie d’une
vile populace, chassée de ses héritages et honteuse de sa pauvreté, et
que les armées, composées de ces citoyens méprisables, aimeront autant
piller Rome que Carthage ou Numance.
Ce qui empêcha les Romains de prévenir, lorsqu’il en étoit encore
temps, les maux dont la république étoit menacée, c’est que ce fut
sa prospérité même qui ruina les principes de son gouvernement; et
rarement un peuple est-il assez sage pour se défier de sa prospérité,
et la regarder comme un commencement de décadence. Quand le premier
Scipion eut soumis l’Afrique, les Romains devoient soupçonner qu’ils
éprouveroient bientôt quelque révolution. Mais la défaite d’Annibal
et de Carthage laissoit-elle d’autre sentiment que celui de la joie?
Tandis que toute la république, enivrée de ses succès, croyoit toucher
à cette monarchie universelle promise par les Dieux, auroit-on entendu
les remontrances d’un citoyen, qui, lisant dans l’avenir à travers la
prospérité présente, eût annoncé que Rome étoit prête à périr?
Parmi tant de causes de leur ruine, les Romains n’aperçurent que la
corruption des mœurs; et à ce torrent, qui s’enfloit de jour en jour,
quelques honnêtes gens n’opposèrent pour toute digue que l’exemple
impuissant, je dirois presque ridicule de leurs vertus, et quelques
anciennes lois que les Romains regardoient déjà comme des témoignages
de la grossièreté de leurs pères. Que servoit-il à Caton le censeur
de s’écrier continuellement: «Nos ancêtres, ô nos ancêtres! ô temps!
ô mœurs!» et de déclamer contre le luxe en faveur de la loi Oppia? On
pardonne au chagrin d’un poëte[27] de conseiller aux Romains de jeter
leurs trésors dans la mer, ou d’en orner le capitole; mais un censeur,
un homme d’état, peut-il penser que la jouissance des richesses et
des voluptés sera moins persuasive que son éloquence? Il ne s’agissoit
pas d’empêcher la révolution des mœurs et du gouvernement, elle étoit
inévitable; mais il falloit la rendre moins fâcheuse et la retarder.
[27] _... Nos in capitolium,
Quò clamor vocat et turba faventium:
Vel nos in mare proximum
Gemmas, et lapides, aurum et inutile,
Summi materiam mali,
Mittamus._ (Hor. Ode 24, l. 3.)
Après la seconde guerre Punique, il se présentoit une voie bien simple
pour conserver à la république son ancien gouvernement, ou du moins
pour empêcher que les changemens qu’il devoit éprouver ne produisissent
ces désordres effrayans qui firent succéder à la liberté la tyrannie la
plus accablante. Au lieu de ces commissaires que les Romains envoyoient
quelquefois dans leurs nouvelles conquêtes pour en régler les affaires,
ils auroient dû tenir constamment dans les provinces où ils avoient
des armées un certain nombre de sénateurs pour y représenter la
majesté de leur corps. Ces députés, en jouissant dans l’étendue de
leur département de la même autorité que le sénat de Rome avoit en
Italie, n’auraient laissé aux proconsuls que le même degré de pouvoir
qu’avoient eu les premiers consuls qui soumirent les peuples voisins
de Rome. Ces sénateurs auroient été les maîtres du gouvernement civil
dans les provinces vaincues; ils auroient traité avec les alliés et
les étrangers, et reçu les impôts, les contributions et les tributs.
Ils auroient été chargés de la paie des soldats, et de leur fournir des
armes et des subsistances; les proconsuls leur auroient par conséquent
été soumis.
Il n’étoit pas moins aisé de retenir ce sénat provincial dans son
devoir, et de le rendre dépendant du sénat de Rome. La famille de ces
sénateurs auroit été un otage de leur fidélité. On eût rappelé tous
les ans les trois plus anciens commissaires; on en eût substitué trois
nouveaux à leur place, et, en supposant ce sénat provincial composé
de douze sénateurs, chacun d’eux n’auroit été en fonction que pendant
quatre ans, et toujours avec de nouveaux collègues; ce qui les auroit
empêché de rien entreprendre contre la république, à laquelle ils
seroient demeurés soumis, malgré la supériorité qu’ils auroient eue sur
les généraux d’armée.
On devine sans peine tout ce qu’un établissement, si propre à réprimer
l’ambition des proconsuls, sans rien retrancher du pouvoir que doit
avoir un général d’armée, auroit produit d’avantageux à mille autres
égards. Les provinces n’auroient point été exposées aux concussions
énormes de leurs gouverneurs et des proconsuls. Les richesses,
transportées peu-à-peu à Rome, n’y auroient pas fait cette irruption
violente et subite, qui ne laissa le temps, ni de prévoir le danger,
ni de réfléchir sur la situation où l’on se trouvoit, ni de faire des
lois. Le changement des mœurs se fût fait d’une manière insensible;
les usages nouveaux que l’élévation des Romains et leurs nouvelles
passions rendoient nécessaires, se seroient établis sans révolter les
esprits, et les lois auroient été oubliées, et non pas violées avec
emportement. Non-seulement on eût prévenu les guerres civiles, que
l’indépendance des généraux alluma, mais, si quelque tribun ambitieux
avoit tenté de remuer, et, sous prétexte de faire revivre les anciennes
lois, de s’emparer du gouvernement et d’établir sa tyrannie, le sénat,
qui auroit été réellement le maître de toute l’autorité, en ayant les
armées à sa disposition, l’auroit arrêté dès le premier pas.
LIVRE SECOND.
Les troubles pouvoient d’abord éclater par quelqu’entreprise des
armées sur la liberté publique; et vraisemblablement la seule raison
qui s’y opposa, c’est que cette conduite étoit trop ouvertement
criminelle, trop contraire à la manière de penser des Romains, en un
mot, trop nouvelle. Cette espèce d’étonnement, qui précède toujours
les actions injustes, inusitées et importantes, et qui fit balancer
l’ambitieux César, lui-même, sur les bords du Rubicon, quoiqu’il fut
enhardi par l’exemple d’une guerre civile et les vœux d’une partie de
la république, retint sans doute beaucoup de généraux dans le devoir,
depuis le premier Scipion jusqu’à Sylla.
Il subsistoit, au contraire, parmi les Romains, une tradition
avantageuse des anciennes querelles de la noblesse et du peuple; et
non-seulement elle étoit propre à rendre excusable un tribun séditieux,
mais à le faire même regarder comme le vengeur de la justice et des
lois. L’ambition pouvoit donc se montrer avec moins de danger et plus
de décence, en excitant des émotions populaires; et dès-lors, il étoit
naturel que les désordres qui devoient perdre la république Romaine, et
dont je vais tâcher de démêler l’enchaînement, commençassent par les
tribuns.
Quelques historiens disent que Cornélie reprochoit souvent à Tibérius
Gracchus, son fils, son indifférence pour le bien public, tandis
que sa patrie avoit besoin d’un réformateur; et qu’en retirant de
l’oubli les réglemens qui avoient fait la grandeur des Romains, il
pouvoit se rendre aussi illustre que les plus grands capitaines.
D’autres prétendent qu’en voyageant dans l’Italie, il fut touché de
l’état déplorable où il vit les campagnes. Elles étoient désertes,
ou cultivées seulement par des esclaves. Tibérius, témoin des suites
funestes du luxe, crut, dit-on, qu’il ne falloit pas différer d’un
moment à rétablir l’autorité des lois. Il est plus juste de penser que
l’ambition seule l’inspira. S’il se couvrit du masque de réformateur,
ce fut pour se concilier la faveur de la multitude, et par-là se
rendre le maître d’une république dont le gouvernement n’étoit
plus susceptible d’aucune réforme avantageuse, et à qui sa liberté
commençoit d’être à charge.
C’est avec le téméraire projet d’arracher aux riches leur fortune, et
de les réduire à ne posséder encore que cinq cens arpens de terre, que
Tibérius brigua et obtint le tribunat. Cette entreprise étoit sage de
la part d’un ambitieux qui avoit besoin de présenter un grand intérêt
pour émouvoir de grandes passions; mais elle étoit insensée dans un
magistrat qui n’auroit voulu que soulager la misère du peuple, et
pourvoir à sa subsistance. Tout ce que Rome renfermoit de citoyens,
que la loi Licinia offensoit, se souleva contre Tibérius, qui étoit
devenu l’idole de la multitude. Pour les uns, c’est un séditieux qu’il
faut faire périr, et ils l’accusent d’aspirer à la tyrannie; pour
les autres, c’est le père de la patrie, c’est l’ennemi des tyrans
et le défenseur de la liberté. Si le tribun n’eût eu que de bonnes
intentions, il auroit dès-lors renoncé à son entreprise. Pouvoit-il
être assez peu éclairé pour ne pas voir que les riches consentiroient
plutôt à perdre l’état, qu’à se dépouiller de leurs richesses? Les
injures de ses ennemis lui donnèrent de la colère, les éloges de ses
partisans augmentèrent sa confiance; et Tibérius, à la fois aigri et
flatté, devint plus entreprenant. Content jusqu’alors de gémir sur
les maux des Romains, de tendre en apparence une main secourable aux
malheureux, de peindre avec adresse la cupidité des grands, ou de faire
voir combien il étoit injuste que tant de citoyens d’une république
qui étoit maîtresse du monde fussent plongés dans la misère, il avoit
plutôt paru se laisser emporter par les sentimens du peuple, que lui
inspirèrent les siens; actuellement il l’invite lui-même à tout oser.
La cuirasse dont il est couvert, et qu’il fait adroitement apercevoir,
en feignant de la cacher, avertit continuellement la multitude que les
grands sont capables d’un assassinat, et que l’occasion de ramener
l’égalité est arrivée, mais qu’un moment peut la faire disparoître. Il
faut que les lois se plient aux volontés de Tibérius; il viole en tyran
celles qui lui sont contraires. Si Marcus-Octavius, son collègue, met
opposition à ses décrets, il le prend à partie, l’accuse de trahir les
intérêts du peuple, et le fait déposer.