l’empressement indiscret que le peuple témoignoit de rentrer dans
Rome, pour ne stipuler que d’une manière vague les priviléges et les
droits des tribuns qu’il venoit d’élire. Mais si la noblesse, par cette
politique, croyoit ne rien donner ou se réserver un prétexte de revenir
contre ses engagemens dans des circonstances plus favorables, le
peuple, de son côté, pensoit avoir obtenu beaucoup plus qu’on ne lui
avoit accordé. Chaque parti devoit étendre ses prétentions à la faveur
de l’obscurité ou de l’indécision des articles qu’on avoit arrêtés; et
la république, dont les maux n’étoient que palliés, alloit être encore
troublée par les entreprises des mécontens.
Les tribuns n’avoient ni marque extérieure de magistrature, ni même
de tribunal. Assis humblement à la porte du sénat, il ne leur étoit
permis d’y entrer que quand les consuls les y appeloient, et toute leur
fonction consistoit à s’opposer aux décrets de ce corps, lorsqu’ils
les croyoient nuisibles aux intérêts des plébéïens. Peut-être étoit-il
encore temps de faire oublier le tribunal. Que les grands n’eussent
pas continué à vouloir dominer impérieusement, et le peuple n’auroit
pas senti le besoin d’avoir un protecteur. Ce fut l’orgueil de la
noblesse qui irrita l’ambition des tribuns, et leur fit imaginer
les prérogatives dont ils devoient jouir en qualité de défenseurs
du peuple. Marcius Coriolan étoit un des plus honnêtes hommes de la
république; cependant il ouvrit l’avis odieux, pendant une famine dont
Rome étoit affligée, de ne secourir le peuple qu’à condition qu’il
renonçât aux droits qu’il avoit usurpés sur le Mont-Sacré: à ce trait,
qu’on juge de l’esprit des grands; mais plus ils travailloient à avilir
et ruiner les tribuns, plus ces magistrats sentirent que la défensive
à laquelle ils étoient réduits ne mettoit pas leur ordre en sûreté;
et que, pour se défendre avec avantage, il falloit oser attaquer. Ils
firent un effort, et bientôt ils s’arrogèrent le privilége de convoquer
les comices, et de les assembler par tribus dans les affaires qui
intéressoient directement le peuple, tels que l’élection des magistrats
ou les procès qui leur étoient intentés, les appels autorisés par la
loi Valeria, et l’établissement des lois générales.
Ces succès des tribuns changèrent toute la forme du gouvernement,
et dès que le peuple fut rentré dans l’exercice de la souveraineté
dont il avoit joui avant la création des centuries, Rome commença
à offrir le spectacle d’une république parfaite. J’ai tâché de
développer, dans un autre ouvrage,[14] l’art avec lequel Lycurgue,
en confiant au peuple de Sparte toute l’autorité publique, avoit
cependant purgé cette démocratie des vices qui lui sont naturels, et
l’enrichit même de tous les avantages qui paroissent les plus propres
à l’aristocratie et au gouvernement monarchique. Je dois remarquer,
dans celui-ci, que le hasard produisit à Rome ce que le plus sage des
législateurs avoit fait dans sa patrie. Lycurgue voulut que le peuple
fût l’arbitre de toutes les opérations de la république, afin qu’il
eût les vertus que l’amour de la liberté et de la patrie donne à des
hommes libres; mais les différentes branches de l’autorité publique,
dont un peuple entier est incapable de faire usage avec sagesse, il
les confia à différens magistrats, et composa ainsi un gouvernement
mixte, dont les parties tempérées les unes par les autres, ne pouvoient
ni négliger leurs devoirs, ni abuser de leur crédit. Sparte avoit
deux rois, Rome eut deux consuls; et ces rois et ces consuls, sous
des noms différens, n’exerçoient que la même magistrature. Sujets
pendant la paix, et soumis aux lois dont ils devoient faire respecter
l’empire, le peuple étoit leur juge; et ce n’étoit qu’à la tête des
armées que la république leur confioit cette puissance suprême, sans
laquelle un général ne peut avoir de grands succès; et elle possédoit
ainsi ce que la monarchie a de plus avantageux. Quelles que fussent
les prérogatives du sénat de Lacédémone, celles du sénat Romain
n’étoient pas moins considérables. Il étoit chargé du soin de manier
les deniers publics, de représenter toute la majesté de l’état, de
recevoir les ambassadeurs et d’en envoyer, d’ébaucher les affaires,
de les poursuivre après qu’elles avoient été approuvées dans la
place publique, et enfin, de porter par provision des décrets qui
avoient force de loi, à moins qu’on n’en appelât devant le peuple.
Ces deux compagnies respectables étoient l’ame de leur nation; elles
la conduisoient et la conservoient au milieu des écueils dont la
démocratie est environnée. Elles rendoient le peuple capable de
discuter ses intérêts, de se fixer à des principes certains, et de
conserver le même esprit. Polybe a dit que si on considère le pouvoir
des consuls, celui du sénat et l’autorité du peuple, on croira tour à
tour que le gouvernement des Romains est monarchique, aristocratique
et populaire. Il en réunissoit en effet tous les avantages, et la
république trouvoit à la fois en elle-même cette action prompte[15]
et diligente qui caractérise la monarchie, cette perpétuité du même
esprit qui n’est connue que dans l’aristocratie, et ce zèle, ce feu,
cet enthousiasme que produit la seule démocratie.
[14] Les _Observations sur l’histoire de la Grèce_. Voyez le
premier livre.
[15] _Reges non liberi solum impedimentis omnibus, sed domini
rerum temporumque, trahunt conciliis cuncta non sequuntur._
Tit.-Liv. l. 9.
Si tout concouroit chez les Spartiates à affermir de jour en jour
le gouvernement dont je viens de faire l’éloge, il n’en étoit pas
de même chez les Romains; et la manière dont il s’étoit formé,
sembloit annoncer sa ruine. Une révolution aussi importante que le
rétablissement des comices par tribus, n’avoit pu se faire sans exciter
de grands mouvemens dans la place publique. Le sénat opposa une extrême
résistance aux entreprises des tribuns; et ces magistrats, qui ne
pouvoient réussir qu’en franchissant toutes les bornes, poussèrent
l’attentat jusqu’à violer la majesté des consuls[16]. Les injures
faites et souffertes de part et d’autre dans cette occasion, étoient
trop atroces pour ne devoir pas être suivies de nouvelles violences.
Il étoit naturel que le peuple, emporté par sa haine et ses succès,
abusât de sa victoire, et ne voulût souffrir dans la république d’autre
pouvoir que le sien. Il auroit certainement ruiné le gouvernement, en
anéantissant le sénat, si un autre objet n’avoit fait une diversion
favorable à cette compagnie, et mis à couvert ses priviléges et ceux
des consuls.
[16] _Concitati homines, veluti ad prœlium se expediunt:
apparebatque omne discrimen adesse, nihil cuiquam sanctum, non
publici fore, non privati juris. Huic tantæ tempestati cum se
consules obtulissent, facile experti sunt parum tutam majestatem
sine viribus esse. Violatis lictoribus, fascibus fractis; è
foro in curiam compelluntur, incerti quatenus volere exerceret
victoriam._ Tit.-Liv. l. 2.
Comme le rétablissement des comices par tribus faisoit beaucoup moins
de tort aux sénateurs qu’aux simples patriciens, qu’il laissoit aux
uns la pompe et les ornemens de l’empire avec une part considérable
dans l’administration des affaires, et qu’il enlevoit aux autres
toute l’autorité qu’ils avoient eue dans les assemblées du champ de
Mars ou de la place publique, leur conduite devoit être différente.
Le sénat, composé des hommes les plus graves de la république, avoit
d’ailleurs de la modération, parce qu’il pouvoit faire parler en faveur
de ses prérogatives des usages anciens et des lois respectées. Mais
la noblesse, qui ne devoit son origine qu’à un abus, et dont toute la
grandeur, si je puis m’exprimer ainsi, avoit été acquise furtivement,
n’avoit que la force, au défaut de titres, pour défendre ses prétendus
droits. Elle agit donc avec tant d’emportement, que les sénateurs,
malgré leur résistance aux demandes du peuple, ne parurent faire que
l’office de médiateurs entre les patriciens et les tribuns.
Cette conduite, différente de la part des grands, décida de celle du
peuple. Il cessa d’attaquer le sénat, pour se livrer tout entier au
plaisir d’humilier la noblesse. Les patriciens s’étoient attribués
plusieurs prérogatives particulières, et pouvoient seuls être
revêtus de la dignité de sénateur, des magistratures curules et des
sacerdoces; les tribuns furent occupés à détruire successivement tous
ces priviléges, et malgré les querelles qui continuèrent dans la place
publique, et même avec tant d’animosité que la plupart des historiens
ne doutent pas que la république ne fût toujours à la veille de périr
par une guerre civile, les principes du gouvernement acquirent de jour
en jour plus de solidité. Les pertes que faisoit la noblesse, devoient
en quelque sorte affermir les droits des consuls et du sénat; car plus
le peuple se flattoit de partager avec les patriciens les magistratures
et les autres places distinguées de l’état, plus il devoit être
attentif à ne les pas avilir.
Les Romains n’avoient pas pris les armes les uns contre les autres,
dans un temps que les plébéïens n’avoient d’autre voie que la violence
pour secouer le joug qu’on leur imposoit, ou quand les tribuns, bornés
à mettre opposition aux décrets du sénat, suspendoient l’action
du gouvernement et faisoient tomber la république dans une espèce
d’anarchie; comment dans la suite en seroit-on donc venu à cette
extrémité? Le peuple ne devoit pas commencer la guerre civile, parce
qu’il avoit un tribunal où il pouvoit citer ses ennemis, et se venger
juridiquement des injures qu’il en avoit reçues; et la manière dont
il attaquoit les patriciens empêchoit que, de leur côté, ceux-ci ne
commissent les premières hostilités.
Quoique les plébéïens eussent des forces suffisantes pour accabler en
un moment la noblesse, il étoit impossible, malgré la haine qu’ils lui
portoient, qu’ils osassent en concevoir le projet. Le cœur ne s’ouvre
à l’ambition que par degrés; c’est un premier avantage qui invite à en
obtenir un second, et quelle monstrueuse contradiction ne trouveroit-on
pas entre un décret violent, par lequel les tribuns auroient demandé
qu’on abolît à la fois tous les priviléges des patriciens, et la
modération extrême que le peuple fit voir dans sa retraite sur le
Mont-Sacré? Ce peuple, au contraire, après avoir remporté un avantage,
paroissoit souvent honteux de son triomphe. Quelquefois il réparoit
le tort qu’il faisoit à la noblesse, et choisissoit ses tribuns dans
son corps. On peut se rappeler qu’il n’éleva au tribunal militaire
que des patriciens[17], malgré la vivacité avec laquelle il avoit
voulu partager avec eux les honneurs des faisceaux; et pour ne pas
l’effaroucher, les tribuns étoient obligés de lui cacher une partie de
leur ambition. La noblesse ne se trouvant donc jamais menacée de perdre
subitement et à la fois tous ses priviléges, n’eut jamais intérêt de
prendre un parti désespéré. Chaque événement prépare celui qui doit le
suivre; c’est ainsi que la loi qui permit aux plébéïens d’aspirer au
tribunat militaire, annonce qu’ils seront un jour consuls, et console
d’avance la noblesse de cette révolution.
[17] Sous le consulat de Genucius et de C. Curtius, l’an de Rome
309, le peuple demanda une loi qui l’autorisât à concourir avec
les nobles pour le consulat. On convint par accommodement que
les plébéïens pourroient jouir de tous les honneurs de cette
magistrature sous le nom de tribuns militaires, et non pas sous
celui de consuls.
En lisant l’histoire Romaine, on ne fait pas assez attention que les
Romains avoient les mains liées par la forme même de leur gouvernement,
depuis que les tribuns avoient rétabli l’usage de convoquer les
comices par tribus. La voix de chaque citoyen se comptoit dans les
délibérations de la place publique. La liberté qu’il avoit de se
plaindre, de murmurer, de donner et d’expliquer ses raisons, étoit une
sorte de transpiration salutaire à tout le corps de la république,
et qui empêchoit que les humeurs ne s’y amassassent. On juge mal de
la situation des Romains par celle des peuples qui sont aujourd’hui
sous nos yeux. On ne voit pas qu’une fermentation utile chez un peuple
pauvre et qui n’est pas corrompu, perdra nécessairement une nation où
l’avarice et le luxe ont étouffé l’amour du bien public. Aujourd’hui
des provinces entières ne composent qu’une seule société; une petite
partie des citoyens y engloutit toutes les richesses de l’état, tandis
que le reste, avili par sa misère ou par ses emplois, ne subsiste
que par les vices des riches, n’obéit que parce qu’on l’opprime, et
ne possède qu’une industrie qui ne l’attache à aucune patrie ni à
aucun gouvernement; s’il se formoit dans un pareil état les mêmes
dissensions que dans la république Romaine, comment s’y trouveroit-il
cette relation, ce commerce, ces liaisons qui unissoient les Romains,
et qui ouvroient mille voies à la conciliation, tant que l’état fut
pour ainsi dire renfermé dans les murs d’une même ville? Les querelles
des Romains dégénéreroient en guerres civiles dans la plupart des
états de l’Europe, parce qu’on n’y est pas libre, et que, trouvant des
mœurs déjà corrompues, elles les rendroient encore plus vicieuses.
Les Romains, au contraire, étoient vertueux, et leurs dissentions en
ruinant les prérogatives de la naissance, qui ne peuvent jamais être
considérées qu’aux dépens de l’honneur, du mérite et des talents[18],
ne leur donnèrent qu’un goût plus vif pour la vertu.
[18] Machiavel a prouvé dans ses discours politiques sur
Tite-Live, que la liberté ne peut subsister long-temps dans une
république où il y a des nobles. La noblesse se croit destinée à
gouverner. C’est une vermine, dit-il, qui carie insensiblement la
liberté.
Lorsque le peuple, disent les historiens, voulut partager avec la
noblesse l’honneur des magistratures, il travailla à s’en rendre
digne, et les patriciens de leur côté cherchèrent à éloigner les
plébéïens, en tâchant de les surpasser autant par l’éclat de leurs
vertus que par celui de la naissance. Plus il y avoit de dignités pour
lesquelles il étoit permis aux plébéïens de concourir avec les nobles,
plus les talents étoient excités; et de cette émulation générale sortit
cette foule de grands hommes qui firent la grandeur de la république.
L’attention scrupuleuse avec laquelle les deux ordres de citoyens
s’examinoient réciproquement, tendit tous les ressorts du gouvernement.
Les grands, n’osant plus usurper les terres conquises, s’accoutumèrent
à une médiocrité de fortune, qui, pendant long-temps écarta le luxe.
On acquit de la gloire et de la considération sans avoir besoin de
richesses. La pauvreté fut même honorable; et les citoyens, toujours
occupés d’affaires publiques, virent avec plus d’indifférence leurs
intérêts domestiques, et sans effort contractèrent l’habitude d’y
préférer le bien public.
La vengeance, la haine, l’orgueil, la jalousie, l’avarice et d’autres
passions, dont on doit, ce semble, n’attendre que des effets funestes,
en se heurtant les unes les autres, multiplièrent les lois et en
affermirent l’empire. De bonnes lois auroient rendu les Romains
simplement sages et libres; mais l’espèce de commotion dans laquelle le
bon ordre fut établi éleva leur caractère et en fit des héros. Des lois
sagement combinées entr’elles suffisoient pour retenir les magistrats
dans les bornes du devoir et des bienséances; mais il falloit quelque
chose de plus pour faire ces consuls, qui se dévouoient au salut de
la patrie, ou qui sacrifioient la vie de leurs fils au maintien de la
discipline. Il s’établissoit de nouvelles magistratures, qui ne furent
d’abord créées que pour servir de dédommagement à la noblesse qu’on
privoit de quelque privilége, et qui devinrent d’une utilité infinie
à tout le corps de la république; parce qu’elles affermissoient la
liberté, en établissant une sorte d’équilibre entre les magistratures.
Je ne dois pas passer légèrement sur l’établissement des censeurs, qui,
n’étant destinés qu’à faire le cens ou le dénombrement des citoyens
dans l’absence des consuls, s’attribuèrent bientôt la réformation
des mœurs. Les deux ordres de la république leur furent également
soumis. Ils ouvroient l’entrée du sénat au citoyen qui méritoit cette
distinction, et en chassoient un sénateur qui se rendoit indigne de
sa place. Ils ôtoient aux chevaliers les marques de leur dignité, et
faisoient descendre un simple plébéïen dans une tribu moins honorable
que celle où il avoit été inscrit. La vigilance de ces magistrats
combattit utilement l’inconstance naturelle des hommes, et cette
espèce de lassitude et d’assoupissement, d’autant plus dangereuse dans
un état, que sans violer ouvertement les lois, elle commence par en
diminuer la force, les laisse tomber peu à peu dans l’oubli, et les
abroge enfin entièrement, sans qu’on puisse assigner l’époque de leur
chûte. Les censeurs ne punissoient pas des fautes, mais ce qui pouvoit
conduire à la licence, et ils formoient comme une large barrière entre
les Romains et la corruption. Aussi la république se fit-elle une
habitude de cette austérité de mœurs qui lui a valu encore plus de
succès sur ses ennemis que d’éloges de la part de la postérité.
Qu’on me permette encore quelques réflexions sur un objet aussi
intéressant que le prétendu danger que coururent les Romains pendant
le cours de leurs dissentions. Comme ils avoient plusieurs besoins
également pressants, qu’il étoit nécessaire d’établir une jurisprudence
certaine, et des lois fixes, car jusqu’aux décemvirs[19] les
magistrats n’avoient suivi d’autres règles dans leurs jugements que
celles que semble prescrire l’équité naturelle; qu’il falloit pourvoir
à la subsistance d’une foule de citoyens sans patrimoine; que tantôt
on étoit occupé d’un réglement général de police, ou d’une accusation
intentée contre quelque magistrat qui s’étoit rendu désagréable aux
tribuns; une affaire servoit de diversion à l’autre, et le peuple
paroissoit quelquefois oublier son grand projet d’humilier les
patriciens. D’ailleurs il s’en falloit beaucoup que les tribuns se
conduisissent avec une prudence propre à désespérer la noblesse et à
lui faire prendre un parti violent; si, pour augmenter leurs forces,
ils augmentent le nombre de leurs collègues, ils ne font au contraire
que s’affoiblir, et ouvrent à la noblesse une voie plus sûre et plus
facile d’arrêter leurs progrès par eux-mêmes[20]. Proscrivent-ils la
loi odieuse[21] qui ne permettoit pas au peuple de contracter des
alliances avec les familles patriciennes? Ils le font avant que d’avoir
dépouillé leurs ennemis de leurs prérogatives, et par-là ils se mettent
dans le cas de les attaquer ensuite avec moins de succès. Dans une
république en effet où tout avoit concouru pendant long-temps à faire
respecter la noblesse, l’avantage de s’allier avec elle devoit lui
faire un grand nombre de créatures, et retirer du parti du peuple les
plus puissants plébéïens: aussi remarque-t-on que les querelles des
Romains commençèrent dès-lors à être moins vives. Il seroit trop long
de relever en détail toutes les fautes que firent les tribuns, et qui
s’opposoient au succès de leur entreprise[22].
[19] Ce fut l’an 300 de Rome, c’est-à-dire, 56 ans après l’exil
des Tarquins, que les décemvirs publièrent les lois des douze
tables. C’est le premier code que les Romains aient eu.
[20] L’opposition d’un tribun à la demande de son collègue, en
suspendoit l’activité, et l’empêchoit d’aller plus avant. La
noblesse eut quelquefois l’habileté de mettre quelqu’un de ces
magistrats populaires dans ses intérêts.
[21] Les décemvirs portèrent cette loi dans leur dernière table,
et leur intention avoit été d’établir plus facilement leur
tyrannie, en empêchant que les deux ordres de la république ne
se rapprochassent l’un de l’autre. Denys d’Halicarnasse dit
judicieusement qu’il falloit abolir cette loi tyrannique et
injurieuse au peuple pour assurer le repos public. Mais ce repos
n’est point ce que désiroient les tribuns; il étoit de leur
intérêt de tenir toujours le peuple également animé contre les
patriciens. C’étoit donc une imprudence de leur part de proscrire
la loi des décemvirs, avant que d’avoir ôté à la noblesse tous
ses priviléges. Je remarquerai en passant, que la noblesse
n’aperçut point dans cette occasion la faute des magistrats du
peuple. Lorsqu’elle auroit dû cacher sa joie et ne se défendre
que par politique, et précisément autant qu’il falloit pour faire
croire au peuple qu’elle lui accordoit une grâce, son orgueil
s’effaroucha. S’il en faut croire les paroles que Tite-Live met
dans la bouche du Tribun Canuléius, les patriciens trouvoient
étrange que la nature eût donné à la populace les mêmes organes
qu’à eux; _quod spiratis, quod vocem mittitis, quod formas
hominum habetis, indignantur_. Cette sotte vanité de la noblesse
fut cause qu’un réglement qui lui étoit si avantageux, commença
par lui être extrêmement funeste; car le peuple, pour se venger
du mépris qu’on lui marquoit, osa aspirer au consulat, et fit
porter une loi par laquelle il lui étoit permis de posséder cette
magistrature sous le nom de tribunat militaire.
[22] Un certain Volscius accusa Ceson Quintius d’avoir assassiné
son frère. Cette calomnie, que les tribuns avoient un grand
intérêt de ne point laisser dévoiler, parce qu’elle étoit leur
ouvrage, devint une espèce de bouclier pour les patriciens.
Dès que les tribuns proposoient une loi nouvelle, les consuls,
dit Tite-Live, demandoient la condamnation de Volscius, et
chaque partie se tenoit en échec; _eodem modo consules legem,
tribuni judicium de Volscio impediebant_. l. 3. Les patriciens
eurent encore la mal-adresse de faire punir Volscius pendant la
dictature de Quintius Cincinnatus.
Les mouvemens de la place, malgré tout ce que je viens de dire,
étoient-ils trop vifs ou trop opiniâtres? Quelque événement imprévu
y remédioit. Les voisins de Rome, qui croyoient cette circonstance
favorable à leur ambition ou à leur vengeance, se jetoient sur ses
terres; mais il s’agit pour chaque Romain de défendre son patrimoine,
ses champs, sa récolte, le peuple n’écoute plus ses tribuns, et à son
retour de la guerre ne reprend pas avec la même chaleur l’affaire qu’il
a abandonnée. Dans les cas encore plus pressans, le sénat avoit la
ressource de créer un dictateur[23], c’est-à-dire un roi plutôt qu’un
magistrat, qui, n’étant obligé de consulter ni le sénat, ni le peuple,
ni les magistrats dont toutes les fonctions cessoient, se servoit de
son autorité suprême pour suspendre le cours des querelles de la place,
et tourner les esprits vers un autre objet.
[23] Ce fut l’an de Rome 255, quatre ans avant la retraite du
peuple sur le Mont-Sacré, que fut fait le premier dictateur.
La lenteur même avec laquelle les tribuns firent leurs progrès, est
encore une preuve que la république Romaine ne fut point exposée à
périr par une guerre civile. En effet, il s’écoula près d’un siècle et
demi[24] depuis l’établissement de ces magistrats jusqu’au tribunat
de Licinius Stolon et de Sextius, époque où les plébéïens obtinrent
de partager avec la noblesse le consulat et toutes les magistratures;
encore fallut-il que la fortune elle-même hâtât la conclusion de ce
grand ouvrage.
[24] Le peuple se retira sur le Mont-Sacré l’an de Rome 259, et
parvint au consulat l’an 388.