telle que de servir de conseil au prince, de porter aux assemblées de
la nation les matières sur lesquelles elle devoit délibérer, d’être
chargé d’en exécuter les ordres, ou d’en faire observer les lois,
loin de porter atteinte à la liberté publique, auroient affermi ses
fondemens, si le peuple eût disposé des places du sénat. Mais comme
Romulus avoit lui-même choisi les premiers sénateurs, il se réserva le
droit de nommer à son gré leurs successeurs; et l’on imagine sans peine
combien ce nouveau privilége dut augmenter le crédit d’un prince qui
étoit déjà le premier juge de ses citoyens, général d’armée et chef
de la religion. On briguoit sa faveur pour obtenir une place dans le
sénat; Romulus, qui ne devoit être qu’un magistrat, eut des courtisans;
et plus leur nombre se multiplia, plus son autorité fut grande dans les
comices.
Sans doute que ce prince, qui voyoit avec plaisir l’orgueil des
nouveaux sénateurs, et avec quel soin ils cherchoient à former un corps
séparé du peuple, sentit que s’il réussissoit à établir une distinction
entre les familles Romaines, et à former une noblesse dont la qualité
propre est dans tous les temps et dans tous les lieux de mépriser
le peuple, il en résulteroit des haines et une diversité d’intérêts
avantageuse à son autorité. Il affecta donc pendant tout son règne de
n’élever à la dignité de sénateurs que les fils de ceux qui en avoient
été honorés. Numa suivit cet exemple sans avoir les mêmes vues; et sous
ses successeurs, les familles qui descendoient des deux cents sénateurs
que Romulus avoit créés, abusant d’un usage qui leur étoit favorable,
se crurent seules en droit d’entrer dans le sénat. Ces prétentions
choquèrent le peuple, et quand il en murmura, Tarquin l’ancien, qui ne
songeoit qu’à faire disparoître l’égalité, le seul principe solide de
la liberté, créa cent nouveaux sénateurs[2] dans l’ordre des plébéïens;
et satisfaisant par cette politique les familles puissantes du
peuple, qui souffroient impatiemment l’orgueil et les distinctions des
patriciens, il assura l’état encore douteux de la noblesse[3].
[2] Romulus n’avoit d’abord fait que cent sénateurs, il en créa
encore cent nouveaux après que les Sabins se furent incorporés à
sa nation. On les nommoit par respect pour leur âge, _patres_,
d’où leurs descendans prirent le nom de _patricii_, patriciens.
_Patres certè ab honore, patriciique progenies eorum appellati._
Tit. Liv.
[3] Les Romains mettoient une différence entre les familles des
premiers sénateurs, et celles à qui Tarquin l’ancien ouvrit le
sénat; ces dernières étoient appelées, _Nobiles minorum gentium_.
Dès-lors un prince habile à profiter des passions des Romains, ne fut
plus réduit à n’être que le ministre de la république; il dominoit
les nobles par l’ambition qu’ils avoient d’entrer dans le sénat, et
tour-à-tour, il pouvoit, suivant les circonstances, se servir de son
crédit auprès des sénateurs pour étendre son empire sur les plébéïens,
et de l’autorité de ceux-ci pour intimider le sénat et lui en imposer.
Quelque considérables que fussent ces progrès de l’autorité royale,
ils ne nuisoient point encore au bien public. Le peuple gouverné sans
qu’il s’en aperçut, conservoit cette dignité, qui seule est capable
de le rendre bon citoyen: la noblesse, toujours contenue dans le
devoir par le prince et par le peuple, n’osoit, malgré son orgueil
et sa puissance, s’abandonner à des prétentions immodérées; et le
prince obligé de mesurer toutes ses démarches, et de n’agir que par
insinuation, ne laissoit craindre de sa part ni injustice ni violence.
En un mot, toutes les parties de l’état étoient contraintes de se
respecter les unes les autres, et de cet intérêt particulier de chaque
ordre de la nation, naissoit naturellement le remède des maux passagers
que produisoient les passions.
Ce ne devoit être qu’un prince méchant qui tentât d’altérer cette
constitution; sa ruine cependant fut l’ouvrage d’un prince modéré, de
Servius Tullius même, qui, au rapport des historiens, avoit songé à
abdiquer la couronne, pour ne laisser au-dessus de ses sujets que les
lois, dont deux magistrats annuels devoient être les ministres. Soit
que sans en prévoir les suites fâcheuses, il fût entraîné par le projet
de ses prédécesseurs d’agrandir le pouvoir des patriciens; soit que
fatigué des mouvemens et des débats de la place publique, il craignît
qu’ils ne dégénérassent en séditions, ou qu’il crût juste de confier
toute l’administration de la république à ceux qui, par leur fortune, y
devoient prendre un plus grand intérêt; il ne travailla qu’à abaisser
les plébéïens, et il y réussit sous prétexte de faire un établissement
qui leur fut avantageux.
Il faut se rappeler que dans le partage que Romulus fit du territoire
de Rome, chaque citoyen eut deux arpens de terre, et que les fortunes
étant égales, chacun contribua également aux charges de l’état.
Depuis il s’étoit fait de grands changemens dans les possessions;
et quoique plusieurs familles ne jouissent d’aucun domaine, tandis
que d’autres avoient considérablement augmenté le leur, on suivoit
toujours la même méthode à l’égard des subsides. Tullius en fit
aisément sentir l’injustice; le peuple demanda un remède à ce désordre,
qui lui paroissoit intolérable; et la noblesse, peut-être instruite
des desseins secrets du prince, ou qui craignoit d’engager par sa
résistance les plébéïens à demander un nouveau partage des terres,
consentit à payer les impositions d’une manière proportionnée à ses
richesses.
Tullius fit le cens, c’est-à-dire, le dénombrement des citoyens,
et chacun donna une déclaration fidelle de ses biens. Après cette
opération, rien n’étoit plus aisé que d’asseoir les impôts avec
égalité, sans rien changer à l’ancienne distribution des Romains
en tribus et en curies: mais Tullius, qui se proposoit un autre
but, imagina de partager ses sujets en six classes à raison de
leurs richesses, et subdivisa ensuite ces six classes en cent
quatre-vingt-treize centuries, qui paieroient chacune la même
imposition. La noblesse, enrichie par ses usures[4], et qui s’étoit
emparée de la plupart des terres conquises, composa donc elle seule un
plus grand nombre de centuries que le peuple entier; et elle devoit par
conséquent être maîtresse des délibérations du champ de Mars et de la
place publique, dès que Tullius, profitant de la faveur qu’avoit acquis
sa politique artificieuse, auroit introduit l’usage de convoquer les
comices par centuries[5]. Cette pernicieuse nouveauté fut établie, et
les plébéïens, qui jusque-là avoient possédé toute l’autorité, parce
qu’ils avoient dans chaque tribu ou dans chaque curie un nombre de voix
beaucoup supérieur à celui des patriciens, se trouvèrent même privés
du droit de suffrage; car il arriva très-rarement depuis, que pour
former les décrets des assemblées publiques, on fut obligé de consulter
quelqu’une des quatre-vingt-treize dernières centuries qui comprenoient
les plébéïens[6].
[4] Tous les historiens nous parlent de l’excessive dureté des
riches à l’égard de leurs débiteurs. Les emprunts se faisoient
chez les Romains à un pour cent d’intérêt par mois. On sent
aisément qu’une usure aussi forte dans un état aussi pauvre que
le leur, devoit faire passer toutes les richesses entre les mains
de quelques citoyens.
[5] _Comicia centuriata_, dont il est si souvent parlé dans
l’histoire Romaine.
[6] Toutes les affaires se décidant à la pluralité des suffrages,
il étoit inutile de recueillir les voix des dernières centuries,
dès que les cent premières étoient d’accord sur un objet.
Un changement si considérable dans la constitution des Romains devoit
causer leur perte. Si le peuple, las de comparoître inutilement dans
les comices, se portoit à quelqu’entreprise violente pour recouvrer
son autorité, il étoit à craindre qu’il n’ébranlât l’état encore mal
affermi. S’il se soumettoit patiemment à sa nouvelle servitude, il
falloit qu’il tombât dans cette espèce d’engourdissement qui rend le
citoyen inutile à sa patrie. La noblesse, de son côté, n’avoit acquis
le frivole avantage de faire un corps séparé des plébéïens, et d’opiner
seule dans les affaires de la république, que pour se mettre dans la
nécessité d’obéir servilement à ses rois. Vouloit-elle se servir de son
pouvoir et s’opposer à leur volonté? la simple menace de convoquer
les comices par tribus ou par curies, c’est-à-dire, de la confondre
avec le peuple, servoit d’entrave à son ambition. L’autorité royale
acquérant donc de jour en jour de nouvelles forces, étoit prête à tout
envahir; et cependant la politique ne découvre point ce qui auroit
rendu les Romains supérieurs à leurs voisins, ni pu soumettre enfin
le monde à leur domination, s’ils eussent continué d’obéir à des rois
qui n’auroient pas été les simples magistrats d’un état libre. Le
gouvernement monarchique est nécessaire à un peuple trop corrompu par
l’avarice, le luxe et le goût des plaisirs pour aimer sa patrie; mais
il n’est point fait pour une nation pauvre, foible, grossière et dont
les citoyens n’ont encore ni art, ni industrie, ni fortune qui les
occupent dans le sein de leur famille. D’ailleurs Rome, prenant les
passions de ses maîtres, et gouvernée par des princes d’un caractère
différent, n’auroit eu aucune maxime constante ni aucune vue suivie.
Elle auroit passé au hasard de la guerre à la paix. Sans parler des
rois méchans, imbécilles ou voluptueux qui auroient avili leur trône et
déshonoré leurs sujets, les Romains auroient eu à craindre jusqu’aux
vertus de quelques-uns de leurs rois; de nouveaux Numa auroient fermé
le temple de Janus, quand il eût fallu accabler un ennemi. Un prince
eût eu un courage héroïque dans des circonstances où il n’eut fallu
qu’être prudent, et l’autre n’eût montré que de la prudence quand il
auroit fallu être audacieux. En un mot, les Romains, sans caractère,
sans vertus, mais heureux ou malheureux suivant qu’on les eût bien ou
mal gouvernés, c’est-à-dire, n’ayant que rarement des succès, auroient
enfin subi eux-mêmes le sort des peuples qu’ils soumirent.
Le mépris par lequel les grands se vengèrent de la haine que leur
montroit le peuple, et leur indifférence commune pour le bien public,
suites nécessaires des changemens survenus dans le gouvernement,
donnèrent à Tarquin l’audace d’usurper la couronne[7], et l’espérance
d’asservir sa patrie. Il eut la politique d’un usurpateur; il flatta
les soldats et les enrichit pour les attacher à ses intérêts; et tandis
qu’il amusoit la multitude par des fêtes et en élevant des édifices
publics, il fit périr les patriciens qui lui portoient ombrage,
et n’épargna que ceux qui, n’ayant ni le courage de venger leur
patrie, ni la lâcheté d’être les témoins tranquilles de sa servitude,
s’étoient eux-mêmes exilés de Rome. On ne peut refuser à ce prince des
talens supérieurs. Il avoit presqu’accoutumé les Romains au pouvoir
arbitraire; l’usage des comices étoit oublié, et il est vraisemblable
qu’il auroit affermi sa domination, si son fils, se bornant à faire à
un ordre de citoyens des injures qui auroient flatté le ressentiment
et la jalousie de l’autre, n’eût commis une action infâme qui fut un
affront commun pour tous les Romains, et souleva à la fois tous les
esprits.
[7] La couronne de Rome étoit élective. Voyez Tite-Live et Denys
d’Halicarnasse.
Les Tarquins furent chassés de Rome par un décret public[8]; le peuple
pilla leur palais; la haine qu’on portoit au roi, s’étendit sur la
royauté même, et on dévoua aux Dieux infernaux quiconque entreprendroit
de la rétablir. Tant d’emportement sembloit annoncer le retour de la
liberté; mais la ruine d’un tyran n’est presque jamais la ruine de
la tyrannie; et les causes qui avoient préparé à Rome le despotisme
de Tarquin, empêchoient qu’on ne pût y rétablir les principes d’une
sage république. La révolution, il est vrai, ne donna d’abord qu’un
même esprit aux nobles et aux plébéïens; mais c’est que leur péril fut
d’abord le même. Ils montreront le même zèle et le même courage, tant
qu’il s’agira de défendre leur ville et de repousser le tyran; mais
dès que le calme sera rétabli, les anciennes jalousies renaîtront; et
tandis que le sénat voudra gouverner, les plébéïens prétendront être
libres.
[8] Cet événement arriva l’an de Rome 244.
Brutus auroit fait une faute énorme, si dans le moment que tous les
yeux étoient fixés sur lui, il eût tenté, pour établir une vraie
liberté dans Rome, de ramener entre les citoyens l’égalité qui avoit
fait leur bonheur avant la distinction des Romains en familles nobles
et en familles plébéïennes, et l’établissement des centuries. Laisser
entrevoir aux patriciens qu’il falloit renoncer à leurs prérogatives,
tandis qu’ils se flattoient de posséder tout le pouvoir dont les
rois avoient joui; ou faire soupçonner au peuple que les comices ne
se convoqueroient plus par tribus et par curies, dans le temps qu’il
s’armoit pour conquérir sa liberté, c’eût été distraire les deux
ordres de la république de l’objet qui devoit les occuper entièrement,
les aigrir l’un contre l’autre, et faire, en un mot, une diversion en
faveur de Tarquin et de la tyrannie. Brutus prit sagement le parti
contradictoire de satisfaire à la fois les prétentions du sénat, et
de persuader aux plébéïens qu’ils n’obéiront plus qu’aux lois qu’ils
auront faites. Je conçois que par cette conduite les lois et les
préjugés des Romains doivent se trouver en opposition, et que des
droits que Brutus donne au sénat, et des espérances dont il enivre le
peuple, il résultera des dissentions domestiques. N’importe, Brutus est
justifié, parce que Tarquin est aux portes de Rome, qu’il rassemble
des forces formidables, et que les querelles des Romains ne sont qu’un
mal éloigné. Le temps, des circonstances heureuses, mille événemens
imprévus pourront remédier au vice du gouvernement; mais l’union seule
des citoyens de Rome peut triompher de Tarquin.
Quelque puissance qu’eussent acquis le sénat et la noblesse, le peuple
crut d’abord être libre, parce qu’il étoit heureux. On le ménagea avec
un soin extrême tant qu’on craignit Tarquin; mais tout changea de
face quand on apprit sa mort[9]. Le vice commun des hommes c’est de ne
juger de leur autorité que par l’abus qu’ils en font, et les grands
auroient cru n’avoir rien gagné par l’exil des rois, s’ils n’avoient
gouverné aussi despotiquement qu’eux. Les consuls ne convoquèrent
les comices que par centuries, et dans ces assemblées où la noblesse
dominoit, elle souscrivoit à toutes les propositions du sénat, qui,
pour la récompenser de sa complaisance, lui permettoit à son tour
d’exercer toutes sortes de violences sur les plébéïens. On les chassoit
de leur héritage, on les condamnoit à l’esclavage ou à des peines
ignominieuses; chaque patricien étoit un nouveau Tarquin; mais le
peuple, encore tout plein des promesses de Brutus et de l’orgueil que
lui avoient inspiré les bienfaits de Publicola[10], n’avoit pas acheté
sa liberté par une guerre qui fit éclater tant d’héroïsme, pour porter
avec lâcheté le joug d’une foule de tyrans.
[9] _Eo nuncio erecti patres; erecta plebs; sed patribus nimis
luxuriosa ea fuit lætitia: plebi, cui ad eam diem summâ ope
insueritum erat, injuriæ à primoribus fieri cœpere._ Tit. Liv. L.
2. _Dum metus à Tarquinio, æquo et modesto jure agitatum. Dein,
servili imperio patres plebem exercere, de vita atque tergo,
regio more consulere; agro pellere et cæteris ex partibus soli in
imperio agere, quibus sævitiis, et maximè fœnoris onere oppressa
plebs_, &c. Sal. in Frag.
[10] Le consul Valerius étoit fort attaché aux intérêts du
peuple, ce qui lui mérita le surnom glorieux de Publicola.
Pendant la guerre de Tarquin, il se tint plusieurs comices par
tribus, et c’est dans une de ces assemblées que Valerius fit un
jour baisser ses faisceaux pour faire entendre que c’étoit dans
l’assemblée du peuple que résidoit la puissance publique. Il
porta aussi une loi par laquelle il étoit permis d’interjeter
appel devant le peuple des sentences des magistrats; cette loi
s’appela la loi _Valeria_.
Rome paroissoit en quelque sorte entourée d’écueils, et il étoit bien
difficile qu’elle pût tous les éviter. Si le sénat et la noblesse
se conduisoient avec assez d’adresse et de courage pour conserver
l’autorité qu’ils avoient usurpée, le peuple devoit tomber dans une
servitude encore plus fâcheuse que celle qu’il avoit éprouvée sous
les Tarquins: car l’aristocratie, si elle n’est tempérée par de sages
institutions, est toujours plus dure que la monarchie. Les plébéïens
méprisés, accablés, et par conséquent mauvais citoyens d’une patrie
qu’ils n’auroient point aimée, n’auroient senti aucun avantage à
obéir plutôt au sénat et aux patriciens qu’aux ennemis même de Rome.
Les Volsques, les Hernites, les Fidenates auroient été des voisins
dangereux; ils se seroient servis, pour ruiner la république, du vice
intérieur du gouvernement qui auroit détaché de ses intérêts la plus
grande partie des citoyens. L’état qui, dans des commencemens encore si
foibles, avoit besoin de chaque citoyen, et de multiplier ses forces et
ses talens par l’émulation qu’inspire la liberté, n’auroit armé que des
esclaves pour sa défense; mais des esclaves n’ont jamais bien défendu
leur patrie. Ainsi le sénat sans ressources dans les dangers, eût enfin
perdu la république, et vu passer dans les mains de quelqu’un de ses
ennemis cette puissance qu’il n’auroit pas voulu partager avec les
plébéïens.
Que le peuple, au contraire, aigri par les injures qu’il recevoit
de la noblesse, et presque toujours extrême, dès qu’une fois il est
ambitieux, eût accablé le sénat pour en secouer le joug, le sort
des Romains n’auroit pas été plus heureux. Le gouvernement eût été
changé en une pure démocratie, et tous les ouvrages des politiques
ne respirent que le mépris pour cette police, toujours voisine de
l’anarchie, et où la multitude, abusant à son gré de l’autorité
souveraine, a tantôt toutes les fureurs et tous les caprices d’un
tyran, et tantôt toute la foiblesse d’un prince imbécille.
Il étoit encore plus à craindre que la république romaine n’éprouvât
les mêmes révolutions qui causèrent tant de maux dans la plupart
des villes de la Grèce, après que la royauté y eut été détruite.
Le gouvernement n’y prit aucune forme assurée, et les nobles et le
peuple, tour-à-tour maîtres de l’état, ne s’appliquoient qu’à se ruiner
réciproquement. Si les Romains avoient été exposés aux mêmes désordres,
toujours esclaves ou tyrans, et entièrement occupés de leurs haines
domestiques, ils auroient, comme les Grecs, sacrifié leur patrie
aux intérêts particuliers des factions et des partis qui l’auroient
déchirée.
Heureusement l’horreur que les violences de Tarquin avoient inspirée
contre la royauté, subsistoit encore dans toute sa force, quand
le peuple commença à se plaindre des injures qu’il éprouvoit des
patriciens. Il ne se trouva par conséquent dans la république ni un
Sp. Cassius[11], ni aucun de ces ambitieux, qui, se faisant dans la
suite un art d’envenimer les esprits, ne cherchoient, à la faveur des
dissentions, qu’à se faire un parti qui les mît en état d’usurper
la souveraineté. Peut-être eût-il été facile dans la naissance des
troubles, de surprendre le peuple, et de l’engager dans quelque
démarche qui l’auroit nécessairement porté aux plus grands excès;
mais il en étoit incapable tant qu’il se conduiroit par son propre
sentiment. Les plébéïens, sans qu’ils s’en défiassent, étoient
accoutumés à respecter le sénat[12]. Ils estimoient l’avantage d’une
naissance illustre, en haïssant ceux qui le possédoient; et la pompe
des magistratures et du commandement en imposoit, malgré eux, à leur
imagination. D’ailleurs, après avoir défendu Rome aux dépens de tout
son sang, chaque citoyen l’aimoit comme l’ouvrage de ses mains, la
regardoit comme un trophée élevé à sa valeur, et se croyoit en quelque
sorte comptable de l’élévation à laquelle elle étoit destinée sur la
foi de plusieurs oracles.
[11] C’est le premier des Romains qui ait aspiré à la tyrannie.
Ayant été fait consul avec Proculus Virginius, l’an de Rome 268,
il proposa la loi agraire, c’est-à-dire, une loi par laquelle
il étoit ordonné qu’après avoir fait un dénombrement des terres
conquises dont les nobles s’étoient emparés, ou qu’ils s’étoient
fait adjuger à vil prix, on les partageroit également entre tous
les citoyens. En portant une loi, disent les historiens, qui
devoit causer tant de troubles, Cassius n’avoit d’autre objet
que de se rendre le maître de Rome. Le peuple, qui pénétra ses
intentions, non-seulement ne le seconda pas, mais l’abandonna
même au ressentiment de la noblesse qui le fit périr, sans avoir
l’attention de détourner avec adresse sur la loi de Cassius la
haine qu’on portoit à son auteur.
[12] Il faut principalement attribuer ce respect à l’usage des
cliens établi par Romulus. Après que ce prince eut créé un sénat,
il voulut que chaque plébéïen s’y choisît un patron qui étoit
obligé de lui accorder sa protection. Les cliens rendoient de
grands honneurs à leur protecteur; ils l’accompagnoient dans
les rues, et ne pouvoient lui refuser leur suffrage quand il se
mettoit sur les rangs pour quelque magistrature. Si le patron
étoit pauvre, ses cliens s’imposoient eux-mêmes une taxe pour
marier ses filles, acquitter ses dettes, ou payer sa rançon
lorsqu’il avoit été fait prisonnier de guerre. Un patron et son
client ne pouvoient comparoître en justice pour déposer l’un
contre l’autre. Ces devoirs étoient sacrés chez les Romains et
l’usage n’en fut pas même entièrement aboli depuis la création
des tribuns.
Le peuple, las de demander et d’espérer quelque soulagement, se
contenta donc de s’exiler de sa patrie, lorsqu’il ne tenoit qu’à lui de
se venger de la dureté de ses tyrans et de les punir. Cette conduite
n’annonçoit pas des vues ambitieuses de la part de la multitude; mais
c’étoit n’échapper à un danger que pour tomber dans un autre. Il étoit
naturel que la noblesse abusât de la modération des plébéïens pour
cimenter sa puissance; et elle y eût réussi sans peine, en feignant
d’en abandonner une partie. Heureusement les sénateurs ne virent pas
du même œil la retraite du peuple sur le Mont-Sacré[13]. Les uns, qui
avoient pour chef Appius Claudius, homme dur et inflexible, vouloient
follement qu’on punît, ou du moins qu’on méprisât les révoltes; les
autres, à qui Menenius, Agrippa et la famille des Valériens inspirèrent
leurs sentimens, n’avoient que de la crainte et tâchoient en vain de
la déguiser sous le dehors de la prudence. Il se présentoit un milieu
entre la rigueur indiscrette d’Appius et la foiblesse timide des
Valériens, et c’étoit de prévenir les demandes du peuple par quelque
bienfait, tel qu’une loi qui eût aboli une partie des dettes, diminué
l’usure, ou donné aux plus pauvres citoyens quelques domaines de la
république. La fermentation des esprits ne permit pas de prendre
ce parti, et le sénat s’écarta de ses intérêts pour se livrer à de
longs débats. Plus un parti mit de chaleur à défendre son sentiment,
plus l’autre s’opiniâtra à ne se pas rendre. Tandis qu’on délibère,
qu’on s’offense, et que de deux avis opposés il s’en forme enfin un
troisième, qui décèle à la fois la crainte du sénat et son extrême
répugnance à rendre justice aux mécontens, les plébéïens ont eu le
temps de réfléchir sur leur situation et de connoître leurs forces.
Ils se rappellent les promesses vaines par lesquelles on les a trompés
si souvent; ils se sont donnés des chefs; ils ne se plaignent plus
seulement du passé, ils s’occupent de l’avenir; il faut calmer leurs
alarmes, assurer leur sort, et le sénat est enfin forcé de traiter avec
eux, et en leur accordant des magistrats, de leur donner un pouvoir qui
leur inspirera nécessairement de l’ambition.
[13] Ce fut l’an 259, c’est-à-dire, quinze ans après l’exil des
Tarquins, que le peuple se retira sur le Mont-Sacré.