La création d’un sénat et les prérogatives qui lui furent accordées,

telle que de servir de conseil au prince, de porter aux assemblées de

la nation les matières sur lesquelles elle devoit délibérer, d’être

chargé d’en exécuter les ordres, ou d’en faire observer les lois,

loin de porter atteinte à la liberté publique, auroient affermi ses

fondemens, si le peuple eût disposé des places du sénat. Mais comme

Romulus avoit lui-même choisi les premiers sénateurs, il se réserva le

droit de nommer à son gré leurs successeurs; et l’on imagine sans peine

combien ce nouveau privilége dut augmenter le crédit d’un prince qui

étoit déjà le premier juge de ses citoyens, général d’armée et chef

de la religion. On briguoit sa faveur pour obtenir une place dans le

sénat; Romulus, qui ne devoit être qu’un magistrat, eut des courtisans;

et plus leur nombre se multiplia, plus son autorité fut grande dans les

comices.

Sans doute que ce prince, qui voyoit avec plaisir l’orgueil des

nouveaux sénateurs, et avec quel soin ils cherchoient à former un corps

séparé du peuple, sentit que s’il réussissoit à établir une distinction

entre les familles Romaines, et à former une noblesse dont la qualité

propre est dans tous les temps et dans tous les lieux de mépriser

le peuple, il en résulteroit des haines et une diversité d’intérêts

avantageuse à son autorité. Il affecta donc pendant tout son règne de

n’élever à la dignité de sénateurs que les fils de ceux qui en avoient

été honorés. Numa suivit cet exemple sans avoir les mêmes vues; et sous

ses successeurs, les familles qui descendoient des deux cents sénateurs

que Romulus avoit créés, abusant d’un usage qui leur étoit favorable,

se crurent seules en droit d’entrer dans le sénat. Ces prétentions

choquèrent le peuple, et quand il en murmura, Tarquin l’ancien, qui ne

songeoit qu’à faire disparoître l’égalité, le seul principe solide de

la liberté, créa cent nouveaux sénateurs[2] dans l’ordre des plébéïens;

et satisfaisant par cette politique les familles puissantes du

peuple, qui souffroient impatiemment l’orgueil et les distinctions des

patriciens, il assura l’état encore douteux de la noblesse[3].

[2] Romulus n’avoit d’abord fait que cent sénateurs, il en créa

encore cent nouveaux après que les Sabins se furent incorporés à

sa nation. On les nommoit par respect pour leur âge, _patres_,

d’où leurs descendans prirent le nom de _patricii_, patriciens.

_Patres certè ab honore, patriciique progenies eorum appellati._

Tit. Liv.

[3] Les Romains mettoient une différence entre les familles des

premiers sénateurs, et celles à qui Tarquin l’ancien ouvrit le

sénat; ces dernières étoient appelées, _Nobiles minorum gentium_.

Dès-lors un prince habile à profiter des passions des Romains, ne fut

plus réduit à n’être que le ministre de la république; il dominoit

les nobles par l’ambition qu’ils avoient d’entrer dans le sénat, et

tour-à-tour, il pouvoit, suivant les circonstances, se servir de son

crédit auprès des sénateurs pour étendre son empire sur les plébéïens,

et de l’autorité de ceux-ci pour intimider le sénat et lui en imposer.

Quelque considérables que fussent ces progrès de l’autorité royale,

ils ne nuisoient point encore au bien public. Le peuple gouverné sans

qu’il s’en aperçut, conservoit cette dignité, qui seule est capable

de le rendre bon citoyen: la noblesse, toujours contenue dans le

devoir par le prince et par le peuple, n’osoit, malgré son orgueil

et sa puissance, s’abandonner à des prétentions immodérées; et le

prince obligé de mesurer toutes ses démarches, et de n’agir que par

insinuation, ne laissoit craindre de sa part ni injustice ni violence.

En un mot, toutes les parties de l’état étoient contraintes de se

respecter les unes les autres, et de cet intérêt particulier de chaque

ordre de la nation, naissoit naturellement le remède des maux passagers

que produisoient les passions.

Ce ne devoit être qu’un prince méchant qui tentât d’altérer cette

constitution; sa ruine cependant fut l’ouvrage d’un prince modéré, de

Servius Tullius même, qui, au rapport des historiens, avoit songé à

abdiquer la couronne, pour ne laisser au-dessus de ses sujets que les

lois, dont deux magistrats annuels devoient être les ministres. Soit

que sans en prévoir les suites fâcheuses, il fût entraîné par le projet

de ses prédécesseurs d’agrandir le pouvoir des patriciens; soit que

fatigué des mouvemens et des débats de la place publique, il craignît

qu’ils ne dégénérassent en séditions, ou qu’il crût juste de confier

toute l’administration de la république à ceux qui, par leur fortune, y

devoient prendre un plus grand intérêt; il ne travailla qu’à abaisser

les plébéïens, et il y réussit sous prétexte de faire un établissement

qui leur fut avantageux.

Il faut se rappeler que dans le partage que Romulus fit du territoire

de Rome, chaque citoyen eut deux arpens de terre, et que les fortunes

étant égales, chacun contribua également aux charges de l’état.

Depuis il s’étoit fait de grands changemens dans les possessions;

et quoique plusieurs familles ne jouissent d’aucun domaine, tandis

que d’autres avoient considérablement augmenté le leur, on suivoit

toujours la même méthode à l’égard des subsides. Tullius en fit

aisément sentir l’injustice; le peuple demanda un remède à ce désordre,

qui lui paroissoit intolérable; et la noblesse, peut-être instruite

des desseins secrets du prince, ou qui craignoit d’engager par sa

résistance les plébéïens à demander un nouveau partage des terres,

consentit à payer les impositions d’une manière proportionnée à ses

richesses.

Tullius fit le cens, c’est-à-dire, le dénombrement des citoyens,

et chacun donna une déclaration fidelle de ses biens. Après cette

opération, rien n’étoit plus aisé que d’asseoir les impôts avec

égalité, sans rien changer à l’ancienne distribution des Romains

en tribus et en curies: mais Tullius, qui se proposoit un autre

but, imagina de partager ses sujets en six classes à raison de

leurs richesses, et subdivisa ensuite ces six classes en cent

quatre-vingt-treize centuries, qui paieroient chacune la même

imposition. La noblesse, enrichie par ses usures[4], et qui s’étoit

emparée de la plupart des terres conquises, composa donc elle seule un

plus grand nombre de centuries que le peuple entier; et elle devoit par

conséquent être maîtresse des délibérations du champ de Mars et de la

place publique, dès que Tullius, profitant de la faveur qu’avoit acquis

sa politique artificieuse, auroit introduit l’usage de convoquer les

comices par centuries[5]. Cette pernicieuse nouveauté fut établie, et

les plébéïens, qui jusque-là avoient possédé toute l’autorité, parce

qu’ils avoient dans chaque tribu ou dans chaque curie un nombre de voix

beaucoup supérieur à celui des patriciens, se trouvèrent même privés

du droit de suffrage; car il arriva très-rarement depuis, que pour

former les décrets des assemblées publiques, on fut obligé de consulter

quelqu’une des quatre-vingt-treize dernières centuries qui comprenoient

les plébéïens[6].

[4] Tous les historiens nous parlent de l’excessive dureté des

riches à l’égard de leurs débiteurs. Les emprunts se faisoient

chez les Romains à un pour cent d’intérêt par mois. On sent

aisément qu’une usure aussi forte dans un état aussi pauvre que

le leur, devoit faire passer toutes les richesses entre les mains

de quelques citoyens.

[5] _Comicia centuriata_, dont il est si souvent parlé dans

l’histoire Romaine.

[6] Toutes les affaires se décidant à la pluralité des suffrages,

il étoit inutile de recueillir les voix des dernières centuries,

dès que les cent premières étoient d’accord sur un objet.

Un changement si considérable dans la constitution des Romains devoit

causer leur perte. Si le peuple, las de comparoître inutilement dans

les comices, se portoit à quelqu’entreprise violente pour recouvrer

son autorité, il étoit à craindre qu’il n’ébranlât l’état encore mal

affermi. S’il se soumettoit patiemment à sa nouvelle servitude, il

falloit qu’il tombât dans cette espèce d’engourdissement qui rend le

citoyen inutile à sa patrie. La noblesse, de son côté, n’avoit acquis

le frivole avantage de faire un corps séparé des plébéïens, et d’opiner

seule dans les affaires de la république, que pour se mettre dans la

nécessité d’obéir servilement à ses rois. Vouloit-elle se servir de son

pouvoir et s’opposer à leur volonté? la simple menace de convoquer

les comices par tribus ou par curies, c’est-à-dire, de la confondre

avec le peuple, servoit d’entrave à son ambition. L’autorité royale

acquérant donc de jour en jour de nouvelles forces, étoit prête à tout

envahir; et cependant la politique ne découvre point ce qui auroit

rendu les Romains supérieurs à leurs voisins, ni pu soumettre enfin

le monde à leur domination, s’ils eussent continué d’obéir à des rois

qui n’auroient pas été les simples magistrats d’un état libre. Le

gouvernement monarchique est nécessaire à un peuple trop corrompu par

l’avarice, le luxe et le goût des plaisirs pour aimer sa patrie; mais

il n’est point fait pour une nation pauvre, foible, grossière et dont

les citoyens n’ont encore ni art, ni industrie, ni fortune qui les

occupent dans le sein de leur famille. D’ailleurs Rome, prenant les

passions de ses maîtres, et gouvernée par des princes d’un caractère

différent, n’auroit eu aucune maxime constante ni aucune vue suivie.

Elle auroit passé au hasard de la guerre à la paix. Sans parler des

rois méchans, imbécilles ou voluptueux qui auroient avili leur trône et

déshonoré leurs sujets, les Romains auroient eu à craindre jusqu’aux

vertus de quelques-uns de leurs rois; de nouveaux Numa auroient fermé

le temple de Janus, quand il eût fallu accabler un ennemi. Un prince

eût eu un courage héroïque dans des circonstances où il n’eut fallu

qu’être prudent, et l’autre n’eût montré que de la prudence quand il

auroit fallu être audacieux. En un mot, les Romains, sans caractère,

sans vertus, mais heureux ou malheureux suivant qu’on les eût bien ou

mal gouvernés, c’est-à-dire, n’ayant que rarement des succès, auroient

enfin subi eux-mêmes le sort des peuples qu’ils soumirent.

Le mépris par lequel les grands se vengèrent de la haine que leur

montroit le peuple, et leur indifférence commune pour le bien public,

suites nécessaires des changemens survenus dans le gouvernement,

donnèrent à Tarquin l’audace d’usurper la couronne[7], et l’espérance

d’asservir sa patrie. Il eut la politique d’un usurpateur; il flatta

les soldats et les enrichit pour les attacher à ses intérêts; et tandis

qu’il amusoit la multitude par des fêtes et en élevant des édifices

publics, il fit périr les patriciens qui lui portoient ombrage,

et n’épargna que ceux qui, n’ayant ni le courage de venger leur

patrie, ni la lâcheté d’être les témoins tranquilles de sa servitude,

s’étoient eux-mêmes exilés de Rome. On ne peut refuser à ce prince des

talens supérieurs. Il avoit presqu’accoutumé les Romains au pouvoir

arbitraire; l’usage des comices étoit oublié, et il est vraisemblable

qu’il auroit affermi sa domination, si son fils, se bornant à faire à

un ordre de citoyens des injures qui auroient flatté le ressentiment

et la jalousie de l’autre, n’eût commis une action infâme qui fut un

affront commun pour tous les Romains, et souleva à la fois tous les

esprits.

[7] La couronne de Rome étoit élective. Voyez Tite-Live et Denys

d’Halicarnasse.

Les Tarquins furent chassés de Rome par un décret public[8]; le peuple

pilla leur palais; la haine qu’on portoit au roi, s’étendit sur la

royauté même, et on dévoua aux Dieux infernaux quiconque entreprendroit

de la rétablir. Tant d’emportement sembloit annoncer le retour de la

liberté; mais la ruine d’un tyran n’est presque jamais la ruine de

la tyrannie; et les causes qui avoient préparé à Rome le despotisme

de Tarquin, empêchoient qu’on ne pût y rétablir les principes d’une

sage république. La révolution, il est vrai, ne donna d’abord qu’un

même esprit aux nobles et aux plébéïens; mais c’est que leur péril fut

d’abord le même. Ils montreront le même zèle et le même courage, tant

qu’il s’agira de défendre leur ville et de repousser le tyran; mais

dès que le calme sera rétabli, les anciennes jalousies renaîtront; et

tandis que le sénat voudra gouverner, les plébéïens prétendront être

libres.

[8] Cet événement arriva l’an de Rome 244.

Brutus auroit fait une faute énorme, si dans le moment que tous les

yeux étoient fixés sur lui, il eût tenté, pour établir une vraie

liberté dans Rome, de ramener entre les citoyens l’égalité qui avoit

fait leur bonheur avant la distinction des Romains en familles nobles

et en familles plébéïennes, et l’établissement des centuries. Laisser

entrevoir aux patriciens qu’il falloit renoncer à leurs prérogatives,

tandis qu’ils se flattoient de posséder tout le pouvoir dont les

rois avoient joui; ou faire soupçonner au peuple que les comices ne

se convoqueroient plus par tribus et par curies, dans le temps qu’il

s’armoit pour conquérir sa liberté, c’eût été distraire les deux

ordres de la république de l’objet qui devoit les occuper entièrement,

les aigrir l’un contre l’autre, et faire, en un mot, une diversion en

faveur de Tarquin et de la tyrannie. Brutus prit sagement le parti

contradictoire de satisfaire à la fois les prétentions du sénat, et

de persuader aux plébéïens qu’ils n’obéiront plus qu’aux lois qu’ils

auront faites. Je conçois que par cette conduite les lois et les

préjugés des Romains doivent se trouver en opposition, et que des

droits que Brutus donne au sénat, et des espérances dont il enivre le

peuple, il résultera des dissentions domestiques. N’importe, Brutus est

justifié, parce que Tarquin est aux portes de Rome, qu’il rassemble

des forces formidables, et que les querelles des Romains ne sont qu’un

mal éloigné. Le temps, des circonstances heureuses, mille événemens

imprévus pourront remédier au vice du gouvernement; mais l’union seule

des citoyens de Rome peut triompher de Tarquin.

Quelque puissance qu’eussent acquis le sénat et la noblesse, le peuple

crut d’abord être libre, parce qu’il étoit heureux. On le ménagea avec

un soin extrême tant qu’on craignit Tarquin; mais tout changea de

face quand on apprit sa mort[9]. Le vice commun des hommes c’est de ne

juger de leur autorité que par l’abus qu’ils en font, et les grands

auroient cru n’avoir rien gagné par l’exil des rois, s’ils n’avoient

gouverné aussi despotiquement qu’eux. Les consuls ne convoquèrent

les comices que par centuries, et dans ces assemblées où la noblesse

dominoit, elle souscrivoit à toutes les propositions du sénat, qui,

pour la récompenser de sa complaisance, lui permettoit à son tour

d’exercer toutes sortes de violences sur les plébéïens. On les chassoit

de leur héritage, on les condamnoit à l’esclavage ou à des peines

ignominieuses; chaque patricien étoit un nouveau Tarquin; mais le

peuple, encore tout plein des promesses de Brutus et de l’orgueil que

lui avoient inspiré les bienfaits de Publicola[10], n’avoit pas acheté

sa liberté par une guerre qui fit éclater tant d’héroïsme, pour porter

avec lâcheté le joug d’une foule de tyrans.

[9] _Eo nuncio erecti patres; erecta plebs; sed patribus nimis

luxuriosa ea fuit lætitia: plebi, cui ad eam diem summâ ope

insueritum erat, injuriæ à primoribus fieri cœpere._ Tit. Liv. L.

2. _Dum metus à Tarquinio, æquo et modesto jure agitatum. Dein,

servili imperio patres plebem exercere, de vita atque tergo,

regio more consulere; agro pellere et cæteris ex partibus soli in

imperio agere, quibus sævitiis, et maximè fœnoris onere oppressa

plebs_, &c. Sal. in Frag.

[10] Le consul Valerius étoit fort attaché aux intérêts du

peuple, ce qui lui mérita le surnom glorieux de Publicola.

Pendant la guerre de Tarquin, il se tint plusieurs comices par

tribus, et c’est dans une de ces assemblées que Valerius fit un

jour baisser ses faisceaux pour faire entendre que c’étoit dans

l’assemblée du peuple que résidoit la puissance publique. Il

porta aussi une loi par laquelle il étoit permis d’interjeter

appel devant le peuple des sentences des magistrats; cette loi

s’appela la loi _Valeria_.

Rome paroissoit en quelque sorte entourée d’écueils, et il étoit bien

difficile qu’elle pût tous les éviter. Si le sénat et la noblesse

se conduisoient avec assez d’adresse et de courage pour conserver

l’autorité qu’ils avoient usurpée, le peuple devoit tomber dans une

servitude encore plus fâcheuse que celle qu’il avoit éprouvée sous

les Tarquins: car l’aristocratie, si elle n’est tempérée par de sages

institutions, est toujours plus dure que la monarchie. Les plébéïens

méprisés, accablés, et par conséquent mauvais citoyens d’une patrie

qu’ils n’auroient point aimée, n’auroient senti aucun avantage à

obéir plutôt au sénat et aux patriciens qu’aux ennemis même de Rome.

Les Volsques, les Hernites, les Fidenates auroient été des voisins

dangereux; ils se seroient servis, pour ruiner la république, du vice

intérieur du gouvernement qui auroit détaché de ses intérêts la plus

grande partie des citoyens. L’état qui, dans des commencemens encore si

foibles, avoit besoin de chaque citoyen, et de multiplier ses forces et

ses talens par l’émulation qu’inspire la liberté, n’auroit armé que des

esclaves pour sa défense; mais des esclaves n’ont jamais bien défendu

leur patrie. Ainsi le sénat sans ressources dans les dangers, eût enfin

perdu la république, et vu passer dans les mains de quelqu’un de ses

ennemis cette puissance qu’il n’auroit pas voulu partager avec les

plébéïens.

Que le peuple, au contraire, aigri par les injures qu’il recevoit

de la noblesse, et presque toujours extrême, dès qu’une fois il est

ambitieux, eût accablé le sénat pour en secouer le joug, le sort

des Romains n’auroit pas été plus heureux. Le gouvernement eût été

changé en une pure démocratie, et tous les ouvrages des politiques

ne respirent que le mépris pour cette police, toujours voisine de

l’anarchie, et où la multitude, abusant à son gré de l’autorité

souveraine, a tantôt toutes les fureurs et tous les caprices d’un

tyran, et tantôt toute la foiblesse d’un prince imbécille.

Il étoit encore plus à craindre que la république romaine n’éprouvât

les mêmes révolutions qui causèrent tant de maux dans la plupart

des villes de la Grèce, après que la royauté y eut été détruite.

Le gouvernement n’y prit aucune forme assurée, et les nobles et le

peuple, tour-à-tour maîtres de l’état, ne s’appliquoient qu’à se ruiner

réciproquement. Si les Romains avoient été exposés aux mêmes désordres,

toujours esclaves ou tyrans, et entièrement occupés de leurs haines

domestiques, ils auroient, comme les Grecs, sacrifié leur patrie

aux intérêts particuliers des factions et des partis qui l’auroient

déchirée.

Heureusement l’horreur que les violences de Tarquin avoient inspirée

contre la royauté, subsistoit encore dans toute sa force, quand

le peuple commença à se plaindre des injures qu’il éprouvoit des

patriciens. Il ne se trouva par conséquent dans la république ni un

Sp. Cassius[11], ni aucun de ces ambitieux, qui, se faisant dans la

suite un art d’envenimer les esprits, ne cherchoient, à la faveur des

dissentions, qu’à se faire un parti qui les mît en état d’usurper

la souveraineté. Peut-être eût-il été facile dans la naissance des

troubles, de surprendre le peuple, et de l’engager dans quelque

démarche qui l’auroit nécessairement porté aux plus grands excès;

mais il en étoit incapable tant qu’il se conduiroit par son propre

sentiment. Les plébéïens, sans qu’ils s’en défiassent, étoient

accoutumés à respecter le sénat[12]. Ils estimoient l’avantage d’une

naissance illustre, en haïssant ceux qui le possédoient; et la pompe

des magistratures et du commandement en imposoit, malgré eux, à leur

imagination. D’ailleurs, après avoir défendu Rome aux dépens de tout

son sang, chaque citoyen l’aimoit comme l’ouvrage de ses mains, la

regardoit comme un trophée élevé à sa valeur, et se croyoit en quelque

sorte comptable de l’élévation à laquelle elle étoit destinée sur la

foi de plusieurs oracles.

[11] C’est le premier des Romains qui ait aspiré à la tyrannie.

Ayant été fait consul avec Proculus Virginius, l’an de Rome 268,

il proposa la loi agraire, c’est-à-dire, une loi par laquelle

il étoit ordonné qu’après avoir fait un dénombrement des terres

conquises dont les nobles s’étoient emparés, ou qu’ils s’étoient

fait adjuger à vil prix, on les partageroit également entre tous

les citoyens. En portant une loi, disent les historiens, qui

devoit causer tant de troubles, Cassius n’avoit d’autre objet

que de se rendre le maître de Rome. Le peuple, qui pénétra ses

intentions, non-seulement ne le seconda pas, mais l’abandonna

même au ressentiment de la noblesse qui le fit périr, sans avoir

l’attention de détourner avec adresse sur la loi de Cassius la

haine qu’on portoit à son auteur.

[12] Il faut principalement attribuer ce respect à l’usage des

cliens établi par Romulus. Après que ce prince eut créé un sénat,

il voulut que chaque plébéïen s’y choisît un patron qui étoit

obligé de lui accorder sa protection. Les cliens rendoient de

grands honneurs à leur protecteur; ils l’accompagnoient dans

les rues, et ne pouvoient lui refuser leur suffrage quand il se

mettoit sur les rangs pour quelque magistrature. Si le patron

étoit pauvre, ses cliens s’imposoient eux-mêmes une taxe pour

marier ses filles, acquitter ses dettes, ou payer sa rançon

lorsqu’il avoit été fait prisonnier de guerre. Un patron et son

client ne pouvoient comparoître en justice pour déposer l’un

contre l’autre. Ces devoirs étoient sacrés chez les Romains et

l’usage n’en fut pas même entièrement aboli depuis la création

des tribuns.

Le peuple, las de demander et d’espérer quelque soulagement, se

contenta donc de s’exiler de sa patrie, lorsqu’il ne tenoit qu’à lui de

se venger de la dureté de ses tyrans et de les punir. Cette conduite

n’annonçoit pas des vues ambitieuses de la part de la multitude; mais

c’étoit n’échapper à un danger que pour tomber dans un autre. Il étoit

naturel que la noblesse abusât de la modération des plébéïens pour

cimenter sa puissance; et elle y eût réussi sans peine, en feignant

d’en abandonner une partie. Heureusement les sénateurs ne virent pas

du même œil la retraite du peuple sur le Mont-Sacré[13]. Les uns, qui

avoient pour chef Appius Claudius, homme dur et inflexible, vouloient

follement qu’on punît, ou du moins qu’on méprisât les révoltes; les

autres, à qui Menenius, Agrippa et la famille des Valériens inspirèrent

leurs sentimens, n’avoient que de la crainte et tâchoient en vain de

la déguiser sous le dehors de la prudence. Il se présentoit un milieu

entre la rigueur indiscrette d’Appius et la foiblesse timide des

Valériens, et c’étoit de prévenir les demandes du peuple par quelque

bienfait, tel qu’une loi qui eût aboli une partie des dettes, diminué

l’usure, ou donné aux plus pauvres citoyens quelques domaines de la

république. La fermentation des esprits ne permit pas de prendre

ce parti, et le sénat s’écarta de ses intérêts pour se livrer à de

longs débats. Plus un parti mit de chaleur à défendre son sentiment,

plus l’autre s’opiniâtra à ne se pas rendre. Tandis qu’on délibère,

qu’on s’offense, et que de deux avis opposés il s’en forme enfin un

troisième, qui décèle à la fois la crainte du sénat et son extrême

répugnance à rendre justice aux mécontens, les plébéïens ont eu le

temps de réfléchir sur leur situation et de connoître leurs forces.

Ils se rappellent les promesses vaines par lesquelles on les a trompés

si souvent; ils se sont donnés des chefs; ils ne se plaignent plus

seulement du passé, ils s’occupent de l’avenir; il faut calmer leurs

alarmes, assurer leur sort, et le sénat est enfin forcé de traiter avec

eux, et en leur accordant des magistrats, de leur donner un pouvoir qui

leur inspirera nécessairement de l’ambition.

[13] Ce fut l’an 259, c’est-à-dire, quinze ans après l’exil des

Tarquins, que le peuple se retira sur le Mont-Sacré.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 13 / 30 段