adroite et savante qui avoit déjà trompé et asservi tant de nations.
Sous prétexte de rendre à chaque ville sa liberté, ses lois et son
gouvernement, ils défendirent toute alliance, et mirent par-là la
Grèce dans l’impuissance d’avoir un même intérêt et de se réunir. La
république Romaine commença à dominer les Grecs par les Grecs mêmes;
ce fut par leurs vices qu’elle voulut d’abord les avilir et les
affoiblir, afin de les opprimer plus aisément par la force des armes.
Elle se fit des partisans zélés, dans chaque ville, en comblant de
bienfaits les citoyens qui lui furent les plus attachés. L’histoire a
conservé les noms de plusieurs de ces hommes infâmes, qui, tour-à-tour
délateurs de leurs concitoyens à Rome, et artisans de la tyrannie dans
leur patrie, prétendoient qu’il n’y avoit plus dans la Grèce d’autre
droit, d’autres lois, d’autres mœurs, d’autres usages que la volonté
des Romains. Au moindre différend qui s’élevoit, la république offroit
sa médiation pour accoutumer les Grecs à la reconnoître pour juge; ne
parloit que de paix, parce qu’elle vouloit avoir seule le privilége
de faire la guerre; donnoit des conseils, hasardoit quelquefois des
ordres, mais toujours dans des circonstances favorables, et en cachant
son ambition sous le voile spécieux du bien public.
Les Etoliens s’étoient promis de grands avantages en favorisant les
armes des Romains contre Philippe; et pour toute récompense, ils se
virent forcés à ne plus troubler la Grèce par leurs brigandages, et à
périr de misère s’ils ne s’accoutumoient au travail, et ne réparoient
par une industrie honnête les maux que leur faisoit la paix. Ils se
crurent accablés sous une tyrannie insupportable; ils méditèrent une
révolte; mais n’espérant pas de secouer le joug des Romains sans un
secours étranger, ils firent passer quelques-uns de leurs citoyens à
la cour de Syrie, pour engager Antiochus à prendre les armes contre
la république Romaine. La défaite de ce prince, lui fit perdre l’Asie
mineure; et les Grecs, désormais sans ressources, se trouvèrent
enveloppés de toutes parts de la puissance des Romains.
Le premier fruit que les vainqueurs retirèrent de cet avantage, ce fut
la ruine des Etoliens. La république Romaine leur accorda la paix,
mais à condition que toujours prêts à marcher sous ses ordres, ils ne
donneroient jamais aucun secours à ses ennemis ni à ceux de ses alliés.
La ligue Etolienne paya deux cens talens aux Romains, et s’obligea de
leur en donner encore trois cens dans l’espace de six années. Elle
livra quarante de ses principaux citoyens qui furent envoyés à Rome, et
il ne lui fut permis de choisir ses magistrats que parmi ses otages.
Les villes de la confédération qui avoient désapprouvé son alliance
avec Antiochus, furent déclarées libres. Enfin, les Romains donnèrent
aux Acarnaniens, pour prix de leur fidélité, la ville et le territoire
des Eniades. Ne pouvant plus offenser leurs voisins, les Etoliens, dit
Polybe, tournèrent leur fureur contr’eux-mêmes; et leurs discordes
domestiques les portèrent aux violences les plus atroces. Ce peuple
acheva de venger les Grecs de son inhumanité, et on ne vit, dans toute
l’Etolie, qu’injustices, confusion, meurtres et assassinats.
Les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et cependant de jour en
jour moins libres, connurent la faute qu’ils avoient faite d’implorer
la protection de la république Romaine contre Philippe: pour se venger
d’un ennemi auquel ils pouvoient résister, ils s’étoient donné un
maître auquel il falloit obéir. Ils virent avec joie que Persée tentât
de sortir de l’abaissement où les Romains le tenoient; mais ce prince
téméraire et timide fut vaincu comme Philippe son père, et traité
avec plus de rigueur. Il orna le triomphe de Paul Emile; le trône de
Philippe et d’Alexandre ne subsista plus; la Macédoine, qui avoit
subjugué l’Asie entière, devint une province romaine: les vainqueurs en
transportèrent les habitans d’une contrée dans l’autre pour la rendre
docile et obéissante; et la Grèce vit avec frayeur une image du sort
qui l’attendoit, si elle essayoit de se soulever contre une république,
qui, commençant à perdre ses mœurs, commençoit à ne plus respecter ses
lois; et que l’excès de sa prospérité invitoit déjà à abuser de son
pouvoir.
Le sénat Romain prit l’habitude de citer devant lui les villes
entre lesquelles il s’élevoit quelque différend; il ne proposoit
que des conseils, il ne parloit que comme arbitre; mais les Grecs
éprouvèrent que c’étoit un crime que de ne pas obéir. Au milieu de cet
assujetissement général, la ligue seule des Achéens se piquoit d’un
reste de liberté: elle régloit encore ses affaires domestiques, et
faisoit des alliances, sans consulter le sénat; elle croyoit avoir des
droits; elle en parloit sans cesse, et cependant étoit assez prudente
pour n’oser presque pas en jouir. «Si ce que les Romains exigent de
nous,» disoient d’après Philopemen les Achéens les plus accrédités
dans leur nation, «est conforme aux lois, à la justice et aux traités
que nous avons passés avec eux, ne balançons point à leur montrer
une sage déférence; mais si leurs prétentions blessent notre liberté
et nos usages, faisons-leur connoître les raisons que nous avons
de ne pas nous y soumettre. Remontrances, prières, bon droit, tout
est-il inutile; prenons les dieux à témoins de l’injustice qu’on nous
fait, mais obéissons encore, et cédons à la violence, ou plutôt à la
nécessité.»
Ce mêlange de soumission et de fermeté, de crainte et de courage,
rendoit les Achéens suspects; et c’étoit par sa sagesse à prévenir
les plus petits dangers que la république Romaine cimentoit chaque
jour la grandeur de sa fortune. Elle craignit donc que l’orgueil des
Achéens, s’il n’étoit réprimé, ne devînt contagieux dans la Grèce, et
n’y réveillât le souvenir de son ancienne indépendance. D’ailleurs
elle étoit parvenue à une trop haute élévation, et tous les peuples
étoient trop humiliés devant elle, pour qu’elle ne confondît pas les
remontrances et la rebellion. Se plaindre, c’étoit lui manquer de
respect; et tout ce que l’Achaïe avoit d’honnêtes gens et de bons
citoyens fut condamné par un décret de bannissement à abandonner sa
patrie.
Cet exemple de sévérité auroit dû étouffer jusqu’à l’espérance de la
liberté dans le Péloponèse; il y aigrit au contraire les esprits. On se
plaignit, on murmura sans retenue; et comme si on eût voulu s’essayer à
la révolte, en s’accoutumant à mépriser les Romains, on publia que leur
empire n’étoit que l’ouvrage de la fortune. Quelqu’insensée que fut
cette manière de penser, elle devoit s’accréditer chez un peuple vain,
et qui, traitant les étrangers de barbares, se flattoit de posséder
seul tous les talents. Les Achéens ne tardèrent pas à être les victimes
de leur vanité. La république Romaine, qui ne cherchoit qu’une occasion
de les humilier, profita du différent qui s’étoit élevé entr’eux et
les Spartiates, pour nommer des commissaires qui, sous prétexte de les
juger, étoient chargés d’affoiblir la confédération Achéenne, et de
détacher de son alliance le plus de villes qu’il seroit possible, mais
sur-tout Sparte, Argos, Corinthe, Orchomène et Héraclée.
Les Achéens osèrent donner des marques de mépris aux députés de Rome;
mais cette république, dont la politique savoit si bien pousser à sa
ruine un peuple assez sage pour s’en éloigner, et feindre de prêter
une main secourable à celui qui s’y précipitoit de lui-même, dissimula
l’injure qu’on avoit faite à ses ministres. Le sénat nomma de nouveaux
commissaires, qu’il chargea de se conduire avec beaucoup de douceur, et
d’inviter seulement les Achéens à rappeler leurs troupes, et cesser les
hostilités qu’ils avoient commencées sur le territoire de Sparte.
Par cette conduite, en apparence si modérée, les Romains ne cherchoient
qu’à mettre l’Achaïe dans son tort, et justifier l’extrême sévérité
dont ils vouloient user à son égard. Plus ils affectoient de ménagemens
et de modération, plus les Achéens enhardis montrèrent de fierté et
d’insolence. Diéus et Critolaüs gouvernoient alors la ligue; et Polybe
nous les dépeint comme deux scélérats, dont l’empire étoit absolu sur
tout ce qu’il y avoit de citoyens déshonorés ou assez ruinés pour
n’avoir rien à perdre dans la ruine de leur patrie. On crut, sur la foi
de ces deux hommes, que la douceur affectée de la république romaine
n’étoit que le fruit de sa crainte. Ils persuadèrent aux Achéens,
qu’occupée par une troisième guerre contre un peuple aussi puissant que
les Carthaginois, elle avoit d’abord tâché d’intimider les Grecs par
une ambassade fastueuse; mais que cette voye ne lui ayant pas réussi,
elle avoit envoyé de nouveaux ambassadeurs, dont la conduite plus
modérée faisoit voir que les Romains n’osoient se faire de nouveaux
ennemis, et se repentoient d’avoir ébranlé par leur tyrannie l’empire
qu’ils avoient pris sur la Grèce, et dont il étoit temps qu’elle
s’affranchit. «Puisque Rome tremble, disoient-ils, il faut renoncer
aujourd’hui et sans retour à la liberté, ou profiter de cette dernière
occasion pour la défendre et l’affermir.» Ces sentimens passèrent dans
tous les cœurs, et les seconds députés des Romains n’eurent pas un
succès plus heureux que les premiers.
Métellus qui commandoit en Macédoine, n’oublia rien pour dissiper
l’erreur des Achéens, et les porter à obéir; mais tous ses efforts
étant infructueux, il fit enfin marcher contr’eux les légions. L’Achaïe
de son côté s’étoit préparée à la guerre; les armées se joignirent dans
la Locride; et malgré l’échec considérable que les Achéens y reçurent,
ils ne désespérèrent pas encore de leur salut. Critolaüs avoit été tué;
Diéus, son collègue, rassembla à la hâte les débris de l’armée battue;
et armant jusqu’aux esclaves, se crut en état de défier encore une fois
la fortune des Romains.
Métellus, qui s’étoit avancé près de Corinthe, ne se lassoit point
de faire de nouvelles propositions de paix, lorsque Mummius prit
le commandement de l’armée. Ce consul, aussi fameux dans la Grèce
par la rusticité de ses mœurs et son ignorance pour les arts qui
la charmoient, que par la dureté dont il usa à son égard, défit
entièrement les Achéens; et leur consternation égala après la bataille
la confiance téméraire avec laquelle ils s’y étoient présentés.
Il étoit naturel que ce qui avoit échappé à l’épée des romains, se
réfugiât dans Corinthe; et en défendant une place qui étoit la clef
du Péloponèse, fit une résistance assez vigoureuse pour obtenir une
capitulation honorable, ou justifier la témérité qui lui avoit mis les
armes à la main. Mais les soldats consternés s’y crurent trop près
de leurs vainqueurs; ils fuirent en se débandant dans l’intérieur du
Péloponèse, et la plupart des Corinthiens, à qui l’effroi de l’armée
s’étoit communiqué, abandonnèrent eux-mêmes leur ville. Mummius la
livra au pillage. Tout citoyen qui n’avoit pas fui fut passé au fil de
l’épée; femmes, filles, enfans, tout fut vendu. La superbe Corinthe fut
réduite en cendres, et la liberté des Grecs ensevelie sous ses ruines.
On abattit les murailles de toutes les villes qui avoient eu part à la
révolte. Le gouvernement populaire fut aboli par-tout. En un mot, la
Grèce perdit ses lois et ses magistrats, et, gouvernée par un prêteur,
devint une province Romaine, sous le nom de province d’Achaïe.
Tel fut le sort de la nation peut-être la plus illustre de l’antiquité,
et dont la réputation, dans sa décadence même, donna de la jalousie
aux Romains. Est-il un peuple dont l’histoire offre aux méditations
de la politique des maximes plus sûres et en plus grand nombre sur
tout ce qui peut faire le bonheur ou le malheur des sociétés? Depuis
Lycurgue, jusqu’au temps malheureux que l’ambition alluma la guerre du
Péloponèse, s’il s’éleva quelques querelles entre les Grecs, les haines
et les vengeances ne furent point implacables; leurs institutions
étoient telles, que la raison reprenant promptement son empire sur les
passions, la paix étoit rétablie avant qu’on eût éprouvé l’impuissance
de continuer la guerre, ou conçu l’espérance de faire des conquêtes.
L’amour de la paix, toujours uni à l’amour de la gloire, ne dégénéra
point pendant ces temps heureux en une indolence molle et oisive,
qui, en rendant la Grèce méprisable à ses voisins, lui auroit fait
des ennemis. Les Grecs, préparés par leurs jeux aux exercices de la
guerre, étoient toujours prêts à défendre leur patrie; ils auroient
plutôt péri que de souffrir un affront; et par une espèce de prodige,
ces citoyens soldats n’abusoient cependant, ni de leur courage, ni de
leur discipline, ni de leurs avantages contre leurs voisins, et ne
songeoient point à les dépouiller de leurs biens.
La Grèce n’a eu presqu’aucune république qui ne se soit rendue
célèbre. Je ne parlerai point d’Athènes, de Corinthe, de l’Arcadie,
de la Béotie, etc. Mais quelle société offrit jamais à la raison un
spectacle plus noble, plus sublime que Lacédémone? Pendant près de six
cents ans les lois de Lycurgue, les plus sages qui aient été données
aux hommes, y furent observées avec la fidélité la plus religieuse.
Quel peuple aussi attaché à toutes les vertus que les Spartiates,
donna jamais des exemples si grands, si continuels de modération, de
patience, de courage, de magnanimité, de tempérance, de justice, de
mépris des richesses, et d’amour de la liberté et de la patrie? En
lisant leur histoire, nous nous sentons échauffer; si nous portons
encore dans le cœur quelque germe de vertu, notre ame s’élève, et
semble vouloir franchir les limites étroites dans lesquelles la
corruption de notre siècle nous retient.
Quoi qu’en dise un des plus judicieux écrivains de l’antiquité, qui
cherche à diminuer la gloire des Grecs, leur histoire ne tire point
son principal lustre du génie et de l’art des grands hommes qui l’ont
écrite. Peut-on jeter les yeux sur tout le corps de la nation Grecque,
et ne pas avouer qu’elle s’élève quelquefois au-dessus des forces
de l’humanité? On voit quelquefois tout un peuple être magnanime
comme Thémistocle, et juste comme Aristide. Salluste nieroit-il que
Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platée, Micale, la retraite des
dix mille, et tant d’autres exploits exécutés dans le sein même de la
Grèce pendant le cours de ses guerres domestiques, ne soient au-dessus
des louanges que leur ont données les historiens? Les Romains n’ont
vaincu les Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle auroit été la
fortune de ces conquérants, si au lieu de porter la guerre dans la
Grèce corrompue par mille vices, et affoiblie par ses haines et ses
divisions intestines, ils y avoient trouvé ces capitaines, ces soldats,
ces magistrats, ces citoyens qui avoient triomphé des armes de Xercès?
Le courage auroit alors été opposé au courage; la discipline à la
discipline; la tempérance à la tempérance; les lumières aux lumières;
l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire, à l’amour de la
liberté, de la patrie et de la gloire.
Un éloge particulier que mérite la Grèce, c’est d’avoir produit les
plus grands hommes dont l’histoire doive conserver le souvenir. Je
n’en excepte pas la république Romaine, dont le gouvernement étoit
toutefois si propre à échauffer les esprits, exciter les talents, et
les produire dans tout leur jour. Qu’opposera-t-elle à un Lycurgue,
à un Thémistocle, à un Cimon, à un Epaminondas, etc? On peut dire
que la grandeur des Romains est l’ouvrage de toute la république;
aucun citoyen de Rome ne s’élève au-dessus de son siècle et de la
sagesse de l’état, pour prendre un nouvel essor et lui donner une face
nouvelle. Chaque Romain n’est sage, n’est grand que par la sagesse
et le courage du gouvernement; il suit la route tracée, et le plus
grand homme ne fait qu’y avancer de quelques pas plus que les autres.
Dans la Grèce, au contraire, je vois souvent de ces génies vastes,
puissans et créateurs, qui résistent au torrent de l’habitude, qui se
prêtent à tous les besoins différens de l’état, qui s’ouvrent un chemin
nouveau, et qui, en se portant dans l’avenir, se rendent les maîtres
des événemens. La Grèce n’a éprouvé aucun malheur qui n’ait été prévu
long-temps d’avance par quelqu’un de ses magistrats; et plusieurs
citoyens ont retiré leur patrie du mépris où elle étoit tombée, et
l’ont fait paroître avec le plus grand éclat. Quel est au contraire le
Romain qui ait dit à sa république, que ses conquêtes devoient la mener
à sa ruine? Quand le gouvernement se déformoit, quand on abandonnoit
aux proconsuls une autorité qui devoit les affranchir du joug des
lois, quel Romain a prédit que la république seroit vaincue par ses
propres armées. Quand Rome chanceloit dans sa décadence, quel citoyen
est venu à son secours, et a opposé sa sagesse à la fatalité qui
sembloit l’entraîner?
Dès que les Romains cessèrent d’être libres, ils devinrent les plus
lâches des esclaves. Les Grecs, asservis par Philippe et Alexandre, ne
désespérèrent pas de recouvrer leur liberté; ils surent en effet se
rendre indépendans sous les successeurs de ces princes. S’il s’éleva
mille tyrans dans la Grèce, il s’éleva aussi mille Trasibule.
Ecrasée enfin sous le poids de ses propres divisions et de la puissance
Romaine, la Grèce conserva une sorte d’empire, mais bien honorable
sur ses vainqueurs. Ses lumières et son goût pour les lettres, la
philosophie et les arts la vengèrent, pour ainsi dire, de sa défaite,
et soumirent à leur tour l’orgueil des Romains. Les vainqueurs
devinrent les disciples des vaincus, et apprirent une langue que les
Homère, les Pindare, les Thucydide, les Xenophon, les Démosthènes, les
Platon, les Euripide, etc. avoient embellie de toutes les graces de
leur esprit. Des orateurs qui charmoient déjà Rome allèrent puiser chez
les Grecs ce goût fin et délicat, peut-être le plus rare des talens,
et ces secrets de l’art qui donnent au génie une nouvelle force; ils
allèrent, en un mot, se former au talent enchanteur de tout embellir.
Dans les écoles de philosophie, où les romains les plus distingués
se dépouilloient de leurs préjugés, ils apprenoient à respecter les
Grecs; ils rapportoient dans leur patrie leur reconnoissance et leur
admiration, et Rome rendoit son joug plus léger; elle craignoit
d’abuser des droits de la victoire, et par ses bienfaits distinguoit
la Grèce des autres provinces qu’elle avoit soumises. Quelle gloire
pour les lettres d’avoir épargné au pays qui les a cultivées des maux
dont ses législateurs, ses magistrats et ses capitaines n’avoient pu le
garantir? Elles sont vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance;
et sûres d’être respectées quand il se trouvera d’aussi justes
appréciateurs du mérite que les Romains.
_FIN des Observations sur l’histoire de la Grèce._
TABLE
Des Observations sur l'Histoire de la Grèce
A Monsieur l'abbé de R***. pag. I
Sommaires. VII
Livre premier. 1
Livre second. 63
Livre troisième. 123
Livre quatrième. 187
FIN DE LA TABLE.
* * * * *
OBSERVATIONS
SUR
LES ROMAINS.
AVERTISSEMENT.
Il y a dix ans que je fis imprimer des réflexions sur l’Histoire
Romaine et sur l’Histoire de France, sous le titre de _Parallèle
des Romains et des Français_. Le public, qui se plaît quelquefois
à encourager les jeunes écrivains, fit à mon ouvrage un accueil
favorable; mais je ne fus pas long-temps à m’apercevoir que ce que je
prenois pour une justice de sa part n’étoit qu’une grâce. Quelques
personnes, dont je respecte infiniment les lumières, me firent
l’honneur de me croire digne de leurs critiques, et quand, avec ce
secours, je vins à revoir mon ouvrage de sang-froid, je trouvai
qu’un plan que j’avois jugé très-judicieux, n’étoit en aucune façon
raisonnable. Nul ordre, nulle liaison dans les idées, des répétitions
sans nombre, des objets présentés sous un faux jour; ce n’étoit pas
là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle. Je
m’étois vu forcé à passer sous silence plusieurs choses nécessaires,
pour faire connoître les peuples dont j’examinois l’histoire, et ce
qui est un bien plus grand mal, d’en dire plusieurs que je n’aurois
pas dû penser. Au lieu de vouloir corriger mon parallèle incorrigible,
pour en faire une nouvelle édition, j’ai cru qu’il falloit composer
deux ouvrages tout nouveaux. Je donne aujourd’hui ce qui regarde les
Romains; heureux, si en voulant réparer une première faute je n’en fais
pas une seconde!
_Qualis status urbis, quæ mens exercituum, quis habitus
provinciarum, quid in toto terrarum orbe validum, quid ægrum
fuerit, ut non modo casus eventusque rerum, sed ratio etiam
causæque noscantur._ (Tac. Hist. Liv. I.)
SOMMAIRES.
LIVRE PREMIER.
Du gouvernement des Romains sous leurs rois. Comment le
gouvernement de la république se forme et se perfectionne. Ce qui
en altère les principes. Des causes qui doivent ruiner la liberté.
LIVRE II.
Affaires des Gracques, de Marius, de Sylla. Le premier
Triumvirat. Guerre civile de César. De la situation et de la
conduite de la république après sa mort. Second Triumvirat.
Auguste s’empare de toute la puissance publique.
LIVRE III.
Pourquoi le gouvernement des empereurs doit être despotique.
De l’indépendance qu’affectent les armées. Elles disposent de
l’empire. Pourquoi elles perdent leur autorité. Nouvelle forme de
gouvernement par Dioclétien.
LIVRE IV.
Du génie militaire des Romains. Leur discipline. Leurs guerres
contre les peuples d’Italie. Par quelle politique la république
met ses victoires à profit. Comment elle peut suffire à une
guerre continuelle. Progrès de ses généraux dans la science des
armes.
LIVRE V.
De Carthage. Ses guerres contre les Romains. Situation des
différentes puissances après la seconde guerre Punique. Leur
politique. Celle des Romains pour les asservir. Réflexions
particulières sur Antiochus.
LIVRE VI.
Abus que les Romains font de leur puissance. Leur énorme avarice.
Comment ils perdent ce qui avoit fait la sûreté et la grandeur
de la république. Etat de l’empire sous Constantin. Ruine de
l’empire d’Occident. Foiblesse et ruine de l’empire d’Orient.
OBSERVATIONS
SUR
LES ROMAINS.
LIVRE PREMIER.
Quand Romulus jeta les fondemens de Rome, l’Italie, composée de
presqu’autant d’états différens qu’il y avoit de villes, offroit une
image de la société naissante. Chaque république n’y possédoit guère
que les terres nécessaires pour nourrir ses habitans; ils vivoient du
travail de leurs mains, et la pauvreté ne permettant encore qu’à peu
de passions d’agir, tenoit lieu de cette foule d’institutions, par
lesquelles la politique a dû réprimer depuis les vices qui sont une
suite nécessaire de la politesse et du luxe des grands états.
Une valeur brutale fut la seule vertu des esclaves fugitifs et des
brigands à qui Rome servit d’asyle; ce n’étoit pas des citoyens, mais
des soldats unis par le désir commun de piller. Plus ils avoient besoin
d’apprendre à obéir, moins il étoit aisé de les accoutumer au joug des
lois, et Romulus qui craignoit leur indocilité, ne parut législateur
que pour se démettre de l’autorité qui sembloit lui appartenir. Après
avoir distribué Rome, selon ses différens quartiers, en tribus[1] et
en curies, dont chacune devoit, à la pluralité des voix, former un
suffrage dans les assemblées du champ de Mars et de la place publique;
il laissa aux Romains tout ce qui constitue en effet l’autorité
souveraine, c’est-à-dire, le droit d’ordonner de la guerre et de la
paix, de faire ou de changer les lois, et de choisir les magistrats.
Mais ce prince ambitieux étoit trop jaloux du commandement, pour ne
pas retirer d’une main ce qu’il accordoit de l’autre à ses sujets; et
tandis que cédant à la nécessité, il feignoit de n’être que l’organe de
leur volonté, il aspiroit en secret à être l’ame de leurs mouvemens.
[1] Romulus partagea les Romains en trois tribus. _Tribus
Ramnensium_, _Tatientium_, _Lucerum_; et chaque tribu en dix
curies. Les comices, ou assemblées de la nation, étoient
convoquées par tribus ou par curies, _comicia tributa_, _comicia
curiata_. Chaque tribu et chaque curie avoit sa place marquée
dans le champ de Mars et dans la place publique. Tarquin l’ancien
doubla le nombre des tribus. Rome continuant de jour en jour à
s’étendre, Servius Tullius fit une nouvelle distribution des
citoyens. Il partagea la ville en quatre quartiers, et son
territoire en quinze ou dix-sept. Les tribus de la ville furent
d’abord les plus considérables; mais l’an de Rome 450, le censeur
Fabius y incorpora les affranchis, les gens du marché, &c. ce
qui les avilit, et l’on transporta les familles considérables
dans les tribus de la campagne. Les tribus furent successivement
multipliées jusqu’au nombre de trente-cinq; celui des curies
demeura toujours fixé à trente.