Les Romains essayèrent dès-lors, sur les Grecs, cette politique

adroite et savante qui avoit déjà trompé et asservi tant de nations.

Sous prétexte de rendre à chaque ville sa liberté, ses lois et son

gouvernement, ils défendirent toute alliance, et mirent par-là la

Grèce dans l’impuissance d’avoir un même intérêt et de se réunir. La

république Romaine commença à dominer les Grecs par les Grecs mêmes;

ce fut par leurs vices qu’elle voulut d’abord les avilir et les

affoiblir, afin de les opprimer plus aisément par la force des armes.

Elle se fit des partisans zélés, dans chaque ville, en comblant de

bienfaits les citoyens qui lui furent les plus attachés. L’histoire a

conservé les noms de plusieurs de ces hommes infâmes, qui, tour-à-tour

délateurs de leurs concitoyens à Rome, et artisans de la tyrannie dans

leur patrie, prétendoient qu’il n’y avoit plus dans la Grèce d’autre

droit, d’autres lois, d’autres mœurs, d’autres usages que la volonté

des Romains. Au moindre différend qui s’élevoit, la république offroit

sa médiation pour accoutumer les Grecs à la reconnoître pour juge; ne

parloit que de paix, parce qu’elle vouloit avoir seule le privilége

de faire la guerre; donnoit des conseils, hasardoit quelquefois des

ordres, mais toujours dans des circonstances favorables, et en cachant

son ambition sous le voile spécieux du bien public.

Les Etoliens s’étoient promis de grands avantages en favorisant les

armes des Romains contre Philippe; et pour toute récompense, ils se

virent forcés à ne plus troubler la Grèce par leurs brigandages, et à

périr de misère s’ils ne s’accoutumoient au travail, et ne réparoient

par une industrie honnête les maux que leur faisoit la paix. Ils se

crurent accablés sous une tyrannie insupportable; ils méditèrent une

révolte; mais n’espérant pas de secouer le joug des Romains sans un

secours étranger, ils firent passer quelques-uns de leurs citoyens à

la cour de Syrie, pour engager Antiochus à prendre les armes contre

la république Romaine. La défaite de ce prince, lui fit perdre l’Asie

mineure; et les Grecs, désormais sans ressources, se trouvèrent

enveloppés de toutes parts de la puissance des Romains.

Le premier fruit que les vainqueurs retirèrent de cet avantage, ce fut

la ruine des Etoliens. La république Romaine leur accorda la paix,

mais à condition que toujours prêts à marcher sous ses ordres, ils ne

donneroient jamais aucun secours à ses ennemis ni à ceux de ses alliés.

La ligue Etolienne paya deux cens talens aux Romains, et s’obligea de

leur en donner encore trois cens dans l’espace de six années. Elle

livra quarante de ses principaux citoyens qui furent envoyés à Rome, et

il ne lui fut permis de choisir ses magistrats que parmi ses otages.

Les villes de la confédération qui avoient désapprouvé son alliance

avec Antiochus, furent déclarées libres. Enfin, les Romains donnèrent

aux Acarnaniens, pour prix de leur fidélité, la ville et le territoire

des Eniades. Ne pouvant plus offenser leurs voisins, les Etoliens, dit

Polybe, tournèrent leur fureur contr’eux-mêmes; et leurs discordes

domestiques les portèrent aux violences les plus atroces. Ce peuple

acheva de venger les Grecs de son inhumanité, et on ne vit, dans toute

l’Etolie, qu’injustices, confusion, meurtres et assassinats.

Les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et cependant de jour en

jour moins libres, connurent la faute qu’ils avoient faite d’implorer

la protection de la république Romaine contre Philippe: pour se venger

d’un ennemi auquel ils pouvoient résister, ils s’étoient donné un

maître auquel il falloit obéir. Ils virent avec joie que Persée tentât

de sortir de l’abaissement où les Romains le tenoient; mais ce prince

téméraire et timide fut vaincu comme Philippe son père, et traité

avec plus de rigueur. Il orna le triomphe de Paul Emile; le trône de

Philippe et d’Alexandre ne subsista plus; la Macédoine, qui avoit

subjugué l’Asie entière, devint une province romaine: les vainqueurs en

transportèrent les habitans d’une contrée dans l’autre pour la rendre

docile et obéissante; et la Grèce vit avec frayeur une image du sort

qui l’attendoit, si elle essayoit de se soulever contre une république,

qui, commençant à perdre ses mœurs, commençoit à ne plus respecter ses

lois; et que l’excès de sa prospérité invitoit déjà à abuser de son

pouvoir.

Le sénat Romain prit l’habitude de citer devant lui les villes

entre lesquelles il s’élevoit quelque différend; il ne proposoit

que des conseils, il ne parloit que comme arbitre; mais les Grecs

éprouvèrent que c’étoit un crime que de ne pas obéir. Au milieu de cet

assujetissement général, la ligue seule des Achéens se piquoit d’un

reste de liberté: elle régloit encore ses affaires domestiques, et

faisoit des alliances, sans consulter le sénat; elle croyoit avoir des

droits; elle en parloit sans cesse, et cependant étoit assez prudente

pour n’oser presque pas en jouir. «Si ce que les Romains exigent de

nous,» disoient d’après Philopemen les Achéens les plus accrédités

dans leur nation, «est conforme aux lois, à la justice et aux traités

que nous avons passés avec eux, ne balançons point à leur montrer

une sage déférence; mais si leurs prétentions blessent notre liberté

et nos usages, faisons-leur connoître les raisons que nous avons

de ne pas nous y soumettre. Remontrances, prières, bon droit, tout

est-il inutile; prenons les dieux à témoins de l’injustice qu’on nous

fait, mais obéissons encore, et cédons à la violence, ou plutôt à la

nécessité.»

Ce mêlange de soumission et de fermeté, de crainte et de courage,

rendoit les Achéens suspects; et c’étoit par sa sagesse à prévenir

les plus petits dangers que la république Romaine cimentoit chaque

jour la grandeur de sa fortune. Elle craignit donc que l’orgueil des

Achéens, s’il n’étoit réprimé, ne devînt contagieux dans la Grèce, et

n’y réveillât le souvenir de son ancienne indépendance. D’ailleurs

elle étoit parvenue à une trop haute élévation, et tous les peuples

étoient trop humiliés devant elle, pour qu’elle ne confondît pas les

remontrances et la rebellion. Se plaindre, c’étoit lui manquer de

respect; et tout ce que l’Achaïe avoit d’honnêtes gens et de bons

citoyens fut condamné par un décret de bannissement à abandonner sa

patrie.

Cet exemple de sévérité auroit dû étouffer jusqu’à l’espérance de la

liberté dans le Péloponèse; il y aigrit au contraire les esprits. On se

plaignit, on murmura sans retenue; et comme si on eût voulu s’essayer à

la révolte, en s’accoutumant à mépriser les Romains, on publia que leur

empire n’étoit que l’ouvrage de la fortune. Quelqu’insensée que fut

cette manière de penser, elle devoit s’accréditer chez un peuple vain,

et qui, traitant les étrangers de barbares, se flattoit de posséder

seul tous les talents. Les Achéens ne tardèrent pas à être les victimes

de leur vanité. La république Romaine, qui ne cherchoit qu’une occasion

de les humilier, profita du différent qui s’étoit élevé entr’eux et

les Spartiates, pour nommer des commissaires qui, sous prétexte de les

juger, étoient chargés d’affoiblir la confédération Achéenne, et de

détacher de son alliance le plus de villes qu’il seroit possible, mais

sur-tout Sparte, Argos, Corinthe, Orchomène et Héraclée.

Les Achéens osèrent donner des marques de mépris aux députés de Rome;

mais cette république, dont la politique savoit si bien pousser à sa

ruine un peuple assez sage pour s’en éloigner, et feindre de prêter

une main secourable à celui qui s’y précipitoit de lui-même, dissimula

l’injure qu’on avoit faite à ses ministres. Le sénat nomma de nouveaux

commissaires, qu’il chargea de se conduire avec beaucoup de douceur, et

d’inviter seulement les Achéens à rappeler leurs troupes, et cesser les

hostilités qu’ils avoient commencées sur le territoire de Sparte.

Par cette conduite, en apparence si modérée, les Romains ne cherchoient

qu’à mettre l’Achaïe dans son tort, et justifier l’extrême sévérité

dont ils vouloient user à son égard. Plus ils affectoient de ménagemens

et de modération, plus les Achéens enhardis montrèrent de fierté et

d’insolence. Diéus et Critolaüs gouvernoient alors la ligue; et Polybe

nous les dépeint comme deux scélérats, dont l’empire étoit absolu sur

tout ce qu’il y avoit de citoyens déshonorés ou assez ruinés pour

n’avoir rien à perdre dans la ruine de leur patrie. On crut, sur la foi

de ces deux hommes, que la douceur affectée de la république romaine

n’étoit que le fruit de sa crainte. Ils persuadèrent aux Achéens,

qu’occupée par une troisième guerre contre un peuple aussi puissant que

les Carthaginois, elle avoit d’abord tâché d’intimider les Grecs par

une ambassade fastueuse; mais que cette voye ne lui ayant pas réussi,

elle avoit envoyé de nouveaux ambassadeurs, dont la conduite plus

modérée faisoit voir que les Romains n’osoient se faire de nouveaux

ennemis, et se repentoient d’avoir ébranlé par leur tyrannie l’empire

qu’ils avoient pris sur la Grèce, et dont il étoit temps qu’elle

s’affranchit. «Puisque Rome tremble, disoient-ils, il faut renoncer

aujourd’hui et sans retour à la liberté, ou profiter de cette dernière

occasion pour la défendre et l’affermir.» Ces sentimens passèrent dans

tous les cœurs, et les seconds députés des Romains n’eurent pas un

succès plus heureux que les premiers.

Métellus qui commandoit en Macédoine, n’oublia rien pour dissiper

l’erreur des Achéens, et les porter à obéir; mais tous ses efforts

étant infructueux, il fit enfin marcher contr’eux les légions. L’Achaïe

de son côté s’étoit préparée à la guerre; les armées se joignirent dans

la Locride; et malgré l’échec considérable que les Achéens y reçurent,

ils ne désespérèrent pas encore de leur salut. Critolaüs avoit été tué;

Diéus, son collègue, rassembla à la hâte les débris de l’armée battue;

et armant jusqu’aux esclaves, se crut en état de défier encore une fois

la fortune des Romains.

Métellus, qui s’étoit avancé près de Corinthe, ne se lassoit point

de faire de nouvelles propositions de paix, lorsque Mummius prit

le commandement de l’armée. Ce consul, aussi fameux dans la Grèce

par la rusticité de ses mœurs et son ignorance pour les arts qui

la charmoient, que par la dureté dont il usa à son égard, défit

entièrement les Achéens; et leur consternation égala après la bataille

la confiance téméraire avec laquelle ils s’y étoient présentés.

Il étoit naturel que ce qui avoit échappé à l’épée des romains, se

réfugiât dans Corinthe; et en défendant une place qui étoit la clef

du Péloponèse, fit une résistance assez vigoureuse pour obtenir une

capitulation honorable, ou justifier la témérité qui lui avoit mis les

armes à la main. Mais les soldats consternés s’y crurent trop près

de leurs vainqueurs; ils fuirent en se débandant dans l’intérieur du

Péloponèse, et la plupart des Corinthiens, à qui l’effroi de l’armée

s’étoit communiqué, abandonnèrent eux-mêmes leur ville. Mummius la

livra au pillage. Tout citoyen qui n’avoit pas fui fut passé au fil de

l’épée; femmes, filles, enfans, tout fut vendu. La superbe Corinthe fut

réduite en cendres, et la liberté des Grecs ensevelie sous ses ruines.

On abattit les murailles de toutes les villes qui avoient eu part à la

révolte. Le gouvernement populaire fut aboli par-tout. En un mot, la

Grèce perdit ses lois et ses magistrats, et, gouvernée par un prêteur,

devint une province Romaine, sous le nom de province d’Achaïe.

Tel fut le sort de la nation peut-être la plus illustre de l’antiquité,

et dont la réputation, dans sa décadence même, donna de la jalousie

aux Romains. Est-il un peuple dont l’histoire offre aux méditations

de la politique des maximes plus sûres et en plus grand nombre sur

tout ce qui peut faire le bonheur ou le malheur des sociétés? Depuis

Lycurgue, jusqu’au temps malheureux que l’ambition alluma la guerre du

Péloponèse, s’il s’éleva quelques querelles entre les Grecs, les haines

et les vengeances ne furent point implacables; leurs institutions

étoient telles, que la raison reprenant promptement son empire sur les

passions, la paix étoit rétablie avant qu’on eût éprouvé l’impuissance

de continuer la guerre, ou conçu l’espérance de faire des conquêtes.

L’amour de la paix, toujours uni à l’amour de la gloire, ne dégénéra

point pendant ces temps heureux en une indolence molle et oisive,

qui, en rendant la Grèce méprisable à ses voisins, lui auroit fait

des ennemis. Les Grecs, préparés par leurs jeux aux exercices de la

guerre, étoient toujours prêts à défendre leur patrie; ils auroient

plutôt péri que de souffrir un affront; et par une espèce de prodige,

ces citoyens soldats n’abusoient cependant, ni de leur courage, ni de

leur discipline, ni de leurs avantages contre leurs voisins, et ne

songeoient point à les dépouiller de leurs biens.

La Grèce n’a eu presqu’aucune république qui ne se soit rendue

célèbre. Je ne parlerai point d’Athènes, de Corinthe, de l’Arcadie,

de la Béotie, etc. Mais quelle société offrit jamais à la raison un

spectacle plus noble, plus sublime que Lacédémone? Pendant près de six

cents ans les lois de Lycurgue, les plus sages qui aient été données

aux hommes, y furent observées avec la fidélité la plus religieuse.

Quel peuple aussi attaché à toutes les vertus que les Spartiates,

donna jamais des exemples si grands, si continuels de modération, de

patience, de courage, de magnanimité, de tempérance, de justice, de

mépris des richesses, et d’amour de la liberté et de la patrie? En

lisant leur histoire, nous nous sentons échauffer; si nous portons

encore dans le cœur quelque germe de vertu, notre ame s’élève, et

semble vouloir franchir les limites étroites dans lesquelles la

corruption de notre siècle nous retient.

Quoi qu’en dise un des plus judicieux écrivains de l’antiquité, qui

cherche à diminuer la gloire des Grecs, leur histoire ne tire point

son principal lustre du génie et de l’art des grands hommes qui l’ont

écrite. Peut-on jeter les yeux sur tout le corps de la nation Grecque,

et ne pas avouer qu’elle s’élève quelquefois au-dessus des forces

de l’humanité? On voit quelquefois tout un peuple être magnanime

comme Thémistocle, et juste comme Aristide. Salluste nieroit-il que

Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platée, Micale, la retraite des

dix mille, et tant d’autres exploits exécutés dans le sein même de la

Grèce pendant le cours de ses guerres domestiques, ne soient au-dessus

des louanges que leur ont données les historiens? Les Romains n’ont

vaincu les Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle auroit été la

fortune de ces conquérants, si au lieu de porter la guerre dans la

Grèce corrompue par mille vices, et affoiblie par ses haines et ses

divisions intestines, ils y avoient trouvé ces capitaines, ces soldats,

ces magistrats, ces citoyens qui avoient triomphé des armes de Xercès?

Le courage auroit alors été opposé au courage; la discipline à la

discipline; la tempérance à la tempérance; les lumières aux lumières;

l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire, à l’amour de la

liberté, de la patrie et de la gloire.

Un éloge particulier que mérite la Grèce, c’est d’avoir produit les

plus grands hommes dont l’histoire doive conserver le souvenir. Je

n’en excepte pas la république Romaine, dont le gouvernement étoit

toutefois si propre à échauffer les esprits, exciter les talents, et

les produire dans tout leur jour. Qu’opposera-t-elle à un Lycurgue,

à un Thémistocle, à un Cimon, à un Epaminondas, etc? On peut dire

que la grandeur des Romains est l’ouvrage de toute la république;

aucun citoyen de Rome ne s’élève au-dessus de son siècle et de la

sagesse de l’état, pour prendre un nouvel essor et lui donner une face

nouvelle. Chaque Romain n’est sage, n’est grand que par la sagesse

et le courage du gouvernement; il suit la route tracée, et le plus

grand homme ne fait qu’y avancer de quelques pas plus que les autres.

Dans la Grèce, au contraire, je vois souvent de ces génies vastes,

puissans et créateurs, qui résistent au torrent de l’habitude, qui se

prêtent à tous les besoins différens de l’état, qui s’ouvrent un chemin

nouveau, et qui, en se portant dans l’avenir, se rendent les maîtres

des événemens. La Grèce n’a éprouvé aucun malheur qui n’ait été prévu

long-temps d’avance par quelqu’un de ses magistrats; et plusieurs

citoyens ont retiré leur patrie du mépris où elle étoit tombée, et

l’ont fait paroître avec le plus grand éclat. Quel est au contraire le

Romain qui ait dit à sa république, que ses conquêtes devoient la mener

à sa ruine? Quand le gouvernement se déformoit, quand on abandonnoit

aux proconsuls une autorité qui devoit les affranchir du joug des

lois, quel Romain a prédit que la république seroit vaincue par ses

propres armées. Quand Rome chanceloit dans sa décadence, quel citoyen

est venu à son secours, et a opposé sa sagesse à la fatalité qui

sembloit l’entraîner?

Dès que les Romains cessèrent d’être libres, ils devinrent les plus

lâches des esclaves. Les Grecs, asservis par Philippe et Alexandre, ne

désespérèrent pas de recouvrer leur liberté; ils surent en effet se

rendre indépendans sous les successeurs de ces princes. S’il s’éleva

mille tyrans dans la Grèce, il s’éleva aussi mille Trasibule.

Ecrasée enfin sous le poids de ses propres divisions et de la puissance

Romaine, la Grèce conserva une sorte d’empire, mais bien honorable

sur ses vainqueurs. Ses lumières et son goût pour les lettres, la

philosophie et les arts la vengèrent, pour ainsi dire, de sa défaite,

et soumirent à leur tour l’orgueil des Romains. Les vainqueurs

devinrent les disciples des vaincus, et apprirent une langue que les

Homère, les Pindare, les Thucydide, les Xenophon, les Démosthènes, les

Platon, les Euripide, etc. avoient embellie de toutes les graces de

leur esprit. Des orateurs qui charmoient déjà Rome allèrent puiser chez

les Grecs ce goût fin et délicat, peut-être le plus rare des talens,

et ces secrets de l’art qui donnent au génie une nouvelle force; ils

allèrent, en un mot, se former au talent enchanteur de tout embellir.

Dans les écoles de philosophie, où les romains les plus distingués

se dépouilloient de leurs préjugés, ils apprenoient à respecter les

Grecs; ils rapportoient dans leur patrie leur reconnoissance et leur

admiration, et Rome rendoit son joug plus léger; elle craignoit

d’abuser des droits de la victoire, et par ses bienfaits distinguoit

la Grèce des autres provinces qu’elle avoit soumises. Quelle gloire

pour les lettres d’avoir épargné au pays qui les a cultivées des maux

dont ses législateurs, ses magistrats et ses capitaines n’avoient pu le

garantir? Elles sont vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance;

et sûres d’être respectées quand il se trouvera d’aussi justes

appréciateurs du mérite que les Romains.

_FIN des Observations sur l’histoire de la Grèce._

TABLE

Des Observations sur l'Histoire de la Grèce

A Monsieur l'abbé de R***. pag. I

Sommaires. VII

Livre premier. 1

Livre second. 63

Livre troisième. 123

Livre quatrième. 187

FIN DE LA TABLE.

* * * * *

OBSERVATIONS

SUR

LES ROMAINS.

AVERTISSEMENT.

Il y a dix ans que je fis imprimer des réflexions sur l’Histoire

Romaine et sur l’Histoire de France, sous le titre de _Parallèle

des Romains et des Français_. Le public, qui se plaît quelquefois

à encourager les jeunes écrivains, fit à mon ouvrage un accueil

favorable; mais je ne fus pas long-temps à m’apercevoir que ce que je

prenois pour une justice de sa part n’étoit qu’une grâce. Quelques

personnes, dont je respecte infiniment les lumières, me firent

l’honneur de me croire digne de leurs critiques, et quand, avec ce

secours, je vins à revoir mon ouvrage de sang-froid, je trouvai

qu’un plan que j’avois jugé très-judicieux, n’étoit en aucune façon

raisonnable. Nul ordre, nulle liaison dans les idées, des répétitions

sans nombre, des objets présentés sous un faux jour; ce n’étoit pas

là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle. Je

m’étois vu forcé à passer sous silence plusieurs choses nécessaires,

pour faire connoître les peuples dont j’examinois l’histoire, et ce

qui est un bien plus grand mal, d’en dire plusieurs que je n’aurois

pas dû penser. Au lieu de vouloir corriger mon parallèle incorrigible,

pour en faire une nouvelle édition, j’ai cru qu’il falloit composer

deux ouvrages tout nouveaux. Je donne aujourd’hui ce qui regarde les

Romains; heureux, si en voulant réparer une première faute je n’en fais

pas une seconde!

_Qualis status urbis, quæ mens exercituum, quis habitus

provinciarum, quid in toto terrarum orbe validum, quid ægrum

fuerit, ut non modo casus eventusque rerum, sed ratio etiam

causæque noscantur._ (Tac. Hist. Liv. I.)

SOMMAIRES.

LIVRE PREMIER.

Du gouvernement des Romains sous leurs rois. Comment le

gouvernement de la république se forme et se perfectionne. Ce qui

en altère les principes. Des causes qui doivent ruiner la liberté.

LIVRE II.

Affaires des Gracques, de Marius, de Sylla. Le premier

Triumvirat. Guerre civile de César. De la situation et de la

conduite de la république après sa mort. Second Triumvirat.

Auguste s’empare de toute la puissance publique.

LIVRE III.

Pourquoi le gouvernement des empereurs doit être despotique.

De l’indépendance qu’affectent les armées. Elles disposent de

l’empire. Pourquoi elles perdent leur autorité. Nouvelle forme de

gouvernement par Dioclétien.

LIVRE IV.

Du génie militaire des Romains. Leur discipline. Leurs guerres

contre les peuples d’Italie. Par quelle politique la république

met ses victoires à profit. Comment elle peut suffire à une

guerre continuelle. Progrès de ses généraux dans la science des

armes.

LIVRE V.

De Carthage. Ses guerres contre les Romains. Situation des

différentes puissances après la seconde guerre Punique. Leur

politique. Celle des Romains pour les asservir. Réflexions

particulières sur Antiochus.

LIVRE VI.

Abus que les Romains font de leur puissance. Leur énorme avarice.

Comment ils perdent ce qui avoit fait la sûreté et la grandeur

de la république. Etat de l’empire sous Constantin. Ruine de

l’empire d’Occident. Foiblesse et ruine de l’empire d’Orient.

OBSERVATIONS

SUR

LES ROMAINS.

LIVRE PREMIER.

Quand Romulus jeta les fondemens de Rome, l’Italie, composée de

presqu’autant d’états différens qu’il y avoit de villes, offroit une

image de la société naissante. Chaque république n’y possédoit guère

que les terres nécessaires pour nourrir ses habitans; ils vivoient du

travail de leurs mains, et la pauvreté ne permettant encore qu’à peu

de passions d’agir, tenoit lieu de cette foule d’institutions, par

lesquelles la politique a dû réprimer depuis les vices qui sont une

suite nécessaire de la politesse et du luxe des grands états.

Une valeur brutale fut la seule vertu des esclaves fugitifs et des

brigands à qui Rome servit d’asyle; ce n’étoit pas des citoyens, mais

des soldats unis par le désir commun de piller. Plus ils avoient besoin

d’apprendre à obéir, moins il étoit aisé de les accoutumer au joug des

lois, et Romulus qui craignoit leur indocilité, ne parut législateur

que pour se démettre de l’autorité qui sembloit lui appartenir. Après

avoir distribué Rome, selon ses différens quartiers, en tribus[1] et

en curies, dont chacune devoit, à la pluralité des voix, former un

suffrage dans les assemblées du champ de Mars et de la place publique;

il laissa aux Romains tout ce qui constitue en effet l’autorité

souveraine, c’est-à-dire, le droit d’ordonner de la guerre et de la

paix, de faire ou de changer les lois, et de choisir les magistrats.

Mais ce prince ambitieux étoit trop jaloux du commandement, pour ne

pas retirer d’une main ce qu’il accordoit de l’autre à ses sujets; et

tandis que cédant à la nécessité, il feignoit de n’être que l’organe de

leur volonté, il aspiroit en secret à être l’ame de leurs mouvemens.

[1] Romulus partagea les Romains en trois tribus. _Tribus

Ramnensium_, _Tatientium_, _Lucerum_; et chaque tribu en dix

curies. Les comices, ou assemblées de la nation, étoient

convoquées par tribus ou par curies, _comicia tributa_, _comicia

curiata_. Chaque tribu et chaque curie avoit sa place marquée

dans le champ de Mars et dans la place publique. Tarquin l’ancien

doubla le nombre des tribus. Rome continuant de jour en jour à

s’étendre, Servius Tullius fit une nouvelle distribution des

citoyens. Il partagea la ville en quatre quartiers, et son

territoire en quinze ou dix-sept. Les tribus de la ville furent

d’abord les plus considérables; mais l’an de Rome 450, le censeur

Fabius y incorpora les affranchis, les gens du marché, &c. ce

qui les avilit, et l’on transporta les familles considérables

dans les tribus de la campagne. Les tribus furent successivement

multipliées jusqu’au nombre de trente-cinq; celui des curies

demeura toujours fixé à trente.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 12 / 30 段