que commençoient à faire les Achéens, on eût dit que les peuples de
la Grèce, épris d’une nouvelle passion pour la liberté, et instruits
par l’expérience, touchoient au moment heureux de ne plus former
qu’une seule république. La jalousie et les intrigues de Lacédémone et
d’Athènes s’y opposèrent; quoiqu’avilies et dégradées par leurs vices,
ces deux villes conservoient tout leur ancien orgueil, et souffroient
impatiemment que l’Achaïe, autrefois si inférieure à la Laconie et à
l’Attique, voulût occuper une place qu’elles espéroient vainement de
reprendre. La modération des Achéens, si capable de gagner l’estime et
la confiance des Grecs, auroit enfin triomphé de tous les obstacles,
si ce peuple, à l’exemple des anciens Spartiates, avoit eu l’art de
se faire des généraux et une discipline savante et rigide. Jamais
il n’avoit été plus nécessaire à une république qui vouloit prendre
l’ascendant dans la Grèce, et devenir le point de ralliement de tous
ses peuples, de faire fleurir les talens et les vertus militaires; mais
l’amour des Achéens pour la paix, les portoit à cultiver avec plus de
soin les fonctions civiles du citoyen, que les qualités propres à faire
des hommes de guerre. Une sorte d’indolence les empêchoit de former des
entreprises hardies; et, en paroissant se défier de leurs forces, ils
n’inspiroient aux autres qu’une médiocre confiance. Bornés à exécuter
des projets plus sûrs que brillans, ils ne faisoient point naître cette
admiration dont les Grecs avoient besoin pour renoncer à leurs petites
jalousies, et secouer une timidité et un découragement auxquels les
malheurs des temps, les exploits d’Alexandre et la puissance de ses
successeurs les avoient accoutumés.
Aratus, qu’on peut regarder comme l’auteur de la seconde association
des Achéens, contribua beaucoup à entretenir cet esprit. C’étoit,
dit Polybe, l’homme le plus propre à conduire les affaires d’une
république. Une justesse exquise de jugement le portoit toujours à
prendre le parti le plus convenable dans des dissentions civiles.
Habile à ménager les passions différentes des personnes avec lesquelles
il traitoit, il parloit avec grâce, savoit se taire, et possédoit l’art
de se faire des amis et de se les attacher. Savant à former des partis,
tendre des piéges à un ennemi et le prendre au dépourvu, rien n’égaloit
son activité et son courage dans la conduite et l’exécution de ces
sortes de projets. Aratus, si supérieur par toutes ces parties, n’étoit
plus qu’un homme médiocre à la tête d’une armée. Irrésolu quand il
falloit agir à force ouverte, une timidité subite suspendoit en quelque
sorte l’action de son esprit, et quoiqu’il ait rempli le Péloponèse
de ses trophées, peu de capitaines ont eu cependant moins de talens
que lui pour la guerre. Polybe auroit dû ajouter qu’Aratus se rendoit
justice, et sentoit son embarras à la tête d’une armée. Il l’avouoit
lui-même; l’histoire en fait foi; et il étoit naturel que, pour se
mettre à son aise, toutes ses vues se tournassent vers la paix, et
qu’il nourrît dans les Achéens les sentimens de crainte auxquels leur
ligue devoit sa naissance.
Pour prévenir les dangers que les institutions trop peu militaires des
Achéens leur préparoient, tandis qu’ils avoient à leurs portes, dans
la personne des rois de Macédoine, un ennemi redoutable qui n’épioit
qu’une occasion favorable de les asservir, Aratus mit habilement à
profit la rivalité qui régnoit entre les successeurs d’Alexandre.
Quoique l’ambition de ces princes parût satisfaite du partage dont
ils étoient convenus après la bataille d’Ipsus, ils se défioient
continuellement les uns des autres. Ils s’observoient mutuellement avec
cette politique inquiète qui agite aujourd’hui l’Europe; chacun d’eux
aspiroit à étendre son empire, et vouloit empêcher que les autres ne
fissent de nouvelles acquisitions: on avoit déjà notre politique de
l’équilibre. Les cours d’Egypte et de Syrie étoient principalement
attentives aux démarches des rois de Macédoine, qui, se regardant
comme les vrais successeurs d’Alexandre, croyoient avoir des droits
sur les provinces démembrées de son empire, et se promettoient de les
faire rentrer sous leur domination, dès que l’asservissement de la
Grèce entière les mettroit en état d’en rassembler les forces, et de
reprendre le projet formé par Philippe et exécuté par Alexandre.
Ces puissances voyoient donc avec plaisir que, loin de fléchir sous le
joug, le Péloponèse formât encore des ligues favorables à sa liberté,
et qu’en se défendant contre la Macédoine, il leur servît de rempart;
elles devoient protéger les Achéens, Aratus le comprit; et par les
alliances qu’il contracta avec les rois d’Egypte et de Syrie, il se fit
craindre et respecter par Antigone Gonatas et son fils Démétrius.
Quelque sage que fût cette politique, il s’en falloit beaucoup qu’elle
rassurât entièrement Aratus sur le sort de l’Achaïe. Il pouvoir
arriver que les protecteurs ou les alliés de la ligue Achéenne
se brouillassent, ou, qu’occupés chez eux par quelques affaires
importantes, ils se vissent forcés à négliger celles de la Grèce,
dans le temps que le Péloponèse auroit le plus grand besoin de leur
secours. Les peuples libres, quand leur gouvernement n’est pas une pure
démocratie, ont une sorte de constance dans leurs principes et dans
leur conduite, qui sert de règle et de boussole à leurs alliés et à
leurs ennemis, et qui en fixe jusqu’à un certain point les craintes
et les espérances; mais les princes absolus n’écoutent souvent que
leur volonté, et leur volonté est toujours incertaine; ils prennent
quelquefois pour l’intérêt de leur état l’intérêt de leurs passions,
et leurs passions varient et changent au gré des circonstances et des
personnes qui les entourent. Le hasard pouvoit donner aux Macédoniens
un roi actif, guerrier et entreprenant, tandis que l’Egypte et l’Asie
obéiroient à des monarques paresseux et timides; et de quels malheurs
n’auroit pas alors été menacée la république des Achéens? Il n’étoit
pas impossible que, par des négociations adroites, un roi de Macédoine
trompât les alliés de la Grèce sur leurs intérêts, corrompît et
achetât, par des présens, les ministres et les généraux d’Egypte et
de Syrie, et se préparât ainsi la conquête du Péloponèse. Qui peut
prévoir tous les caprices de la fortune et tous les dangers des états?
Il arriva, en effet, dans le Péloponèse, un événement imprévu qui força
Aratus à changer de politique: je veux parler de la révolution qui se
fit à Lacédémone, sous le règne de Cléomène.
On ne retrouvoit, depuis long-temps, dans cette ville, aucun vestige
des anciennes mœurs. Le roi Agis ayant voulu y faire revivre les lois
de Lycurgue, avoit excité contre lui un soulèvement général; et la
mort tragique dont les Spartiates punirent sa vertu, sembloit avoir
mis le dernier sceau à leur avilissement. Cléomène cependant ne se
laissa point décourager, et son ambition lui fit entreprendre une
réforme qu’Agis n’avoit méditée que par amour du bien public. Il abolit
les dettes, fit un nouveau partage des terres; et les citoyens qu’il
avoit retirés de la misère, et à qui il faisoit espérer une fortune
considérable, en leur promettant les dépouilles des peuples voisins,
furent subitement frappés d’une espèce d’enthousiasme. Lacédémone prit
une face nouvelle; elle parut une seconde fois peuplée de soldats,
dont le courage et la confiance mirent leur chef en état de faire une
entreprise digne de son ambition et de ses talens; et Cléomène tourna
toutes ses forces contre les Achéens, qui s’étoient emparés de l’empire
du Péloponèse.
Aratus sentit sur le champ que les rois de Syrie et d’Egypte, avec
lesquels il étoit lié, n’avoient pas le même intérêt de défendre la
confédération Achéenne contre la république de Sparte, que contre la
Macédoine. Il importoit peu en effet à ces princes que chaque ville
du Péloponèse prît tour à tour l’ascendant sur les autres, pourvu que
la Macédoine restât toujours dans son premier état: peut-être même
devoient-ils favoriser une république qui, après avoir recouvré sa
réputation, paroîtroit bien plus propre que la ligue des Achéens à
réunir les Grecs contre la Macédoine, et à favoriser leur indépendance.
Quand Aratus auroit d’ailleurs compté sur la protection de ses alliés,
il se seroit perdu un temps considérable à envoyer des ambassadeurs
et à négocier, pendant que Cléomène, actif, diligent, infatigable,
poussoit la guerre avec vigueur, et ne perdoit pas un instant. En
supposant même, contre toute apparence, que les cours de Syrie et
d’Alexandrie se fussent hâtées de secourir les Achéens, il me semble
qu’il y auroit eu beaucoup d’imprudence de la part d’Aratus, d’appeler
leurs armées dans le Péloponèse. Il est évident, si je ne me trompe,
que la Macédoine n’auroit pas vu sans inquiétude l’arrivée de ses
ennemis dans la Grèce; montrer en cette occasion de la crainte ou une
indifférence imbécille sur le sort du Péloponèse, c’eût été inviter
les étrangers à y faire des établissemens, et même à porter leurs
armes jusque dans le cœur de la Macédoine. Quand Antigone Doson auroit
désiré sincèrement la paix, il n’auroit donc pu se dispenser de venir
au secours des Spartiates; la guerre particulière des Lacédémoniens et
des Achéens seroit devenue nécessairement une guerre générale entre les
successeurs d’Alexandre; et quelque puissance qui eût eu l’avantage,
elle en auroit sûrement abusé pour opprimer à la fois la république de
Sparte, la ligue des Achéens et tout le Péloponèse.
On ne peut, je crois, donner trop de louanges à Aratus pour avoir
recouru à la protection de la Macédoine même, dans une conjoncture
fâcheuse où il s’agissoit du salut des Achéens. Plutarque ne pense pas
ainsi. «Aratus, dit-il, devoit plutôt tout céder à Cléomène, que de
remplir une seconde fois le Péloponèse de Macédoniens. Quel que fût ce
prince, ajoute-t-il, il descendoit d’Hercule; il étoit né à Lacédémone,
et il auroit été plus glorieux pour les Péloponésiens d’obéir au
dernier des Spartiates qu’à un roi de Macédoine.»
Plutarque, grand peintre des hommes célèbres, dont il nous a tracé la
vie, mais quelquefois politique médiocre, ne se persuade-t-il pas trop
aisément qu’il étoit possible d’engager les Achéens à reconnoître le
pouvoir de Cléomène? Il faut s’en rapporter à Polybe, historien presque
contemporain, et consommé dans les affaires de la guerre et de la
paix. Il nous apprend que ce prince, devenu odieux à toute la Grèce,
étoit regardé avec raison comme le tyran de sa patrie et l’ennemi de
ses voisins: en vain ses partisans prétendoient-ils le justifier par
l’exemple de Lycurgue, qui autrefois avoit fait une sainte violence aux
Spartiates pour réformer leurs lois et leurs mœurs. Dans ce législateur
on reconnoissoit un père de la patrie, parce qu’il s’étoit oublié
lui-même dans son entreprise, pour ne s’occuper que du bien public
et du soin de rendre ses concitoyens aussi vertueux que lui-même.
Cléomène, au contraire, commença sa réforme par empoisonner Euridamas,
son collègue à la royauté. Il dépouilla tyranniquement les sénateurs de
leur pouvoir, et en créa d’autres à qui il ne laissa qu’un vain titre;
il se défit des éphores; et profitant, comme auteur de la révolution,
du crédit qu’elle lui donnoit, pour se rendre absolu dans sa patrie,
s’il fit quelques lois sages, ce fut en tyran injuste, dissimulé et
sans foi.
Si ce prince, semblable au portrait infidelle qu’en fait Plutarque,
avoit en effet rétabli le gouvernement de Lycurgue, Lacédémone, bien
loin de vouloir asservir les Achéens, n’auroit demandé qu’à s’associer
à leur ligue, et c’eût été le plus grand bonheur de la Grèce. Mais dès
que Cléomène, avare, ambitieux, empoisonneur, paroissoit aux yeux des
Grecs souillé de tant de vices, je voudrois que Plutarque nous apprît
par quel secret, à la place d’Aratus, il eût persuadé aux villes de la
confédération achéenne de renoncer à leur liberté. Qu’importoit aux
peuples du Péloponèse que les Spartiates eussent repris leur ancien
courage et leur discipline militaire, si ces vertus nouvelles ne
devoient servir que d’instrumens à l’ambition de Cléomène? Lacédémone
n’en devoit paroître que plus odieuse à ses voisins.
Plutarque ignoroit-il qu’un peuple ne se dépouille jamais
volontairement de son indépendance, et que plutôt que de se soumettre
à un maître qui veut l’envahir par la force, il se fera lui-même
un tyran? Tel est le cours des passions dans le cœur des hommes.
D’ailleurs la ligue des Achéens étoit composée de plusieurs villes
qui auroient préféré de s’ensevelir sous leurs ruines, au chagrin de
renoncer à la haine invétérée qu’elles avoient contre les Spartiates:
peut-être n’auroient-elles perdu qu’avec peine leur ressentiment, quand
Lacédémone, sous la main d’un second Lycurgue, auroit repris à la fois
toutes ses anciennes vertus. Polybe nous avertit que si Aratus n’eût
pas recherché la protection des Macédoniens, Messène et Mégalopolis
alloient y recourir, en se séparant de la ligue. Toutes les autres
villes du Péloponèse ne devoient-elles pas avoir à peu près la même
politique; puisque Cléomène, en promettant d’abolir les dettes et de
faire un nouveau partage des terres dans ses conquêtes, avoit soulevé
contre lui les citoyens qui jouissoient de la principale autorité dans
le Péloponèse?
Ce qui a le plus vivement frappé Plutarque, c’est qu’après la défaite
entière de Cléomène et des Spartiates à Sélasie, Antigone, surnommé
Doson, et régent de la Macédoine pendant la minorité de Philippe, fils
de Démétrius, mit en quelque sorte des entraves au Péloponèse. Sans
doute que les peuples de la ligue Achéenne dûrent voir avec inquiétude
les garnisons que Philippe tenoit à Corinthe et à Orchomène; sans doute
que leur liberté en souffrit; mais est-ce un motif suffisant pour
condamner Aratus? Les Péloponésiens auroient-ils été plus libres et
plus heureux en se livrant à la foi de Lacédémone? La cour de Macédoine
respecta leur gouvernement, leurs lois, leurs coutumes et leurs
magistrats; l’ambitieux Cléomène n’auroit-il pas au contraire abusé
insolemment de ses avantages?
Aratus a été un des plus grands personnages de l’antiquité; mais tel
est le sort des hommes d’état, qu’on les juge souvent sans considérer
que la politique, soumise à la fatalité des circonstances qui
l’enchaînent, ne voit quelquefois autour d’elle que des écueils, et
n’a de choix à faire qu’entre des malheurs. Aratus fait prendre à sa
république, trop foible pour résister à Cléomène, le seul parti qui
pouvoit prévenir sa ruine; il la retient sur le bord du précipice,
il l’empêche d’y tomber; et on le blâme, parce que les Achéens, en
conservant leur liberté, se trouvent forcés d’avoir des ménagemens pour
la cour de Macédoine.
Puisqu’enfin les vices avec lesquels la Grèce s’étoit familiarisée ne
lui permettoient plus de reprendre ce sage gouvernement qui l’avoit
rendue autrefois heureuse et puissante, on regardera l’alliance que les
Achéens contractèrent avec Antigone Doson comme l’événement le plus
heureux pour les Grecs et les Macédoniens, si on fait attention à la
guerre qui s’éleva bientôt entre les deux peuples les plus puissans du
monde, et qui, préparant un maître aux nations, devoit leur donner de
nouveaux intérêts.
Tandis que la Grèce s’occupoit du spectacle que lui présentoit la
descente des Carthaginois en Italie, et qu’incertaine entre le génie
d’Annibal et le génie de la république Romaine, elle ne prévoyoit
point encore qu’elle seroit un jour la victime de cette guerre:
«qu’il seroit à souhaiter, disoit Agelaüs de Naupacte, que les Dieux
commençassent à nous inspirer des sentimens d’union et de concorde,
afin que, réunissant nos forces, notre patrie se trouve à couvert des
insultes des Barbares! Il n’est pas besoin, ajoutoit-il, de beaucoup de
politique pour prévoir que le vainqueur, quel qu’il soit, Carthaginois
ou Romain, ne se bornera point à l’empire de l’Italie et de la Sicile.
Son ambition s’y trouveroit trop à l’étroit; il portera ses armes dans
notre patrie. Si la nue qui nous menace du côté de l’occident vient à
fondre sur nous, craignons de ne pouvoir résister à l’orage. Nous ne
serons plus les maîtres de faire la guerre, ni de traiter de la paix à
notre gré; nous serons condamnés à obéir.»
Pour justifier les justes alarmes d’Agelaüs, il suffiroit de faire
connoître ici le génie des Romains, de rechercher les causes de la
grandeur de ce peuple ambitieux, qui, étant parvenu de l’état le plus
bas à la plus haute élévation, et poussé par les ressorts de son
gouvernement à s’étendre, ne pouvoit cesser de vaincre qu’après avoir
tout soumis, ou qu’après avoir été lui-même vaincu par sa prospérité.
Les Romains en effet marchoient à la monarchie universelle; toutes
leurs institutions en faisoient une nation guerrière qui devoit haïr
le repos, parce que la guerre, loin de l’épuiser, multiplioit, par une
espèce de prodige, ses forces et ses ressources. Ils avoient contracté
depuis leur naissance l’habitude de se mêler dans les affaires qui
devoient en apparence leur paroître indifférentes; il étoit impossible
d’être leurs voisins, sans devenir leurs ennemis, ou leurs sujets sous
le nom d’alliés; et leur ambition extrême étoit toujours cachée sous
le voile de la justice, de la modération et de la magnanimité: la
manière dont ils avoient subjugué l’Italie, la Sicile et la Sardaigne,
apprenoit ce qu’ils feroient en s’agrandissant, et qu’ils retomberoient
sur la Grèce ou sur la Macédoine dès qu’ils auroient vaincu l’Afrique.
«La Grèce ni la Macédoine, disoit Agelaüs, ne pourront jamais résister
séparément aux forces du vainqueur. Nous avons besoin de votre secours,
continuoit-il, en adressant la parole à Philippe, pour nous soutenir
contre les barbares. Les Dieux vous ont mis en état de protéger notre
liberté, profitez de cette faveur; mais en défendant les Grecs, songez
que vous travaillez pour vous-même; songez que votre royaume trouvera
à son tour dans leur amitié toutes les ressources nécessaires à sa
grandeur. La bonne-foi doit être votre seule politique. Si les Grecs
soupçonnent que vous ne défendiez l’entrée de leur pays aux étrangers
que pour vous en réserver la conquête, je vous annonce que tout est
perdu. Nos villes alarmées ne craindront point de s’allier aux
Barbares; et la douceur de se venger de vous, les fera courir à leur
ruine, pourvu qu’elles vous perdent.»
C’étoit à Philippe, instruit par le conseil d’Agelaüs, à qui ses
lumières découvroient l’avenir, qu’il appartenoit de faire le rôle de
Thémistocle dans une conjoncture si critique: quoiqu’il ne dût pas
avoir affaire à des Xercès, à des Mardonius, ni à des soldats d’Asie,
il auroit encore opposé aux légions romaines des hommes capables de
les étonner, et peut-être même de mettre des bornes à leurs conquêtes,
s’il eût continué à se conduire les principes sages et modérés qui
illustrèrent le commencement de son règne, et qu’Antigone Doson lui
avoit donnés.
La nature, disent les historiens, avoit réuni dans Philippe toutes
les qualités qui honorent le trône. Il avoit l’esprit vif, étendu
et pénétrant. Une valeur héroïque étoit d’autant plus propre à lui
gagner les cœurs, qu’il possédoit en même temps cet art enchanteur de
plaire, fruit de l’affabilité, jointe à la puissance et aux talens.
Il aimoit la gloire avec passion, et ne pensoit pas qu’elle pût être
unie à l’injustice. Une sage modération écartoit tous les soupçons
qui auroient pu tenir les Grecs en garde contre lui. Tant de vertus
disparurent en un jour; phénomène, si je puis parler ainsi, d’autant
plus surprenant, que ce prince, entouré depuis long-temps de ces hommes
vils qui ne peuvent s’élever à la fortune, qu’en rendant leur maître
aussi méprisable qu’eux, sembloit avoir un caractère éprouvé.
Démétrius de Phare chatouilla l’ambition de Philippe, en lui faisant
envisager la conquête de l’Italie comme une entreprise aisée après
la bataille de Cannes. Les Romains, s’il falloit l’en croire, ne
pouvoient se relever de leurs pertes; et il étoit impossible à une
république aussi mal gouvernée que Carthage, d’affermir son empire sur
les vaincus, et de conserver sa proie, si Philippe tentoit de la lui
enlever. Ce prince, enivré des espérances que lui donnoit Démétrius,
négligea sur-le-champ ses vrais intérêts, pour faire autant de fautes
qu’il fit de démarches. Au lieu de profiter de ses avantages sur les
Etoliens, et de les réduire à ne pouvoir plus troubler la paix de la
Grèce, et la bonne intelligence qui régnoit entre le Péloponèse et la
Macédoine, il rechercha leur amitié, et se rendit suspect, en faisant
alliance avec un peuple qui étoit odieux à tous les Grecs: étrange
conduite! de se brouiller avec ses voisins, parce qu’on médite la
conquête d’une province éloignée.
Si Philippe croyoit que le génie puissant d’Annibal dût détruire la
république Romaine, il devoit attendre, pour se livrer à son ambition,
que l’Italie fût soumise à des marchands, qu’Annibal mourût, et que
les Carthaginois cessassent d’être redoutables. S’il se défioit au
contraire des succès de ce général, et que par une connoissance plus
profonde du gouvernement, des mœurs et de la politique des Romains, il
jugeât que leurs ressources étoient plus grandes que leurs pertes, et
qu’il falloit les détruire pour les empêcher de devenir les maîtres
du monde; il devoit sans doute, en se liguant avec Annibal, l’aider
de toutes ses forces, et faire en sa faveur les efforts que Carthage
elle-même auroit dû faire.
Cependant, il se laissa effrayer par les premières menaces que lui
firent les Romains, en apprenant son traité, et passa d’une extrême
confiance à une crainte extrême, quand il vit qu’ils conservoient les
plus grandes espérances dans les plus grands malheurs, et qu’à demi
vaincus, ils avoient le courage d’insulter les côtes de son royaume.
Il se repentit de son entreprise; et n’y renonçant qu’à moitié, ne
fit encore que de nouvelles fautes pour réparer celles qu’il avoit
déjà faites. Juge-t-il qu’il doit se préparer à la guerre et se mettre
en état de défense contre les Romains? Il oublie les sages conseils
d’Agelaüs, croit que pour augmenter ses forces, il faut commencer par
asservir la Grèce, et se fait follement un nouvel ennemi.
Chaque démarche de Philippe ne sert qu’à multiplier ses embarras et ses
dangers. Il ne cherche que des prétextes pour subjuguer la Grèce; il
s’indigne de la paix qui y règne, fait naître des troubles et ranime
les anciennes divisions. Si les Messéniens ont dans leur ville des
querelles domestiques, «n’avez-vous pas, dit-il aux riches, des lois
pour réprimer l’insolence de la multitude? Manquez-vous de bras, dit-il
au peuple, pour vous faire justice de vos tyrans?» Il fait empoisonner
Aratus, Euryclide et Micon; ces attentats le rendirent infâme, et
ses alliés devinrent ses ennemis. Les Achéens, malgré leur patience,
se soulevèrent; et sous la conduite d’un aussi grand capitaine que
Philopemen, qu’on a appelé le dernier des Grecs, et qui avoit pris
Epaminondas pour modèle, ils défendirent leur liberté avec plus de
courage que les Grecs n’auroient osé l’espérer. Philippe, dont toutes
les espérances étoient évanouies, voyoit que l’Italie échappoit aux
Carthaginois; il ne pouvoit réduire les Achéens, il redoutoit la
vengeance des Romains: ses revers l’aigrirent, et ne consultant que sa
colère et sa crainte, il devint enfin par désespoir le plus odieux des
tyrans.
La république romaine conservoit encore cette austérité de mœurs qui
l’a rendue si puissante, quand les Etoliens, l’Achaïe et Athènes
l’invitèrent à les venger des violences de Philippe. Rome, enrichie
des dépouilles de Carthage, pouvoit suffire aux frais des guerres les
plus dispendieuses. Ses richesses renfermées dans le trésor public,
n’avoient pas encore porté la corruption dans les maisons des citoyens.
L’union la plus intime subsistoit entr’eux; et les dangers dont Annibal
les avoit menacés, n’avoient fait que donner une nouvelle force aux
ressorts du gouvernement. Les Romains, enfin, étoient plus persuadés
que jamais que tout étoit possible à leur patience, à leur amour pour
la gloire, et au courage de leurs légions. Quelque légère connoissance
qu’on ait, de la seconde guerre punique, on doit sentir quelle étrange
disproportion il y avoit entre les forces de la Macédoine et celles
de la république Romaine, secondée par une partie des Grecs: aussi
Philippe fut-il vaincu et obligé de souscrire aux conditions d’une paix
humiliante, qui lui fit perdre les places qu’il occupoit dans la Grèce,
le laissa sans vaisseaux et épuisa ses finances.