que les querelles des lieutenans d’Alexandre eussent éclaté, ils
auroient pu espérer d’attirer dans leur alliance plusieurs républiques,
qui, prévoyant les suites malheureuses de la guerre Lamiaque, furent
neutres, ou restèrent attachées à la Macédoine. Antipater n’auroit
reçu aucun secours d’Asie, parce que tous les gouverneurs de province
y auroient eu besoin de leurs forces. Les Grecs auroient eu l’avantage
d’attaquer la Macédoine dans le moment qu’elle auroit été dégarnie
de ses troupes; car il ne faut point douter qu’Antipater, intéressé
à s’opposer à l’ambition de Perdiccas, et à favoriser la révolte de
Ptolomée et d’Antigone, dont le succès importoit à tous les ambitieux
de l’empire, ne fût passé en Asie aux premiers bruits de guerre qui se
seroient répandus. La Grèce entière auroit alors joué le rôle important
que firent les Etoliens, dont Antipater et Perdiccas sollicitèrent à
l’envi l’amitié et l’alliance, dès que les premiers troubles eurent
commencé.
Un succès, dans ces circonstances, n’auroit pas été infructueux; et les
Grecs, favorisés et soutenus contre la Macédoine par le parti attaché à
l’empire, auroient pu recouvrer et affermir leur liberté. Consternés,
au contraire, par le vain effort qu’ils avoient fait pour secouer le
joug, et affoiblis par le châtiment dont on avoit puni leur révolte,
ils ne trouvèrent en eux-mêmes aucune ressource, quand la guerre fut
allumée entre les successeurs d’Alexandre. Ils étoient trop humiliés
pour qu’on eût quelque raison de les ménager; et si quelques-unes de
leurs républiques furent soupçonnées d’aspirer à l’indépendance, on ne
manqua point de les accabler. La Grèce servit de théâtre à la guerre;
et quels que fussent les événemens, elle en fut toujours la victime.
Les villes qui avoient conservé jusques-là une apparence de liberté
avec la forme ordinaire de leur gouvernement, furent la proie de mille
tyrans qui s’emparèrent de l’autorité souveraine, à la faveur des
troubles qui agitèrent l’empire d’Alexandre, et dont je ne parlerai
qu’autant qu’il est nécessaire pour faire connoître la situation des
Grecs.
Antipater ne survécut pas long-temps à son élévation; et au lieu de
remettre en mourant la régence générale de l’empire et le gouvernement
particulier de la Macédoine à son fils, il y appela Polypercon.
Cassandre, indigné de la prétendue injustice de son père, brûloit de
se venger, et de s’emparer d’un royaume qu’il regardoit comme son
patrimoine; mais n’ayant encore rempli que des postes subalternes,
argent, vaisseaux, soldats, tout lui manquoit. En même temps qu’il
cachoit son ambition, en paroissant content de sa fortune, il négocioit
secrètement en Egypte avec Ptolomée, tâchoit de gagner Séléucus,
gouverneur de Babylone, et demandoit des secours à Antigone, qui
s’étoit en quelque sorte rendu le maître de l’Asie par les avantages
qu’il avoit eus sur Alcétas, Eumènes et Attalus. Ces princes, ne
cherchant qu’à entretenir des troubles qui les rendoient indépendans,
devoient voir avec d’autant plus de plaisir l’ambition de Cassandre,
que Polypercon avoit renoncé à la politique d’Antipater. Soit que le
nouveau régent fût la dupe du pouvoir imaginaire de sa dignité, soit
qu’il fût attaché par principe de devoir aux intérêts des deux rois,
il se déclara l’ami du parti de Perdiccas; et les usurpateurs, pour se
venger, donnèrent une armée à Cassandre, et le mirent en état de faire
une entreprise sur la Macédoine.
Polypercon prévit la guerre dont il étoit menacé; et craignant que
les garnisons qu’Antipater avoit mises dans les postes les plus
avantageux de la Grèce ne favorisassent Cassandre, porta un décret,
par lequel il substituoit le gouvernement populaire à l’aristocratie
établie dans la plupart des républiques depuis la guerre Lamiaque. Il
leur ordonnoit de rappeler leurs exilés, de bannir leurs magistrats,
et de s’engager par serment à ne jamais rien entreprendre contre
les intérêts de la Macédoine. Le régent se flattoit que la Grèce,
reconnoissante de la liberté qu’il lui rendoit, alloit être attachée à
son sort, et deviendroit le boulevart de la Macédoine; mais son décret
ne servit qu’à multiplier les désordres, en renouvellant l’usage des
proscriptions et des bannissemens. Les villes, agitées par de nouvelles
dissentions, ne purent prendre aucune forme de gouvernement, et
l’anarchie devint générale chez les Grecs.
Cependant Polypercon, mal affermi dans son gouvernement, fut obligé
de l’abandonner à l’approche de Cassandre, et il se retira dans le
Péloponèse avec les troupes qu’il s’étoit attachées, et les richesses
qu’il put enlever du trésor des rois de Macédoine. Il appela à son
service tout ce qu’il y avoit de Grecs, qui, par une suite de leurs
révolutions, n’ayant ni patrie, ni fortune, n’avoient d’autre ressource
que de vendre leurs services à quelque général, et pour lesquels
Philippe avoit dit que la guerre étoit un temps de paix.
Tandis que le régent de l’empire ne faisoit, dans le Péloponèse, que
le rôle d’un aventurier, et que la Macédoine éprouvoit chaque jour de
nouvelles révolutions dans lesquelles toute la famille d’Alexandre
périt enfin de la manière la plus tragique, Antigone défit Eumènes,
Alcétas et Attalus, et dissipa jusqu’aux derniers restes des partisans
de Perdiccas et du gouvernement. Après tant de succès, ce capitaine se
trouvoit le maître de l’Asie; la monarchie seule pouvoit satisfaire son
ambition. Cassandre, Ptolomée, Séléucus et Lysimaque étoient autant
de rivaux incommodes, dont il ne voyoit la fortune qu’avec chagrin.
Soit que la Macédoine lui offrît une carrière plus brillante par la
réputation qu’elle avoit acquise sous Philippe et Alexandre, soit qu’il
crût que ce royaume donneroit à ses rois un droit sur les provinces qui
en avoient été démembrées, ce fut à Cassandre qu’Antigone résolut de
déclarer d’abord la guerre.
Il rechercha l’alliance de Polypercon, lui fournit des secours pour
l’aider à se soutenir dans le Péloponèse; mais afin d’attirer en même
temps dans son parti les villes de la Grèce, il leur ordonna, par un
décret, d’être libres, et les affranchit des garnisons étrangères dont
elles étoient opprimées. Son fils Démétrius, surnommé Poliorcète, passa
à deux reprises dans la Grèce pour y mettre ce décret en exécution.
Ce jeune héros enleva, il est vrai, à Ptolomée la plupart des places
où il tenoit garnison, et chassa Cassandre de celles qu’il occupoit;
mais les Grecs n’en étoient pas moins malheureux; les armées, qui
ravageoient leur pays, leur ôtoient la liberté que d’inutiles décrets
leur attribuoient; et tout leur avantage, si c’en est un, étoit de
changer de joug et de voir leurs ennemis se déchirer tour à tour, et se
punir de leur ambition.
Cassandre, prêt à se voir chasser de la Macédoine, retira Ptolomée,
Séléucus et Lysimaque, de l’espèce d’aveuglement dans lequel ils
étoient, et leur fit sentir que le danger dont il étoit menacé leur
étoit commun, et que sa chûte entraîneroit la leur. Il leur représenta
qu’Antigone étoit trop ambitieux pour que la Macédoine servît de terme
à ses conquêtes, et qu’il étoit temps ou jamais de se réunir contre cet
oppresseur. Ces quatre princes se liguèrent, et la célèbre bataille
d’Ipsus décida enfin de la succession d’Alexandre d’une manière
fixe: Antigone défait, perdit la vie dans le combat, et ses ennemis
partagèrent sa dépouille.
La Grèce se seroit vu délivrée de cette foule de tyrans qui
l’opprimoient à la fois, ou du moins elle auroit commencé à se
ressentir de quelques avantages de la paix, sous la protection des
rois de Macédoine à qui elle étoit échue en partage, si elle n’eut été
destinée à servir de théâtre aux aventures singulières d’un prince sur
qui la fortune sembloit vouloir épuiser tous ses caprices. Démétrius
Poliorcète n’avoit recueilli, des débris de la fortune de son père, que
Tyr, l’île de Chypre et quelques domaines très-bornés sur les côtes
d’Asie; mais son ambition, son courage et l’espérance lui restoient; et
depuis le règne d’Alexandre, c’étoient autant de titres pour aspirer
à se faire des royaumes. Il entra dans la Grèce, où il avoit des amis
et des intelligences; et tandis qu’à la tête d’une armée d’aventuriers
dignes de lui, il étoit occupé à y faire des conquêtes, il perdit ses
autres états. La fortune l’en dédommagea; les fils de Cassandre, au
sujet de sa succession, lui ouvrirent le chemin du trône de Macédoine.
Chassé de ce royaume, après y avoir régné sept ans, son inquiétude le
vit passer en Asie pour y conquérir un nouvel établissement, et il
laissa à son fils Antigone Gonatas des forces avec lesquelles il se
maintint dans la Grèce. C’est ce prince qui, au rapport des historiens,
ne se contentant pas de substituer l’aristocratie au gouvernement
populaire, établit des tyrans dans la plupart des villes, ou se déclara
le protecteur de tous ceux qui voulurent usurper l’autorité souveraine
dans leur patrie. Avec leur secours, il se rendit assez puissant pour
s’emparer de la Macédoine après la mort de Sosthène, s’y affermir, et
laisser enfin ce royaume à ses descendans.
La Grèce, qui n’avoit point encore renoncé à l’espérance d’être libre,
mais toujours agitée par de nouvelles révolutions, sembloit n’avoir à
craindre que l’ambition et la tyrannie des successeurs d’Alexandre,
lorsqu’elle vit fondre sur elle un orage formé à l’autre extrémité de
l’Europe. Il parut sur les frontières de la Thessalie deux cens mille
Gaulois que Brennus commandoit. Ces Barbares n’avoient point d’autre
objet que de vivre de pillage, et de mettre, pour ainsi dire, la terre
entière à contribution. De tout temps l’inquiétude naturelle des
Gaulois les avoit fait sortir de leur pays, et la Grèce se rappeloit
avec terreur les ravages qu’ils avoient faits autrefois dans la Thrace,
l’Illyrie et la Macédoine. Le danger étoit commun pour tous les Grecs,
un intérêt commun devoit les réunir; mais la situation déplorable de
plusieurs républiques leur lioit les mains, et il n’y eut que les
Béotiens, les Locriens, les Etoliens, ceux de Mégare et de la Phocide,
et les Athéniens qui prirent les armes pour repousser de concert ces
nouveaux ennemis.
Les Gaulois, ayant passé sans obstacle le Sperchius, vinrent camper
près d’Héraclée; et dans la bataille qu’ils livrèrent aux Grecs, on
vit tout l’avantage que la discipline, l’exercice et l’art donnent
sur un courage farouche qui ne sait que braver la mort. Les Gaulois,
dit Pausanias, combattirent avec fureur; l’audace étoit peinte sur le
visage des mourans, et plusieurs arrachoient de leurs plaies le trait
dont ils étoient mortellement blessés, pour le lancer encore contre
leurs ennemis.
Cette disgrace et celle qu’ils éprouvèrent quelques jours après,
en voulant forcer le passage des Thermopyles, que les Etoliens
défendoient, ne les dégoûtèrent point de leur entreprise. Brennus
détacha de son armée un corps de quarante mille hommes, qui se porta
dans l’Etolie pour la contraindre à rappeler ses soldats; mais cette
diversion ne lui auroit point ouvert l’intérieur de la Grèce, si les
Héracléotes, lassés de voir leur pays servir de théâtre à la guerre,
n’eussent conduit eux-mêmes les Gaulois par le chemin que les Perses
avoient pris autrefois dans la guerre de Xercès. Un brouillard épais
favorisoit la marche des Barbares, et ils fondirent inopinément sur
les Phocéens, qui occupoient aux Thermopyles le même poste que le
courage de Léonidas et de trois cens Spartiates a rendu si fameux. Les
Phocéens, quoique surpris, se défendirent d’abord avec beaucoup de
bravoure; mais obligés enfin de céder au nombre qui les accabloit, ils
portèrent en fuyant l’alarme dans le camp des Grecs, qui sur le champ
se dispersèrent honteusement sans oser attendre l’ennemi.
Les Gaulois s’avancèrent sous les murailles de Delphes, et la Grèce ne
dut son salut qu’aux prêtres d’Apollon. Ils ranimèrent le courage des
Delphiens, en promettant que leur dieu les secourroit par des prodiges,
et la fortune acquitta leurs promesses. Il s’éleva une tempête terrible
pendant la nuit; la foudre tomba à plusieurs reprises dans le camp des
Gaulois, et le terrein où il étoit assis éprouva un tremblement de
terre. Les Etoliens et les Phocéens, qui ne doutèrent point qu’Apollon
ne combattît pour eux, attaquèrent les Gaulois effrayés à la pointe
du jour. Brennus fut blessé, ses soldats fuirent, la nuit les arrêta
enfin; et saisis d’une terreur panique, ils s’égorgèrent les uns
les autres, en croyant se défendre contre les Grecs. Poursuivis par
la faim, ils n’osèrent s’arrêter à leur camp d’Héraclée, et ils
furent défaits une seconde fois par les Etoliens et les Phocéens en
repassant le Sperchius. Brennus, ne consultant alors que son désespoir,
s’empoisonna, et les restes de son armée périrent dans les embuscades
que les Thessaliens et les Maliens leur dressèrent.
Peut-être que les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et éclairés
sur leurs intérêts par une longue suite de calamités, auroient été
capables de faire un retour sur eux-mêmes, de reprendre leur ancienne
politique et de se réunir, si quelque peuple recommandable par sa
réputation eût rendu à la Grèce entière les mêmes services que les
Etoliens lui rendirent pendant la guerre des Gaulois. Le moment
paroissoit favorable. Les forces des successeurs d’Alexandre étoient
bien moins redoutables que ne l’avoient été celles d’Alexandre et de
son père: le même esprit d’ambition et de conquête ne les animoit
plus, depuis que la bataille d’Ipsus avoit fait succéder le goût de
la paix à leurs anciennes divisions. Les princes, qui avoient partagé
l’Asie entr’eux, s’occupoient déjà plus à jouir de leur fortune qu’à
l’agrandir; et la Macédoine, réduite à ses premières possessions,
et fatiguée des malheurs que lui avoient valu les prospérités
d’Alexandre, n’étoit pas gouvernée par un Philippe. Les tyrans, qui
s’étoient élevés dans plusieurs cantons de la Grèce, craignoient leurs
concitoyens, et n’attendoient du dehors qu’une foible protection. Enfin
il étoit naturel que la défaite des Gaulois rendît à la Grèce une
extrême confiance, et que la république qui l’avoit sauvée, profitât
de son courage pour former une nouvelle confédération; mais les mœurs
des Etoliens étoient trop atroces, pour que les Grecs pussent se fier à
ce peuple, et le regarder comme le protecteur de la liberté. Plus les
Etoliens firent de grandes choses, plus ils se firent redouter de leurs
voisins; on les haïssoit presqu’autant que les Gaulois; ils avoient
conservé cet esprit de piraterie et de brigandage, que les autres Grecs
avoient perdu en formant des sociétés régulières.
Les Etoliens, dit Polybe, sont plutôt des bêtes féroces que des hommes.
Justice, droit, alliances, traités, sermens, ce sont de vains noms,
l’objet de leur mépris. Accoutumés à ne vivre que de butin, ils ne font
grace à leurs alliés que quand ils trouvent à contenter leur avarice
chez leurs ennemis. Tant que la Grèce ne forma qu’une seule république
sous l’administration de Sparte, ces brigands, qui occupoient un
terrein ingrat entre l’Acarnanie et la Locride, n’exercèrent leurs
violences que dans la Macédoine, l’Illyrie et les îles qui avoient le
moins de relation avec le continent. Ils s’enhardirent quand les Grecs
furent affoiblis par leurs guerres domestiques; et mettant d’abord à
contribution quelques quartiers du Péloponèse, tels que l’Achaïe et
l’Elide, ils désolèrent bientôt toute cette province; et à la faveur
des alliances qu’ils eurent toujours dans la suite avec quelqu’un des
successeurs d’Alexandre, ils firent enfin des courses dans toute la
Grèce, et y commirent les plus grands excès.
Etrange effet de ce caprice bizarre qui enchaîne les événemens humains,
ou plutôt de l’aveuglement des hommes, qui ont besoin que le malheur
les instruise de leur devoir, et les pousse malgré eux vers le bonheur.
C’est par leurs injustices et leurs violences mêmes que les Etoliens
servirent la Grèce, puisque ce fut pour n’en être pas les victimes, que
les villes les plus considérables de l’Achaïe jetèrent entr’elles les
fondemens d’une ligue qui sembla faire revivre l’ancien gouvernement
des Grecs. Étant parvenue à remplir dans le Péloponèse la place que
Lacédémone et Athènes avoient autrefois occupée dans la Grèce entière,
il est nécessaire d’en faire connoître les mœurs, les lois et les
progrès.
Ainsi que toutes les autres contrées de la Grèce, l’Achaïe eut d’abord
des capitaines ou des rois. Ces princes descendoient d’Oreste, et leur
famille conserva la couronne jusqu’aux fils d’Ogygès, qui, s’étant
rendus odieux, furent chassés de leurs états. Les Achéens commencèrent
alors à être libres. Leurs villes avoient les mêmes poids, les mêmes
mesures, les mêmes lois, le même esprit et les mêmes intérêts: chacune
d’elles forma cependant une république indépendante, qui eut son
gouvernement, son territoire et ses magistrats particuliers. Les
distinctions que la monarchie avoit introduites entre les citoyens
disparurent; il n’y eut plus de nobles qui prétendissent avoir des
priviléges, et dans chaque ville l’assemblée générale du peuple posséda
la souveraineté. Cette démocratie, toujours si orageuse dans le reste
de la Grèce, ne causa aucun désordre dans l’Achaïe, soit parce que les
lois étoient établies sur de sages proportions, et qu’en donnant aux
magistrats assez d’autorité pour se faire obéir, on ne leur en avoit
pas assez laissé pour en pouvoir abuser; soit parce que les Achéens,
toujours exposés aux injures des Etoliens leurs voisins, n’avoient pas
le loisir de s’occuper de querelles domestiques, et que le conseil
général de leur association apportoit un soin extrême à les prévenir ou
à les étouffer dans leur naissance.
Chacune de ces républiques renonça au privilége de contracter des
alliances particulières avec les étrangers, et toutes convinrent
qu’une extrême égalité serviroit de fondement à leur union, et que
la puissance ou l’ancienneté d’une ville ne lui donneroit aucune
prérogative sur les autres. On créa un sénat commun de la nation; il
s’assembloit deux fois l’an à Egium, au commencement du printemps et
de l’automne, et il étoit composé des députés de chaque république
en nombre égal. Cette assemblée ordonnoit la guerre ou la paix,
contractoit seule les alliances, faisoit des lois pour administrer sa
police particulière, envoyoit des ambassadeurs ou recevoit ceux qui
étoient adressés aux Achéens. S’il survenoit quelqu’affaire importante
et imprévue dans le temps que le sénat ne tenoit pas ses séances, les
deux préteurs le convoquoient extraordinairement. Ces magistrats, dont
l’autorité étoit annuelle, commandoient les armées; et quoiqu’ils ne
pussent rien entreprendre sans la participation de dix commissaires qui
formoient leur conseil, ils paroissoient en quelque sorte dépositaires
de toute la puissance publique, dès que le sénat auquel ils présidoient
n’étoit pas assemblé.
Les Achéens ne vouloient ni acquérir de grandes richesses, ni se rendre
redoutables par leurs exploits; ils n’aspiroient qu’à un bonheur
obscur, le seul vraisemblablement pour lequel les hommes soient faits.
Leur sénat, obligé de conformer sa conduite à l’esprit général de
la nation, fut sans ambition, et par conséquent juste sans effort.
C’est son attachement à la justice qui le fit respecter, et lui valut
souvent l’honneur d’être l’arbitre des querelles qui s’élevoient dans
le Péloponèse, dans les autres provinces de la Grèce, et même chez les
étrangers.
Ce peuple ne s’étant rendu suspect ni à Philippe, ni à son fils, ces
princes lui laissèrent ses lois, son gouvernement, je dirois presque
sa liberté; mais il n’échappa pas aux malheurs que la Grèce éprouva
sous leurs successeurs. Les villes d’Achaïe sentirent le contre-coup
des révolutions fréquentes qui agitèrent la Macédoine: les unes
reçurent garnison de Polypercon, de Démétrius, de Cassandre, et depuis
d’Antigone Gonatas; les autres virent naître des tyrans dans leur sein.
La diversité de leur fortune leur donna des intérêts différens; leurs
maîtres en eurent souvent d’opposés, et tout lien fut rompu entr’elles.
Dyme, cependant, Patras, Tritée et Phare ayant trouvé des conjonctures
heureuses pour secouer le joug, renouvellèrent leur alliance; et, en se
mettant en état de repousser les insultes des Etoliens, jetèrent les
fondemens d’une seconde ligue, qui, malgré les vices actuels des Grecs,
se proposa pour modèle la première, et en prit les mœurs, les lois
et la politique. Les Egéens s’étant délivrés, cinq ans après, de la
garnison qui les opprimoit, se joignirent à cette république naissante,
qui s’agrandit encore par l’association des Caryniens et des Bouriens,
qui avoient massacré leurs tyrans. Quelques villes du Péloponèse
demandèrent, comme une faveur, à être reçues dans la ligue; d’autres
attendirent qu’on leur eût ouvert les yeux sur leurs intérêts, ou qu’on
leur fît même une sorte de violence dont elles eurent bientôt lieu de
s’applaudir.
Tandis que la Macédoine, occupée de ses affaires domestiques, ne
pouvoit donner qu’une attention légère à celles de la Grèce, la ligue
des Achéens, dit Polybe, auroit fait des progrès plus considérables,
si ses magistrats avoient profité de ces circonstances avec plus
d’habileté et de courage. Soit que l’abaissement des Grecs et leurs
divisions fissent croire aux deux préteurs qu’il seroit téméraire,
ou du moins inutile de vouloir rappeler les anciens principes, soit
que, jaloux les uns des autres, ils ne pussent exécuter aucun projet
important, ils restèrent dans une inaction infructueuse. La ligue ne
s’associa aucun nouveau peuple, et elle ne prit une face nouvelle,
en acquérant des alliés, que quand elle fit la faute heureuse de ne
confier qu’à un seul préteur l’administration de toutes ses affaires.
Ce fut quatre ans après cette réforme dans le gouvernement, qu’Aratus
délivra Sycione, sa patrie, du tyran Nicoclès qui s’en étoit rendu
le maître, et l’unit à la ligue des Achéens. Les talens de ce grand
homme l’élevèrent à la préture. Les Achéens, convaincus de sa probité,
crurent ne pas manquer aux règles de la prudence, en rendant, pour
ainsi dire, sa magistrature perpétuelle; et il offrit à la Grèce un
spectacle tout à fait extraordinaire. Sans ambition, sans désir de
faire des conquêtes, les Achéens déclarèrent une sorte de guerre à
tous les tyrans du Péloponèse. Ils surprirent plusieurs villes, les
affranchirent, et se crurent assez payés des frais et des périls de
leurs entreprises, en les unissant à une société dans laquelle elles
jouissoient de la même indépendance et des mêmes prérogatives que les
villes les plus anciennement alliées. Plusieurs tyrans ne se trouvant
plus en sûreté, sur-tout après la mort de Démétrius, roi de Macédoine,
qui les protégeoit, se démirent eux-mêmes de leur autorité.