pourroit avoir été un guerrier très-sage dans le détail de chacune de
ses opérations, et un politique très-imprudent dans le plan général de
ses entreprises. On loue, par exemple, ce prince «d’avoir profité de la
bataille d’Issus pour s’emparer de l’Egypte, que Darius avoit laissée
dégarnie de troupes, pendant qu’il assembloit des armées innombrables
dans un autre univers.» Mais il me semble que c’est louer une faute.
Pourquoi se jeter sur un pays ouvert, et qui sans effort devoit
appartenir aux Macédoniens, si Darius étoit vaincu? Pourquoi laisser
à son ennemi le temps de respirer, de réparer et de rassembler ses
forces? Alexandre devoit poursuivre Darius après la bataille d’Issus,
avec la même chaleur et la même célérité qu’il le poursuivit après
la bataille d’Arbelles. Pendant qu’il fait le siége inutile de Tyr,
qu’il perd un temps précieux en Egypte et dans le temple de Jupiter
Hammon, Darius lève huit cent mille hommes de pied et deux cent mille
hommes de cavalerie, les arme, les exerce, et reparoissant dans les
plaines d’Arbelles beaucoup plus fort que dans celle d’Issus, force son
ennemi à exposer sa fortune et sa réputation aux hasards d’une seconde
bataille, tandis qu’il avoit pu rendre la première décisive.
Alexandre peut avoir montré dans le cours de ses exploits tous les
talens qui forment le plus grand des capitaines; mais il n’en est
pas moins vrai, que n’être pas satisfait de la monarchie de Cyrus,
pénétrer dans les Indes, méditer la conquête de l’Afrique, vouloir
asservir l’Espagne et les Gaules, traverser les Alpes, et rentrer dans
la Macédoine par l’Italie vaincue, c’étoit s’éloigner prodigieusement
des vues de Philippe, et n’y rien substituer de raisonnable. Qu’est-ce
que des conquêtes dont l’unique objet est de ravager la terre? Quel
nom assez odieux donnera-t-on à un conquérant, qui regarde toujours en
avant, et ne jette jamais les yeux derrière lui, qui marchant avec le
bruit et l’impétuosité d’un torrent débordé, s’écoule, disparoît de
même, et ne laisse après lui que des ruines? Qu’espéroit Alexandre?
Ne sentoit-il pas que des conquêtes si rapides, si étendues et
si disproportionnées aux forces des Macédoniens, ne pouvoient se
conserver? S’il ignoroit une vérité si triviale, s’il ne démêla point
les ressorts et le but de la politique de son père, ce héros devoit
avoir des lumières bien bornées; si rien de tout cela, au contraire,
n’échappoit à sa pénétration, et ne pût cependant modérer ses désirs;
ce n’est qu’un furieux que les hommes doivent haïr.
Darius ayant offert à Alexandre dix mille talens et la moitié de son
empire, Parménion pensoit qu’il étoit sage de ne pas rejeter ces
offres. «Je les accepterois, dit-il, si j’étois Alexandre; et moi
aussi, répliqua Alexandre, si j’étois Parménion.» Cette réponse peu
sensée a été admirée, parce qu’elle déploie, en quelque sorte, tout le
caractère d’Alexandre, et porte à notre esprit l’idée d’une ambition
et d’un courage sans bornes. Philippe auroit pensé comme Parménion;
et faisant la paix avec Darius, auroit du moins tenté de former une
monarchie, dont la trop grande étendue n’eût pas été un obstacle
insurmontable à sa prospérité et à sa conservation.
Si on rapproche sous un même point de vue les deux princes dont je
parle, qu’on remarque entr’eux une étrange disproportion! Dans
Philippe, je vois un homme supérieur à tous les événemens. La fortune
ne peut lui opposer d’obstacle qu’il n’ait prévu, et qu’il ne surmonte
par sa sagesse, sa patience, son courage ou son activité. Je découvre
un génie vaste, dont toutes les entreprises sont liées et se prêtent
une force mutuelle. Ce qu’il exécute, prépare toujours le succès de
l’entreprise qu’il va commencer. Dans Alexandre, je ne vois qu’un
guerrier extraordinaire, qui n’a qu’une manière, et dont le courage
téméraire et impatient (qu’on me permette cette expression) tranche
par-tout le nœud gordien que Philippe eût dénoué. L’excès de toutes
ses qualités surprend notre imagination, et le fait paroître grand,
parce qu’il fait sentir à ceux qui le considèrent, la foiblesse de leur
caractère: au lieu de ne donner que de la surprise à ce phénomène rare,
nous lui donnons de l’admiration.
Qu’on suppose Philippe dans l’Asie à la tête des forces de la Grèce.
Si sa sagesse paroît d’abord moins capable d’imposer à Darius, que
l’enthousiasme d’Alexandre, elle le conduira cependant au même but.
L’audace d’Alexandre lui réussit, parce qu’elle excita dans son ennemi
la crainte, passion qui resserre l’esprit, glace l’imagination, et
engourdit toutes les facultés de l’ame. Philippe eût entouré Darius de
piéges et de précipices. Il eût profité des divisions qui régnoient
dans l’Asie, dont les provinces désunies par leurs mœurs, leurs
lois, leur religion, n’avoient aucune relation entr’elles. Il eût
tenté l’ambition et l’avarice de ces satrapes orgueilleux et avides
qui gouvernoient les provinces de l’empire sans être attachés à son
gouvernement; il eût marchandé leurs villes, et, comme on l’a dit,
faisant autant la guerre en marchand qu’en capitaine, il eût peut-être
ruiné la monarchie de Perse, sans vaincre Darius les armes à la main.
Placez Alexandre dans les mêmes circonstances où s’est trouvé son
père, et la Macédoine, qui n’avoit pas entièrement succombé sous
l’imbécillité de ses derniers rois, sera écrasée par le courage
d’Alexandre. Qu’un de ses amis veuille profiter de sa foiblesse et
de la confusion de ses affaires, il courra à la vengeance avant que
de l’avoir préparée. Il seroit inutile de parcourir ici toutes les
conjonctures délicates où Philippe s’est trouvé; je me borne à rappeler
la levée des siéges de Périnthe et de Bisance: Alexandre étoit-il
capable d’une pareille conduite?
Il abandonna enfin les mœurs des Grecs ou des Macédoniens, et prit
celles des Perses. Quelques écrivains, pour sauver la gloire de ce
héros, ont imaginé que ce changement fut l’ouvrage de sa politique, et
qu’il ne songeoit qu’à gagner la confiance des Barbares pour affermir
son empire. Mais, quand ce seroient-là en effet les vues secrètes
qui produisirent cette révolution, l’erreur d’Alexandre seroit-elle
moins grossière? Pour plaire aux Perses, étoit-il prudent de choquer
les Macédoniens? Donner aux vainqueurs les mœurs des vaincus,
c’est préparer leur ruine, c’est la rendre certaine; et l’on veut
qu’Alexandre, ignorant cette vérité commune, ait regardé la corruption
et l’avilissement des Macédoniens comme le fondement de sa puissance.
Les Asiatiques, accoutumés à ramper sous le despotisme, devoient porter
leurs chaînes avec docilité. Les Grecs seuls méritoient des ménagemens.
Braves, aguerris et jaloux de leur liberté, ils tentèrent de secouer le
joug de la Macédoine dans le temps même qu’Alexandre remplissoit l’Asie
de la terreur de son nom; et les Perses, patiens et dociles sous la
main qui les opprimoit, ne songèrent jamais à se révolter: que leur
importoit le sort de leur maître? La révolution qui faisoit passer la
couronne de Darius sur la tête d’Alexandre n’étoit point une révolution
pour l’état, il restoit dans la même situation.
Quel avantage, dit un politique célèbre, les Perses auroient-ils
trouvé à obéir plutôt à la famille de Darius, qu’à celle d’Alexandre?
Pourquoi auroient-ils voulu venger la ruine d’un maître qu’ils ne
devoient pas aimer? Qui réussit, continue Machiavel, à détrôner un
prince despotique, ne craint point, en occupant sa place, de se voir
enlever sa proie. Le vaincu n’avoit commandé qu’à des hommes timides
qui n’auront point le courage de le venger. Il avoit seul possédé toute
l’autorité; et personne, après sa chûte, n’aura assez de crédit pour
armer le peuple, se mettre à sa tête, et tenter de renverser la fortune
du vainqueur. En effet, ce fut l’ambition des généraux Macédoniens,
et non l’indocilité des Perses, qui produisit, sous les successeurs
d’Alexandre, une longue suite de révolutions.
Le changement de ce prince fut une vraie corruption, ouvrage d’une
fortune trop grande pour un homme. Il venoit de gagner la bataille
d’Issus; et n’ayant encore l’ame ouverte qu’à la passion de conquérir,
il ne put cependant s’empêcher d’être ébloui des richesses que lui
offroit la tente de Darius, et de dire à ceux qui l’accompagnoient,
que c’étoit-là ce qu’on devoit appeler régner. Qu’après ce mot, le
héros me paroît un homme ordinaire! La prospérité développa le germe de
corruption qu’il portoit dans le cœur. Maître de tout, Alexandre voulut
enfin jouir. Ce n’est point par politique qu’il brûla Persépolis, se
livra aux voluptés de la table, rassembla dans son palais trois ou
quatre cens des plus belles femmes de son empire, qui, tous les soirs,
venoient essayer sur lui le pouvoir de leurs charmes; et que ne se
croyant plus un homme, il voulut exiger de ses courtisans le culte
qu’on rendoit à Bacchus et à Hercule.
Malgré ce que dit Plutarque, qu’on ne pense pas que ce héros songeât
à lier étroitement les différentes provinces de son empire, pour n’en
former qu’un seul corps qui dût éternellement subsister; Diodore
nous fait connoître les mémoires qu’Alexandre a laissés, et qui
contenoient les projets qu’il devoit exécuter. Il s’agissoit de rendre
de nouveaux honneurs funèbres à la mémoire d’Ephestion, d’élever à
Philippe un tombeau qui égalât en grandeur les pyramides d’Egypte, de
bâtir différens temples, de porter la guerre en Afrique, en Espagne,
en Sicile; et, pour l’exécution de ce dessein, de construire mille
vaisseaux plus grands que les galères ordinaires, et de préparer
des ports à cette flotte, qui devoit se rendre maîtresse de la
Méditerranée. Alexandre indiquoit les moyens de peupler les nouvelles
villes qu’il avoit bâties, et projetoit de faire passer en Asie des
peuplades d’Européens, et en Europe des colonies d’Asiatiques.
Rien n’indique dans ces mémoires les vues du fondateur d’une monarchie
durable; ils ne contiennent que les projets d’un homme vain qui veut
étonner les hommes, et d’un ambitieux qui ne peut se lasser de faire
des conquêtes. Est-ce en subjuguant une nouvelle province, qu’on
affermit un empire déjà trop étendu? Quel respect Alexandre a-t-il
marqué pour la justice et les lois? Quels soins a-t-il pris pour former
un gouvernement? A quelle marque reconnoît-on en lui le génie d’un
législateur? «Alexandre, répond un écrivain célèbre, laissa aux vaincus
leurs lois civiles, et quelquefois leur gouvernement; il respecta les
traditions anciennes et tous les monumens de la gloire ou de la vanité
des peuples.» Et de-là est-il permis de conclure qu’Alexandre ait été
un législateur? Suffit-il de ne pas détruire toutes les lois et les
gouvernemens des peuples qu’on asservit, pour acquérir la réputation
d’un législateur? Alexandre auroit été insensé, s’il n’eût pas senti
l’impossibilité de donner en un jour de nouvelles lois à la moitié du
monde. Faut-il lui prodiguer des éloges, parce qu’il n’a pas eu la
brutalité absurde de quelques conquérans, qui ont cru que ce n’étoit
pas régner que de ne pas faire taire toutes les lois en leur présence?
Cette sagesse qu’on veut admirer dans Alexandre, est commune; et
les Barbares, qui ont envahi l’empire romain, l’ont eue. Alexandre,
toujours pressé de faire de nouvelles conquêtes, n’avoit pas eu le
temps de faire des lois. Pourquoi auroit-il détruit les monumens de la
gloire ou de la vanité des peuples? C’eût été avilir la réputation des
vaincus, et ternir la gloire de ses triomphes.
Alexandre, il est vrai, a bâti des villes et établi des colonies
grecques dans ses conquêtes; mais pourquoi fait-on honneur à sa
politique des ouvrages de sa vanité? Ses conquêtes étoient-elles
faites sur des peuples inquiets, indociles et belliqueux, qu’il fallût
contenir dans le devoir par des garnisons et des forteresses? Ces
Grecs et ces Macédoniens, transplantés dans la Perse et dans l’Egypte,
n’étoient-ils pas plus propres à y donner des exemples de révolte que
de soumission? Alexandre ne songeoit en effet qu’à élever des monumens
à sa gloire. Ces villes qu’il bâtissoit, ces colonies qu’il formoit, il
ne les regardoit que comme les trophées que les Grecs avoient coutume
d’élever dans les lieux où ils avoient gagné une bataille.
Comment pourroit-on trouver le génie et les vues d’un législateur ou
d’un politique qui embrasse un long avenir, dans un prince qui, loin
de régler la succession de son empire, et de remédier aux maux que
lui présageoit l’ambition de ses lieutenans, prévoyoit, au contraire,
avec une sorte de joie leurs divisions, et regardoit leurs guerres
civiles comme les jeux funèbres dont on devoit honorer ses funérailles?
N’étoit-ce pas en donner le signal, que d’appeler vaguement à sa
succession le plus digne de lui succéder? Il est bien vraisemblable
qu’Alexandre crut qu’il importoit à sa gloire que son successeur fût
moins puissant que lui, et qu’il se formât plusieurs monarchies
considérables des débris de son seul empire.
LIVRE QUATRIÈME.
La terreur que répandit le nom d’Alexandre, l’admiration que mille
qualités héroïques avoient inspirée pour sa personne, et l’espèce
d’enthousiasme qui échauffoit son armée, étoient les seuls liens
qui tinssent unies en un seul corps toutes les parties de l’empire
de Macédoine. Ce prince régna peu de temps; et quand il mourut, sa
monarchie étoit encore trop nouvelle pour avoir des coutumes qui
eussent acquis force de lois. Tout le monde sait que Perdiccas, à qui
Alexandre avoit remis en mourant son anneau, fut chargé de la régence
de l’état. On plaça à la fois sur le trône Aridée, fils de Philippe,
et l’enfant encore au berceau qu’Alexandre avoit eu de Roxane, et le
gouvernement des satrapies fut confié aux principaux officiers.
Il étoit impossible qu’il n’arrivât pas bientôt quelque révolution
dans ce gouvernement. Le camp d’Alexandre n’avoit pas été une école
où l’on eût appris à être juste et modéré, et les lieutenans d’un
héros qui regardoit le courage et la force comme des titres légitimes
pour régner par-tout où il y avoit des hommes, devoient être ivres
d’ambition. Pouvoient-ils reconnoître long-temps l’autorité d’un
enfant ou de l’imbécille Aridée, qui leur paroissoit aussi méprisable
qu’Alexandre leur avoit paru grand? Borner leur pouvoir dans leurs
satrapies, c’eût été relâcher les ressorts du gouvernement. On
n’avoit eu vraisemblablement sous le règne d’Alexandre, aucune idée
de ces sages établissements, par lesquels on tempère l’autorité pour
en prévenir les abus; et quand cette politique auroit été connue,
par quelle voie le régent auroit-il réussi à la mettre en pratique?
C’étoit dans Perdiccas un défaut que rien ne pouvoit réparer, que
d’avoir été l’égal des gouverneurs de province; on devoit être jaloux
de sa puissance et tenté de s’en affranchir, si on la craignoit; et on
devoit la mépriser, si on ne la redoutoit pas. Les menaces de Perdiccas
étoient vaines contre des hommes qui étoient les maîtres de lever des
armées dans leurs provinces; et ses promesses les touchoient peu, parce
qu’ils attendoient de leur ambition une plus grande fortune, que de
leur fidélité au gouvernement.
Si les gouverneurs de province, dans la crainte de se rendre odieux,
n’osoient se soulever contre une autorité légitime, chacun cependant se
faisoit dans sa satrapie, des règles d’administration, suivant qu’il
importoit à ses intérêts particuliers. Chacun eût ses armées et ses
forteresses, et refusa de rendre compte des tributs et des impôts qu’il
faisoit lever par ses officiers. On ne se borne point à être sujet,
quand on possède les forces et les richesses d’un roi. Les satrapes
firent entr’eux des traités d’alliance et de ligue, et Perdiccas de son
côté fut obligé de négocier pour conserver quelqu’ombre de crédit à la
régence: en un mot, la monarchie des Macédoniens, quoiqu’unie encore en
apparence; et ne formant qu’un corps, étoit déjà réellement partagée en
différens états indépendans et jaloux les uns des autres.
Antigone, qui avoit en partage la Pamphylie, la Lycie, et la province
appelée la Grande-Phrygie, étoit, de tous les grands de l’empire, celui
dont l’ambition souffroit le plus impatiemment la paix. Il ne cessoit
de représenter Perdiccas comme un tyran qui, sous de vains prétextes,
ne cherchoit qu’à dépouiller les grands de leurs gouvernemens, et
y placer ses créatures, pour se défaire ensuite sans obstacle des
deux rois, et usurper leur couronne. Les soupçons, la haine, l’esprit
de révolte et d’indépendance avoient fait de tels progrès, que
Perdiccas ne pouvoit conserver l’autorité dont il étoit revêtu, s’il
ne l’augmentoit en humiliant ses rivaux; il falloit faire un exemple;
il rassembla ses forces et marcha avec une armée considérable pour
soumettre l’Egypte.
Sa dureté et son orgueil l’avoient rendu odieux à ses propres soldats;
et les mauvais succès qu’il eut au commencement de son expédition,
achevèrent de les soulever contre lui. On compara sa conduite à
celle de Ptolomée, qui, par sa prudence, son courage, sa justice
et son humanité, se faisoit également aimer et respecter dans son
gouvernement. Les principaux officiers excitèrent une sédition
générale; et Perdiccas ayant été assassiné, l’armée offrit la régence à
Ptolomée même à qui elle faisoit la guerre.
Ce prince, car on peut commencer à lui donner ce nom, quoiqu’il ne
le prît pas encore, refusa prudemment une dignité dont il ne pouvoit
soutenir les prérogatives, sans se rendre l’ennemi de tous les
gouverneurs de province; et qui, en ne lui donnant qu’un pouvoir
imaginaire et contesté sur l’empire entier d’Alexandre, l’auroit
vraisemblablement exposé à perdre l’Egypte. La régence fut déférée
à Aridée et à Pithon, chefs de la conjuration qui avoit fait périr
Perdiccas; mais, soit que des affaires particulières appelassent ces
deux hommes ailleurs, soit qu’ils fussent accablés du poids de leur
dignité, ils s’en démirent entre les mains d’Antipater, gouverneur de
Macédoine, et qui étoit passé d’Europe en Asie à la tête d’une armée,
pour faire une diversion en faveur de Ptolomée, et attaquer Eumènes et
les autres généraux qui étoient restés attachés à Perdiccas.
Antipater, aussi habile que Ptolomée, ne sacrifia point la fortune
dont il jouissoit aux intérêts de la régence. Instruit des projets
des rebelles par les relations qu’il entretenoit avec eux, il jugea
que le démembrement de la monarchie d’Alexandre étoit inévitable.
Il vit du danger à renoncer à d’anciennes liaisons, pour former des
alliances nouvelles et douteuses avec les amis de Perdiccas; et ne
balançant point à abandonner les affaires générales de l’empire, il
parut ne vouloir régner que sur la Macédoine. Bien loin de pacifier
les troubles de l’Asie, il les crut favorables à l’affermissement de
son autorité en Europe; il les augmenta en dépouillant Eumènes, Alcétas
et les autres généraux de ce parti des provinces qu’ils possédoient,
pour les donner aux ennemis les plus déclarés de Perdiccas: les uns
n’étoient pas dans la disposition d’abandonner leurs gouvernemens sur
un simple ordre du régent, et les autres devoient tout tenter pour
s’en mettre en possession. Antigone avoit été fait général de l’armée
que les deux rois tenoient en Asie, moins pour faire respecter leur
pouvoir que pour le détruire; et Cassandre, fils d’Antipater, étoit
son lieutenant. Tandis que l’ambition de ces deux hommes n’annonçoit
que de nouvelles divisions, des guerres et un démembrement prochain
des conquêtes d’Alexandre, le régent repassa en Europe avec les deux
rois qu’il avoit sous sa garde, et qui étoient en quelque sorte ses
prisonniers.
Les Grecs se seroient conduits avec prudence, s’ils eussent attendu à
vouloir recouvrer leur liberté, que les premiers différents dont je
viens de parler, et qu’il étoit aisé de prévoir, eussent éclaté en
Asie. Phocion ne négligea rien pour réprimer l’ardeur avec laquelle
les Athéniens se portèrent à prendre les armes, lorsqu’ils reçurent
les premières nouvelles de la mort d’Alexandre. «Si Alexandre, leur
disoit-il, est mort aujourd’hui, il le sera encore demain et après
demain.» Mais on étoit las de la domination des Macédoniens; les Grecs
sentoient la faute qu’ils avoient faite de laisser accabler Darius, et
ils vouloient réparer une négligence par une témérité. Démosthènes,
qui avoit été rappelé de son exil, fit valoir, avec son éloquence
ordinaire, les maux et la honte de la servitude; et les Athéniens,
qui se reprochoient comme une lâcheté de n’avoir pas secondé quelques
années auparavant les Spartiates et leur roi Agis, quand ils avoient
succombé en faisant la guerre pour la liberté de la Grèce, se livrèrent
à l’emportement de leur orateur.
La république déclare la guerre aux Macédoniens, elle ordonne, par
un décret que toutes les villes soient affranchies des garnisons
étrangères qui les occupoient; elle construit une flotte, fait prendre
les armes à tous les citoyens qui n’avoient pas quarante ans passés, et
envoye des ambassadeurs dans toute la Grèce pour l’inviter à secouer
le joug en faisant un effort général. Les Athéniens eurent pour alliés
les Etoliens, les Thessaliens, les Phtiotes, les Méléens, ceux de la
Doride, de la Phocide et de la Locride, les Ænians, les Alissiens, les
Dolopes, les Athamantes, les Leucadiens, les Molosses, quelques cantons
de l’Illyrie et de la Thrace; et dans le Péloponèse, les Argiens, les
Sycioniens, les Eléens, les Messéniens et ceux d’Acté. Léosthène,
général de cette ligue, remporta une victoire complète sur Antipater,
qui n’eut point d’autre ressource que de se retirer avec les débris de
son armée dans Lamia, où les confédérés allèrent l’assiéger.
Tandis que les Grecs se livroient à la joie, Phocion n’avoit-il pas
raison de dire «qu’il auroit voulu avoir gagné cette bataille qui
couvroit de gloire Léosthène, mais qu’il seroit honteux de l’avoir
conseillée.» Qu’espéroient les alliés? Leur révolte contre l’empire de
Macédoine, dont toutes les parties étoient encore unies et gouvernées
par des hommes dignes de succéder à Philippe et à Alexandre, ne pouvoit
être qu’une émeute dont ils seroient sévèrement châtiés. En effet,
la nouvelle du succès de Léosthène fut à peine portée en Asie, que
Léonatus, gouverneur de la Phrygie Hellespontique, se hâta de passer
en Europe avec une armée de vingt-deux mille hommes. Ce secours fut
encore battu par Antiphile, qui avoit pris le commandement des Grecs
après la mort de Léosthène, tué au siége de Lamia; mais Clytus armoit
déjà une flotte considérable, et Cratère, gouverneur de Cilicie,
amenoit à Antipater mille Perses aguerris, quinze cents chevaux, et dix
mille Macédoniens, dont plus de la moitié avoit suivi Alexandre dans
toutes ses expéditions.
La Macédoine se vengea d’autant plus aisément de ses premières
disgraces, que les confédérés, aussi présomptueux après leurs deux
victoires qu’ils avoient été téméraires en commençant la guerre,
crurent avoir recouvré leur liberté avant que d’avoir travaillé à
l’affermir. Leur armée fut entièrement défaite, et la consternation
succéda à l’audace, quand Antipater eut déclaré qu’il ne traiteroit
point d’une paix générale, mais qu’il écouteroit en particulier les
ambassadeurs que chaque ville lui enverroit: celles qui firent les
premières des propositions, éprouvèrent la clémence du vainqueur, et
il n’en fallut pas davantage pour dissoudre la ligue des Grecs. Chaque
république se hâta de traiter aux dépens des autres; et les Athéniens,
qui quittèrent les derniers les armes, furent contraints de laisser
Antipater l’arbitre des conditions de la paix. Il fit transporter en
Thrace vingt-deux mille citoyens, qui, n’ayant aucune fortune, étoient
toujours prêts à se soulever contre l’administration présente. Il
substitua l’aristocratie au gouvernement populaire, et mit une garnison
Macédonienne dans le fort de Munychie. Mais quand ce général et les
secours que Léonatus, Clytus et Cratère lui donnèrent, auroient encore
été battus à plusieurs reprises, il n’est pas douteux qu’on ne lui eût
envoyé d’Asie de nouvelles armées; et que la Grèce, affoiblie par ses
propres victoires, et qui n’avoit plus aucune de ses anciennes vertus,
n’eût enfin été obligée de recevoir la loi du vainqueur.