forces et des ressources d’un état par ces accès momentanés de courage
et de confiance qu’un caprice donne et détruit, mais par ses mœurs
ordinaires et les habitudes que des loix constantes lui ont fait
contracter. Phocion regardoit sa république et la Grèce entière comme
des malades auxquels il ne s’agit pas de rendre brusquement la santé;
mais dont il faut prolonger la vie et rétablir peu-à-peu le tempérament
par un régime sage et circonspect. Affoiblies en effet par une longue
suite de maux, elles devoient nécessairement succomber dans une crise
occasionnée par des remèdes violents. Phocion auroit permis à un peuple
vertueux de se livrer au désespoir, parce qu’il est en droit d’en
attendre son salut; mais il savoit qu’une république corrompue est
téméraire, si elle ose seulement tenter une entreprise difficile.
Quoique par sa conduite inconsidérée, Démosthènes augmentât les
divisions des Grecs, et par conséquent servît ainsi lui-même l’ambition
de Philippe; ce prince, qui étoit sûr de remuer la Grèce par le moyen
de ses pensionnaires et de ses alliés, et d’y susciter des troubles à
son gré, n’oublia rien pour attacher cet orateur à ses intérêts, ou du
moins pour lui fermer la bouche. Il pouvoit se passer des services que
lui rendoit Démosthènes, et il craignoit cette éloquence impétueuse
qui le représentoit comme un tyran. Il ne vouloit pas qu’on entretînt
l’orgueil des Grecs, en leur rappelant le souvenir des grandes
actions de leurs pères. Leur parler du prix de la liberté, c’étoit
le contraindre à n’agir qu’avec une circonspection incommode pour un
ambitieux. Plus Philippe s’appliquoit à lasser la Grèce de sa liberté,
et à lui inspirer une certaine indolence qui la préparât à obéir quand
elle seroit vaincue, plus il voyoit avec chagrin que l’orateur Athénien
dévoilât ses projets, apprît d’avance aux Grecs à rougir un jour de
la servitude qu’ils ne pouvoient éviter, et rendît en quelque sorte
incertain le fruit de ses victoires, en les préparant à être inquiets
et séditieux.
D’ailleurs, ce prince avoit vu dans les dernières guerres, que Sparte,
Athènes, Thèbes et d’autres républiques avoient tour-à-tour imploré
la protection de la Perse, et s’étoient servies de ses forces pour
perdre leurs ennemis. Cette politique n’avoit plus rien d’odieux; et
il étoit naturel qu’après avoir cherché inutilement dans la Grèce des
ressources contre la Macédoine, Démosthènes se jetât entre les bras des
satrapes d’Asie. Philippe avoit d’autant plus lieu d’appréhender une
pareille démarche de la part de cet orateur, qu’il passoit pour avoir
des liaisons étroites avec la cour de Perse, et même pour être son
pensionnaire.
Si cette puissance venoit à se mêler des affaires de la Grèce, les
projets de Philippe étoient renversés, ou du moins l’exécution en
devenoit beaucoup plus difficile. Les richesses immenses de l’Asie
auroient aisément réuni toutes les républiques divisées, parce que
leurs magistrats avoient la même passion de s’enrichir. Au lieu de
vaincre les Grecs par les Grecs mêmes, Philippe auroit été obligé de
les attaquer réunis; et pour les asservir, il eût même fallu triompher
des Perses.
L’événement justifia les craintes de Philippe. Démosthènes ouvrit
l’avis d’envoyer des ambassadeurs au roi de Perse, pour lui représenter
combien il lui importoit de ne pas souffrir l’agrandissement de
la Macédoine, et le presser de donner des secours aux Athéniens.
L’orateur, qui n’avoit d’abord que tâté la disposition des esprits,
insista dans un autre discours sur la nécessité de cette résolution,
qui fut enfin approuvée par la république. La négociation des Athéniens
réussit; et Philippe ayant formé les siéges importans de Périnthe et
de Bisance, se vit troubler dans ces opérations par les secours que la
Perse et la république d’Athènes envoyèrent aux assiégés.
C’est alors que ce prince fit voir toute la sagesse dont il étoit
capable. Il jugea qu’en s’opiniâtrant à son entreprise, il irriteroit
ses ennemis, les uniroit plus étroitement, et les forceroit à faire par
passion ce que leur courage ni leur prudence ne leur feroient jamais
entreprendre. Pour conjurer l’orage qu’il voyoit se former, il lève le
siége des places qu’il serroit déjà de près, et tourna ses armes contre
les Scythes.
Les Athéniens, d’autant plus vains qu’ils étoient plus lâches, ne
doutèrent point que la nouvelle expédition de Philippe ne fût un coup
de désespoir; ils crurent qu’humilié de sa disgrace, il alloit cacher
sa honte dans la Scythie; en voyant entreprendre la guerre contre un
peuple qui ne cultive point la terre, qui n’a aucune habitation fixe,
qui chasse devant lui ses troupeaux, et n’abandonne à ses ennemis que
des déserts où ils ne peuvent subsister, on se flatta que la Macédoine
étoit perdue. Si Philippe cependant ne veut pas s’engager dans une
entreprise sérieuse contre les Scythes, et commencer des hostilités
inutiles qui l’auroient empêché de se porter à son gré dans la Grèce,
les Athéniens prennent sa prudence pour une preuve de sa consternation,
et s’applaudissent déjà de son embarras. La cour de Perse, de son
côté, étoit trop accoutumée à la flatterie la plus servile pour ne pas
persuader à l’imbécille Ochus qu’il avoit triomphé de Philippe. Moins
ce prétendu triomphe avoit coûté de peine, plus le monarque orgueilleux
crut qu’il étoit inutile de déployer de plus grandes forces, et que la
terreur de son nom suffisoit pour suspendre l’ambition de Philippe.
L’orgueil des alliés et leur joie les empêchèrent de prendre des
mesures pour l’avenir; et, comme l’avoit prévu leur ennemi, le lien
qui les unissoit, se relâcha.
Philippe cependant qui les observoit de la Scythie, médite sa
vengeance; mais afin de faire une diversion plus prompte dans les
esprits, et de mieux séparer Athènes de la Perse, il voulut occuper les
Grecs d’une affaire à laquelle il sembloit lui-même ne prendre aucun
intérêt. Se servant du crédit qu’il a sur les Amphictyons, il fait
déclarer la guerre aux Locriens d’Amphysse, qui s’étoient emparés de
quelques champs consacrés au temple de Delphes, et engage le conseil à
donner le commandement de l’armée à Cottyphe, homme vendu aux volontés
de la Macédoine. Ce courtisan, docile à ses instructions, traîne la
guerre en longueur, ne se permet aucun succès, et laisse même prendre
assez d’avantages aux Locriens, pour que les gens religieux craignent
un scandale, et que la majesté du Dieu de Delphes ne soit pas vengée.
Les esprits s’échauffent aux clameurs des partisans d’Apollon et de
Philippe; on ne parle dans toute la Grèce que de faire un effort
général pour exterminer des sacriléges. Les Locriens rappellent le
souvenir des Phocéens; Philippe a vaincu ceux-ci, il peut seul réduire
les autres; le vœu public lui défère le commandement, ses ennemis
n’osent s’y opposer dans la crainte d’y être accusés d’impiété, et les
Amphictyons ont enfin recours à lui.
Autant que ce prince avoit fui jusque-là l’éclat, autant chercha-t-il
à intimider ses ennemis par l’appareil de son expédition, dès qu’avoué
par les états de la Grèce, et comme vengeur de l’injure faite au temple
de Delphes, il put se livrer à son ambition. A peine eut-il défait les
Locriens, que, sous prétexte de forcer les Athéniens à se détacher
de l’alliance des rebelles, il entra avec toutes ses forces dans la
Phocide, et s’empara d’Elatée, avant qu’on eût pénétré ses véritables
desseins.
Cette nouvelle, et celle de sa marche du côté de l’Attique, furent
portées à Athènes au milieu de la nuit; et les magistrats consternés la
firent sur le champ publier par les crieurs publics: tout s’émeut, tout
s’agite dans la ville; et sans attendre de convocation, les citoyens
se rendent au lieu des assemblées, où règne d’abord un morne silence.
Aucun des orateurs n’avoit le courage de monter dans la tribune,
lorsque Démosthènes, enhardi par le peuple qui fixoit ses regards sur
lui, prit la parole, exhorta ses concitoyens à ne pas désespérer du
salut de la patrie, et proposa d’envoyer une ambassade aux Thébains
pour leur demander des secours contre un ennemi qui ne daignoit plus
cacher son ambition, et dont la nouvelle entreprise ne menaçoit pas
moins leur liberté que celle de l’Attique. Le peuple approuva ce projet
par ses acclamations; et Démosthènes réussit sans peine à former une
ligue avec une république que Philippe commençoit à maltraiter, depuis
qu’il l’avoit rendue odieuse au reste de la Béotie. Les deux alliés
semblèrent reprendre le génie qu’ils avoient eu sous Thémistocle et
Epaminondas; ils combattirent avec une valeur héroïque à Chéronée, mais
la fortune se déclara contr’eux.
Philippe, toujours attentif à diviser ses ennemis, et tempérer par sa
clémence la sévérité à laquelle le bien de ses affaires le contraignoit
quelquefois, prévint les Athéniens par des bienfaits, leur renvoya
leurs prisonniers sans rançon, et leur offrit un accommodement
avantageux, tandis qu’il poursuivit les Thébains avec une extrême
chaleur, et ne leur accorda la paix, qu’après avoir mis garnison dans
leur ville.
Ce prince occupoit les postes les plus avantageux de la Grèce, ses
troupes étoient accoutumées à vaincre, toutes les républiques
trembloient au nom du vainqueur, ou louoient sa modération. Il s’en
falloit bien cependant que cet empire de la Macédoine fût solidement
affermi; et il étoit plus difficile de rendre les Grecs patiens sous
le joug, que de les avoir vaincus. Leurs vices et leurs divisions les
avoient conduits à la servitude, sans qu’ils s’en aperçussent; mais
la présence d’un maître pouvoit leur rendre leur ancien génie, en les
éclairant sur leur sort; et un peuple n’est jamais plus redoutable,
que quand il combat pour recouvrer sa liberté perdue, avant que de
s’être accoutumé à obéir. Au milieu d’une nation volage, inquiète,
orgueilleuse, téméraire et aguerrie, le moindre événement étoit capable
de causer une révolution, ou du moins des révoltes toujours nouvelles
qui auroient enfin épuisé les forces de la Macédoine, ou qui l’auroient
mise dans la nécessité de combattre encore long-temps avant que de
pouvoir profiter de ses victoires.
Philippe ne se laissa point enivrer par ses succès; semblable à ces
Romains si savans dans l’art de manier à leur gré les nations, et
qui, quelques siècles après, asservirent les Grecs, il connoissoit
tous les milieux par lesquels un peuple doit passer de la liberté à
la servitude, et la lenteur avec laquelle il faut le conduire pour
l’accoutumer à être docile. Il tempéra l’orgueil de sa victoire; il
rappela à lui les esprits que sa prospérité sembloit effaroucher; il
tâcha de persuader aux Grecs qu’il n’avoit fait jusque-là la guerre, et
n’avoit vaincu, que pour les délivrer de leurs tyrans, et protéger leur
indépendance. Le chef-d’œuvre de sa politique, ce fut de les brouiller
avec la cour de Perse. En rallumant leur ancienne haine contre cette
puissance, en les conduisant à la conquête de l’Asie, il flattoit leur
orgueil, les distrayoit de la perte de leur liberté, donnoit un aliment
à leur inquiétude naturelle, et s’emparoit de toutes les forces que la
Grèce auroit pu tourner contre lui.
Après la conquête des Satrapies de l’Asie mineure, la Grèce, placée
dans le centre de la puissance Macédonienne, sans alliés, sans voisins,
sans espérance de secours étrangers, devoit se voir dans l’impuissance
de recouvrer sa liberté: elle auroit bientôt éprouvé, sous la main
de Philippe, cette servitude pesante à laquelle les Romains la
condamnèrent. La république la plus considérable n’auroit pu exciter
qu’une émeute, et tous les Grecs auroient bientôt connu le danger et
les inconvéniens de ces commotions passagères dont la tyrannie se sert
toujours pour étendre ses droits et les affermir. En récompensant d’une
main, en châtiant de l’autre, Philippe auroit lassé la constance de ses
ennemis, et augmenté le nombre de ses partisans. Il lui auroit suffi
d’éloigner les uns des magistratures, et d’y porter les autres par son
crédit, pour jouir enfin de cette autorité absolue dont les ambitieux
sont si jaloux, et qui est cependant l’avant-coureur de leur foiblesse,
de leur décadence et de leur ruine.
Je ne sais si jamais l’ambition d’un homme a présenté un spectacle
aussi intéressant que le règne de Philippe. Que de prudence, que
de courage dans tout le détail de la conduite de ce prince! Quelle
justesse dans le plan d’élévation qu’il s’étoit proposé! On ne peut
trop admirer sa constance à le suivre. Quelle connoissance du cœur
humain! Quelle habileté à le remuer et à profiter des passions! Tout
prince qui, avec le même génie, se conduira par les mêmes principes,
aura sans doute les mêmes succès; il sera la terreur de ses voisins:
il vaincra ses ennemis; il fera des conquêtes. Et je m’attacherois à
démêler, autant qu’il m’est possible, les ressorts de cette politique
malheureuse, si l’objet qu’elle se propose ne paroissoit petit,
méprisable, et même condamnable aux yeux de cette politique supérieure,
qui ne s’occupe point à servir les passions du monarque, mais à rendre
les états heureux. En effet, qu’a fait Philippe pour le bonheur de la
Macédoine et de sa maison? Ne songeant qu’à sa fortune particulière,
ne travaillant qu’à satisfaire son ambition, il ne s’est servi des
plus grands talens et des ressources les plus rares du génie, que pour
élever un édifice qui devoit s’écrouler bientôt après lui. Les hommes
entendent mal les intérêts de l’humanité, lorsqu’admirant imprudemment
des difficultés surmontées, ils louent sans restriction des talens dont
l’emploi a été pernicieux.
Importoit-il à la famille de Philippe ou à son royaume, qu’il établît
un grand empire? En se rendant puissant, il n’a fait que jeter le germe
d’une foule de guerres, et préparer dans le monde des révolutions et
des dévastations. S’il n’eût eu pour successeur qu’un homme ordinaire,
tout le fruit de ses travaux eût été perdu en un jour. Il laissa sa
couronne à un héros, et l’avoit rendu assez puissant pour conquérir
l’Asie; mais ces conquêtes n’ont pas été possédées par les enfans
d’Alexandre et par la Macédoine. Les héritiers de ce prince ont péri
misérablement; et leur état, renfermé une seconde fois dans ses
premières limites ne conserva de son ancienne fortune qu’une ambition
démesurée qui l’affoiblissoit, et il devint enfin la proie des Romains.
Si Philippe eût eu un successeur digne de lui, c’est-à-dire, qui eût
affermi sa domination sur la Grèce, au lieu d’aspirer à la conquête du
monde entier, il faudroit donc le louer d’avoir eu l’art d’avilir les
Grecs, et détruit ce reste de courage qu’ils devoient à leur liberté.
Enfin, pourquoi ne blâmeroit-on pas l’usage que Philippe a fait de ses
talens, puisque la fortune à laquelle il aspiroit n’étoit propre qu’à
corrompre ses successeurs, et rendre les devoirs de la royauté plus
pénibles?
Que la gloire de ce prince auroit été grande, si après s’être fait
naturaliser dans la Grèce par son entrée au conseil des Amphictyons,
il n’eût ambitionné que la sorte d’empire que Lacédémone avoit eue,
et n’eût travaillé, faisant revivre l’esprit d’union, qu’à rétablir
l’ancienne confédération des Grecs! Il étoit temps de songer à cette
réforme; les républiques, assez puissantes pour avoir eu de l’ambition,
avoient déjà éprouvé assez de malheurs pour juger qu’elles n’avoient
formé que des projets chimériques. Toutes sentoient la nécessité de
faire des alliances; de-là leurs négociations perpétuelles; et si leurs
liaisons étoient incertaines, c’est qu’aucune ville n’avoit ni assez
de force ni assez de sagesse pour inspirer de la confiance aux autres,
et les protéger efficacement. Quelles louanges Philippe n’auroit-il
pas méritées, si, après avoir eu l’habileté de corriger son royaume
de ses vices, il eût affermi ses établissemens, en donnant aux lois
cette autorité dont il étoit si jaloux; s’il eût empêché que ses
successeurs n’abusassent un jour de la fortune qu’il leur laissoit,
et que devenant, pour ainsi dire, l’auteur de tout le bien qu’ils
feroient, il n’eût composé qu’un seul peuple de ses anciens sujets, et
des Grecs! Ce prince auroit été égal à Lycurgue. La Macédoine, heureuse
au-dedans, auroit été en sûreté contre les étrangers; ses forces unies
à celles de la Grèce auroient suffi pour repousser leurs injures, et
vraisemblablement la grandeur romaine se seroit brisée contre cette
masse d’états libres et florissans.
Philippe nommé général des Grecs, pour porter la guerre en Asie, y
avoit déjà fait passer quelques-uns de ses généraux, et se préparoit
à les suivre avec une armée formidable, lorsqu’il fut assassiné. En
apprenant cette nouvelle, les Thraces, les Péoniens, les Illyriens,
et les Taulentiens prirent à l’envi les armes, et auroient détruit la
puissance mal affermie des Macédoniens, si Philippe n’eût eu Alexandre
pour successeur. Les Grecs, de leur côté, crurent avoir déjà recouvré
leur liberté. Les Athéniens, animés par Démosthènes, ne vouloient plus
obéir à un général étranger; et en se liguant avec Attalus, frère de
la seconde femme de Philippe, et ennemi d’Alexandre, se flattoient de
susciter assez de troubles en Macédoine, pour que la Grèce pût aisément
rétablir son indépendance. Les Etoliens se hâtèrent de rappeler dans
l’Acarnanie les citoyens que Philippe en avoit bannis. Les Ambraciotes
chassèrent la garnison que ce prince tenoit chez eux. Ceux d’Argos et
d’Elis, les Spartiates et les Arcadiens donnèrent dans le Péloponèse
l’exemple de la révolte; et les Thébains, refusant à Alexandre le titre
de général qu’ils avoient accordé à son père, portèrent un décret par
lequel il étoit ordonné aux Macédoniens qui occupoient Cadmée, de
sortir de cette forteresse.
Les Grecs se livroient ainsi à l’espérance que le jeune successeur de
Philippe seroit retenu dans ses états par la guerre que lui faisoient
les Barbares; mais rien ne lui résiste, Thraces, Illyriens, Péoniens,
Taulentiens, tout est déjà châtié, tout est rentré dans le devoir.
Alexandre paroît dans la Grèce, et les Thébains, à son approche, ne
lèvent point le siége qu’ils avoient mis devant Cadmée. Ils insultent
ce prince, et sont eux-mêmes assiégés dans leur ville. Malgré tous
les prodiges de valeur que peut inspirer le désespoir, ils furent
emportés l’épée à la main, et leur malheureuse patrie servit de théâtre
à toutes les horreurs de la guerre. Le soldat fut passé au fil de
l’épée. On arracha les femmes, les enfans, les vieillards, des temples
qui leur servoient d’asyle, pour être vendus à l’encan. Aucun Grec ne
put, sous peine de la vie, recevoir chez lui un Thébain fugitif, et
Thèbes réduite en cendres, ne fut plus qu’un monceau de ruines. La
liberté de la Grèce paroissoit détruite; et Alexandre, profitant de la
consternation qu’il avoit répandue, se fait donner le titre de général
qu’avoit eu son père, et marche à la conquête de la Perse.
S’il suffit souvent d’un prince imbécille ou méchant pour perdre la
monarchie la plus solidement affermie, comment l’empire de Cyrus
auroit-il pu résister aux forces avec lesquelles Philippe s’étoit
préparé à l’attaquer? A des princes méprisables, dont j’ai déjà eu
occasion de parler, avoit succédé Ochus. Son avénement au trône offrit
un spectacle effrayant à la Perse. Ce monstre fit périr ceux de ses
frères qui étoient moins indignes que lui de régner, et étendit ensuite
ses proscriptions sur le reste de sa famille. Tout dégoûtant du sang de
ses parens et de ses sujets, il s’abandonna aux voluptés. Il n’y avoit
dans toute la Perse qu’un homme aussi abominable qu’Ochus, c’étoit
l’eunuque Bagoas son favori. L’inhumanité et la scélératesse avec
lesquelles il fit périr son maître, excitent un frémissement d’horreur;
mais on se rassure, en voyant qu’il n’en falloit pas moins pour venger
dignement les Perses des maux qu’ils avoient soufferts. Arsès monta
en tremblant sur le trône de ses pères; et Bagoas, qui le fit bientôt
périr, donna la couronne à Darius-Codoman, destiné à voir la ruine de
l’empire des Perses.
Il s’en faut beaucoup que les historiens parlent de Darius avec le même
mépris que de ses prédécesseurs. C’étoit au contraire un prince brave,
généreux, et même capable de consulter la justice et de respecter les
droits de l’humanité en possédant un pouvoir sans bornes. Mais irrésolu
et peu éclairé, il manquoit des qualités nécessaires pour gouverner
dans des temps difficiles. Darius monta sur le trône presqu’en même
temps qu’Alexandre succéda à Philippe; et quand ç’auroit été un grand
homme, comment auroit-il pu conjurer l’orage dont il étoit menacé?
Par quel art auroit-il corrigé subitement les vices invétérés de la
Perse, intéressé des esclaves au bien de l’état, et donné, en un mot,
à l’empire des ressorts capables de le mouvoir? Il ne pouvoit opposer
à son ennemi que des armées sans courage, sans discipline, accoutumées
à fuir devant les Grecs, et des courtisans empressés à profiter des
foiblesses de leur maître, et des malheurs publics pour satisfaire
leur avarice et la jalousie qui les divisoit; en un mot, des hommes
sans patrie, qui savoient, par une longue expérience, qu’ils ne
partageroient jamais la prospérité du prince.
Alexandre passa en Asie avec trente mille hommes d’infanterie et cinq
mille chevaux. Darius fut vaincu, la Perse conquise par les armes des
Macédoniens, et cependant le projet de Philippe ne fut pas exécuté. Ce
prince, je l’ai déjà dit, méditoit des conquêtes en Asie pour affermir
son autorité dans la Grèce; et c’est en conquérant qui ne songe au
contraire qu’à tout renverser, sans vouloir rien établir, qu’Alexandre
entra dans les états de Darius. Il soumet des provinces sans penser
comment il les conservera; il se contente de les opprimer par la
terreur de son nom; il forme un empire, dont toutes les parties sont
prêtes à se séparer.
Philippe avoit projeté son expédition, en joignant à ses propres forces
deux cent trente mille Grecs; et par cette politique, non-seulement
il étoit sûr d’accabler Darius, mais il enlevoit encore à la Grèce
des soldats qui étoient suspects à la Macédoine, y prévenoit toute
révolte, et, en l’affoiblissant, l’accoutumoit insensiblement à obéir.
Son fils, au contraire, ne laisse dans ses états que douze mille hommes
sous le commandement d’Antipater, pour retenir dans l’obéissance un
pays dont il connoissoit le penchant à la sédition, et qui, plein de
citoyens jaloux de leur liberté et de soldats aguerris, devoit tenter
par son exemple d’exciter la Thrace, l’Illyrie, &c. à secouer le joug.
Cependant un de nos plus illustres écrivains le loue «d’avoir mis peu
de choses au hasard dans le commencement de son entreprise, et de
n’avoir employé que tard la témérité comme un moyen de réussir.» Quand
sera-t-on donc téméraire, s’il est prudent de vouloir conquérir l’Asie
avec trente-cinq mille hommes, et d’envahir les provinces étrangères,
sans avoir mis les siennes en sûreté? Les Grecs qui opposèrent à
Xercès des forces quatre fois plus considérables, les prodiguoient
donc inutilement; étoient-ils moins braves, moins disciplinés que
les soldats d’Alexandre? avoient-ils besoin de lever des armées plus
nombreuses?
Si Darius, en effet, eût eu assez de courage pour ne point se laisser
intimider par la témérité imposante d’Alexandre, et que docile au sage
conseil de Memnon, il eût, à l’exemple d’un de ses prédécesseurs,
répandu de l’argent dans la Grèce pour l’engager à faire une diversion
en faveur de l’Asie, et armé pour la défense de la Perse des soldats
que son ennemi avoit eu l’imprudence de ne pas prendre à son service;
il est vraisemblable que l’expédition téméraire d’Alexandre n’auroit
pas eu un sort plus heureux que celle d’Agésilas. Celui-ci fut obligé
d’abandonner ses conquêtes pour aller au secours de Sparte, et l’autre
auroit été forcé de courir à la défense de son royaume, et se seroit
épuisé pour subjuguer la Grèce, que l’argent de Darius auroit tenue
unie.