Pausanias, que tout favorisoit, aspira alors ouvertement au trône;

et Argée, autre prince du sang, et qui avoit la même ambition, leva

une armée pour prévenir son rival. Les étrangers profitèrent de ces

divisions domestiques, et ils avoient déjà pénétré dans le cœur de

l’état, lorsque Philippe, le dernier des fils d’Amyntas, et qui étoit

en otage à Thèbes, s’échappa pour aller au secours du royaume de ses

pères. Qui croiroit, en jetant les yeux sur ce pays malheureux, qu’on y

dût bientôt forger les chaînes qui devoient asservir la Grèce et l’Asie

entière? A peine Philippe parut-il en Macédoine, qu’on s’y ressentit de

sa présence. Il fut fait régent du royaume pendant la minorité du jeune

Amyntas, son neveu; mais les Macédoniens éprouvant bientôt combien il

leur importoit d’obéir à un prince tel que Philippe, lui déférèrent la

couronne.

Quelque que fut la situation de la Macédoine, ses maux n’étoient point

incurables comme ceux de la Grèce. Les prédécesseurs de Philippe

n’avoient pas exercé sur leurs sujets cette autorité aveugle et absolue

qui dégradoit l’humanité dans la Perse; et quand les monarchies ne

sont pas encore dégénérées en ce despotisme qui ôte à l’ame tous ses

ressorts, le citoyen conserve le sentiment de la vertu et du courage,

et le prince se crée, lorsqu’il le veut, une nation nouvelle. Le

peuple, accoutumé à obéir sans lâcheté, et qui n’est point son propre

législateur, ne résiste jamais aux exemples de ses maîtres. Il sort de

son assoupissement, quitte ses vices, et, sans qu’il s’en aperçoive,

prend un nouveau caractère et la vertu qu’on veut lui donner.

Jamais prince ne fut plus propre que Philippe à produire de ces

heureuses révolutions. Loin que les talens avec lesquels il étoit né

eussent été étouffés par une mauvaise éducation, les malheurs de sa

famille avoient servi à les développer et les étendre. Elevé dans une

république où le peuple, jaloux de sa liberté, méprise la monarchie,

il n’y vit rien de cet orgueil, de ce faste, de cette flatterie qui

assiégent les cours, enivrent les princes de leur puissance, et leur

persuadent qu’ils sont assez grands par leur place, pour n’avoir pas

besoin d’une autre sorte de grandeur. Témoin des ménagemens avec

lesquels le magistrat d’une démocratie exerce l’autorité qui lui est

confiée, insinue ses sentimens, et subjugue avec art une multitude

qui est son maître, il feignit sur le trône cette modération, cette

patience, cette douceur et ce respect pour les lois, qui donneront

toujours une puissance sans bornes à un prince qui ne voudra paroître

que le ministre de la justice.

Tandis que Philippe fait la guerre à Argée, homme opiniâtre, ambitieux

et brave, qu’on ne peut réduire qu’en l’accablant, c’est par des

négociations qu’il travaille à ruiner Pausanias. En même temps qu’il

prodigue l’argent et les promesses pour détacher la Thrace des

intérêts de ce rebelle, il le flatte, lui donne des espérances, et

le retient dans l’inaction jusqu’à ce qu’il puisse le menacer de ses

forces réunies. Obligé de conquérir son royaume, Philippe commence

par préparer à la victoire des soldats accoutumés à fuir; il leur

donne du courage, en mettant en honneur dans son armée la patience,

la frugalité, l’obéissance et les exercices du corps. Pour leur

inspirer de la confiance et leur apprendre à se respecter eux-mêmes,

il leur témoigne d’avance une estime qu’ils ne méritent pas encore: il

essaie peu à peu leur bravoure, et les façonne à l’art de vaincre, en

combattant lui-même à leur tête. Formé, en un mot, à la guerre sous

Epaminondas, il transporta en Macédoine la discipline que les Thébains

devoient à ce grand homme, et il inventa la phalange.

Cet ordre de bataille, qui parut si redoutable à Paul Emile, dans un

temps cependant qu’on l’avoit affoibli en voulant le perfectionner,

ne formoit à sa naissance qu’une masse de six à sept mille hommes

rangés sur seize de profondeur. Tous les phalangistes, serrés les

uns contre les autres, étoient armés de longues piques; celles de la

dernière ligne débordoient de deux pieds la première, et les autres à

proportion; de sorte que la phalange, offrant un front hérissé d’armes

sans nombre, paroissoit inaccessible à ses ennemis, et devoit accabler

par son poids tout ce qui se présentoit devant elle.

Polybe a comparé cette ordonnance à celle des Romains; et il préfère

celle-ci, parce que la phalange devoit rarement trouver un terrein

qui lui convînt pour combattre. Une hauteur, un fossé, une fondrière,

une haie, un ruisseau, tout en rompoit l’ordre. Sans aucun obstacle

étranger, il étoit même très-difficile, soit qu’elle se mît en

mouvement pour attaquer, soit qu’elle reculât elle-même devant

l’ennemi, qu’elle ne souffrît pas quelque flottement dans sa marche;

et dès qu’elle cessoit d’être unie, elle étoit vaincue. Il étoit aisé

de pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant; et le

soldat phalangiste, qui ne pouvoit faire aucune évolution, se rallier

en ordre, ni combattre corps à corps avec avantage, à cause de la

longueur de ses armes, devoit fuir ou se laisser tuer sans se défendre.

Cette critique de Polybe étoit très-judicieuse dans le temps qu’il la

fit. Les successeurs de Philippe, en portant la phalange à seize mille

hommes, avoient infiniment multiplié les obstacles qui s’opposoient

à sa marche et à ses manœuvres. Il est vrai même que la manière des

Romains, de ranger leurs armées sur trois lignes, et par corps séparés

également, propres à combattre sur tous les terreins, à faire toutes

les évolutions, à se protéger réciproquement, à agir séparément ou

ensemble, selon les besoins, et à se transporter avec célérité d’un

lieu à un autre, étoit sans doute plus simple, plus savante, et leur

donnoit un grand avantage. Mais cette ordonnance ne convient qu’à des

troupes extrêmement exercées, et accoutumées à la discipline la plus

exacte. Les Macédoniens n’étoient point tels quand Philippe parvint

à la couronne; il falloit leur faire un ordre de bataille qui, par

sa nature, leur inspirât de la confiance, et n’exigeât presqu’aucune

expérience dans le maniement des armes et les manœuvres de la guerre.

Dès que la tranquillité fut rétablie dans l’intérieur de la Macédoine,

Philippe s’appliqua à en faire valoir toutes les parties; il craignit

de donner des forces à un abus, s’il l’attaquoit sans être sûr de le

ruiner. Il feint de ne pas voir le vice dont il ne peut extirper la

racine, et ne songe à établir un ordre utile, qu’après avoir trouvé le

moyen de l’affermir. Il fait des lois, et a déjà préparé les esprits à

leur obéir; il imprime un nouveau mouvement à la Macédoine, et rien n’y

demeure oisif et inutile: telle est la marche d’une ambition éclairée

qui se prépare des succès certains; avant que d’élever l’édifice, elle

en a jeté les fondemens.

Philippe avoit réussi à ruiner les plus grands ennemis de la

Macédoine, je veux dire, la paresse de ses sujets, leur timidité et

leur indifférence pour le bien public; mais il n’avoit point tenté

ces grandes entreprises en philosophe politique qui ne cherche que la

prospérité de l’état et le bonheur des citoyens: c’étoit un ambitieux

qui ne vouloit qu’associer les Macédoniens à son ambition pour en

faire les instrumens de sa fortune, et dès-lors il se présenta un

écueil bien dangereux pour lui. Ce prince avoit visité les principales

républiques de la Grèce; il en avoit étudié par lui-même le génie, les

intérêts, les forces, la foiblesse et les ressources. Il connoissoit

la situation d’Athènes; il avoit été témoin de la décadence de Sparte;

il voyoit que Thèbes ne conservoit, après la mort d’Epaminondas, que

l’orgueil d’une grande fortune. Toute la Grèce, ainsi qu’on l’a vu,

divisée par les passions funestes qu’avoit fait naître la guerre du

Péloponèse, sembloit se précipiter au-devant du joug, et ne demander

qu’un maître. En y entrant, on étoit sûr d’y trouver des alliés.

Quelles espérances ne pouvoit pas concevoir Philippe? Après avoir

subjugué la nation la plus célèbre de la terre, il devoit se flatter

qu’aucun de ses ennemis n’oseroit lui résister.

Qu’on me permette de le remarquer, l’histoire offre mille exemples

d’états, qui, malgré les avantages très-considérables qu’ils ont

obtenus à la guerre, sont restés dans leur première obscurité, et

se sont même ruinés, pour avoir ignoré qu’il y a dans la politique

un art supérieur à celui de gagner des batailles, une science plus

utile que les forces, la science de les employer. C’est cet art, que

savoient si bien les Romains, de ménager leurs forces, de les déployer

à propos, et de ne se jamais faire un nouvel ennemi avant que d’avoir

accablé celui qui les avoit offensés. Philippe sut, comme eux, qu’il

faut observer un ordre pour ne point avoir de succès infructueux; que

telle opération, difficile et inutile par elle-même, en l’entreprenant

la première, deviendroit aisée, confirmeroit les avantages précédens,

et en assureroit de nouveaux, si on la faisoit précéder par une

autre entreprise. Que, si ce prince en effet eût d’abord attaqué les

Grecs, les anciens ennemis de la Macédoine n’auroient pas manqué de

recommencer leurs hostilités. Péoniens, Thraces, Illyriens, eussent

été autant d’auxiliaires de la Grèce; et Philippe, obligé de suspendre

ses efforts d’un côté pour marcher de l’autre, se seroit mis dans

la nécessité de diviser ses forces. Allant sans cesse des Grecs aux

Barbares et des Barbares aux Grecs, sans pouvoir rien finir, il eût

multiplié les obstacles qui s’opposoient à son ambition. S’il n’eût pas

échoué, il auroit fallu du moins vaincre à la fois et avec beaucoup de

peine, des ennemis qu’on pouvoit plus aisément accabler les uns après

les autres.

Philippe tourne d’abord ses forces contre les Péoniens, et les

subjugue. Il attaque ensuite les Illyriens, défait à leur tour les

Thraces, enlève aux uns et aux autres les conquêtes qu’ils avoient

faites sur la Macédoine, détruit leurs principales forteresses, en

construit sur ses frontières; et ce n’est qu’après avoir humilié les

Barbares, et mis ses provinces en sûreté, qu’il médita la conquête de

la Grèce.

La plupart des entreprises échouent parce qu’on commence à les exécuter

dans le moment même qu’on en conçoit le projet; n’ayant pas prévu

d’avance les obstacles, rien ne se trouve préparé pour les vaincre. On

se hâte de faire des dispositions, et cependant on ne voit encore les

objets que confusément, et à travers la passion dont on est trompé.

Hors d’état de résister aux premiers accidens qui surviennent, on s’en

trouve accablé; on obéit aux événemens, au lieu d’en être le maître;

et la politique, aussi incertaine que la fortune, n’a plus de règle.

Plus communément encore, les états n’ont qu’un but vague et indéterminé

de s’agrandir, et dès-lors, une puissance sans alliés et suspecte

à tous ses voisins, ne sait jamais précisément à quel peuple elle

aura affaire; elle ne peut diriger ses vues au même point, préparer

par des négociations le progrès de ses armes, ni jouir de tous les

avantages qui lui sont naturels. Il est rare, enfin, qu’un peuple sache

profiter de tous les vices de ses ennemis, et en les attaquant par leur

foible, ait l’habileté de n’opposer que le côté par lequel il leur est

supérieur.

Philippe médita long-temps son entreprise contre les Grecs. Il se

dispose à les attaquer, et il veut qu’on le croie occupé d’idées

étrangères à la guerre. Sous prétexte que ses finances sont épuisées,

et qu’il veut bâtir des palais et les orner de tout ce que les arts

ont de plus précieux, il fait dans toutes les villes de la Grèce des

emprunts considérables à gros intérêt, et tient par-là entre ses mains,

la fortune des principaux citoyens de chaque république. Il se fait des

pensionnaires, en ne paroissant avoir que des créanciers; il cherche à

multiplier les vices des Grecs, pour les affoiblir, et croit être déjà

maître d’une ville, quand il y a corrompu quelques magistrats.

Avec quelque soin qu’il eût exercé les Macédoniens à la guerre, il

ne voulut jamais vaincre par la force, que les difficultés que sa

prudence ne pouvoit lever. Dans la crainte qu’il ne se forme quelque

ligue contre lui, il s’étudie à aigrir les jalousies et les haines qui

divisoient les Grecs. Pour leur donner de nouvelles espérances, de

nouvelles craintes, de nouveaux intérêts, il flatte l’orgueil d’une

république, promet sa protection à celle-ci, recherche l’amitié de

l’autre, refuse, accorde ou retire ses secours, suivant qu’il lui

importe de hâter ou de retarder les mouvemens de ses alliés et de ses

ennemis. Tantôt il soumet un peuple par ses bienfaits; c’est le sort

des Thessaliens qu’il délivre de leurs tyrans, et qu’il fait rétablir

dans le conseil des Amphictyons. Tantôt il semble ne se prêter qu’à

regret à l’exécution des desseins qu’il a lui-même inspirés. S’il porte

la guerre dans une province de la Grèce, il s’y est fait appeler; c’est

ainsi qu’il n’entre dans le Péloponèse qu’à la prière de Messène et de

Mégalopolis, que les Lacédémoniens inquiétoient. Sent-il l’importance

de s’emparer d’une ville? Il ne cherche point à l’irriter; il lui

offre, au contraire, son amitié, et chatouille adroitement son ambition

pour la brouiller avec ses voisins. Mais à peine cette malheureuse

république, trop fière de l’alliance de la Macédoine, a-t-elle donné

dans le piége qu’on lui a tendu, que Philippe, faisant jouer les

ressorts qu’il a préparés pour se ménager une rupture, ou feignant de

prendre la défense des opprimés, détruit son ennemi sans se rendre

odieux. Les Olynthiens furent les dupes de cette politique, lorsque

comptant trop sur sa protection, ils indisposèrent contr’eux ceux de

Potidée.

Jamais prince, pour se rendre impénétrable, ne sut mieux que

Philippe l’art de varier sa conduite, sans abandonner ses principes:

négociations, alliances, paix, trèves, hostilités, retraites, inaction;

tout est employé tour-à-tour, et tout le conduit également au but,

duquel il paroît toujours s’éloigner. Habile à manier les passions,

à faire naître des lueurs, des doutes, des craintes, des espérances,

à confondre ou à séparer les objets, ses ennemis sont toujours des

ambitieux, et ses alliés des ingrats; et il recueille seul tout le

fruit des guerres où il n’étoit qu’auxiliaire.

Le plus grand pas que Philippe fit pour parvenir à la domination de

la Grèce, ce fut de se faire charger par les Thébains de venger le

temple de Delphes, du sacrilège des Phocéens qui labouroient à leur

profit une partie du territoire de Cirrée, consacré à Apollon, et qui,

persistant dans leur impiété, refusoient de payer l’amende à laquelle

ils avoient été condamnés par les Amphictyons. La guerre sacrée duroit

depuis dix ans; presque tous les peuples de la Grèce y avoient déjà

pris part, et des succès partagés sembloient devoir l’éterniser,

lorsque les Thébains épuisés eurent enfin recours à Philippe. Ce prince

entra dans la Locride à la tête d’une armée considérable; et Phalæcus,

général des Phocéens, n’étant pas en état de livrer bataille à un

ennemi qui le serroit de près, fit des propositions d’accommodement.

On lui permit de se retirer de la Phocide avec les soldats qu’il

soudoyoit aux dépens des richesses qu’il avoit pillées dans le temple

de Delphes; et les Phocéens, après sa retraite, furent obligés de

recevoir la loi de Philippe et des Thébains. Le droit de députer au

conseil Amphictionique, que perdirent les vaincus, fut annexé pour

toujours à la Macédoine, qui partagea encore avec les Béotiens et les

Thessaliens la prérogative de présider aux jeux pythiques, dont les

Corinthiens furent privés en punition des secours qu’ils avoient prêtés

aux Phocéens.

Ces deux avantages par eux-mêmes paroissoient peu considérables; mais

ils changeoient en quelque sorte de nature entre les mains de Philippe.

Les jeux pythiques, de même que les autres solennités de la Grèce, ne

se passoient plus, il est vrai, qu’en spectacles et en fêtes inutiles;

mais, puisque les Grecs étoient devenus assez frivoles pour en faire un

objet important, il n’étoit pas indifférent à un prince aussi adroit

que Philippe d’y présider, et d’avoir en quelque sorte l’intendance

de leurs plaisirs. Quoique l’assemblée des Amphictyons ne conservât

quelqu’autorité qu’autant que ses décrets intéressoient la religion, et

que les coupables envers les dieux avoient des ennemis puissans parmi

les hommes, Philippe gagnoit beaucoup à y être agrégé. Quel prince

étoit plus propre à profiter des superstitions populaires? Il n’étoit

plus, pour ainsi dire, étranger à la Grèce; sans se rendre suspect,

il pouvoit prendre part à toutes ses affaires, relever peu à peu la

dignité des Amphictyons, et leur rendre leurs anciennes prérogatives

pour en faire un instrument utile à son ambition.

Les prêtres et toutes les personnes dévouées au culte du temple

de Delphes avoient déjà commencé à exalter le respect et le zèle

de Philippe pour les dieux; ses pensionnaires vantèrent alors sa

modération et sa justice, et il ne fut plus question dans la Grèce

que du retour du siècle d’or. Les citoyens, lassés de leurs troubles

domestiques, se flattèrent de voir affermir la paix, tandis que les

ambitieux, les intrigans, les chefs de parti, se félicitant en secret

du crédit qu’avoit acquis leur protecteur, prévoyoient une révolution

prochaine, et contribuoient par leurs éloges à tromper tous les

esprits. En un mot, tel étoit, si je puis parler ainsi, l’engouement

des Grecs pour Philippe, que Démosthènes, son plus grand ennemi, et

qui, pendant la guerre sacrée, avoit déclamé contre lui en faveur des

Phocéens, changea subitement de langage. Au lieu de pousser encore les

Athéniens à la guerre, il parla de paix; il prononça un discours pour

les engager à reconnoître la nouvelle dignité de Philippe, et le décret

par lequel les Amphictyons l’avoient reçu dans leur assemblée.

Jusqu’alors il n’y avoit eu dans la Grèce que cet orateur, qui,

démêlant les projets ambitieux de la Macédoine, aperçût les dangers

dont la liberté de sa patrie étoit menacée. Si un homme eût été capable

de retirer les Athéniens de l’avilissement où le goût des plaisirs les

avoit jetés, de rendre aux Grecs leur ancien courage, et de ne leur

redonner qu’un même intérêt, c’eût été Démosthènes, dont les discours

embrasés échauffent encore aujourd’hui le lecteur. Mais il parloit à

des sourds, et graces aux libéralités plus éloquentes de Philippe,

dès que l’orateur proposoit en tonnant de faire des alliances, de

former des ligues, de lever des armées et d’équiper des galères, mille

voix s’écrioient que la paix est le plus grand des biens, et qu’il ne

falloit pas sacrifier le moment présent à des craintes imaginaires sur

l’avenir. Démosthènes parloit à l’amour de la gloire, à l’amour de la

patrie, à l’amour de la liberté, et ces vertus n’existoient plus dans

la Grèce: les pensionnaires de Philippe remuoient, au contraire, et

intéressoient en sa faveur la paresse, l’avarice et la mollesse.

Quand ce prince s’y seroit pris avec moins d’habileté pour cacher les

projets de son ambition, falloit-il espérer de réunir encore les Grecs,

et de former contre la Macédoine une ligue générale, comme on avoit

fait autrefois contre la Perse? «Quelqu’estimable, dit Polybe, que

soit Démosthènes par beaucoup d’endroits, on ne peut l’excuser d’avoir

prodigué le nom infame de traître aux citoyens les plus accrédités

de plusieurs républiques, parce qu’ils étoient unis d’intérêt avec

Philippe. Tous ces magistrats, dont Démosthènes a voulu flétrir la

réputation, pouvoient aisément justifier une conduite, qui, après

les changemens survenus dans le systême politique de la Grèce, a

augmenté les forces et la puissance de leur patrie, ou qui l’a sauvé

de sa ruine. Si les Messéniens et les Arcadiens ont pensé que leurs

intérêts n’étoient pas les mêmes que ceux d’Athènes; s’ils ont préféré

d’implorer la protection de Philippe, à se laisser asservir par les

Lacédémoniens; s’ils ont négligé un mal éloigné pour chercher un remède

à celui qui les pressoit; Démosthènes devoit-il leur en faire un crime?

Cet orateur se trompoit grossièrement, s’il a voulu que tous les Grecs

consultassent les intérêts des Athéniens en ménageant ceux de leur

ville.»

Si chaque république, après la ruine du gouvernement fédératif, ne

devoit plus compter que sur elle-même, et n’avoit pour voisins que des

ennemis, pourquoi Démosthènes se croyoit-il en droit d’exiger que les

Thessaliens, placés sur la frontière de la Macédoine, et que Philippe

avoit délivrés de leurs tyrans, fussent ingrats, et s’exposassent

les premiers à tous les maux de la guerre, pour donner inutilement à

la Grèce un exemple de courage, et paroître attachés à des principes

d’union qui ne subsistoient plus? Si les Argiens implorèrent la

protection de Philippe, c’est que Lacédémone vouloit être encore le

tyran du Péloponèse; et que ne pouvant former d’alliance sûre avec

aucune république de la Grèce, la Macédoine seule devoit leur donner

d’utiles secours. Si les Thébains se lièrent avec Philippe, c’est

qu’ils virent que les Grecs ne vouloient plus être libres, que tous

aspiroient à la tyrannie, et qu’ils crurent prudent de ne pas offenser

l’ennemi le plus puissant de la liberté publique.

Comment Démosthènes ne sentoit-il pas que les injures dont il

accabloit les principaux magistrats de Messène, de Mégalopolis, de

Thèbes, d’Argos, de Thessalie, etc. loin de préparer les esprits

aux alliances qu’il méditoit, n’étoient propres qu’à multiplier les

haines et les querelles domestiques de la Grèce? Après avoir fait

l’épreuve de la foiblesse, de l’irrésolution et de la lâcheté des

Athéniens, pourquoi vouloit-il que les autres villes fissent pour

eux ce qu’ils ne faisoient pas pour eux-mêmes? Après avoir connu par

expérience l’inutilité des ambassades dont il fatiguoit la Grèce, que

ne changeoit-il de vues? Et peut-on ne le pas mépriser comme politique

et comme citoyen, dans le moment même qu’on l’admire comme orateur!

Il osa proposer aux Athéniens de lever deux mille hommes d’infanterie

et deux cents cavaliers, dont un tiers seroit composé de citoyens, et

d’équiper dix galères légèrement armées. «Je ne forme pas, disoit-il,

de plus grandes demandes, car notre situation présente ne nous permet

pas d’avoir des forces capables d’attaquer Philippe en rase campagne.»

Quel étoit donc le dessein de Démosthènes? «Nous devons, continue-t-il,

nous borner à faire de simples courses.» Etrange projet! qui, au

lieu de courage, ne devoit donner aux Athéniens qu’une inquiétude

ridicule; qui, loin d’inspirer de la crainte à un ennemi dont on

avouoit la supériorité, n’étoit capable que de l’irriter, et auroit

justifié son ambition. Démosthènes espéroit-il que ce foible effort

ranimeroit le courage de la Grèce, et lui donneroit de la confiance

et de l’émulation? Il n’attendoit rien lui-même de ses entreprises;

puisque dans le grand nombre d’exordes qu’il composoit d’avance, et

dont il se servoit ensuite dans l’occasion, on en trouve à peine deux

ou trois qu’il eût préparés en cas d’un événement heureux. Polybe lui

reproche de n’avoir eu pour politique qu’un emportement téméraire. Les

Athéniens, dit cet historien, cédant enfin aux sollicitations de leur

orateur, se roidirent contre Philippe; ils furent battus à Chéronée, et

n’auroient conservé ni leurs maisons, ni leurs temples, ni leur qualité

de citoyens, si le vainqueur n’eût consulté sa générosité.

J’aime mieux le sens admirable de Phocion, qui, aussi grand capitaine

que Démosthènes étoit mauvais soldat, se mettoit à la portée de ses

concitoyens, et leur conseilloit la paix, quoique la guerre dût le

placer à la tête des affaires de la république. Je suis d’avis,

disoit-il un jour aux Athéniens, que vous fassiez en sorte d’être les

plus forts, ou que vous sachiez gagner l’amitié de ceux qui le sont. Ne

vous plaignez pas de vos alliés, mais de vous-mêmes, dont la mollesse

accrédite tous les abus; mais de vos généraux, dont le brigandage

soulève contre vous les peuples mêmes qui périront si vous succombez.

Je vous conseillerai la guerre, disoit-il une autre fois, quand vous

serez capables de la faire; quand je verrai les jeunes gens disposés

à obéir et bien résolus à ne pas abandonner leur rang, les riches

contribuer volontairement aux besoins de la république, et les orateurs

ne pas piller le public.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 7 / 30 段