On se feroit cependant une peinture infidelle des désordres auxquels

la république de Sparte se livra dans ces commencemens de corruption,

si on en jugeoit par ceux que l’avarice et le luxe ont produits dans

d’autres états. L’austérité des Lacédémoniens ne se façonnoit que

lentement à cette élégance recherchée des plaisirs et des voluptés,

qui accompagne l’oisiveté et l’abondance. Les richesses ne ruinèrent

d’abord que quelques lois de Lycurgue; et l’habitude des bonnes mœurs

laissoit encore à des vices nouveaux une sorte de timidité qui en

retardoit les progrès. De sorte que Lacédémone auroit présenté dans

sa corruption même un spectacle digne de l’admiration des Grecs, s’ils

eussent moins fait attention aux vertus qu’elle avoit abandonnées,

qu’à celles qui lui restoient. Quoiqu’on n’osât pas encore jouir, on

amassoit sourdement; et le citoyen, en attendant, pour étaler une

fortune scandaleuse, que le nombre des coupables pût braver et opprimer

la loi, étoit déjà plus attaché à son trésor qu’à la république. On ne

voyoit qu’avec nonchalance le bien public; un peuple qui commence à se

réformer est capable d’exécuter de grandes choses, malgré les vices

dont il n’a pu encore se corriger; mais un peuple qui dégénère et se

corrompt, ne retire presqu’aucun avantage des vertus qu’il n’a pas

encore perdues.

Quand Lacédémone n’auroit eu d’autre vice que cette ambition qui lui

faisoit affecter ouvertement l’empire de la Grèce, je sais qu’entourée

de peuples inquiets, jaloux et courageux, qui souffroient impatiemment

son despotisme, elle devoit perdre son autorité. Je ne la blâme pas

d’avoir enfin succombé, puisque sa perte étoit inévitable; mais je

la blâme de n’avoir pris aucune des précautions que lui prescrivoit

la prudence la plus commune, pour prévenir, ou du moins reculer les

dangers dont elle étoit menacée. Puisque les Spartiates étoient trop

fortement attachés à leur ambition et à leur avarice pour rétablir

l’ancien gouvernement; puisque leurs intérêts étoient désormais

contraires à ceux du reste de la Grèce, et qu’ils ne pouvoient point

s’en faire un rempart contre les Barbares, ils devoient donc recourir

à cette politique de ruse et d’adresse, dont l’histoire offre tant

de modèles, et qui est la seule que nous connoissons aujourd’hui

en Europe; ils devoient donc diviser leurs voisins, et former des

ligues et des alliances avec les étrangers. Sans parler des Thraces

et des Macédoniens, il falloit que Lacédémone désavouât l’entretien

du jeune Cyrus, et les Grecs qui l’avoient suivi dans son expédition;

il falloit gagner les satrapes de l’Asie mineure, rechercher l’amitié

d’Artaxercès, et consentir de dépendre et de relever, pour ainsi dire,

de sa couronne, pour régner sur la Grèce. Dans un ordre de choses tout

nouveau, les Spartiates conservèrent leurs anciens principes à l’égard

des étrangers et en faisant la guerre aux Perses, ils ébranlèrent et

firent mépriser leur autorité dans la Grèce.

Dès qu’Agésilas commença à se rendre redoutable en Asie, Artaxercès

arma une flotte dont il donna le commandement à Conon, Athénien,

qui s’étoit réfugié dans ses états. Il dépêcha en même temps le

Rhodien Timocrate dans la Grèce, pour y exciter un soulèvement

contre Lacédémone. Cet émissaire, chargé d’y répandre des sommes

considérables, mit les Athéniens en état de relever leurs murailles,

et engagea sans peine les principaux citoyens de Thèbes, de Corinthe,

d’Argos, &c. à faire une diversion dans le Péloponèse, en faveur de

la cour de Perse. La victoire que les alliés remportèrent à Haliarte

causa un tel effroi aux Spartiates, qu’ils ordonnèrent à Agésilas

d’abandonner ses conquêtes pour venir à leur secours. Les alliés,

battus à leur tour à Némée et à Coronée, ne demandèrent pas la paix; et

malgré ces deux avantages, l’empire des Lacédémoniens étoit tellement

ébranlé, que le roi de Perse, qui avoit craint qu’Agésilas ne les

chassât de ses états, fit dans la Grèce divisée, le rôle que leur

république y auroit fait si elle eût continué à aimer la justice,

c’est-à-dire, qu’il en fût l’arbitre. Il ordonna que toutes les villes

fussent libres et se gouvernassent par leurs lois; les alliés, qui

ne pouvoient se livrer à leur ressentiment, et continuer la guerre

sans recevoir des subsides de la Perse, et les Spartiates qui étoient

épuisés, souscrivirent également aux conditions qu’on leur imposoit:

tel étoit l’avilissement où les vices et les divisions des Grecs les

avoient jetés.

En cédant à la nécessité, Lacédémone, toujours ambitieuse, et que ses

disgraces n’avoient point éclairée sur ses intérêts, ne posa les armes

que dans le dessein de les reprendre à la première occasion favorable.

Elle se présenta bientôt: la cour de Perse ayant cessé de s’occuper

des Grecs qu’elle ne craignoit plus, Olynthe, Philionte, la Corinthie,

l’Attique, l’Argolide, la Béotie, toute la Grèce, en un mot, éprouva

la supériorité des Spartiates; et c’est de la forteresse de Cadmée, où

ils avoient établi les tyrans qui régnoient en leur nom sur la ville

de Thèbes, que partit enfin le coup fatal qui devoit détruire leur

puissance.

On peut voir dans les historiens à quels excès les tyrans de Cadmée se

portèrent, et avec combien de courage et d’habileté Pélopidas les fit

périr, et reprit cette citadelle avant que les Lacédémoniens pussent la

secourir. Cet acte d’hostilité fut l’origine d’une petite guerre, dans

laquelle les Thébains eurent de fréquens avantages. La manière dont

Agésilas se conduisit feroit conjecturer que les succès qu’il avoit eus

en Asie étoient moins l’ouvrage de sa capacité que de l’ascendant des

Grecs sur les Perses, si on ne pouvoit accuser son grand âge d’avoir

éteint ce feu, cette activité, cette prévoyance, dont Xénophon nous a

laissé un bel éloge. Ce prince n’entreprit rien de grand ni de décisif;

on lui reproche avec raison que ses courses sur les terres des Thébains

n’étoient propres qu’à essayer leur courage, et leur apprendre la

guerre.

Thèbes fut alors gouvernée par Pélopidas et Epaminondas. Il étoit

naturel que dans une ville corrompue, ou plutôt qui n’avoit jamais eu

de sages lois, et qui étoit divisée par des factions, ces deux grands

hommes fussent rivaux, et que leur jalousie nuisît aux affaires de leur

patrie; mais leur vertu, égale à leurs talens, ne leur donna qu’un

même intérêt, et les unit par les liens de la plus étroite amitié.

Pélopidas méprisoit les richesses, au milieu desquelles il étoit né;

Epaminondas eût craint que la fortune ne troublât par ses faveurs la

pauvreté philosophique dont il jouissoit. Le premier, impétueux, actif,

ardent à la guerre, et savant dans toutes ses parties, aimoit moins sa

réputation que sa patrie; éloge rare: il sut gré à son ami d’être plus

utile que lui aux Thébains. Epaminondas, de son côté, sembloit ignorer

la supériorité de ses talens. Il avoit passé, malgré lui, des écoles

de la philosophie au gouvernement de l’état, et joignoit les vertus de

Socrate au courage, aux lumières et aux talens de Thémistocle.

Pélopidas gagna la bataille de Tegyre; et ce fut, dit Plutarque, un

essai de cette fameuse journée de Leuctres qui décida de la fortune

des Lacédémoniens. Jusqu’alors un citoyen qui auroit fui devant

l’ennemi, ou perdu ses armes, devoit être noté d’infamie. Exclu des

magistratures, des assemblées publiques, et, pour ainsi dire, du

commerce des hommes, une famille auroit cru partager sa honte en

s’alliant avec lui par le mariage. Il étoit permis à tous les citoyens

qui le rencontroient de le frapper, et la loi lui refusoit le droit de

se défendre. Le nombre des citoyens qui se deshonorèrent à Leuctres

effraya Agésilas. Voyant la république épuisée d’hommes, il ouvrit

l’avis de laisser pour cette fois sans exécution la loi qui flétrissoit

la lâcheté; et pour conserver quelques défenseurs inutiles à la

patrie, acheva de perdre un gouvernement, dont les vertus militaires

devoient être le principal ressort, depuis que les Spartiates n’avoient

plus le mépris des richesses, l’amour de la pauvreté et la modération

que Lycurgue leur avoit donnés. On ne peut lire l’histoire de ce

peuple, célèbre et le plus vertueux de l’antiquité, et voir sa fin

malheureuse, quand il se croit parvenu au faîte de la puissance,

sans se sentir attendri sur le sort de l’humanité et la fragilité de

nos vertus. C’est aux hommes destinés à gouverner les états qu’il

appartient de puiser dans ces grands événemens les lumières nécessaires

pour rendre les peuples vraiment heureux et puissans.

Epaminondas confirma l’abaissement de Sparte, en bâtissant, sur la

frontière de la Laconie, Mégalopolis, qu’il peupla des Arcadiens,

auparavant distribués en petites bourgades, et qui, après leur réunion,

connurent leurs forces, et furent en état de se venger des injures

que Lacédémone leur avoit faites. Il rappela dans le Péloponèse les

Messéniens, qui, dispersés depuis près de trois siècles dans la Grèce

ou dans les provinces voisines, conservoient, par une espèce de

prodige, leurs mœurs, le souvenir des grandes actions d’Aristomène,

leur haine contre les Spartiates, et l’espérance de se venger et de les

accabler.

Les Lacédémoniens, encore défaits à Mantinée par les Thébains,

tombèrent dans l’avilissement le plus honteux, dès que l’éphore

Epitadeus, ouvrant une libre carrière à l’avarice, eût porté une

loi par laquelle il étoit permis de vendre ses possessions, et d’en

disposer par testament. L’avidité des riches envahit toute la Laconie,

et les citoyens sans patrimoine mendièrent servilement leur faveur,

ou excitèrent des séditions pour recouvrer les biens qu’ils avoient

perdus. Les mains des Spartiates que Lycurgue avoit destinées à ne

manier que l’épée, la lance et le bouclier, se deshonorèrent parmi les

instrumens des arts que le luxe introduisit dans la Laconie étonnée.

LIVRE TROISIÈME.

Thèbes, après ses victoires, auroit réformé son gouvernement et ses

lois; elle auroit eu une armée de terre comme Lacédémone, et une flotte

comme Athènes; elle auroit pris subitement les mœurs et la politique

que doit avoir une puissance dominante, qu’elle n’auroit pu conserver

l’empire de la Grèce. Cette république, trop long-temps décriée par la

pesanteur d’esprit de ses citoyens, ses divisions domestiques et son

alliance avec Xercès, n’avoit point préparé les Grecs à avoir pour elle

ce respect, ouvrage du temps, qui doit servir de base à l’élévation

d’un état, et dont rien ne tient la place. Epaminondas, toujours juste

et maître de lui-même dans ses plus grands succès, ne fut jamais tenté

d’en abuser. Condamnant la dureté des Athéniens et des Spartiates à

l’égard de leurs alliés et de leurs ennemis, il traita avec la plus

grande humanité Orchomène et les villes de la Phocide, de la Locride et

de l’Etolie; il laissa à chaque peuple ses lois, ses magistrats et son

gouvernement; il ne chercha qu’à rendre chère et précieuse l’alliance

de sa patrie, et cependant personne ne tint compte aux Thébains des

vertus de leur général.

«Athènes a été humiliée, disoit aux Thessaliens, Jason, tyran de

Phères; la grandeur de Sparte n’est plus; les Thébains s’élèvent, et

je prévois leur décadence: songez donc à votre tour à vous emparer

de l’autorité qu’ils vont perdre.» Ce que Jason disoit imprudemment

aux Thessaliens, il n’y avoit point de magistrat dans la Grèce qui

ne le dît à sa république; il n’y avoit point de ville qui ne crût

devoir aspirer à la même fortune que les Thébains; aucune n’étoit

assez sage pour être effrayée de l’abaissement des Athéniens et des

Spartiates, et toutes se flattoient follement d’affermir leur empire

par une ambition plus habile. C’est ce que vouloit dire Démosthènes,

quand il se plaignoit qu’il s’élevât de toutes parts des puissances

qui se vantoient de prendre la Grèce sous leur protection, et qui ne

cherchoient en effet qu’à opprimer, ou du moins à subjuguer leurs

voisins. «Les Grecs, disoit-il, sont actuellement leurs plus grands

ennemis. Argos, Thèbes, Corinthe, Lacédémone, l’Arcadie, l’Attique,

chaque contrée, je n’en excepte aucune, se fait des intérêts à part.»

Cette anarchie, ainsi que le remarque Diodore, étoit l’ouvrage du

traité qu’Athènes et Lacédémone avoient conclu la dixième année de

la guerre du Péloponèse, et par lequel elles avoient sacrifié à une

avidité mal-entendue les intérêts de leurs alliés. En convenant de

rester saisies des places qu’elles occupoient, elles se réservèrent,

par une clause expresse, la faculté de changer leurs conventions,

ou de dresser de nouveaux articles suivant que le bien de leurs

affaires l’exigeoit. Il n’en avoit pas fallu d’avantage, ajoute le même

historien, pour répandre l’alarme dans toute la Grèce. L’abus que ces

deux républiques faisoient depuis long-temps de leur puissance, fit

croire qu’elles ne se réconcilioient que pour opprimer de concert leurs

alliés, ou en partager les dépouilles; et on ne songea qu’à former des

ligues contre la tyrannie qu’on craignoit. Argos, Thèbes, Corinthe

et Elis étoient à la tête de ces négociations, et cent alliances

particulières que firent les Grecs, achevèrent de ruiner leur alliance

générale. Le conseil des amphictyons ne conserva aucun crédit; les

peuples les plus puissans dédaignèrent d’y envoyer leurs députés; les

autres n’y parurent que pour faire des plaintes inutiles; et on ne vit

de tout côté que des assemblées particulières qui étoient autant de

conjurations contre la Grèce.

Il étoit d’autant plus difficile de voir rétablir l’ordre détruit par

tant d’intérêts opposés, et une longue suite d’injustices, que les

factions qui s’étoient formées dans la plupart des républiques ne

laissoient plus aucune autorité aux lois. Dès les premières années de

la guerre du Péloponèse, dit Thucydide, il avoit éclaté des querelles

funestes entre les Corcyréens. Sous prétexte d’étendre et de conserver

les droits du peuple, ou de n’élever que les plus honnêtes gens aux

charges de la république, les magistrats et les citoyens les plus

accrédités, qui ne songeoient en effet qu’à se rendre plus puissans

et plus riches, n’eurent point d’autre règle de conduite que leur

intérêt particulier. L’avarice et l’ambition formèrent des partis, qui,

s’accréditant peu-à-peu sous la protection d’Athènes et de Lacédémone,

devinrent bientôt incapables de se réconcilier. Les Spartiates

favorisoient l’aristocratie, c’est-à-dire, le pouvoir des magistrats,

et vouloient que le sénat eût la principale part aux affaires de

Corcyre, parce qu’une longue expérience leur avoit appris qu’on ne peut

jamais compter sur les engagemens d’une république où la multitude

gouverne. Les Athéniens, au contraire, appuyoient de tout leur crédit

les prétentions du peuple, et les établissemens les plus favorables à

la démocratie; soit parce qu’ils avoient eux-mêmes ce gouvernement,

soit simplement pour contrarier les Lacédémoniens leurs ennemis.

Cette maladie des Corcyréens, continue Thucydide, étoit devenue une

sorte de contagion qui infecta rapidement toute la Grèce. La crainte

que les nobles, les riches et le peuple avoient toujours eue les uns

des autres, depuis qu’ils avoient secoué le joug de leurs capitaines,

avoit, dans tous les temps, excité quelques séditions; mais ces

troubles n’eurent presque jamais des suites fâcheuses, tant que

Lacédémone, attachée à ses devoirs, n’interposa sa médiation que pour

rapprocher les esprits et favoriser la justice; et qu’Athènes, occupée

de ses propres révolutions, négligeoit les affaires de ses voisins.

Tout changea de face, dès que ces deux républiques regardèrent les

différens partis qui divisoient Corcyre, comme des moyens dont leur

ambition pouvoit se servir pour se faire des partisans. Il n’y eut

plus d’intrigant ni d’ambitieux dans la Grèce qui ne comptât sur la

protection des Spartiates ou des Athéniens, s’il excitoit des troubles

dans sa patrie; cette espérance les enhardit, et toutes les villes

tombèrent dans une extrême anarchie.

On se fit des prétentions excessives, et on les soutint avec

opiniâtreté. Aux raisons de ses adversaires, le parti qui avoit

tort n’opposoit que des clameurs insolentes et tumultueuses, et

réduisoit ses ennemis au désespoir. On prit des armes pour se rendre

aux assemblées, et on s’y porta aux dernières extrémités, parce que

la faction qui avoit l’avantage, ne se bornant pas à affermir son

pouvoir, vouloit encore goûter le plaisir de se venger des injures

qu’elle avoit reçues. Les vices et les vertus changèrent subitement

de nom; l’emportement fut appelé courage, et la fourberie prudence.

L’homme modéré passa pour un lâche, l’effronté pour un ami zélé, et la

politique devint l’art de faire et non de repousser le mal. Il n’étoit

permis à aucun citoyen d’être neutre et homme de bien; et les sermens

ne furent que des piéges tendus à la crédulité. Enfin, selon le rapport

du même historien, s’il y avoit quelque consolation dans ces malheurs,

c’est que les esprits les plus grossiers avoient souvent l’avantage;

se défiant de leur capacité, ils recouroient à des remèdes prompts et

violents, tandis que leurs ennemis étoient les dupes de leur finesse et

de leurs artifices.

Ces désordres, dit Diodore, s’accrurent encore quand les Thébains,

après la mort d’Epaminondas, déchurent subitement de l’élévation

où ce capitaine les avoit portés. Tous les jours quelque ville

bannissoit une partie de ses citoyens; et ces proscrits, errans de

contrées en contrées, cherchoient des ennemis à leur patrie. Dans le

moment qu’ils s’y attendoient le moins, ils étoient rappelés par une

faction qui avoit besoin de leur secours pour se maintenir à la tête

du gouvernement, et qui bientôt après succomboit elle-même dans une

nouvelle révolution.

Chaque république avoit autant d’intérêts différens que de partis qui

la divisoient. Ces intérêts, multipliés à l’infini, se croisoient, se

choquoient, se détruisoient continuellement. Vous étiez aujourd’hui

l’allié d’une ville, et demain elle étoit votre ennemie. Vos partisans

ont été bannis ou massacrés, et une faction contraire gouverne déjà les

affaires par des principes opposés. Chaque jour voit entamer quelques

nouvelles négociations; chaque nouvelle négociation, en donnant de

nouvelles craintes et de nouvelles espérances, prépare une nouvelle

révolution qui en produira mille; et la politique, toujours incertaine,

ne peut donner aucun conseil ni prendre aucune résolution salutaire.

Les Grecs, ramenés à ces temps de troubles dont j’ai parlé au

commencement de cet ouvrage, étoient trop pleins de haine et de

défiance les uns pour les autres, pour former une seconde fois les

nœuds de cette confédération qui avoit fait leur force. Dès qu’un

peuple libre est assez corrompu pour ne vouloir plus obéir à ses lois,

il se familiarise avec ses vices; il les aime, et il est rare qu’un

citoyen ou qu’un magistrat ait assez de courage pour lutter contre

les préjugés, les coutumes et les passions qui règnent impérieusement

sur une multitude indocile, et assez de crédit pour persuader à ses

concitoyens de remonter, en faisant un effort sur eux-mêmes, au

point dont ils sont déchus. Si une seule république est, en quelque

sorte, incapable de réforme, que pourroit-on espérer de la Grèce, qui

renfermoit autant de républiques que de villes? L’histoire entière

offre à peine trois ou quatre exemples de peuples libres qui aient

souffert qu’un législateur les privât de leurs erreurs et de leurs abus.

Il falloit que les Grecs apprissent, par des expériences multipliées,

à se désabuser de leur ambition, de leur avarice, de leur politique

frauduleuse, et à force de malheurs, recommençassent à se lasser de

leur situation présente. En attendant cette révolution, qui devoit

être d’autant plus lente, qu’ils avoient été plus vertueux et qu’ils

étoient plus éclairés sur les devoirs de la société, ils devoient se

déchirer eux-mêmes par leurs guerres domestiques; et leur foiblesse,

suite nécessaire de leurs divisions, les exposoit à devenir la proie

des étrangers.

Heureusement pour la Grèce, il ne restoit pour l’Asie aucune étincelle

du génie ambitieux de Cyrus; les rois de Perse s’étoient livrés depuis

long-temps à une oisiveté voluptueuse. Ils se renfermoient dans leurs

palais, et laissoient régner sous leur nom des ministres avares,

cruels, ignorans, infidelles et occupés à retenir dans l’esclavage des

provinces qui y étoient accoutumées. Artaxercès, surnommé Longuemain,

ayant été invité par les Grecs mêmes de prendre part à leurs querelles,

se contenta de les armer les uns contre les autres, de balancer leurs

avantages et de nourrir leur rivalité. Il pouvoit les subjuguer, et il

ne voulut que les occuper chez eux et les empêcher de passer en Asie;

ce ne fut point sa modération, ce fut sa crainte qui lui inspira cette

politique. Xercès II et Sogdian ne firent que paroître sur le trône,

qu’ils déshonorèrent par leurs débauches et leurs cruautés. A ces deux

monstres avoit succédé Darius-Nothus; c’étoit un esclave couvert des

ornemens royaux. Fait pour obéir, chacun voulut le gouverner, et il ne

secoua le joug de quelques eunuques qui en avoient fait l’instrument de

leurs injustices, que pour passer sous celui de sa femme.

Artaxercès-Memnon auroit pu venger la Perse; mais à mesure que les

vices d’une liberté mal réglée se multiplioient dans la Grèce, l’Asie

de son côté paroissoit de jour en jour plus dégradée par les vices du

despotisme. Ce prince étoit d’ailleurs incapable de former un projet

hardi; la retraite des dix mille, après la défaite de Cyrus le jeune,

et les victoires d’Agésilas, l’avoient accoutumé à trembler au seul nom

des Grecs. L’Illyrie, l’Epire et la Thrace étoient toujours occupées

à faire la guerre à leurs anciens ennemis, sans pouvoir obtenir des

avantages décisifs. Enfin, la Macédoine, qui n’avoit encore joui

d’aucune considération, se trouvoit dans la situation la plus fâcheuse,

lorsque les nœuds de l’ancien gouvernement des Grecs furent rompus.

Amyntas, père de Philippe, avoit été un prince foible: accablé par la

puissance des Illyriens, et prêt à perdre sa couronne, il ne lui resta

d’autre ressource pour se venger de ses défaites et faire des ennemis

à ses vainqueurs, que de céder ses états aux Olynthiens. Après avoir

éprouvé les plus cruels revers, il fut rétabli sur le trône par les

Thessaliens; il continua à régner avec la molle timidité d’un homme

qui a vu de près sa ruine, et qui n’a dû son salut qu’à des secours

étrangers. Alexandre, son fils aîné, lui succéda, et ses sujets ne

surent pas obéir à un roi qui ne savoit pas commander. En même temps

qu’il éprouvoit l’ascendant des Illyriens, une partie de la Macédoine

se révolta, et ses états étoient presqu’entièrement envahis par ses

ennemis quand il mourut.

Moins digne encore de son rang que le prince auquel il succédoit,

Perdiccas n’avoit aucun talent propre à le faire respecter, même dans

les circonstances où il n’auroit eu à gouverner qu’un peuple heureux et

soumis. Ptolomée, fils naturel d’Amyntas, se cantonna dans une province

de la Macédoine, et s’y rendit indépendant. Pausanias, prince du sang,

qui avoit été banni, rentra dans le royaume à la faveur des troubles

qui le divisoient, et se fit un parti considérable des mécontens et de

cette foule d’hommes obscurs et inquiets qui ont tout à espérer et rien

à perdre dans une révolution. Perdiccas fut tué dans une bataille qu’il

livra aux Illyriens; et la Macédoine étoit assez malheureuse pour

regarder sa mort comme un malheur, parce que sa couronne passoit sur la

tête d’un enfant.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 6 / 30 段