Il y avoit déjà long-temps que cette conquête flattoit l’ambition des

Athéniens; et Périclès avoit eu besoin de toute son autorité pour les

détourner de cette entreprise. «Que vous importe, disoit Nicias, des

affaires de Sicile? Nous éprouvons depuis long-temps que la république

est fatiguée par la multitude de ses alliés. Les Léontins et les

Egestins sont, il est vrai, inquiétés chez eux; et leurs ambassadeurs

nous font de justes plaintes de la tyrannie de Syracuse; mais cette

tyrannie, de quel malheur menace-t-elle Athènes? Est-il temps de songer

à faire des conquêtes éloignées, quand tout nous avertit de pourvoir à

notre propre sûreté? Pouvons-nous croire que nous jouissons de la paix,

pendant que toute la Grèce est en feu? Toujours à la veille de prendre

part à la guerre qui subsiste entre nos alliés et ceux de Lacédémone,

soit parce que nous ne savons pas nous faire obéir, soit parce que

nous ne voulons pas qu’on nous obéisse, nous sommes certains que les

Spartiates nous détestent; par quelle inconséquence voulons-nous

donc transporter nos forces hors de l’Attique, tandis que nous

devrions les y rappeler si elles en étoient éloignées? Voulons-nous

par notre foiblesse inviter nos ennemis à rompre un traité qui les

gêne? Voulons-nous nous mettre hors d’état de repousser les armées du

Péloponèse, quand elles entreront dans l’Attique?»

Les Athéniens n’étoient plus capables de goûter ces sages réflexions;

Alcibiade les avoit enivrés de ses folles espérances. Prévoir les

obstacles et les périls de cette expédition téméraire, c’étoit être

mauvais citoyen. La république, aussi ennuyée de sa trève avec

Lacédémone qu’elle avoit été fatiguée de la guerre, se flattoit de se

dédommager aux dépens des Syracusains, des pertes que les Spartiates

lui avoient fait faire. Elle ne doutoit point que la conquête de la

Sicile ne fût l’ouvrage d’une campagne; et regardant Syracuse comme une

place d’armes d’où elle devoit étendre son empire sur l’Italie et sur

l’Afrique, elle se préparoit déjà à retomber sur le Péloponèse avec les

forces de ces provinces soumises.

Autant que le projet de cette guerre étoit insensé en lui-même, autant

les moyens qu’on choisit pour l’exécuter furent-ils extravagants.

Avant le départ de leur flotte, les Athéniens portèrent un décret par

lequel il étoit ordonné, qu’après avoir détruit Syracuse et Sélinunte,

on en vendroit les habitants, et qu’on exigeroit un tribut de toutes

les autres villes de Sicile. C’étoit inviter les Syracusains et les

Sélinuntins à se défendre jusqu’à la dernière extrémité; et en les

réduisant au désespoir, les rendre invincibles, s’il leur restoit

quelque moyen de l’être. C’étoit aliéner le cœur des Siciliens, se

priver de leurs secours contre Sélinunte et Syracuse, et ne leur donner

avec ces deux villes qu’un même intérêt et une même cause à défendre.

Puisque les Athéniens n’avoient point un Thémistocle qui pût, à force

de sagesse et de talents, faire réussir une entreprise commencée

sous de si mauvais auspices, cette guerre ne pouvoit laisser quelque

foible espérance de succès, qu’autant qu’elle seroit conduite par

Alcibiade, dont le courage et le génie étoient propres à faire naître

de ces événements bizarres, de ces révolutions extraordinaires, de ces

coups inattendus de la fortune, qui confondent quelquefois la raison

et changent la nature des choses. Mais à peine ce général étoit-il

abordé en Sicile, que ses ennemis, qui avoient conjuré sa perte, et mis

dans leurs intérêts les prêtres et la religion, réussirent à le faire

rappeler, en lui intentant une action criminelle devant le peuple.

Nicias, qui avoit regardé cette guerre comme une espèce de délire de la

part de ses concitoyens, partagea le commandement avec Lamachus, soldat

entreprenant, qui croyoit qu’un courage opiniâtre vient à bout de tout,

et que la circonstance la plus favorable pour agir, étoit toujours

celle où il se trouvoit.

Ce capitaine ayant été tué, Nicias fut effrayé de se trouver seul à

la tête de l’armée; toujours opposé à un collègue aussi ardent que

Lamachus, il avoit été obligé d’avoir un sentiment; il n’en eut plus

quand tout roula sur lui. Il demande des secours et des collègues;

et en les attendant il demeure dans l’inaction, ou ne s’occupe que de

projets de retraite. Démosthène et Eurimédon lui furent envoyés; et

ces généraux, d’un caractère trop opposé pour être unis et penser de

concert, auroient fait avorter une entreprise aisée.

Les Syracusains, secourus par les Corinthiens et les Spartiates,

et commandés par Gylippe, firent lever le siége de leur ville. Les

Athéniens, défaits à différentes reprises sur mer et sur terre, et en

quelque sorte prisonniers dans la Sicile, où ils ne pouvoient recevoir

aucune subsistance, et d’où toute retraite leur étoit fermée, se

virent obligés de se livrer à la discrétion des ennemis. Les soldats

furent vendus comme des esclaves ou envoyés aux carrières, et les deux

généraux, Nicias et Démosthène, n’échappèrent au supplice qu’on leur

préparoit, qu’en se donnant eux-mêmes la mort.

Cependant, la trève entre Athènes et Lacédémone ne subsistoit plus; et

la première de ces républiques, poussée, pour ainsi dire, à sa ruine

par une fatalité aveugle, n’avoit consulté que sa haine et sa témérité,

dans le temps qu’elle avoit le plus d’intérêt de ménager ses anciens

ennemis. Les Spartiates ne donnoient encore que de foibles secours à

Syracuse, dont les ambassadeurs sollicitoient une diversion puissante;

ils résistoient encore à leur haine et aux intrigues d’Alcibiade, qui,

pour se venger de sa patrie, ne travailloit qu’à lui susciter des

ennemis. Au lieu de profiter de ces dispositions pour changer la trève

en une paix durable, les Athéniens, dont les affaires commençoient à

aller mal en Sicile, commirent eux-mêmes les premières hostilités, en

faisant une descente dans la Laconie.

Après les dépenses et les pertes énormes qu’ils avoient faites en

Sicile, il étoit impossible que leur république fût en état de se

défendre contre les Lacédémoniens. Ses finances étoient épuisées;

elle manquoit d’hommes propres à porter les armes. Sans vaisseaux,

sans matelots, à peine pouvoit-elle tirer quelques subsistances par

mer; et l’Attique cependant n’étoit point cultivée, depuis que les

Lacédémoniens, suivant le conseil d’Alcibiade, qui s’étoit réfugié chez

eux, avoit fortifié Décalie, d’où ils ravageoient impunément tout le

pays. Les Athéniens, méprisés de leurs alliés, furent abandonnés de

ceux qui, jusque-là, avoient eu la constance de leur rester attachés.

Sparte, à qui les Syracusains prêtèrent, pour se venger, une nombreuse

flotte, avoit à son tour l’empire de la mer, et les ambassadeurs de

Tyssapherne, satrape de l’Asie mineure, lui offroient des secours, et

la sollicitoient de ruiner Athènes de fond en comble.

Au milieu de tant de maux, la division la plus cruelle éclata entre

les Athéniens. Le peuple accusoit les riches de tous les désastres

que souffroit la république; les riches en accusoient l’insolence du

peuple, et publioient qu’il n’y avoit plus de salut à espérer, si on

ne lui enlevoit une autorité, dont il ne cesseroit jamais d’abuser.

Pisandre se mit à leur tête, abolit le gouvernement populaire, et

confia le pouvoir souverain à un conseil dont il fut le chef, et qui,

pour confirmer la servitude du peuple, employa inutilement tout ce que

la tyrannie a de plus dur. Les esprits irrités et non pas soumis se

révoltèrent avec une violence nouvelle; et si les Spartiates avoient

attaqué le Pyrée, pendant que la fureur des factions se signaloit par

les plus grands excès, les Athéniens, dit Thucydide, auroient succombé

avant que d’avoir pu se réunir et prendre un parti: mais, poursuit le

même historien, ce n’est pas la première fois que la lenteur naturelle

de Lacédémone lui a fait perdre ses avantages.

Sa supériorité s’évanouit bientôt. Les Syracusains rappelèrent leurs

troupes pour se défendre contre les Carthaginois; et Alcibiade, qui

avoit éprouvé des mépris depuis l’abaissement de sa patrie, craignit

d’être écrasé sous ses ruines, si elle succomboit, et éclaira

Tyssapherne sur les intérêts de la Perse. Il lui fit sentir que, bien

loin de mettre fin à la guerre qui désolait la Grèce, et de prêter des

secours trop abondans aux Spartiates contre les Athéniens, il devoit

nourrir la rivalité des deux républiques; les tenir en équilibre,

balancer leurs avantages, et les consumer l’une par l’autre pour les

obliger à rechercher à l’envi la protection du roi de Perse, qui

deviendroit le médiateur, ou plutôt l’arbitre de la Grèce.

Alcibiade revint à Athènes dans ces circonstances; et le peuple, qui

ne savoit à qui donner sa confiance, vola au-devant de lui, et en fit

son idole, parce qu’il l’avoit persécuté. Le courage succède aussitôt

à l’abattement; le général a déjà fait passer ses espérances dans

tous les esprits; on fait un dernier effort; tout s’arme; on cherche

l’ennemi; on est impatient de vaincre ou de mourir, et les Athéniens

remportent une victoire assez considérable pour obliger leurs ennemis à

demander la paix.

«Il est temps, ô Athéniens! dirent les ambassadeurs de Sparte, que nous

terminions nos longues querelles; la guerre nous est également funeste;

elle a diminué notre crédit dans la Grèce; et quand elle vous fait

perdre vos alliés, n’espérez pas qu’elle vous donne l’empire que vous

affectez; les dieux veulent sans doute que l’une de nos deux villes

n’obéisse pas à l’autre. Que votre dernier avantage ne ferme pas vos

cœurs à la paix; il seroit imprudent de compter sur la fortune, et

les uns et les autres nous n’avons que trop éprouvé son inconstance.

Jugez-nous, mais jugez-vous en même temps avec équité. Nous cultivons

les terres abondantes du Péloponèse, et vous ne possédez que le

territoire stérile de l’Attique. La guerre vous a fait perdre plusieurs

de vos alliés qui ont recherché notre amitié. Le roi le plus riche et

le plus puissant de la terre vous avance les frais ce la guerre; et

vous n’avez plus pour tributaires que quelques peuples que vos besoins

ont appauvris. Telle est notre situation respective, et cependant nous

vous demandons la paix, sans prétendre abuser de nos avantages. De

part et d’autre, restons les maîtres des villes que nous possédions

avant la guerre; rendons-nous nos prisonniers en nombre égal, et

retirons les garnisons que nous avons mises dans quelques places qui ne

nous appartiennent pas.»

Athènes rejeta les propositions des Spartiates, non pas parce que, ne

remontant point à la source des divisions, elles étoient incapables

d’établir une paix solide entre les deux peuples, mais par une

confiance et une ambition également présomptueuses. Cette république

croyoit ne pouvoir essuyer aucun revers sous les ordres d’Alcibiade, et

ce général, en effet, fut heureux dans ses entreprises; mais elle ne

connoissoit pas sa propre inconstance. Alcibiade, qui, par une conduite

inconsidérée, fournissoit toujours à ses ennemis des moyens de le

perdre, fut disgracié une seconde fois; et précisément, dans le temps

que Cyrus le jeune, gouverneur de la Basse-Asie, méditant une révolte

contre son frère Artaxercès Mnemon, donna une flotte considérable aux

Lacédémoniens, pour attirer à son service les peuples du Péloponèse, et

que Lysandre commençoit à gouverner les affaires de Lacédémone.

Ce général fit enfin comprendre à sa patrie l’erreur de la conduite

qu’elle avoit tenue jusque-là. Il jugeoit que dans une guerre qui

duroit depuis si long-temps, et soutenue avec tant de haine et

d’opiniâtreté, il n’y avoit plus qu’un parti extrême qui fût prudent;

et que Lacédémone et Athènes s’étant fait trop d’injures pour se

réconcilier sincèrement, il falloit que l’une fût immolée à l’autre.

Il publioit qu’il ne s’agissoit point des intérêts de quelques alliés,

mais de l’empire de la Grèce: que les Athéniens n’y renonceroient pas

s’ils n’étoient qu’humiliés; qu’il étoit indispensable de leur ôter

toute espérance en les ruinant entièrement; et que la paix, à toute

autre condition, ne seroit qu’une trève passagère, et vraisemblablement

violée dans des circonstances où Lacédémone ne seroit peut-être pas en

état de se défendre. Lysandre ne regarda donc chaque succès que comme

un pas qui le conduisoit à se rendre le maître d’Athènes. S’il défait

le reste de ses forces maritimes, c’est dans la vue de la bloquer par

mer, tandis qu’Agis et Pausanias l’assiégeront par terre.

Le moment fatal pour Athènes arriva. Réduite aux abois, elle n’a plus

le courage de s’ensevelir sous ses ruines, ressource unique qui lui

restoit pour retrouver la victoire. Elle mendia la paix, consentit à

démolir ses fortifications et les murailles du Pyrée, affranchit les

villes qui lui payoient tribut, rappela ses bannis, livra toutes ses

galères, à la réserve de douze, et s’engagea à ne plus faire la guerre

que sous les ordres des Lacédémoniens. Enfin, Lysandre mit le dernier

sceau à l’abaissement de cette république, en confiant toute l’autorité

à trente citoyens, qui ne pouvoient la conserver qu’en obéissant

servilement à ses ordres.

Athènes servit de théâtre à la fureur de trente tyrans qui firent

périr tous ceux dont ils craignoient le courage, ou dont ils vouloient

confisquer les biens. Cette ville, pleine de trophées élevés à la

valeur et à l’amour de la liberté, ne renferma plus qu’une vile

populace; on ne voyoit, de tout côté, que des misérables accablés de

besoins, à qui la régence de Périclès avoit fait perdre l’habitude

du travail et donné le goût des plaisirs, et qui regrettoient leur

oisiveté et leurs spectacles, et non pas leur liberté.

Trasybule, que Pausanias appelle le plus sage et le plus courageux des

Athéniens, conjura pour le salut de sa patrie. A la tête de soixante

exilés comme lui, il détruisit la tyrannie, et rendit la liberté aux

Athéniens. Mais pouvoit-il rendre à des hommes familiarisés avec les

affronts et la honte, les mœurs et le courage convenables à un peuple

libre? La démocratie va devenir l’empire d’une multitude insolente, et

qui ne sera plus touchée de la gloire de ses pères. Tout mérite va être

dégradé. Les talens militaires, les vertus civiles ne seront comptés

pour rien. Les poëtes, les musiciens, les comédiens, les décorateurs

de théâtre deviendront les maîtres de la république. M’est-il permis

d’anticiper sur les temps? Eubule fera bientôt passer ce décret infame,

par lequel les fonds destinés à la guerre furent appliqués à l’usage

des spectacles, et qui portoit peine de mort contre quiconque oseroit

seulement en proposer la révocation. Cette indifférence léthargique

pour le bien public, que Démosthènes reproche aux Athéniens, est

devenue l’esprit général de la république. «Vos Panathénées et

Bacchanales, leur dira bientôt cet orateur, se célèbrent toujours avec

magnificence, et le jour même qui leur est destiné. Vous avez tout

prévu; aucune difficulté ne vous arrête. S’agit-il de vos spectacles?

la distribution des rôles est une affaire discutée avec une attention

extrême, et personne de vous n’ignore le nom du citoyen que chaque

tribu a choisi pour présider aux répétitions de ses musiciens et de ses

athlétes. Est-il question de votre sûreté, et de prévenir un ennemi qui

menace ouvertement votre liberté? Vous cessez d’être attentifs; les

délibérations vous fatiguent; vous ne prévoyez rien; et si vous portez

enfin un décret, il ne s’exécute jamais qu’en partie et trop tard.»

Pendant que les Spartiates se livroient à la joie, et croyoient

régner désormais sans contestation sur la Grèce: «Défions-nous de nos

triomphes, auroit dû leur dire un sénateur digne de la place qu’il

occupoit dans sa patrie. Une confiance immodérée accompagne toujours la

prospérité; et c’est pour s’y être livrés aveuglément après la guerre

Médique, que les Athéniens ont voulu vous enlever l’empire de la Grèce.

Vous voyez quel est aujourd’hui le fruit de leur ambition; craignons

que la nôtre n’ait pas un succès plus heureux. Nous venons de vaincre,

et nous touchons peut-être au moment de notre ruine. Que nous sommes

déjà loin de la prospérité, si nous pensons que nos passions soient

plus sages que les lois de Lycurgue! Si l’ambition n’eut pu contribuer

au bonheur de la république, nous auroit-il ordonné de ne songer qu’à

notre conservation?

«Dans un gouvernement tel que celui de la Grèce, où toutes les villes

sont également jalouses de leur liberté, il n’y a que l’estime et la

confiance qui puissent vous les soumettre aujourd’hui, comme elles

les ont autrefois soumises à vos pères. Qu’attendez-vous de la ruse?

avec quelque art qu’elle soit apprêtée, elle sera bientôt démasquée.

Aurez-vous recours à la force? elle échouera nécessairement; votre

triomphe même en est la preuve. Dans quel épuisement n’êtes-vous pas

tombés pour humilier Athènes? A quels travaux, à quels revers ne vous

exposez-vous pas, si la conquête de chaque ville vous coûte aussi cher

que celle d’Athènes? Pourquoi vous flattez-vous que l’asservissement

des Athéniens prépare celui de la Grèce entière? Nous avons vu les

Grecs, alarmés de nos divisions et de nos projets, former des ligues

et pourvoir à leur sûreté; s’ils sont consternés dans ce moment, soyez

sûrs qu’à cette consternation succédera bientôt une juste indignation:

elle est déjà dans leur cœur.

«Mais je veux que les dieux, aussi injustes que nous, favorisent nos

ambitieuses entreprises; vous dominerez sur la Grèce par la terreur;

mais vous devez prévoir, dès ce moment, que vous ne pourrez conserver

votre empire qu’en humiliant assez les esprits, pour qu’ils n’aient

plus le courage nécessaire pour oser secouer votre joug. Dans quelle

foiblesse ne jetterez-vous donc pas la Grèce, qui n’est puissante que

parce qu’elle est libre? Si le roi de Perse tente une seconde fois

de l’asservir, s’il se présente un autre ennemi sur nos frontières,

quelles forces leur opposerez-vous? Avec vos esclaves, retrouverez-vous

Salamine, Platée et Micale? Je ne vous prédis point des malheurs

imaginaires; ce que vous venez d’éprouver dans la guerre du Péloponèse

suffit pour vous instruire de vos intérêts. Tant que nous avons

été fidellement attachés aux lois de Lycurgue, et que nous n’avons

travaillé qu’à tenir la Grèce unie, rien n’a été capable d’altérer

notre bonheur; et, malgré le petit nombre de nos citoyens, et le

territoire borné que nous possédons, nos forces ont été insurmontables.

Dès que vous n’avez voulu consulter que votre jalousie, votre ambition

et votre haine, vous avez été obligés de mendier la protection de la

Perse que vous aviez vaincue; vous vous êtes vus réduits à rechercher

la paix en combattant pour l’empire, et vous n’avez pu contraindre vos

alliés à observer la trève que vous avez conclue avec les Athéniens.

«Ouvrons les yeux sur notre situation; hâtons-nous, Spartiates, de

jurer sur les autels des Dieux que nous observerons les lois de

Lycurgue; et que, renonçant à une ambition funeste, qui nous donneroit

bientôt tous les vices des autres peuples, nous allons respecter la

liberté de la Grèce, et affermir son gouvernement ébranlé.

«Hâtons-nous d’assembler les Grecs; et loin de paroître devant eux

avec la joie insultante d’un vainqueur, n’y paroissons qu’en habits

de deuil, et honteux de l’état déplorable où la nécessité nous a

forcés de réduire les Athéniens. En avouant nos torts avec ce peuple,

dont nous n’aurions pas dû irriter l’ambition par notre jalousie,

publions, qu’après les fatales divisions qui avoient éclaté, il étoit

nécessaire de sacrifier l’implacable Athènes au repos public. En

condamnant généreusement notre injustice à l’égard de la Grèce entière,

sur laquelle nous n’avons aucun droit, regagnons par notre repentir

la confiance que nous avons perdue par notre imprudente ambition.

Prouvons que nous sommes incapables de commettre une seconde fois les

mêmes fautes. Que tous les Grecs soient libres, et qu’ils n’en puissent

douter, en nous voyant nous-mêmes travailler à réparer les ruines

d’Athènes.»

Lacédémone, quoiqu’enivrée de ses succès, auroit encore été capable

de suivre ces conseils, s’ils lui eussent été donnés par le général

qui venoit de la faire triompher; mais jamais Spartiate n’eut moins

les mœurs de sa patrie que Lysandre. Sermens, traités, honneur,

vertu, perfidie, tout ce que les hommes ont de plus saint ou de plus

odieux, n’étoient que des vains noms pour lui. La qualité de citoyen

lui parut trop basse, et il aspiroit à la couronne, non pas en tyran

qui veut l’usurper par la force, mais en intrigant adroit, et sous

prétexte de corriger le gouvernement de ses abus. Son projet, disent

les historiens, étoit de décrier l’hérédité au trône, comme une loi

grossière et barbare qui confioit souvent les rênes de l’état à un

enfant, à un vieillard, ou à un homme capable à peine d’être citoyen;

tandis que le bonheur de la société exige que la royauté soit le prix

du mérite.

Pour préparer les esprit à une révolution si importante, il falloit

donner du goût pour les nouveautés, affoiblir le pouvoir des lois de

Lycurgue, corrompre les mœurs et faire agir toutes les passions. Dans

le moment qu’après tant de travaux, les Spartiates triomphoient de

leurs ennemis, et que leur prospérité les rendoit moins attentifs sur

eux-mêmes, il fut aisé à Lysandre de les tromper. Bien loin de les

ramener à leurs anciens principes, il leur persuada, au contraire, que

d’autres temps et d’autres circonstances exigeoient d’eux un nouveau

génie et une nouvelle politique. Ils transportèrent dans leur ville

les dépouilles de leurs ennemis; ils levèrent des tributs sur leurs

alliés; et commençant à penser que ceux qui possèdent l’autorité

doivent en retirer le principal avantage, ils se préparoient à exercer

sur la Grèce un empire aussi dur que celui des Athéniens. Tandis qu’en

amassant un trésor, ils croyoient, sur la foi de Lysandre, se mettre

seulement en état d’avoir une marine puissante, de porter la guerre

loin de leur territoire, et d’étendre leur puissance, ils ne faisoient

en effet que servir les vues d’un ambitieux qui n’avoit rien à

espérer, tant que ses concitoyens pauvres et contens de leur pauvreté,

n’auroient aucun intérêt de ruiner les lois et de sacrifier l’état à

leurs fortunes domestiques.

Lysandre persuada aux Lacédémoniens que tous les maux de la Grèce

étoient nés de la trop grande liberté des Grecs; que pour empêcher

leurs villes de trahir désormais leur devoir, il falloit y détruire

le gouvernement populaire, et confier à des magistrats, qu’il seroit

facile de gagner ou d’intimider, l’autorité dont le peuple ne peut

jamais jouir avec sagesse. Il fit espérer aux Spartiates que les

républiques consternées par la chûte d’Athènes, dont elles avoient

craint et admiré la puissance, subiroient, sans oser se plaindre, le

sort auquel on les destineroit. Il les condamna à perdre leurs lois

et leur gouvernement; et les régens qu’il y établit furent autant

d’instrumens de son ambition, qui devoient donner à la Grèce les

mouvemens qu’il désireroit.

La mort de Lysandre préserva les Spartiates des malheurs dont sa

tyrannie les menaçoit; mais ils se trouvèrent avec un empire qu’il

leur étoit impossible de conserver. Ils avoient au-dehors des ennemis

nombreux, et au-dedans des vices encore plus dangereux. Quoiqu’on fût

convenu, dit Plutarque, que les richesses qu’on avoit apportées à

Lacédémone seroient destinées aux seuls besoins de l’état, et qu’un

citoyen convaincu de posséder quelque pièce d’or ou d’argent seroit

puni de mort, l’or et l’argent se répandirent promptement du trésor

public chez les citoyens, et avec l’avarice portèrent la dépravation

des mœurs dans leurs maisons. Comment pouvoit-on espérer, ajoute

sagement cet historien, que le particulier méprisât des richesses que

le public estimoit? Que servoit-il que la loi veillât à la porte des

Spartiates pour fermer à l’or l’entrée de leurs maisons, pendant qu’on

ouvroit leur ame à la cupidité?

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 5 / 30 段