Athéniens; et Périclès avoit eu besoin de toute son autorité pour les
détourner de cette entreprise. «Que vous importe, disoit Nicias, des
affaires de Sicile? Nous éprouvons depuis long-temps que la république
est fatiguée par la multitude de ses alliés. Les Léontins et les
Egestins sont, il est vrai, inquiétés chez eux; et leurs ambassadeurs
nous font de justes plaintes de la tyrannie de Syracuse; mais cette
tyrannie, de quel malheur menace-t-elle Athènes? Est-il temps de songer
à faire des conquêtes éloignées, quand tout nous avertit de pourvoir à
notre propre sûreté? Pouvons-nous croire que nous jouissons de la paix,
pendant que toute la Grèce est en feu? Toujours à la veille de prendre
part à la guerre qui subsiste entre nos alliés et ceux de Lacédémone,
soit parce que nous ne savons pas nous faire obéir, soit parce que
nous ne voulons pas qu’on nous obéisse, nous sommes certains que les
Spartiates nous détestent; par quelle inconséquence voulons-nous
donc transporter nos forces hors de l’Attique, tandis que nous
devrions les y rappeler si elles en étoient éloignées? Voulons-nous
par notre foiblesse inviter nos ennemis à rompre un traité qui les
gêne? Voulons-nous nous mettre hors d’état de repousser les armées du
Péloponèse, quand elles entreront dans l’Attique?»
Les Athéniens n’étoient plus capables de goûter ces sages réflexions;
Alcibiade les avoit enivrés de ses folles espérances. Prévoir les
obstacles et les périls de cette expédition téméraire, c’étoit être
mauvais citoyen. La république, aussi ennuyée de sa trève avec
Lacédémone qu’elle avoit été fatiguée de la guerre, se flattoit de se
dédommager aux dépens des Syracusains, des pertes que les Spartiates
lui avoient fait faire. Elle ne doutoit point que la conquête de la
Sicile ne fût l’ouvrage d’une campagne; et regardant Syracuse comme une
place d’armes d’où elle devoit étendre son empire sur l’Italie et sur
l’Afrique, elle se préparoit déjà à retomber sur le Péloponèse avec les
forces de ces provinces soumises.
Autant que le projet de cette guerre étoit insensé en lui-même, autant
les moyens qu’on choisit pour l’exécuter furent-ils extravagants.
Avant le départ de leur flotte, les Athéniens portèrent un décret par
lequel il étoit ordonné, qu’après avoir détruit Syracuse et Sélinunte,
on en vendroit les habitants, et qu’on exigeroit un tribut de toutes
les autres villes de Sicile. C’étoit inviter les Syracusains et les
Sélinuntins à se défendre jusqu’à la dernière extrémité; et en les
réduisant au désespoir, les rendre invincibles, s’il leur restoit
quelque moyen de l’être. C’étoit aliéner le cœur des Siciliens, se
priver de leurs secours contre Sélinunte et Syracuse, et ne leur donner
avec ces deux villes qu’un même intérêt et une même cause à défendre.
Puisque les Athéniens n’avoient point un Thémistocle qui pût, à force
de sagesse et de talents, faire réussir une entreprise commencée
sous de si mauvais auspices, cette guerre ne pouvoit laisser quelque
foible espérance de succès, qu’autant qu’elle seroit conduite par
Alcibiade, dont le courage et le génie étoient propres à faire naître
de ces événements bizarres, de ces révolutions extraordinaires, de ces
coups inattendus de la fortune, qui confondent quelquefois la raison
et changent la nature des choses. Mais à peine ce général étoit-il
abordé en Sicile, que ses ennemis, qui avoient conjuré sa perte, et mis
dans leurs intérêts les prêtres et la religion, réussirent à le faire
rappeler, en lui intentant une action criminelle devant le peuple.
Nicias, qui avoit regardé cette guerre comme une espèce de délire de la
part de ses concitoyens, partagea le commandement avec Lamachus, soldat
entreprenant, qui croyoit qu’un courage opiniâtre vient à bout de tout,
et que la circonstance la plus favorable pour agir, étoit toujours
celle où il se trouvoit.
Ce capitaine ayant été tué, Nicias fut effrayé de se trouver seul à
la tête de l’armée; toujours opposé à un collègue aussi ardent que
Lamachus, il avoit été obligé d’avoir un sentiment; il n’en eut plus
quand tout roula sur lui. Il demande des secours et des collègues;
et en les attendant il demeure dans l’inaction, ou ne s’occupe que de
projets de retraite. Démosthène et Eurimédon lui furent envoyés; et
ces généraux, d’un caractère trop opposé pour être unis et penser de
concert, auroient fait avorter une entreprise aisée.
Les Syracusains, secourus par les Corinthiens et les Spartiates,
et commandés par Gylippe, firent lever le siége de leur ville. Les
Athéniens, défaits à différentes reprises sur mer et sur terre, et en
quelque sorte prisonniers dans la Sicile, où ils ne pouvoient recevoir
aucune subsistance, et d’où toute retraite leur étoit fermée, se
virent obligés de se livrer à la discrétion des ennemis. Les soldats
furent vendus comme des esclaves ou envoyés aux carrières, et les deux
généraux, Nicias et Démosthène, n’échappèrent au supplice qu’on leur
préparoit, qu’en se donnant eux-mêmes la mort.
Cependant, la trève entre Athènes et Lacédémone ne subsistoit plus; et
la première de ces républiques, poussée, pour ainsi dire, à sa ruine
par une fatalité aveugle, n’avoit consulté que sa haine et sa témérité,
dans le temps qu’elle avoit le plus d’intérêt de ménager ses anciens
ennemis. Les Spartiates ne donnoient encore que de foibles secours à
Syracuse, dont les ambassadeurs sollicitoient une diversion puissante;
ils résistoient encore à leur haine et aux intrigues d’Alcibiade, qui,
pour se venger de sa patrie, ne travailloit qu’à lui susciter des
ennemis. Au lieu de profiter de ces dispositions pour changer la trève
en une paix durable, les Athéniens, dont les affaires commençoient à
aller mal en Sicile, commirent eux-mêmes les premières hostilités, en
faisant une descente dans la Laconie.
Après les dépenses et les pertes énormes qu’ils avoient faites en
Sicile, il étoit impossible que leur république fût en état de se
défendre contre les Lacédémoniens. Ses finances étoient épuisées;
elle manquoit d’hommes propres à porter les armes. Sans vaisseaux,
sans matelots, à peine pouvoit-elle tirer quelques subsistances par
mer; et l’Attique cependant n’étoit point cultivée, depuis que les
Lacédémoniens, suivant le conseil d’Alcibiade, qui s’étoit réfugié chez
eux, avoit fortifié Décalie, d’où ils ravageoient impunément tout le
pays. Les Athéniens, méprisés de leurs alliés, furent abandonnés de
ceux qui, jusque-là, avoient eu la constance de leur rester attachés.
Sparte, à qui les Syracusains prêtèrent, pour se venger, une nombreuse
flotte, avoit à son tour l’empire de la mer, et les ambassadeurs de
Tyssapherne, satrape de l’Asie mineure, lui offroient des secours, et
la sollicitoient de ruiner Athènes de fond en comble.
Au milieu de tant de maux, la division la plus cruelle éclata entre
les Athéniens. Le peuple accusoit les riches de tous les désastres
que souffroit la république; les riches en accusoient l’insolence du
peuple, et publioient qu’il n’y avoit plus de salut à espérer, si on
ne lui enlevoit une autorité, dont il ne cesseroit jamais d’abuser.
Pisandre se mit à leur tête, abolit le gouvernement populaire, et
confia le pouvoir souverain à un conseil dont il fut le chef, et qui,
pour confirmer la servitude du peuple, employa inutilement tout ce que
la tyrannie a de plus dur. Les esprits irrités et non pas soumis se
révoltèrent avec une violence nouvelle; et si les Spartiates avoient
attaqué le Pyrée, pendant que la fureur des factions se signaloit par
les plus grands excès, les Athéniens, dit Thucydide, auroient succombé
avant que d’avoir pu se réunir et prendre un parti: mais, poursuit le
même historien, ce n’est pas la première fois que la lenteur naturelle
de Lacédémone lui a fait perdre ses avantages.
Sa supériorité s’évanouit bientôt. Les Syracusains rappelèrent leurs
troupes pour se défendre contre les Carthaginois; et Alcibiade, qui
avoit éprouvé des mépris depuis l’abaissement de sa patrie, craignit
d’être écrasé sous ses ruines, si elle succomboit, et éclaira
Tyssapherne sur les intérêts de la Perse. Il lui fit sentir que, bien
loin de mettre fin à la guerre qui désolait la Grèce, et de prêter des
secours trop abondans aux Spartiates contre les Athéniens, il devoit
nourrir la rivalité des deux républiques; les tenir en équilibre,
balancer leurs avantages, et les consumer l’une par l’autre pour les
obliger à rechercher à l’envi la protection du roi de Perse, qui
deviendroit le médiateur, ou plutôt l’arbitre de la Grèce.
Alcibiade revint à Athènes dans ces circonstances; et le peuple, qui
ne savoit à qui donner sa confiance, vola au-devant de lui, et en fit
son idole, parce qu’il l’avoit persécuté. Le courage succède aussitôt
à l’abattement; le général a déjà fait passer ses espérances dans
tous les esprits; on fait un dernier effort; tout s’arme; on cherche
l’ennemi; on est impatient de vaincre ou de mourir, et les Athéniens
remportent une victoire assez considérable pour obliger leurs ennemis à
demander la paix.
«Il est temps, ô Athéniens! dirent les ambassadeurs de Sparte, que nous
terminions nos longues querelles; la guerre nous est également funeste;
elle a diminué notre crédit dans la Grèce; et quand elle vous fait
perdre vos alliés, n’espérez pas qu’elle vous donne l’empire que vous
affectez; les dieux veulent sans doute que l’une de nos deux villes
n’obéisse pas à l’autre. Que votre dernier avantage ne ferme pas vos
cœurs à la paix; il seroit imprudent de compter sur la fortune, et
les uns et les autres nous n’avons que trop éprouvé son inconstance.
Jugez-nous, mais jugez-vous en même temps avec équité. Nous cultivons
les terres abondantes du Péloponèse, et vous ne possédez que le
territoire stérile de l’Attique. La guerre vous a fait perdre plusieurs
de vos alliés qui ont recherché notre amitié. Le roi le plus riche et
le plus puissant de la terre vous avance les frais ce la guerre; et
vous n’avez plus pour tributaires que quelques peuples que vos besoins
ont appauvris. Telle est notre situation respective, et cependant nous
vous demandons la paix, sans prétendre abuser de nos avantages. De
part et d’autre, restons les maîtres des villes que nous possédions
avant la guerre; rendons-nous nos prisonniers en nombre égal, et
retirons les garnisons que nous avons mises dans quelques places qui ne
nous appartiennent pas.»
Athènes rejeta les propositions des Spartiates, non pas parce que, ne
remontant point à la source des divisions, elles étoient incapables
d’établir une paix solide entre les deux peuples, mais par une
confiance et une ambition également présomptueuses. Cette république
croyoit ne pouvoir essuyer aucun revers sous les ordres d’Alcibiade, et
ce général, en effet, fut heureux dans ses entreprises; mais elle ne
connoissoit pas sa propre inconstance. Alcibiade, qui, par une conduite
inconsidérée, fournissoit toujours à ses ennemis des moyens de le
perdre, fut disgracié une seconde fois; et précisément, dans le temps
que Cyrus le jeune, gouverneur de la Basse-Asie, méditant une révolte
contre son frère Artaxercès Mnemon, donna une flotte considérable aux
Lacédémoniens, pour attirer à son service les peuples du Péloponèse, et
que Lysandre commençoit à gouverner les affaires de Lacédémone.
Ce général fit enfin comprendre à sa patrie l’erreur de la conduite
qu’elle avoit tenue jusque-là. Il jugeoit que dans une guerre qui
duroit depuis si long-temps, et soutenue avec tant de haine et
d’opiniâtreté, il n’y avoit plus qu’un parti extrême qui fût prudent;
et que Lacédémone et Athènes s’étant fait trop d’injures pour se
réconcilier sincèrement, il falloit que l’une fût immolée à l’autre.
Il publioit qu’il ne s’agissoit point des intérêts de quelques alliés,
mais de l’empire de la Grèce: que les Athéniens n’y renonceroient pas
s’ils n’étoient qu’humiliés; qu’il étoit indispensable de leur ôter
toute espérance en les ruinant entièrement; et que la paix, à toute
autre condition, ne seroit qu’une trève passagère, et vraisemblablement
violée dans des circonstances où Lacédémone ne seroit peut-être pas en
état de se défendre. Lysandre ne regarda donc chaque succès que comme
un pas qui le conduisoit à se rendre le maître d’Athènes. S’il défait
le reste de ses forces maritimes, c’est dans la vue de la bloquer par
mer, tandis qu’Agis et Pausanias l’assiégeront par terre.
Le moment fatal pour Athènes arriva. Réduite aux abois, elle n’a plus
le courage de s’ensevelir sous ses ruines, ressource unique qui lui
restoit pour retrouver la victoire. Elle mendia la paix, consentit à
démolir ses fortifications et les murailles du Pyrée, affranchit les
villes qui lui payoient tribut, rappela ses bannis, livra toutes ses
galères, à la réserve de douze, et s’engagea à ne plus faire la guerre
que sous les ordres des Lacédémoniens. Enfin, Lysandre mit le dernier
sceau à l’abaissement de cette république, en confiant toute l’autorité
à trente citoyens, qui ne pouvoient la conserver qu’en obéissant
servilement à ses ordres.
Athènes servit de théâtre à la fureur de trente tyrans qui firent
périr tous ceux dont ils craignoient le courage, ou dont ils vouloient
confisquer les biens. Cette ville, pleine de trophées élevés à la
valeur et à l’amour de la liberté, ne renferma plus qu’une vile
populace; on ne voyoit, de tout côté, que des misérables accablés de
besoins, à qui la régence de Périclès avoit fait perdre l’habitude
du travail et donné le goût des plaisirs, et qui regrettoient leur
oisiveté et leurs spectacles, et non pas leur liberté.
Trasybule, que Pausanias appelle le plus sage et le plus courageux des
Athéniens, conjura pour le salut de sa patrie. A la tête de soixante
exilés comme lui, il détruisit la tyrannie, et rendit la liberté aux
Athéniens. Mais pouvoit-il rendre à des hommes familiarisés avec les
affronts et la honte, les mœurs et le courage convenables à un peuple
libre? La démocratie va devenir l’empire d’une multitude insolente, et
qui ne sera plus touchée de la gloire de ses pères. Tout mérite va être
dégradé. Les talens militaires, les vertus civiles ne seront comptés
pour rien. Les poëtes, les musiciens, les comédiens, les décorateurs
de théâtre deviendront les maîtres de la république. M’est-il permis
d’anticiper sur les temps? Eubule fera bientôt passer ce décret infame,
par lequel les fonds destinés à la guerre furent appliqués à l’usage
des spectacles, et qui portoit peine de mort contre quiconque oseroit
seulement en proposer la révocation. Cette indifférence léthargique
pour le bien public, que Démosthènes reproche aux Athéniens, est
devenue l’esprit général de la république. «Vos Panathénées et
Bacchanales, leur dira bientôt cet orateur, se célèbrent toujours avec
magnificence, et le jour même qui leur est destiné. Vous avez tout
prévu; aucune difficulté ne vous arrête. S’agit-il de vos spectacles?
la distribution des rôles est une affaire discutée avec une attention
extrême, et personne de vous n’ignore le nom du citoyen que chaque
tribu a choisi pour présider aux répétitions de ses musiciens et de ses
athlétes. Est-il question de votre sûreté, et de prévenir un ennemi qui
menace ouvertement votre liberté? Vous cessez d’être attentifs; les
délibérations vous fatiguent; vous ne prévoyez rien; et si vous portez
enfin un décret, il ne s’exécute jamais qu’en partie et trop tard.»
Pendant que les Spartiates se livroient à la joie, et croyoient
régner désormais sans contestation sur la Grèce: «Défions-nous de nos
triomphes, auroit dû leur dire un sénateur digne de la place qu’il
occupoit dans sa patrie. Une confiance immodérée accompagne toujours la
prospérité; et c’est pour s’y être livrés aveuglément après la guerre
Médique, que les Athéniens ont voulu vous enlever l’empire de la Grèce.
Vous voyez quel est aujourd’hui le fruit de leur ambition; craignons
que la nôtre n’ait pas un succès plus heureux. Nous venons de vaincre,
et nous touchons peut-être au moment de notre ruine. Que nous sommes
déjà loin de la prospérité, si nous pensons que nos passions soient
plus sages que les lois de Lycurgue! Si l’ambition n’eut pu contribuer
au bonheur de la république, nous auroit-il ordonné de ne songer qu’à
notre conservation?
«Dans un gouvernement tel que celui de la Grèce, où toutes les villes
sont également jalouses de leur liberté, il n’y a que l’estime et la
confiance qui puissent vous les soumettre aujourd’hui, comme elles
les ont autrefois soumises à vos pères. Qu’attendez-vous de la ruse?
avec quelque art qu’elle soit apprêtée, elle sera bientôt démasquée.
Aurez-vous recours à la force? elle échouera nécessairement; votre
triomphe même en est la preuve. Dans quel épuisement n’êtes-vous pas
tombés pour humilier Athènes? A quels travaux, à quels revers ne vous
exposez-vous pas, si la conquête de chaque ville vous coûte aussi cher
que celle d’Athènes? Pourquoi vous flattez-vous que l’asservissement
des Athéniens prépare celui de la Grèce entière? Nous avons vu les
Grecs, alarmés de nos divisions et de nos projets, former des ligues
et pourvoir à leur sûreté; s’ils sont consternés dans ce moment, soyez
sûrs qu’à cette consternation succédera bientôt une juste indignation:
elle est déjà dans leur cœur.
«Mais je veux que les dieux, aussi injustes que nous, favorisent nos
ambitieuses entreprises; vous dominerez sur la Grèce par la terreur;
mais vous devez prévoir, dès ce moment, que vous ne pourrez conserver
votre empire qu’en humiliant assez les esprits, pour qu’ils n’aient
plus le courage nécessaire pour oser secouer votre joug. Dans quelle
foiblesse ne jetterez-vous donc pas la Grèce, qui n’est puissante que
parce qu’elle est libre? Si le roi de Perse tente une seconde fois
de l’asservir, s’il se présente un autre ennemi sur nos frontières,
quelles forces leur opposerez-vous? Avec vos esclaves, retrouverez-vous
Salamine, Platée et Micale? Je ne vous prédis point des malheurs
imaginaires; ce que vous venez d’éprouver dans la guerre du Péloponèse
suffit pour vous instruire de vos intérêts. Tant que nous avons
été fidellement attachés aux lois de Lycurgue, et que nous n’avons
travaillé qu’à tenir la Grèce unie, rien n’a été capable d’altérer
notre bonheur; et, malgré le petit nombre de nos citoyens, et le
territoire borné que nous possédons, nos forces ont été insurmontables.
Dès que vous n’avez voulu consulter que votre jalousie, votre ambition
et votre haine, vous avez été obligés de mendier la protection de la
Perse que vous aviez vaincue; vous vous êtes vus réduits à rechercher
la paix en combattant pour l’empire, et vous n’avez pu contraindre vos
alliés à observer la trève que vous avez conclue avec les Athéniens.
«Ouvrons les yeux sur notre situation; hâtons-nous, Spartiates, de
jurer sur les autels des Dieux que nous observerons les lois de
Lycurgue; et que, renonçant à une ambition funeste, qui nous donneroit
bientôt tous les vices des autres peuples, nous allons respecter la
liberté de la Grèce, et affermir son gouvernement ébranlé.
«Hâtons-nous d’assembler les Grecs; et loin de paroître devant eux
avec la joie insultante d’un vainqueur, n’y paroissons qu’en habits
de deuil, et honteux de l’état déplorable où la nécessité nous a
forcés de réduire les Athéniens. En avouant nos torts avec ce peuple,
dont nous n’aurions pas dû irriter l’ambition par notre jalousie,
publions, qu’après les fatales divisions qui avoient éclaté, il étoit
nécessaire de sacrifier l’implacable Athènes au repos public. En
condamnant généreusement notre injustice à l’égard de la Grèce entière,
sur laquelle nous n’avons aucun droit, regagnons par notre repentir
la confiance que nous avons perdue par notre imprudente ambition.
Prouvons que nous sommes incapables de commettre une seconde fois les
mêmes fautes. Que tous les Grecs soient libres, et qu’ils n’en puissent
douter, en nous voyant nous-mêmes travailler à réparer les ruines
d’Athènes.»
Lacédémone, quoiqu’enivrée de ses succès, auroit encore été capable
de suivre ces conseils, s’ils lui eussent été donnés par le général
qui venoit de la faire triompher; mais jamais Spartiate n’eut moins
les mœurs de sa patrie que Lysandre. Sermens, traités, honneur,
vertu, perfidie, tout ce que les hommes ont de plus saint ou de plus
odieux, n’étoient que des vains noms pour lui. La qualité de citoyen
lui parut trop basse, et il aspiroit à la couronne, non pas en tyran
qui veut l’usurper par la force, mais en intrigant adroit, et sous
prétexte de corriger le gouvernement de ses abus. Son projet, disent
les historiens, étoit de décrier l’hérédité au trône, comme une loi
grossière et barbare qui confioit souvent les rênes de l’état à un
enfant, à un vieillard, ou à un homme capable à peine d’être citoyen;
tandis que le bonheur de la société exige que la royauté soit le prix
du mérite.
Pour préparer les esprit à une révolution si importante, il falloit
donner du goût pour les nouveautés, affoiblir le pouvoir des lois de
Lycurgue, corrompre les mœurs et faire agir toutes les passions. Dans
le moment qu’après tant de travaux, les Spartiates triomphoient de
leurs ennemis, et que leur prospérité les rendoit moins attentifs sur
eux-mêmes, il fut aisé à Lysandre de les tromper. Bien loin de les
ramener à leurs anciens principes, il leur persuada, au contraire, que
d’autres temps et d’autres circonstances exigeoient d’eux un nouveau
génie et une nouvelle politique. Ils transportèrent dans leur ville
les dépouilles de leurs ennemis; ils levèrent des tributs sur leurs
alliés; et commençant à penser que ceux qui possèdent l’autorité
doivent en retirer le principal avantage, ils se préparoient à exercer
sur la Grèce un empire aussi dur que celui des Athéniens. Tandis qu’en
amassant un trésor, ils croyoient, sur la foi de Lysandre, se mettre
seulement en état d’avoir une marine puissante, de porter la guerre
loin de leur territoire, et d’étendre leur puissance, ils ne faisoient
en effet que servir les vues d’un ambitieux qui n’avoit rien à
espérer, tant que ses concitoyens pauvres et contens de leur pauvreté,
n’auroient aucun intérêt de ruiner les lois et de sacrifier l’état à
leurs fortunes domestiques.
Lysandre persuada aux Lacédémoniens que tous les maux de la Grèce
étoient nés de la trop grande liberté des Grecs; que pour empêcher
leurs villes de trahir désormais leur devoir, il falloit y détruire
le gouvernement populaire, et confier à des magistrats, qu’il seroit
facile de gagner ou d’intimider, l’autorité dont le peuple ne peut
jamais jouir avec sagesse. Il fit espérer aux Spartiates que les
républiques consternées par la chûte d’Athènes, dont elles avoient
craint et admiré la puissance, subiroient, sans oser se plaindre, le
sort auquel on les destineroit. Il les condamna à perdre leurs lois
et leur gouvernement; et les régens qu’il y établit furent autant
d’instrumens de son ambition, qui devoient donner à la Grèce les
mouvemens qu’il désireroit.
La mort de Lysandre préserva les Spartiates des malheurs dont sa
tyrannie les menaçoit; mais ils se trouvèrent avec un empire qu’il
leur étoit impossible de conserver. Ils avoient au-dehors des ennemis
nombreux, et au-dedans des vices encore plus dangereux. Quoiqu’on fût
convenu, dit Plutarque, que les richesses qu’on avoit apportées à
Lacédémone seroient destinées aux seuls besoins de l’état, et qu’un
citoyen convaincu de posséder quelque pièce d’or ou d’argent seroit
puni de mort, l’or et l’argent se répandirent promptement du trésor
public chez les citoyens, et avec l’avarice portèrent la dépravation
des mœurs dans leurs maisons. Comment pouvoit-on espérer, ajoute
sagement cet historien, que le particulier méprisât des richesses que
le public estimoit? Que servoit-il que la loi veillât à la porte des
Spartiates pour fermer à l’or l’entrée de leurs maisons, pendant qu’on
ouvroit leur ame à la cupidité?