Heureusement pour Périclès, les alliés d’Athènes n’étoient pas aussi

contens de son administration que les Athéniens. Les colonies d’Asie

ne blâmoient ni le luxe, ni les plaisirs auxquels la république se

livroit; mais elles trouvoient mauvais de payer les frais de ses fêtes

et de ses spectacles, et que Périclès leur demandât plus de six cent

talens de contribution pour ne procurer que des amusemens frivoles

à des citoyens, tandis que Cimon s’étoit contenté de soixante pour

faire la guerre aux Barbares. Périclès se fit un art de réduire au

désespoir des peuples qui ne pouvoient se soulever contre Athènes sans

se perdre. Outre qu’il n’y avoit aucune liaison entr’eux, et qu’il

leur étoit par conséquent impossible d’agir de concert, ils n’avoient

jamais eu d’ambition; et contens de recouvrer leur liberté, ils avoient

obtenu de Cimon de ne contribuer qu’en argent et en vaisseaux à la

guerre que la Grèce avoit faite en leur faveur au roi de Perse. Les

colonies, accoutumées par-là au repos et à toutes les douceurs d’une

vie tranquille, avoient perdu l’usage de manier les armes, et, selon

la judicieuse remarque de Thucydide, se trouvant même épuisées par les

contributions auxquelles elles s’étoient soumises, ne pouvoient se

dérober au joug des Athéniens, s’ils vouloient les traiter plutôt en

sujets qu’en alliés.

En représentant les justes plaintes de ces peuples malheureux,

comme un attentat intolérable, et propre à ruiner toute espèce de

subordination, Périclès les rendit facilement odieux. Il engagea

les Athéniens dans une guerre qui devoit affermir son crédit, parce

qu’elle devoit leur procurer sans cesse des succès certains, et leur

promettoit un grand empire. En effet, leur république, contente de

gagner des batailles et de prendre des villes, n’importe à quel prix,

ignoroit trop ses intérêts pour s’apercevoir que les avantages qu’elle

remportoit sur ses alliés, annonçoient sa décadence, et que leur

révolte la ramenoit au même point de foiblesse où elle s’étoit vue

avant la guerre Médique.

Athènes auroit repris sans s’en apercevoir la seconde place qu’elle

occupoit autrefois dans la ligue fédérative des Grecs, si cette guerre

qui la rendoit odieuse eût duré assez long-temps pour que ses alliés,

se détachant successivement de son alliance, l’eussent privée de tout

secours étranger. Mais les Athéniens avoient des succès continuels,

et la crainte retenoit encore la plupart des colonies sous le joug,

lorsque Périclès eut besoin de donner à sa république une occupation

plus importante.

Le temps arriva où il devoit rendre compte de son administration, et

cette opération étoit délicate. Ce n’est pas qu’il se fût enrichi aux

dépens de l’état; mais soit négligence de sa part, soit infidélité dans

les subalternes qu’il avoit employés au maniement des deniers publics,

on ne trouvoit point l’emploi de plusieurs sommes considérables, et

les revenus de la république étoient diminués. Il étoit humiliant pour

Périclès de montrer aux Athéniens que leurs finances étoient en mauvais

ordre; et c’étoit prodigieusement décrier la prodigalité, les fêtes,

les jeux, et les spectacles, que d’avouer qu’ils n’avoient enfin abouti

qu’à ruiner la république et ses alliés.

Tout le monde se rappelle le mot d’Alcibiade à ce sujet. Il

s’étoit présenté chez Périclès pour le voir; et on lui dit qu’il

ne recevoit personne, étant accablé d’affaires, et occupé à penser

comment il rendroit ses comptes. S’il m’en croyoit, répondit

Alcibiade, il songeroit bien plutôt comment il n’en rendroit point.

Cette plaisanterie servit de conseil à Périclès, et il ne pensa

qu’à distraire les Athéniens de leurs affaires domestiques par

quelqu’entreprise importante au-dehors. Malheureusement aucune ville

voisine n’osoit remuer; les unes intimidées par les exemples de

sévérité qu’Athènes avoit donnés, les autres retenues par le peu

d’intérêt que Lacédémone sembloit prendre à leurs affaires, et par

la lenteur avec laquelle cette république agissoit, renfermoient

leur ressentiment, en attendant des circonstances plus favorables;

et Périclès fut réduit à la dure extrémité d’irriter la jalousie des

Spartiates mêmes qu’il redoutoit.

Il savoit que les Corinthiens n’avoient pas oublié les torts qu’Athènes

leur avoit fait dans la guerre de Corcyre, qui étoit à peine terminée;

et il espéra qu’en faisant le siége de Potipée, place de la plus grande

importance pour eux, il les forceroit à prendre les armes. En même

temps qu’il insulte un des peuples les plus puissans du Péloponèse,

il ne fait plus passer d’argent à Lacédémone; et ses pensionnaires,

qui se seroient vengés, en continuant à parler d’une manière propre à

conserver la paix, se turent mal-habilement, et servirent Périclès.

Les Spartiates, qu’aucun obstacle n’empêchoit plus de se livrer à

leur haine, convoquèrent une assemblée générale de leurs alliés, pour

délibérer sur la situation du Péloponèse, et les dangers dont la

Grèce entière étoit menacée. Les Corinthiens parlèrent avec plus de

chaleur que tous les autres, «Spartiates, dirent-ils, vous êtes les

libérateurs de la Grèce, vous en êtes les protecteurs; mais renoncez

à ces titres, ou hâtez-vous de réparer les maux que nous souffrons, et

que vous auriez dû prévenir. Il est temps que votre bonne foi ne soit

plus la dupe de l’ambition des Athéniens; n’attendez pas pour nous

venger que vos ennemis aient détruit votre puissance. Connoissez ces

Athéniens qui ne veulent de liberté que pour eux, et qui sont les plus

grands ennemis de la Grèce. Toujours hardis, toujours entreprenans,

toujours pressés d’agir; un succès, un revers, tout augmente également

leur confiance et leur ambition. Ils croient que leur république

décheoit quand elle ne s’agrandit pas; ils se regardent dès aujourd’hui

comme les maîtres des villes qui sont à leur bienséance, et qu’ils

espèrent de subjuguer. A cette ambition impatiente, qu’opposez-vous,

Spartiates? une lenteur extrême. Quel en sera le fruit? la défection de

vos alliés et l’élévation de vos ennemis. Réduits enfin à vos seules

forces, vous tenterez, mais trop tard, d’échapper au sort que plusieurs

peuples ont déjà subi. Les villes qui vous implorent aujourd’hui,

soumises alors aux Athéniens, serviront elles-mêmes à vous opprimer.

Les dieux auroient-ils donné inutilement aux hommes le talent de

prévoir l’avenir, en étudiant le passé? Pour être modérés envers des

ennemis qui ne cessent de vous insulter, ne soyez pas injustes à

l’égard de vos alliés, qui ne veulent que vous servir. Vous nous devez

votre protection; la foi des traités, la religion des sermens vous y

obligent, et nous en réclamons aujourd’hui les effets pour votre propre

avantage.»

Les ambassadeurs qu’Athènes avoit envoyés à cette assemblée, agirent

conformément aux vues de Périclès. Se contentant de parler vaguement

de leur désir de la paix, pour ne pas paroître, s’il étoit possible,

les auteurs de la guerre, ils ne firent aucune proposition qui tendît

à faire voir qu’ils étoient prêts à entrer en négociation, qu’ils

désiroient de réparer leurs injustices, et de rassurer les esprits sur

l’avenir. Toujours pleins des journées de Marathon et de Salamine, ils

ne dissimulèrent pas qu’il étoit juste qu’une république, qui avoit

sauvé deux fois la Grèce, en eût l’empire.

«C’est de tout temps, dirent-ils, que les plus forts sont les maîtres;

nous ne sommes pas les auteurs de cette loi, elle est fondée dans la

nature.» A les en croire, on eût dit que la majesté du commandement

s’avilissoit par la modération, la justice et la bienfaisance. Ce

discours sauvage, et digne d’un satrape de Perse, qui parle à des

esclaves, indigna des hommes qui vouloient être libres; et Lacédémone

porta un décret, par lequel elle prenoit sous sa protection Corinthe,

Potidée, Egine et Mégare.

Périclès, à qui tout réussissoit, profita de cette démarche de

Lacédémone pour faire prendre aux Athéniens une résolution extrême.

Après avoir représenté sous de fausses couleurs sa conduite et celles

des villes du Péloponèse: «Il ne s’agit point, dit-il au peuple le

plus orgueilleux de la Grèce, de montrer une lâche condescendance aux

volontés des Lacédémoniens. S’ils ne nous enjoignoient pas de quitter

Potidée, d’affranchir Egine, et de révoquer le décret que nous avons

porté contre Mégare, nous pourrions peut-être, sans nous faire tort,

ne consulter que notre modération; mais puisque Lacédémone croit

encore jouir de son ancien empire, et donne des ordres, Athènes doit

désobéir pour ne pas se déshonorer. Si vous cédez aux menaces de la

guerre, on croira que vous vous êtes rendus à la crainte; on vous fera

de nouvelles demandes, qu’il faudra rejeter pour ne pas plier sous le

joug. Vous pouvez aujourd’hui écarter le péril qui vous menace, en

donnant un exemple de vigueur qui intimidera vos alliés, et instruira

pour toujours les Lacédémoniens du succès qu’ils doivent se promettre

de leur orgueil; mais peut-être que demain il n’en sera plus temps.»

Dès qu’Athènes et Lacédémone en étoient venues à une rupture ouverte,

il ne falloit plus espérer que, sans la ruine entière de l’une ou de

l’autre de ces républiques, l’ancien gouvernement fédératif des Grecs

pût se rétablir et subsister. Quoique les intérêts particuliers de

Périclès et de Corinthe eussent fait prendre les armes, cette guerre

étoit, en effet, une guerre de rivalité entre Sparte et Athènes; elle

devoit ranimer une jalousie qui avoit été retenue et non pas éteinte;

et plus les Spartiates et les Athéniens étoient braves, plus leur haine

en s’aigrissant devoit être implacable. La première hostilité devenoit

une source éternelle de divisions. Les monarchies peuvent oublier les

injures qu’elles ont reçues, parce que le prince imprime son caractère

à sa nation, et qu’il peut n’être ni vindicatif, ni ambitieux, ni

jaloux; mais dans des républiques telles que celles de la Grèce, où

la multitude gouverne, quel magistrat pouvoit résister au torrent de

l’opinion publique, et le détourner? Les Grecs ne devoient plus avoir

d’autre politique que celle de leurs passions.

C’est sous ce point de vue que Périclès auroit dû commencer et conduire

ses opérations. Il falloit pénétrer quel alloit être l’objet, l’ame et

le début de la guerre. N’en faire supporter les maux qu’à Mégare, Egine

et Potidée, c’étoit une démarche fausse. Brûler les vaisseaux et les

moissons de Corinthe, c’étoit ne point décider à qui appartiendroit

l’empire de la Grèce, et cependant c’étoit pour cet empire qu’on alloit

combattre. Athènes devoit donc adresser directement tous ses coups à sa

rivale, dont la chûte auroit été suivie de l’obéissance de ses alliés;

mais Périclès, gouverné par la seule passion de dominer dans sa patrie,

craignit de se jeter dans de trop grands embarras, ou de se mettre dans

des entraves, s’il proposoit le dessein d’humilier les Spartiates au

point de les réduire à reconnoître la supériorité des Athéniens. S’il

eût une fois fait concevoir cette espérance téméraire, il n’auroit plus

été le maître d’y renoncer, sans se déshonorer et perdre son crédit. Il

ne forma qu’un plan vague, pour se laisser la liberté de changer de vue

selon les événemens, d’avancer ou de reculer à son gré, et de prendre

chaque jour, le parti le plus favorable à ses intérêts.

Les Lacédémoniens ne se rendirent pas de leur côté un compte plus sage

de la guerre qu’ils avoient entreprise. Quand ils devoient se hâter de

commencer les hostilités pour prévenir leurs ennemis, ils perdirent

un temps précieux en négociations inutiles. Les ambassadeurs qu’ils

envoyèrent à Athènes, tantôt demandèrent qu’elle réparât je ne sais

quel sacrilège, dont les prêtres de Delphes se plaignoient; tantôt

l’invitèrent à lever le siége de Potidée, à rendre la liberté aux

Eginètes et aux Mégariens, ou proposèrent seulement de faire un traité,

par lequel on s’engageroit à ne faire aucune entreprise préjudiciable

à la liberté de la Grèce. Au lieu de ne traiter en ennemis que les

alliés d’Athènes qui s’opiniâtreroient à rester fidelles à leurs

premiers engagemens, ils étendirent également leur sévérité sur ceux

qui n’attendoient qu’une invitation et des secours pour secouer le

joug des Athéniens. Cette faute étoit énorme; ce ne fut pas cependant

la plus considérable que firent les Spartiates. Tandis qu’ils devoient

paroître ne combattre que pour la liberté des Grecs, ils recherchèrent

scandaleusement l’amitié de la cour de Perse, et lui abandonnèrent les

colonies d’Asie, que Cimon avoit rendues libres. N’étoit-ce pas mériter

la haine, et peut-être même le mépris de la Grèce?

Sans doute que dans le détail des opérations particulières de cette

guerre, les généraux de Lacédémone et d’Athènes firent ce que la

plus grande habileté exigeoit d’eux, et il ne m’appartient pas de

les juger; mais il est vrai que l’histoire offre peu de guerres

dont les vues générales aient été préparées et conduites avec moins

d’intelligence. Démosthènes reprocha dans la suite aux Athéniens de

faire la guerre à Philippe, de la même manière que les barbares se

battent au pugilat. «Un de ces athlètes grossiers, disoit-il, est-il

atteint en quelqu’endroit? il est tout occupé du coup qu’il reçoit. Le

frappe-t-on ailleurs? il y porte la main. Mais parer, mais regarder

fixement son ennemi ou le prévenir, il ne le sait ni ne l’ose. Vous de

même, Athéniens, si on vous annonce Philippe dans la Chersonèse, vous

formez un décret pour secourir la Chersonèse. Si vous apprenez qu’il

occupe les Thermopyles, pareil décret en faveur des Thermopyles. S’il

tourne de quelqu’autre côté que ce puisse être, vous le suivez en gens

qui sont à sa solde et à ses ordres. Mais apprenez que si un général

d’armée marche à la tête des troupes, un politique doit marcher à la

tête des affaires.»

Athènes et Lacédémone commencèrent à mériter les mêmes reproches

pendant la guerre du Péloponèse. Elles se perdent continuellement de

vue, et n’entreprennent rien de décisif. L’une attend pour former

un projet que l’autre soit entrée en campagne. On fait des courses

dans l’Attique ou dans la Laconie; et toutes les entreprises ne sont

en quelque sorte que des diversions, sans qu’il y ait d’attaque

principale. Tandis qu’Archidamus se porte chez les Platéens, et se

jette sur l’Acarnanie, les Athéniens font une irruption dans la Calcide

et dans la Béotie. Si quelqu’un de leurs alliés se révolte, toute leur

attention est portée de ce côté-là. Tantôt le théâtre de la guerre

est dans l’île de Lesbos, sur le territoire de Mégare, dans l’île de

Corcyre; tantôt chez les Etoliens, dans la Béotie ou dans la Thrace.

A force d’entamer des entreprises différentes, chaque république

divise trop ses armées, et se met dans l’impuissance de profiter de

ses avantages. On est heureux d’un côté, malheureux de l’autre; on n’a

que des succès balancés par des pertes à-peu-près égales. Athènes et

Lacédémone, affoiblies, ne peuvent s’imposer la loi l’une à l’autre;

cependant, leur haine augmente et s’irrite par les efforts impuissans

qu’elles font pour la satisfaire; et leur ambition infructueuse rompt

enfin, d’une manière sensible, tous les ressorts du gouvernement de la

Grèce.

Si Périclès avoit vécu, Athènes vraisemblablement ne seroit point

tombée dans l’avilissement où ses successeurs la précipitèrent. Quelque

contraires que fussent ses entreprises aux intérêts de sa patrie, il

les exécutoit avec une sorte d’éclat et de courage capable d’éblouir

la multitude. Peut-être que cet homme, dont la Grèce admiroit avec

justice les talens supérieurs, se seroit enhardi peu-à-peu, en voyant

les fautes, la lenteur et les irrésolutions des Spartiates; peut-être

auroit-il cru enfin ne pas se compromettre, en formant des plans

de campagne propres à déterminer décisivement la querelle des deux

républiques, qui s’étoient fait trop de mal pour cesser de se haïr.

Sa régence avoit fait une plaie mortelle à la Grèce; et sa mort, qui

survint au commencement de la troisième année de la guerre, ne laissa

aucune espérance d’y voir appliquer un remède efficace. Il ne se

présenta pour succéder à Périclès, qu’une foule de petits ambitieux,

qui, sans talens, sans connoissances, sans droiture dans le cœur,

sans élévation dans l’esprit, crurent qu’il suffisoit de savoir être

intrigant, d’avilir le mérite et de flatter les goûts de la multitude,

pour être en état de gouverner une république.

Périclès avoit toujours soigneusement écarté le mérite, pour n’appeler

sous lui, à l’administration des affaires, que des personnes dévouées à

ses volontés et incapables de lui faire ombrage; mais ce n’étoit pas-là

la seule cause qui eût étouffé le génie dans Athènes, ou du moins qui

l’eût écarté du gouvernement de la république. La loi de l’ostracisme

ne produisit d’abord aucun mauvais effet, parce que l’habitude étoit

prise de n’aimer que la gloire et la liberté; et tant qu’il avoit

fallu être homme d’état à Athènes, pour y avoir de la considération,

on s’étoit exposé sans crainte à l’exil et à l’ingratitude de ses

concitoyens. Mais depuis que les Athéniens s’étoient passionnés,

sous la régence de Périclès, pour la philosophie et les beaux arts,

jusqu’au point d’accorder à ceux qui s’y distinguoient la même estime

qu’aux plus grands capitaines et aux plus grands magistrats, les gens

sensés, à qui on avoit ouvert une voie moins dangereuse pour acquérir

de la gloire, pensèrent comme le père de Thémistocle, qui voyoit avec

chagrin que son fils aspirât aux emplois d’une république ingrate, qui

n’encourageoit le mérite que par des récompenses trompeuses. Il menoit

quelquefois son fils, dit Plutarque, sur le rivage de la mer; et lui

faisant remarquer les vieilles galères qu’on y laissoit pourrir, les

comparoit aux hommes d’état, qui sont toujours négligés, dès qu’ils ne

sont plus utiles. Tout homme de bien dût penser de même dans un ville

où l’ambition avilie par les intrigans n’étoit plus associée à l’amour

de la gloire.

Il auroit été d’ailleurs bien difficile que les Athéniens, occupés de

plaisirs, de jeux, de fêtes et de spectacles, depuis que leur avarice

et leur prodigalité mettoient les alliés à contribution, se fussent

encore formés aux grandes choses. Leur puissance sur mer, qui devoit

servir de rempart à la Grèce, servoit, dit Xénophon, à raffiner leur

goût pour les voluptés; on trouvoit sur leurs tables tout ce que la

Sicile, l’Italie, l’île de Chypre, l’Egypte, la Lydie et les côtes de

l’Hellespont ont de plus rare et de plus exquis: les mœurs d’une ville,

abandonnée au luxe, peuvent produire des hommes aimables, mais non pas

de grands hommes.

Quoi qu’il en soit, Cléon, dont tous les historiens parlent avec un

extrême mépris, prit une espèce d’ascendant sur tous ceux, qui, comme

lui, voulurent s’emparer de l’autorité que Périclès avoit possédée. Sa

fortune donna de la confiance à tous les intrigans; et pour s’élever

ou pour ruiner son adversaire, on n’employa plus que la ruse, la

flatterie, le mensonge, la calomnie, et tous ces moyens bas qui peuvent

conduire aux honneurs dans une république corrompue, mais qui ne

peuvent y maintenir, à moins qu’elle ne soit parvenue au comble de la

corruption. Le peuple, agité par les cabales et les partis formés pour

le tromper, se défit de cette sorte de paresse avec laquelle il s’étoit

livré jusque-là au citoyen qui avoit gagné sa confiance. Il se défia de

tout le monde, se tint sur ses gardes, devint intraitable, et ne put ni

gouverner ni être gouverné.

Cléon étoit prêt à perdre la république, lorsque les citoyens les plus

considérables, dont il s’étoit déclaré l’ennemi, pour gagner la faveur

de la multitude, lui suscitèrent un concurrent; mais ils n’eurent rien

de mieux à lui opposer que Nicias, à qui une timidité excessive faisoit

craindre la présence du peuple. On peut juger par-là, combien il étoit

propre au rôle qu’on lui destinoit. Il avoit des vertus, des talens,

de l’éloquence; mais, par je ne sais quelle défiance pusillanime de

lui-même, il n’osoit se montrer tel qu’il étoit. Avec son insolence

bruyante, Cléon écrasoit la modestie de Nicias; on pardonne à l’un ses

rapines, on ne s’aperçoit pas du désintéressement de l’autre. Brave

soldat, mais capitaine irrésolu, toute entreprise paroissoit impossible

à Nicias; quand il commençoit enfin à agir, le moment le plus favorable

étoit déjà passé. Il ne sait que douter, délibérer, et à peine a-t-il

fait l’effort de se décider, qu’il croit déjà entrevoir un meilleur

parti, qu’il abandonne encore pour un autre. Cléon, au contraire, ne

doutoit de rien; entreprise sage ou téméraire, moyens prudents ou

insensés, tout lui est égal. Enfin, toute Athènes, indécise ou partagée

entre les vertus et les talens timides de Nicias, et les vices et

l’ineptie effrontée de Cléon, n’ose prendre une résolution, ou prend un

mauvais parti si elle agit.

Alcibiade se mit bientôt sur les rangs. Ce n’étoit pas un ambitieux,

mais un homme vain qui vouloit faire du bruit et occuper les Athéniens.

Sa valeur, son éloquence, tout dans lui étoit embelli par des graces.

Abandonné aux voluptés de la table et de l’amour, jaloux des agréments

et d’une certaine élégance de mœurs qui en annonce presque toujours

la ruine, il sembloit ne se mêler des affaires de la république, que

pour se délasser des plaisirs. Il avoit l’esprit d’un grand homme;

mais son ame, dont les ressorts étoient devenus incapables d’une

application constante, ne pouvoit s’élever au grand que par boutade.

J’ai bien de la peine à croire qu’un homme assez souple pour être à

Sparte aussi dur et aussi sévère qu’un Spartiate, dans l’Ionie aussi

recherché dans les plaisirs qu’un Ionien, qui donnoit en Thrace des

exemples de rusticité, et qui dans l’Asie faisoit envier son luxe

élégant par les satrapes du roi de Perse, fût propre à faire un grand

homme. Quoiqu’il eût fréquenté l’école de Socrate, il n’étoit guère

persuadé qu’il y eût dans le monde d’autre bien ni d’autre mal que

ses plaisirs et ses chagrins. On sait le mot de Timon le misanthrope:

«Courage, mon cher ami, lui dit-il en lui touchant la main, je te sais

gré du crédit que tu acquiers; deviens l’homme à la mode, tu me feras

raison de nos insensés d’Athéniens.» Tout est perdu, en effet, quand

un homme du caractère d’Alcibiade parvient à la tête des affaires. Les

grâces accréditent les vices; la décadence des mœurs entraîne celle

des lois; les talens agréables sont seuls honorés et protégés, et le

gouvernement sans principes ne se conduit que par saillies.

Avec de pareils administrateurs, les Athéniens ne tentèrent plus que

des projets informes et mal conçus. Ils éprouvèrent la défection de

plusieurs de leurs alliés, craignirent la révolte des autres; et après

dix campagnes infructueuses, la malheureuse journée d’Amphipolis auroit

dû leur faire perdre l’espérance chimérique de dominer dans la Grèce.

Les Lacédémoniens, de leur côté, sans renoncer à leur ambition, étoient

las de la guerre, qui avoit ruiné leurs affaires. Leurs esclaves

désertoient chaque jour, et ils n’avoient plus la même autorité

qu’autrefois sur leurs alliés. Cléon et Brasidas, ces ennemis éternels

de la paix, étoient morts. Nicias, que les périls et les révolutions

de la guerre alarmoient, désiroit de jouir sans trouble du crédit

qu’il avoit acquis; et Plistianax, roi de Sparte, avoit mille raisons

particulières pour travailler à la pacification de la Grèce.

Les Spartiates et les Athéniens ne conclurent qu’une trève; et

cependant le traité de paix le plus solennellement juré n’auroit été

qu’un foible garant de la tranquillité publique. Ces deux peuples,

toujours pleins d’ambition et de défiance, loin de réunir leurs forces,

ainsi qu’ils en étoient convenus, pour hâter l’exécution de leur

traité, auquel les alliés refusoient de souscrire, ne cherchèrent au

contraire eux-mêmes que des prétextes pour éluder leurs engagements.

Ils se firent un art de se nuire en secret; et malgré leur alliance,

toujours à la veille de reprendre les armes, ils ne jouissoient que

d’une paix trompeuse; lorsqu’Athènes, frappée d’une espèce de vertige,

fit tout à coup un effort, et leva une armée formidable pour s’emparer

de la Sicile.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 4 / 30 段