Les dépouilles de Platée donnèrent aux Grecs l’amour des richesses;

les Spartiates eux-mêmes osèrent prendre une part dans le butin, et

profaner leur ville par l’or des Perses, tandis que les Athéniens, ne

se doutant pas qu’une trop grande prospérité annonce presque toujours

aux états une décadence prochaine, se livroient à une présomption

insensée. Leur république, toujours ardente à s’agiter, et que le

repos fatiguoit, se croyoit dès sa naissance destinée à gouverner

le monde entier; et pensant jouir d’avance de cet empire qu’elle

ambitionnoit, engageoit par serment ses citoyens à regarder comme

leur domaine tous les pays où il croît des vignes, des oliviers et du

froment. Cette ambition puérile ouvroit l’ame des Athéniens aux plus

grandes espérances; et après les prodiges de sagesse et de courage

qu’ils avoient faits pendant la guerre Médique, s’ils n’aspirèrent

pas ouvertement à vouloir dominer dans la Grèce, ils paroissoient

mécontens de n’y occuper qu’une place subalterne. Quand avec leurs

femmes, leurs vieillards et leurs enfans, ils revinrent prendre

possession de leurs demeures ruinées, Lacédémone, d’autant plus jalouse

de son autorité, qu’ils avoient acquis plus de gloire, voulut les

empêcher de rétablir les murailles et les défenses de leur ville. «Si

Xercès, disoient les Spartiates, en cachant leurs vrais sentimens sous

le voile du bien public, nous fait encore la guerre pour se venger

de ses défaites, les Athéniens seront encore obligés d’abandonner

leur ville; mais ne croyez pas que les Perses se contentent alors

d’en détruire les fortifications. Instruits par l’expérience, ils les

augmenteront au contraire, et se feront parmi nous une place d’armes

qu’il sera impossible de leur arracher, et d’où ils tiendront toute la

Grèce en échec.»

Athènes, pour fruit de la générosité avec laquelle elle s’étoit dévouée

au salut des Grecs, n’auroit été qu’une ville ouverte et incapable de

se défendre et de protéger l’Attique, si Thémistocle n’eût réussi,

en trompant les Lacédémoniens, à la rétablir dans son premier état.

Il se rendit chez eux en qualité d’ambassadeur; et tandis qu’il les

amusoit par les longueurs affectées de sa négociation, les Athéniens

travaillèrent sans relâche à relever leurs murailles. La nouvelle

en fut portée à Lacédémone; Thémistocle accusa d’abord des esprits

jaloux et mal-intentionnés de répandre des bruits propres à troubler

la tranquillité de la Grèce. Quand il apprit enfin que les travaux de

sa patrie étoient assez avancés pour qu’on n’osât plus demander de les

détruire ou de les abandonner: «Pourquoi, dit-il aux Lacédémoniens,

tant de plaintes inutiles? Si vous pensez que je vous trompe, par un

récit infidelle, que ne faites-vous partir pour l’Attique quelques-uns

de vos citoyens? ils s’instruiront de la vérité sur les lieux, et leur

rapport terminera enfin nos contestations.» On crut Thémistocle, et

Athènes reçut les commissaires Spartiates comme autant d’otages qui

répondroient du traitement qu’on feroit à son ambassadeur. Aucune des

deux républiques n’osa se plaindre; mais l’injustice et la mauvaise foi

de leurs procédés commencèrent à changer leur jalousie en haine, et

leur apprirent tout ce qu’elles avoient à craindre l’une de l’autre.

Les Spartiates, toujours attachés aux institutions de Lycurgue,

trouvoient dans leurs lois mêmes, un frein à leur jalousie, leur

haine et leur ambition naissantes; mais il n’en étoit pas ainsi des

Athéniens. Polybe compare avec raison leur république à un vaisseau que

personne ne commande, ou dans lequel tout le monde est le maître de la

manœuvre. Les uns, dit cet historien, veulent continuer leur route,

les autres veulent aborder au prochain rivage; ceux-ci resserrent les

voiles, ceux-là les déploient; et dans cette confusion, le vaisseau qui

vogue sans destination, au gré des vents, est toujours prêt à échouer

contre quelqu’écueil.

En effet, Athènes, toujours emportée par les événemens et ses

passions, n’étoit point encore parvenue à fixer les principes de son

gouvernement. A sa naissance même, ses citoyens avoient commencé à être

divisés; tandis que les habitans de la montagne vouloient remettre

toute l’autorité entre les mains de la multitude, ceux de la plaine

n’aspiroient, au contraire, qu’à établir une aristocratie rigoureuse;

et les citoyens qui habitoient la côte, plus sages que les autres,

demandoient qu’on partageât le pouvoir entre les riches et le peuple;

et qu’à la faveur d’un gouvernement mixte, dont tous les pouvoirs se

tempéroient mutuellement, on prévînt la tyrannie des magistrats et la

licence des citoyens.

Aucun parti n’ayant eu assez de force ou d’adresse pour triompher des

autres, les Athéniens, toujours ennemis de leurs lois incertaines,

semblèrent n’avoir d’autre règle de conduite que par l’exemple des

caprices de leurs pères; et au milieu des révolutions continuelles dont

ils furent agités, ils s’étoient accoutumés à être vains, impétueux,

inconsidérés, ambitieux, volages, aussi extrêmes dans leurs vices que

dans leurs vertus, ou plutôt à n’avoir aucun caractère. Lassés enfin

de leurs désordres domestiques, ils avoient eu recours à Solon, et le

chargèrent de leur donner des lois; mais en tentant de remédier aux

maux de la république, ce législateur imprudent ne fit que les pallier,

ou plutôt donna une nouvelle force aux anciens vices du gouvernement.

En laissant aux assemblées du peuple le droit de faire les lois,

d’élire les magistrats, et de régler les affaires générales, telles

que la paix, la guerre, les alliances, &c. il distribua les citoyens

en différentes classes, suivant la différence de leur fortune, et

ordonna que les magistratures ne fussent conférées qu’à ceux qui

recueilloient au moins de leurs terres deux cent mesures de froment,

d’huile ou de vin. Tandis que Solon sembloit éloigner prudemment de

l’administration des affaires ceux qui devoient prendre le moins

d’intérêt au bien public, et que, par différentes lois il affectoit

de rétablir l’aréopage dans sa première dignité, et de donner

aux magistrats la force et le crédit nécessaires pour maintenir

la subordination et l’ordre; il accorda, en effet, au peuple, la

permission de mépriser et ses lois et ses magistrats. Autoriser les

appels des sentences, des décrets et des ordres de tous les juges, aux

assemblées toujours tumultueuses de la place publique, n’étoit-ce pas

conférer une magistrature toute-puissante à une multitude ignorante,

volage, jalouse de la fortune des riches, toujours dupe de quelque

intrigant, et toujours gouvernée par les citoyens les plus inquiets ou

les plus adroits à flatter ses vices? N’étoit-ce pas, sous le nom de la

démocratie, établir une véritable anarchie? Quand le législateur auroit

publié, relativement à tous les objets particuliers de la société, les

lois les plus propres à la rendre heureuse, c’eût été sans succès;

parce qu’il étoit impossible que la haine, la faveur, l’ignorance et

l’emportement qui agiteroient les assemblées publiques, laissassent

établir et subsister des règles constantes de jurisprudence. A

l’autorité des lois, on devoit bientôt opposer l’autorité des jugemens

du peuple, et la porte étoit ouverte à tous les abus.

Solon créa un sénat composé de cent citoyens de chaque tribu; et cette

compagnie, chargée de l’administration des affaires, de préparer les

matières qu’on devoit porter à l’assemblée publique, et d’éclairer et

de guider le peuple dans les délibérations, auroit en effet procuré

de grands avantages au gouvernement, si le législateur avoit eu l’art

d’en combiner de telle façon l’autorité avec celle du peuple, qu’elles

se balançassent sans se détruire. Solon auroit dû avoir l’attention

de rendre les assemblées de la place moins fréquentes qu’elles ne

l’avoient été jusqu’alors. Un sénat, qui, sans compter les convocations

extraordinaires que tout magistrat et tout général d’armée pouvoit

demander, étoit obligé d’assembler quatre fois le peuple dans une

pritonie, c’est-à-dire, dans l’espace de trente-six jours, n’étoit

guère propre à se faire respecter; le peuple le voyoit de trop près, et

le jugeoit trop souvent. Solon l’avoit encore dégradé et rendu inutile,

en permettant à tout citoyen, âgé de cinquante ans, de haranguer dans

la place publique. L’éloquence devoit se former une magistrature

supérieure à celle du sénat; et à la faveur d’une transition familière

à son art, égarer les esprits sur des objets étrangers, et soumettre la

sagesse du magistrat aux caprices du peuple.

Solon eut la honte de voir lui-même la tyrannie des Pisistrates

s’élever sur les ruines de son foible gouvernement. Si des causes

particulières, depuis qu’Athènes avoit recouvré sa liberté, lui firent

exécuter des entreprises dont le peuple le plus sagement gouverné est à

peine capable, ce ne devoit être qu’un avantage passager. Cette ville,

idolâtre et ennemie des talens et des vertus, n’avoit imaginé aucun

autre moyen pour conserver sa liberté sans nuire à l’émulation, que

d’accorder les plus grands honneurs à qui serviroit la patrie d’une

manière distinguée, et de punir cependant par le ban de l’ostracisme,

ou un exil de dix ans, quiconque en auroit trop bien mérité.

Aristide, depuis la défaite de Xercès, avoit fait porter une loi, par

laquelle tout citoyen, quelle que fût sa fortune, pouvoit aspirer aux

magistratures. Ainsi le gouvernement, encore plus vicieux qu’il ne

l’étoit en sortant des mains de Solon, devoit reproduire encore de plus

grands maux, quand l’engouement qui portoit les Athéniens au bien,

seroit dissipé.

LIVRE SECOND.

Les Grecs, autrefois bornés à eux-mêmes, et qui ne s’étoient jamais

servi dans leurs querelles particulières que de leurs forces de terre,

faisoient peu de cas des vaisseaux et des matelots, qu’on n’avoit

employés qu’aux affaires de commerce; mais la guerre Médique leur

donna de nouveaux intérêts et une nouvelle politique. Ils craignirent

le ressentiment de la cour de Perse; ils regardèrent comme un affront

l’espèce de servitude où Xercès tenoit leurs colonies; et soit pour

se faire une barrière plus forte, soit pour s’ouvrir l’entrée de

l’Asie, ils contractèrent avec elles une alliance étroite. Quand la

Grèce n’auroit pas dû son salut à la bataille de Salamine, elle auroit

désormais considéré ses flottes comme le rempart le plus sûr contre les

barbares, et comme un lien nécessaire pour unir une foule de peuples

séparés par la mer, les rapprocher en quelque sorte les uns des autres,

et les mettre à portée de se secourir.

Cette nouvelle manière de penser porta atteinte à l’autorité dont

Sparte avoit joui jusque-là. Quelque gloire que cette république eût

acquise dans la guerre Médique, quelqu’ancienne et bien fondée que fût

sa réputation, elle se trouvoit dégradée par la seule raison qu’elle

n’avoit ni vaisseaux, ni fonds nécessaires pour l’entretien d’une

marine. On commençoit à négliger sa protection, tandis qu’Athènes, à

la faveur de ses flottes nombreuses, attiroit au contraire tous les

regards sur elle, et sembloit avoir déjà usurpé la prééminence dont

l’autre étoit encore en possession.

Athènes n’auroit joui que d’une considération peu durable, si les

Spartiates n’avoient opposé à son ambition que leurs anciennes vertus.

Cette république imprudente, qui devoit perdre sa puissance par l’abus

qu’elle en feroit, auroit été bientôt contrainte par les événemens

de reprendre la place subalterne qu’elle avoit occupée dans la ligue

de la Grèce. La crainte qu’on avoit de la vengeance de Xercès, étoit

une terreur panique, et ne pouvoit subsister long-temps. Les colonies

d’Asie, accoutumées à la paix, et jalouses de leur liberté, devoient

se lasser de la protection inquiète et tyrannique des Athéniens. Les

Grecs détrompés auroient bientôt ouvert les yeux sur la faute qu’ils

faisoient, de négliger une république qui les gouvernoit depuis six

cens ans avec sagesse, pour se livrer à la conduite d’une ville dont le

peuple, accoutumé par le vice de ses lois à n’agir que par caprice et

par passion, étoit incapable d’être à la tête de leurs affaires. Plus

les Spartiates auroient souffert patiemment l’espèce de tort que leur

faisoit le crédit naissant d’Athènes, plus on seroit revenu à eux avec

confiance et avec empressement.

Ils ne surent pas qu’il faut supporter des maux passagers, et se

garder de les aigrir par des remèdes imprudens; ils ignorèrent que,

quelque révolution que paroisse éprouver un état, il n’est point

déchu quand il conserve religieusement les institutions auxquelles il

a dû sa puissance. Leur jalousie contre les Athéniens les prépara à

commettre une injustice contre la Grèce entière. Au lieu de ne confier

le commandement de l’armée destinée à porter la guerre en Asie et

rendre la liberté aux colonies, qu’à un général propre à faire aimer

et respecter le pouvoir de sa patrie, ils en chargèrent Pausanias, que

le butin fait à Platée avoit déjà corrompu, et qui, se vendant aux

lieutenans de Xercès, se comporta avec autant de hauteur et de dureté

à l’égard des Grecs, que de foiblesse et de ménagement envers les

Perses. Il éclata un soulèvement universel; et Lacédémone, voulant en

quelque sorte punir tous les Grecs de l’ambition qu’elle craignoit dans

les seuls Athéniens, refusa d’écouter les plaintes qu’on lui portoit

contre son général: elle crut qu’il falloit appesantir le joug, parce

qu’elle craignit qu’on ne voulût le secouer.

Cette conduite fut comparée à celle d’Athènes, où Aristide et

Cimon, après que Thémistocle eut été condamné à subir la peine de

l’ostracisme, avoient acquis le plus grand crédit. Tous les Grecs, à

l’exception de ceux du Péloponèse, implorèrent sa protection; et pour

se délivrer de la tyrannie de Pausanias, ils offrirent à un peuple qui

vraisemblablement se seroit contenté de commander les armées sur mer,

comme Sparte les commandoit sur terre, de ne plus aller à la guerre que

sous ses ordres.

Quoique les Lacédémoniens ne songeassent plus à conserver l’empire

de la Grèce par les mêmes moyens qu’ils l’avoient autrefois acquis,

et que les Athéniens fussent assez enivrés de leur fortune pour se

livrer aux plus vastes espérances, la Grèce continuoit à jouir de la

paix. L’ancien esprit du gouvernement fédératif faisoit faire encore

par habitude à ces deux peuples mille efforts pour n’en pas venir à

une rupture ouverte. Quelqu’attachés que fussent les Grecs à la ville

dont ils étoient citoyens, ils ne croyoient point encore qu’il leur

fût permis de sacrifier à ses intérêts ceux de la Grèce entière, qui

étoit la patrie commune. Athènes et Sparte, quoique rivales et déjà

ennemies, se bornoient cependant à s’observer et s’inquiéter; si elles

se faisoient une injure, elles se hâtoient de la réparer à moitié. A

l’exemple des autres villes, elles étoient accoutumées à s’appeler

elles-mêmes les deux mains, les deux bras ou les deux yeux de la Grèce;

elles en concluoient que si l’une ou l’autre périssoit, la Grèce seroit

boiteuse, manchote ou borgne; et leur imagination effrayée par cette

image, tempéroit la fougue de leur ambition et de leur jalousie.

Lacédémone, d’ailleurs, toujours lente à se décider par la forme même

de ses délibérations, se conduisoit depuis trop long-temps par des

principes de modération et de justice, pour s’abandonner légèrement à

son ambition. Elle ne pouvoit se déguiser qu’elle étoit trop foible

pour humilier un ennemi dont les succès avoient augmenté la confiance

et le courage, et qui, disposant de presque toutes les forces de la

Grèce, pouvoit, avec le secours de ses vaisseaux, faire des descentes

dans toutes les parties du Péloponèse, et étoit gouvernée dans ce

moment par des hommes du mérite le plus éminent. Les Athéniens, de

leur côté, devoient voir avec une sorte de frayeur la réputation de

Lacédémone. Si, par la nature de leur gouvernement, un caprice devoit

souvent décider de leurs résolutions, le caprice alors à la mode dans

leur place publique, étoit d’obéir aveuglément aux magistrats à qui ils

avoient donné leur confiance; et après toutes les grandes choses qu’ils

avoient faites depuis l’exil des Pisistrates, ils se connoissoient trop

bien en mérite, pour se laisser gouverner par des hommes qui n’auroient

pas prévu dans quels malheurs une guerre contre Lacédémone auroit jeté

leur patrie et la Grèce entière.

Quoique Thémistocle haït les Lacédémoniens, et vit avec plaisir que sa

patrie qu’il gouvernoit devînt la puissance dominante de la Grèce, il

ne l’invita point à repousser par les armes les premières injures que

lui firent les Spartiates. L’élévation de son ame ne lui permit pas

de songer à se rendre nécessaire par une trahison. Il connoissoit les

Athéniens, peuple incapable d’être heureux sans abuser de son bonheur;

et il sentit que ce seroit servir leurs passions et non pas leurs vrais

intérêts, que de les mettre à la tête d’une république fédérative, dont

tous les mouvemens ne peuvent être ménagés avec trop de circonspection.

Aristide, encore plus vertueux que Thémistocle à qui il succédoit,

n’eut point d’autre principe de politique que les règles de la plus

exacte morale, et respecta l’ancienne autorité de Lacédémone. Cimon,

aussi bon citoyen qu’Aristide, fit tous ses efforts pour étouffer dans

sa naissance la rivalité ruineuse des deux républiques, et conserver

l’ancien systême de la Grèce. Il combattit avec succès l’ambition

de ses citoyens, en les occupant en Asie contre les Perses. Il loua

publiquement la simplicité, la tempérance et la modération des

Spartiates dont il avoit les mœurs. La Laconie essuya un tremblement de

terre qui y fit périr plus de vingt mille hommes, et il ne travailla

qu’à l’aider à réparer ses pertes. Les Ilotes et les Messéniens se

révoltèrent; et tandis que l’orateur Ephialte vouloit qu’on laissât

succomber Lacédémone, Cimon s’en déclara le protecteur, pour la

réconcilier avec sa patrie. Il engagea les Athéniens à lui donner

des secours, et à lui pardonner même l’injure dont elle paya leur

générosité, en les soupçonnant d’être les amis secrets de ses esclaves

révoltés.

Maître d’une fortune considérable, économe dans sa maison, prodigue

au-dehors, il joignoit à l’intégrité et aux lumières d’un grand

magistrat, les talens les plus rares et les plus nécessaires à la

guerre. Il eut l’avantage singulier de remporter le même jour deux

victoires, l’une sur mer et l’autre sur terre. Des succès trop

brillans en Asie lui firent enfin des ennemis dans l’Attique; on

rendit ses vertus suspectes, on craignit ses talens; et Athènes donna

sa confiance à l’homme qui avoit tramé et conduit l’intrigue qui

perdoit Cimon. C’étoit Périclès, à qui une justesse exquise d’esprit

fournissoit toujours les plus sûrs moyens pour parvenir à son but.

Capable d’emprunter les sentimens qui lui étoient les plus étrangers,

d’embrasser à la fois plusieurs objets, et de les combiner avec une

précision extrême; grand capitaine, plus grand orateur encore, Athènes

n’avoit point eu de citoyen qui eût réuni plus de talens propres à

gouverner la multitude. Mais toutes ces grandes qualités, employées à

servir l’ambition encore plus grande de Périclès, devinrent le fléau de

sa patrie et de la Grèce.

Il avoit remarqué que, par un mêlange de désintéressement et d’avarice,

de fermeté et de condescendance, la plupart des magistrats qui

l’avoient précédé dans l’administration des affaires, n’avoient joui

que d’une faveur incertaine; et que ceux qui s’étoient constamment

occupés du bien public dans leur régence, avoient toujours éprouvé une

disgrace éclatante. Au lieu d’être à demi-vertueux et à demi-méchant,

d’irriter le peuple dans une occasion, et de lui faire dans l’autre

une cour servile, il se fit une règle constante de tout sacrifier à la

passion qu’il avoit de gouverner sa république.

Il s’agissoit de faire oublier les prodigalités de Cimon; et Périclès,

qui ne jouissoit que d’un patrimoine médiocre, imagina d’être prodigue

des richesses de l’état. Il fit donner au peuple des rétributions pour

assister aux jugemens. La multitude, dont la fureur de juger s’empara,

ne quitta plus la place publique que pour courir aux théâtres. Solon

vouloit que le peuple fût laborieux; il avoit chargé l’Aréopage de

s’informer des occupations de chaque citoyen, et de punir ceux qui

ne travailleroient pas. Le père qui n’avoit pas fait apprendre un

métier à son fils, étoit privé par les lois de ses droits naturels

sur lui, et ne pouvoit en exiger aucun secours dans sa vieillesse.

Le législateur avoit sans doute espéré que le peuple, occupé par

quelque profession, seroit moins empressé de se trouver sur la place

publique, et laisseroit ainsi une plus grande autorité au sénat et aux

magistrats. Ces vues ne touchèrent pas Périclès. Il lui importoit peu

qu’après avoir détruit le goût et l’habitude du travail, l’oisiveté du

peuple dût un jour multiplier les vices de la démocratie, pourvu que sa

reconnoissance présente l’attachât plus fortement à son bienfaiteur. La

multitude, toujours aveugle et toujours passionnée dans ses jugemens,

devoit avilir tous les tribunaux, et ne s’occuper désormais sur la

place qu’à commenter, expliquer, modifier et éluder les lois, qui

par-là resteroient sans forces; et c’est ce que désiroit Périclès, qui

paroîtroit plus grand quand l’autorité de tous les magistrats seroit

avilie, et qui vouloit n’être gêné dans son administration par aucune

loi. Il prévoyoit avec plaisir qu’Athènes, au milieu des fêtes, des

spectacles, des plaisirs, perdroit les mœurs convenables à un état

libre; que les arts inutiles seroient bientôt les plus estimés, et

que les Athéniens, distraits de leurs devoirs, n’aspireroient enfin

qu’à la gloire puérile et dangereuse d’être le peuple le plus poli et

le plus aimable de la Grèce; moins la république seroit attentive à

l’administration des affaires, plus son premier magistrat devoit avoir

d’autorité.

Cet adroit tyran d’Athènes étoit cependant trop habile pour compter sur

la faveur du peuple, s’il ne travailloit continuellement à s’affermir.

Son grand art consista à caresser la multitude pour imposer silence à

ses rivaux, et à n’embarquer la république que dans des entreprises

dont le succès lui parut certain. Quelque puissante que fut son

éloquence, un revers qui auroit interrompu les fêtes d’Athènes,

tari les sources de son luxe, ou porté l’ennemi dans l’Attique,

auroit déconcerté l’orateur; et le peuple, qui ne voit que le moment

présent, et ne juge que par les événemens, auroit été capable, dans

une agitation convulsive de sa colère ou de sa crainte, de renverser

l’idole qu’il adoroit.

Dès-lors Périclès ne vit pas avec moins de chagrin que Cimon, mais

par d’autres motifs, la rivalité qui s’étoit formée entre sa patrie

et Lacédémone. Il jugea que si les Spartiates, secondés des forces

du Péloponèse, en venoient à une rupture ouverte, la qualité de chef

d’Athènes deviendroit un fardeau trop pesant, et qu’il succomberoit

peut-être sous le poids d’une guerre entreprise contre un peuple qu’on

croyoit invincible.

A l’exemple de Cimon, il réussit d’abord à se rendre maître de la

haine des Athéniens contre Lacédémone, en les occupant par des

expéditions contre les Perses; mais ces succès mêmes, plus ils étoient

brillans, plus ils aigrissoient la jalousie des Spartiates. Leur

patience se lassoit enfin de voir triompher leurs ennemis en Asie; ils

étoient fatigués du bruit de leurs exploits et des éloges que leur

donnoit la Grèce; et il n’y avoit plus à Sparte qu’un petit nombre

de citoyens attachés aux anciennes lois de Lycurgue, et éclairés sur

les vrais intérêts de la Grèce et de leur patrie, qui conservât de la

modération. Ce parti trop foible n’auroit pu empêcher que la république

ne commençât la guerre, si Périclès n’eût adroitement profité du

commencement de corruption que le butin fait à Platée avoit fait naître

à Lacédémone; il y envoya tous les ans dix talens, qu’il distribua à

tous ceux qui voulurent se laisser corrompre, et à qui il ordonna de

penser et de parler comme les gens de bien.

Mais cette paix, d’abord favorable aux vues de Périclès, devint enfin

elle-même un nouvel embarras pour lui. D’un côté, la guerre contre les

Perses commençoit à passer de mode, quoiqu’elle offrît des victoires

faciles et un butin considérable; ce qui sembloit devoir satisfaire

à-la-fois le double goût des Athéniens pour la gloire de leurs armes

et la magnificence de leurs spectacles. De l’autre, il étoit dangereux

de laisser la république dans une trop grande oisiveté. Applaudir ou

critiquer une pièce de théâtre, un tableau, une statue, un édifice;

contredire l’aréopage, juger quelques procès particuliers, ce n’étoit

pas assez pour occuper des esprits volages et accoutumés à l’agitation.

Il falloit aux Athéniens des armées en campagne, des succès, des

défaites, des espérances et des craintes, ou leur inquiétude naturelle

les rendoit trop difficiles à conduire.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 3 / 30 段