Sparte étoit toujours religieusement attachée aux institutions les plus

rigides de Lycurgue, et tous ses citoyens ressembloient à ces trois

cens héros qui se dévouèrent à la défense des Thermopyles. Athènes

tenoit le second rang parmi les Grecs, et n’avoit jamais été dans un

état si florissant. Occupée du soin de recouvrer sa liberté et de

laver la honte de son esclavage, elle avoit acquis sous la tyrannie

des Pisistrates toutes les vertus qui peuvent illustrer une ville

libre, et dont il est si difficile aujourd’hui de nous faire une idée

fidelle. Ses citoyens, épris à l’envi d’un redoublement d’amour-propre

pour la patrie, se conduisirent avec une magnanimité qui leur tint

lieu du gouvernement et des lois qui leur manquoient. Les cabales, les

partis se turent; il n’y eut de récompense, d’honneur, de gloire, que

pour les vertus et les talens. La bataille de Marathon augmenta encore

leur courage; et quand Xercès descendit dans la Grèce, rien n’étoit

impossible aux Athéniens pour conserver leur réputation.

Si toutes les républiques de la Grèce, sans ressembler à Lacédémone et

à Athènes, eussent seulement été capables d’obéir à leurs ordres, ou

même de ne les pas trahir, le projet du roi de Perse eût sans doute

été téméraire et insensé. Mais il s’en falloit bien que tous les

Grecs pussent voir l’orage dont ils étoient menacés, et n’en être pas

intimidés.

Sparte n’avoit pas profité de son crédit pour faire adopter par ses

voisins les vertus et les établissemens qui lui étoient particuliers;

elle pouvoit corriger la plupart des lois injustes et des coutumes

pernicieuses qui s’étoient établies chez les Grecs; mais à peine sa

sagesse lui eut-elle acquis l’empire, qu’elle songea à le conserver par

les moyens ordinaires de l’ambition: et sans doute il ne peut point y

avoir de vertu pure chez les hommes, puisque celle des Spartiates ne le

fut pas. Leur république éprouvoit tous les jours que l’administration

défectueuse des villes de la Grèce laissoit les unes dans une extrême

médiocrité, obligeoit les autres de lui demander des secours, et les

tenoit toutes à son égard dans une vraie subordination; elle craignit

de paroître moins nécessaire qu’elle ne l’étoit, et de voir anéantir

son autorité, si le gouvernement des Grecs devenoit aussi sage qu’il

pouvoit l’être. Elle voulut qu’on ne pût point se passer de sa

protection; jamais elle ne chercha à tarir la source des divisions

qui troubloient les Athéniens; et quand ils parurent acquérir trop de

réputation, après avoir secoué le joug des Pisistrates, elle en fut

assez jalouse pour tenter de leur donner un maître en rétablissant

Hippias.

Je ne puis m’empêcher de le remarquer; il est malheureux que Lycurgue,

en donnant à ses citoyens les lois les plus sages, ne leur en

ait pas développé les conséquences les plus éloignées. «Pratiquez

religieusement, devoit-il leur dire, les lois dont vous venez de jurer

l’observation en présence des dieux; elles seront votre sûreté, et vous

ne serez exposés à aucun des revers qu’éprouvent les autres peuples.

Je vous promets même qu’en vous rendant dignes de la confiance de la

Grèce, elles vous en mériteront l’empire; mais alors, craignez de vous

laisser corrompre par ce commencement de prospérité. Les vices des

Grecs les subordonneront à votre autorité; mais gardez-vous de croire

que ces vices soient nécessaires à votre grandeur. Vous formez une

république trop excellente pour que vos voisins puissent vous égaler;

et quand tous les Grecs deviendroient des Spartiates, votre bonheur

n’en seroit-il pas plus affermi, puisque vous vous trouveriez entourés

de peuples qui, sans avarice et sans ambition, se feroient une loi de

respecter et de défendre votre liberté?

«Si vous craignez de voir naître de nouvelles vertus dans la Grèce,

soyez sûrs que, vous défiant de votre vertu même, vous aurez bientôt

recours à cette politique frauduleuse, dont les ressources et les

moyens sont d’abord équivoques, incertains et à la fin ruineux. Soyez

sûrs que plus vous ferez d’efforts pour corriger les mœurs des Grecs,

et faire régner la justice dans leurs villes, plus vous les trouverez

dociles à votre empire, parce qu’aucun soupçon, aucune crainte ne les

empêchera de se livrer sans réserve à leur reconnoissance et à votre

générosité.

«Je vous ordonne, devoit ajouter Lycurgue, de travailler à rendre tous

les Grecs vertueux; et ce n’est que par-là que vous pourrez vous-mêmes

ne vous pas lasser de votre vertu. Je veux qu’on regarde comme traître

à la patrie commune, et à Lacédémone en particulier, quiconque voudroit

vous persuader qu’il vous importe que les Grecs ne soient ni aussi

courageux, ni aussi justes que vous l’êtes. Si les vices de vos voisins

peuvent vous donner de la considération, elle sera passagère; et dans

mille occasions, ces vices vous inquiéteront et vous gêneront. Si

pour dominer dans la Grèce, vous l’empêchez de devenir aussi forte

qu’elle peut l’être, vous ressemblerez à un despote imbécille, qui,

pour opprimer plus aisément ses sujets, les met dans l’impuissance de

le servir. Votre empire sera mal affermi, et vous le perdrez, si un

ennemi étranger vous attaque avec des forces considérables.»

Quelques villes avoient profité de l’exemple que leur donnoit

Lacédémone, pour inspirer à leurs citoyens l’amour de la liberté et

du bien public; mais quand la guerre Médique commença, la plupart

n’étoient point encore parvenues à fixer leurs lois et à se faire un

gouvernement régulier. Les unes, toujours jalouses de leurs voisins, ou

gouvernées depuis leur naissance par les intrigues de leurs magistrats

et des principaux citoyens, devoient tout sacrifier aux intérêts de

leurs passions ou de leurs cabales; les autres, engourdies par une

longue paix, et livrées au commerce et aux arts, ne doutoient pas que

le moment fatal pour la Grèce ne fût arrivé; et ces républiques se

liguèrent avec les Perses pour prendre un parti opposé à celui de leurs

ennemis, ou pour prévenir leur ruine. Tels furent les habitans de la

Thessalie et de l’Etolie, les Dolopes, les Eniens, les Perèbes, les

Locriens, les Magnètes, les Méliens, les Phtiotes, les Thébains, et

tous ceux de la Béotie, à l’exception des Thespiens et des Platéens.

Dans le Péloponèse même, les Argiens et les Achéens se déclarèrent en

faveur de Xercès.

La confédération des Grecs fut dissoute par la défection des peuples

que je viens de nommer; et l’effroi qui devoit naturellement en

résulter, auroit dû perdre toutes les républiques. Il le faut avouer,

quelque magnanimité qu’on suppose aux Spartiates, aux Athéniens, et à

leurs alliés, étoit-il vraisemblable qu’avec des intelligences dans

toute la Grèce, et pouvant vaincre les Grecs par les Grecs mêmes,

Xercès échouât dans son entreprise?

Je sais ce que plusieurs historiens ont imaginé pour donner

l’explication de l’issue extraordinaire qu’eut la guerre Médique.

Ils représentent les soldats de l’Asie moins comme des hommes, que

comme des femmes abîmées dans le luxe et la mollesse. Mais si la

Perse n’étoit plus ce qu’elle avoit été sous le règne de Cyrus, elle

n’étoit pas cependant tombée dans cet état de léthargie et de mort,

où Alexandre la trouva depuis. Xénophon reproche aux successeurs de

Xercès plusieurs vices que n’avoient point eu ses prédécesseurs. Si le

faste, la foiblesse et l’orgueil de Cambyse n’avoient été propres qu’à

déshonorer le trône de son père, Darius, qui lui succéda, avoit aimé la

gloire. La Perse, il est vrai, avoit perdu l’élite de ses troupes dans

ses guerres malheureuses contre les Ammoniens et les Scythes: mais ne

restoit-il, sous le règne de Xercès, aucune des milices que Cyrus avoit

formées? L’esprit de ce prince, qui avoit vivifié l’Asie, étoit-il

entièrement éteint? Une nation qui avoit toujours fait la guerre devoit

au moins conserver une tradition de son ancienne discipline, et avoir

quelques soldats aguerris. Hérodote lui-même ne dit-il pas que la vertu

étoit encore estimée chez les Perses, et que le courage et les talens

y servoient de degrés pour parvenir aux honneurs? Plusieurs soldats se

distinguèrent encore dans la guerre Médique par des actions d’une rare

valeur, et des corps entiers de milice suivirent leur exemple.

Nous ne connoissons plus aujourd’hui ce que c’est que subjuguer une

nation libre. Depuis que la monarchie est le gouvernement général

de l’Europe, que tout est sujet et non citoyen, et que les esprits

sont également énervés par l’avarice et la mollesse, on ne porte la

guerre que dans des provinces accoutumées à obéir, et défendues par

des mercenaires. Les républiques même qui sont sous nos yeux n’offrent

qu’un amas de bourgeois attachés à des fonctions civiles; le désespoir

ne peut plus y enfanter des prodiges, et on ne doit pas s’attendre

à trouver des peuples qui préfèrent leur ruine à la perte de leur

liberté. Les Spartiates et les Athéniens vouloient mourir libres; mais

quel pouvoit être le fruit de leur héroïsme? A force de sacrifier des

hommes pour s’emparer des Thermopyles, Xercès s’en rendit le maître; en

suivant la même méthode, il devoit avoir par-tout le même succès.

Plus on examine la situation de la Grèce divisée, plus on est

convaincu qu’il lui étoit impossible d’échapper à la ruine dont elle

étoit menacée. Ce qui sauva les Grecs, c’est la supériorité seule de

Thémistocle sur Xercès, et de Pausanias sur Mardonius; et ce n’est

qu’en comparant ces hommes célèbres qu’on expliquera le dénouement peu

vraisemblable de la guerre Médique.

Thémistocle étoit né avec une passion extrême pour la gloire; impatient

de se signaler, la bataille que Miltiade avoit gagnée à Marathon

l’empêchoit, dit-on, de dormir. Il réunit en lui toutes les qualités

qui font un grand homme; et personne, c’est l’éloge que lui donne

Thucydide, n’a mieux mérité l’admiration de la postérité. Une espèce

d’instinct sûr, le plus rare des talens, lui faisoit toujours prendre

le meilleur parti; son courage n’étoit jamais étonné, parce que sa

prudence, qui avoit remédié à tous les obstacles en les prévoyant, le

rendoit supérieur à tous les événemens.

Tandis qu’Athènes se livroit à la joie d’avoir humilié Darius,

Thémistocle ne regarda la victoire de Marathon que comme le pronostic

d’un orage prochain; mais il se garda bien de troubler l’ivresse de

ses concitoyens, en les menaçant de la vengeance du roi de Perse; ils

vouloient être flattés, et ne pas prévoir des malheurs. On lui auroit

fait un crime ou un ridicule de sa prévoyance; il profite du crédit

qu’il a sur le peuple et de l’orgueil qu’augmentoit sa prospérité, pour

l’irriter contre Egine, république alors puissante sur mer. Il conduit

pas à pas les Athéniens à lui déclarer la guerre, et les oblige par ce

moyen à se faire une marine qui fera leur salut et celui de la Grèce.

En effet, si Xercès, maître de la mer, eut pu tenter à son gré des

descentes sur les côtes du Péloponèse et de l’Attique, dans le temps

que son armée de terre pénétroit dans la Phocide, les Grecs n’auroient

su ni où rassembler, ni où porter leurs forces; et chaque peuple,

menacé d’une invasion, se seroit tenu sur ses terres pour les défendre.

Chaque peuple, ainsi séparé des autres, n’eût senti que sa foiblesse,

et n’auroit espéré aucun secours. Une consternation générale auroit

glacé les esprits; et il ne faut point douter que plusieurs villes

qui restèrent fidelles à la Grèce, n’eussent alors sacrifié l’intérêt

commun de la patrie à leur salut particulier, en suivant l’exemple des

républiques qui s’étoient alliées aux Perses.

Un moins grand homme que Thémistocle se seroit contenté de pourvoir à

la défense d’Athènes; ses fortifications, son port, ses arsenaux, ses

vivres l’auroient entièrement occupé. Lui, au contraire, toujours plein

des principes qui font la force d’une république fédérative, regarda la

Grèce comme le boulevart des Athéniens. Si elle est subjuguée, il sent

qu’Athènes seule ne subsistera pas. En paroissant sacrifier sa patrie,

il la sert utilement, parce qu’il met les Grecs en état de se défendre,

et que s’ils ne succombent pas, Athènes victorieuse sera couverte de

gloire.

Je ne sais si on a fait assez attention à la magnanimité que durent

avoir les Athéniens pour transporter leurs femmes, leurs enfans et

leurs vieillards à Salamine et à Tresène, tandis qu’eux-mêmes restant

sans patrie, ou plutôt la livrant à la fureur des Barbares, se

réfugioient dans des vaisseaux construits de la charpente de leurs

maisons. Cette résolution, dont peu de personnes étoient capables de

pénétrer la sagesse, n’offroit à tout le reste que l’image humiliante

et terrible d’une fuite, ou plutôt d’une ruine entière. Il faut se

transporter à ces temps reculés et en connoître les préjugés, si on

veut juger des obstacles puissans et sans nombre que Thémistocle dût

rencontrer, pour engager ses concitoyens à abandonner leurs maisons,

leurs temples, leurs dieux et les tombeaux de leurs pères. La Grèce

n’avoit rien à espérer, si ce général n’eût eu tous les talens et

toutes les sortes d’esprit. Il falloit qu’occupé des idées les plus

relevées, et des combinaisons les plus difficiles de la politique

et de la guerre, il eût recours aux adresses de l’insinuation et de

l’intrigue pour persuader des hommes incapables de l’entendre. Ne

pouvant élever la multitude à penser comme lui, il falloit la subjuguer

par l’autorité, intéresser sa religion, faire parler les dieux, et

remplir la Grèce d’oracles favorables à ses desseins.

Après avoir forcé le passage des Thermopyles, les Perses se répandirent

dans la Grèce, qu’ils ravagèrent. Delphes ne dut son salut qu’à un

orage subit que les Barbares effrayés regardèrent comme un signe de

la colère du dieu qui protégeoit cette ville, et qu’ils offensoient.

Ils réduisirent en cendres Thespie et Platée; la citadelle d’Athènes

fut emportée l’épée à la main, malgré les prodiges de valeur que firent

quelques Athéniens qui n’avoient pu se résoudre à abandonner leur

patrie, et il n’y eut plus que le Péloponèse qui fût fermé aux Perses.

Les Grecs n’avoient à opposer à la flotte innombrable de Xercès que

trois cent quatre-vingt voiles, commandées, au nom de Lacédémone, par

un général incapable d’en faire les fonctions. Soit qu’Euribiade,

frappé de la foiblesse de ses forces, et n’écoutant que sa crainte; se

crût trop près des ennemis; soit qu’il pensât follement que pour mettre

le Péloponèse en sûreté, il falloit croiser sur ses côtes, ou se placer

en station près de Pylos et de Phère, pour être à portée de protéger

également toutes les parties de cette province, il voulut abandonner le

détroit de Salamine. Thémistocle s’y opposa avec une extrême vigueur.

Il représenta aux Grecs que ce n’étoit que dans ces bras de mer que le

petit nombre de leurs vaisseaux défieroit avec succès la supériorité

des Perses. Il fit voir que les Barbares ne pouvoient se porter sur

les côtes de la Messénie, de l’Elide ou de l’Achaïe, sans s’exposer

à voir enlever leurs convois, tant que la flotte des Grecs resteroit

à Salamine. Il démontra qu’il étoit de la plus grande importance

d’intimider ceux d’Argos, dont la trahison n’étoit que trop connue; et

qu’il valoit autant abandonner la Grèce aux Perses, que de s’éloigner

de l’isthme de Corinthe, tandis que Xercès portoit toute son armée de

ce côté-là pour s’ouvrir l’entrée du Péloponèse. En effet, si Euribiade

eût abandonné le golfe de Salamine, les Barbares s’y seroient placés;

ils auroient en même temps assiégé Corinthe par terre et par mer; et

quelque défense opiniâtre que les Grecs eussent faite, Xercès auroit

enfin triomphé, comme aux Thermopyles, de leur habileté et de leur

désespoir.

Les remontrances de Thémistocle étoient inutiles; et il ne parvint à

faire échouer le projet d’Euribiade, qu’en faisant auprès de Xercès

le personnage d’un traître; dernier effort où peut se porter l’amour

de la patrie dans un grand homme. Il donna avis à ce prince que les

Grecs cherchoient à se retirer, et qu’il se hâtât de les attaquer

s’il vouloit empêcher leur retraite; que la division qui régnoit sur

la flotte des Grecs lui préparoit une victoire aisée, et qu’il y

trouveroit même des amis ardens à le servir.

Xercès donna dans le piége, et Euribiade fut obligé de combattre.

Tandis que les Grecs, qui ne pouvoient être enveloppés dans ce détroit,

agissoient tous à la fois, les Barbares, trop resserrés pour déployer

leurs forces, n’en mettoient en mouvement qu’une petite partie. La

défaite de leur première ligne porta le désordre dans le reste de la

flotte, qui fut bientôt mise en fuite et dispersée.

Ce qui rendit la journée de Salamine décisive, ce fut l’imbécillité

de Xercès. La perte qu’il venoit de faire étoit considérable; mais

en ramassant les débris de sa flotte, ne lui restoit-il pas assez de

vaisseaux pour être encore le maître de la mer? Pourquoi pense-t-il que

tout est perdu? Son armée de terre n’avoit reçu aucun échec, et presque

toute la Grèce étoit soumise. Si ce prince n’eût pas été le plus lâche

et le plus stupide des hommes, seroit-il tombé dans le second piége que

lui tendit Thémistocle, en l’avertissant que les Grecs se préparoient

à rompre le pont qu’il avoit jeté sur le Bosphore? Il étoit évident

qu’ils ne seroient pas assez mal habiles pour retenir chez eux un

ennemi puissant, après l’avoir mis dans la nécessité de vaincre ou de

périr. Quelques armées qu’ait un prince tel que Xercès, il est destiné

à être vaincu par un Thémistocle. Les forces les plus redoutables sont

entre ses mains, comme la massue d’Hercule dans celles d’un enfant qui

ne peut la soulever. Xercès prit la fuite; et laissant Mardonius dans

la Grèce avec trois cent mille hommes, sans y comprendre les alliés,

il songea moins à la soumettre qu’à l’occuper pendant sa retraite, et

l’empêcher de porter ses armes en Asie.

L’armée de Mardonius, encore si capable d’effrayer les Grecs, s’ils

n’eussent pas échappé à un plus grand danger, leur parut méprisable

après que Xercès eut repassé la mer avec ses principales forces. Ils ne

doutèrent plus de la victoire; et les Perses consternés commençoient

au contraire à désespérer du succès. Cependant la Grèce étoit toujours

pleine de traîtres, qui, n’osant se repentir de leur infidélité,

continuoient à servir les Barbares. Les Spartiates et les Athéniens

avoient besoin d’une sagesse extrême pour ne pas abuser de leur

courage. Une imprudence de leur part pouvoit redonner de la confiance

à leurs ennemis, et leur faire retrouver en eux-mêmes des forces et

des ressources que Mardonius sembloit ignorer. Le salut des Grecs ne

dépendoit donc plus que de l’habileté dans la guerre; et de ce côté,

Pausanias, qui commandoit leur armée, étoit bien supérieur au général

des Perses.

Je sais que ce capitaine, ébloui dans la suite par les présens et les

promesses de Xercès, trahit les intérêts de la Grèce, et aspira même à

se rendre le tyran de sa patrie. J’ajouterai, qu’intimidé, non par ses

remords, mais par les difficultés de son entreprise, il se repentit

quelquefois des projets qu’il avoit formés, sans avoir jamais la

sagesse d’y renoncer. Tour-à-tour entraîné par son ambition, et retenu

par sa crainte, il ne montra dans sa conduite que cette foiblesse et

cette irrésolution qui mettent le comble à la honte d’un conjuré, et le

rendent aussi méprisable qu’odieux.

Tel étoit Pausanias, comme homme d’état; mais il n’est que trop

ordinaire de trouver des hommes qui, grands et petits à différens

égards, méritent à la fois l’admiration et le mépris. Si la nature lui

avoit refusé les talens nécessaires à un citoyen qui médite et prépare

une révolution dans sa république, elle lui avoit prodigué ceux d’un

grand capitaine. Tandis que Mardonius, toujours incertain, ne sait

prendre aucun parti, qu’il négocie lorsqu’il faut combattre, et qu’en

un mot il ignore l’art d’employer ses forces, Pausanias est actif,

vigilant et intrépide à la tête de son armée. Il pénètre les vues de

Mardonius, l’entoure de piéges, le presse de tout côté, et le réduit

enfin à combattre à Platée, lieu étroit, où ses forces, qui ne peuvent

agir, lui deviennent inutiles; et d’où il n’échappa que quarante mille

Perses sous la conduite d’Arthabase, tout le reste ayant été taillé en

pièces.

Le même jour que Pausanias triomphoit à Platée, Léotichides, roi de

Sparte, et Xantippe, Athénien, remportèrent à Micale une victoire

complète sur les Perses. Le général Lacédémonien, qui ignoroit ce

qui se passoit dans la Grèce, fit publier sur les côtes d’Asie que

Mardonius étoit défait; et que les Grecs étant délivrés du joug dont

la Perse les avoit menacés, les colonies devoient à leur tour songer à

recouvrer leur liberté. Diodore remarque que ce ne fut ni la valeur des

Grecs, ni leur habileté dans la guerre qui les firent vaincre en cette

occasion. La victoire étoit douteuse; les Samiens et les Milésiens

la décidèrent en se tournant du côté des Grecs. Les Perses effrayés

par cette défection imprévue, s’ébranlèrent, et sur le champ tous les

Grecs d’Asie se joignirent à ceux d’Europe pour accabler leurs ennemis

communs.

Xercès, qui s’étoit arrêté à Sardis, n’eut pas plutôt appris la

défaite entière de ses armées, qu’il ne s’y crut plus en sûreté;

et se réfugiant avec précipitation à Ecbatane, sema dans ses

provinces l’effroi qui l’accompagnoit. Plus ce prince avoit joui avec

complaisance du spectacle de sa puissance et de sa grandeur, à la vue

des forces qu’il avoit rassemblées contre les Grecs, plus ils se sentit

humilié par ses disgraces. Il avoit aspiré à conquérir le monde entier;

et croyant déjà voir les Spartiates et les Athéniens au milieu de ses

états, il n’osoit presque plus espérer de conserver l’héritage de son

père; Salamine, Platée, Micale, noms effrayans, rappelèrent le souvenir

des malheurs que la Perse avoit éprouvés en faisant la guerre contre

l’Éthiopie, les Ammoniens et les Scythes. Les idées d’ambition et de

conquête que Cyrus avoit données à ses successeurs s’effacèrent de tous

les esprits; et Xercès ne laissa à ses héritiers que sa lâcheté et son

découragement.

La Grèce ne pouvoit se déguiser le danger auquel l’avoit exposée

l’infidélité de quelques-unes de ses villes; elle venoit d’éprouver

ce que peuvent les vertus et les talens, fruits de la liberté: pour

affermir et perpétuer son bonheur, elle devoit donc s’attacher avec

plus de force à ses anciens principes, et ne songer qu’à rétablir

l’alliance presque détruite de tous ses peuples. Elle eut la sagesse

de tempérer la loi par laquelle elle avoit condamné à une amende de

la dixième partie de leurs biens, tous ceux qui se rendroient aux

Perses, ou qui leur accorderoient leur amitié. L’exécution de ce

décret n’auroit été propre qu’à renouveler et multiplier les anciennes

divisions, en allumant une guerre civile dans la Grèce. Les vainqueurs

des Perses furent indulgens; ils épargnèrent les peuples, et ne

traitèrent en coupables que les magistrats qui les avoient gagés à

trahir leur devoir.

Les Grecs eurent encore la modération de ne pas approuver les

Lacédémoniens, qui, par une politique indigne d’eux, demandoient que

les Amphictyons chassassent de leur assemblée les députés des villes

qui s’étoient liguées avec les Perses. Faire des mécontens dans la

Grèce, c’étoit rompre les liens de sa confédération, et conserver dans

son sein des alliés aux étrangers. Malgré cette sagesse, si digne

d’un peuple libre, la république fédérative des Grecs étoit prête à

se dissoudre. Les Perses, si je puis parler ainsi, avoient infecté

l’air de la Grèce; et on auroit dit que Xercès, pour se venger de ses

défaites, avoit soufflé, en fuyant, l’esprit de discorde sur Athènes et

Lacédémone.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15) · 第 2 / 30 段