Au lecteur.
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général athénien mort en -413, et Démosthènes, orateur né en
-384, mort en -322.
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La Table des matières concernant les Observations sur l'Histoire
de la Grèce a été ajoutée.
COLLECTION
_COMPLETE_
DES ŒUVRES
DE
L’ABBÉ DE MABLY.
TOME QUATRIEME.
COLLECTION
_COMPLETE_
DES ŒUVRES
DE
L’ABBÉ DE MABLY,
TOME QUATRIEME,
Contenant les Observations sur l’histoire des Grecs
et des Romains.
A PARIS,
De l’imprimerie de Ch. DESBRIERE, rue et place
_Croix_, chaussée du _Montblanc_, ci-devant d’_Antin_.
_L’an III de la République_,
(1794 à 1795.)
A MONSIEUR
L’ABBÉ DE R***.
_Il y a déjà plusieurs années, mon cher abbé, que je vous ai offert la
première ébauche de mon travail sur l’Histoire de l’ancienne Grèce;
mais je me suis aperçu depuis combien ce présent étoit peu digne de
vous. Horace étoit un grand maître; et j’ai appris par mon expérience
qu’il est dangereux de ne pas laisser mûrir pendant plusieurs années
ses écrits dans son porte-feuille_: nonum prematur in annum. _Il est
impossible de juger avec justice un ouvrage qu’on vient de finir; il
faut l’oublier; on le revoit alors de sang-froid et avec les nouvelles
connoissances qu’on a acquises; notre amour-propre d’auteur ne nous
dérobe plus nos erreurs et nos fautes; il nous les présente, au
contraire, comme autant de preuves des progrès que nous avons faits._
_L’ouvrage que je vous adresse aujourd’hui n’est encore qu’une suite de
réflexions sur les mœurs, le gouvernement et la politique de la Grèce;
j’y recherche les causes générales et particulières de sa prospérité
et de ses malheurs. Il m’arrive souvent aujourd’hui de louer ce que
j’ai blâmé dans mes premières observations, et de blâmer les mêmes
choses que j’ai louées; c’est qu’il y a eu un temps où je regardois
de certaines maximes sur la grandeur, la puissance et la fortune des
états, comme autant de vérités incontestables; et qu’après quinze ans
de méditations sur les mêmes objets, je suis parvenu à ne les voir que
comme des erreurs que nos passions et l’habitude ont consacrées._
_Laissez vos Grecs, m’a-t-on dit plusieurs fois, leur histoire est
usée. Qui ne connoît pas Lacédémone, Lycurgue, Athènes, Solon, Thèbes,
Epaminondas, la ligue des Achéens et Aratus? On est las d’entendre
parler de la bataille de Salamine et de la guerre du Péloponèse.
Pouvois-je, mon cher abbé, me rendre à ces conseils? Quand on a mal
réussi en traitant un beau sujet, est-il possible de ne pas recommencer
son ouvrage? J’aurois pu laisser mes_ Observations sur les Grecs,
_telles qu’elles étoient, s’il n’avoit été question que de corriger
des fautes d’écrivain; mais il falloit ne pas laisser subsister une
doctrine dangereuse: des maximes fausses en politique intéressent trop
le bonheur des hommes pour qu’un auteur ne doive pas se rétracter quand
il parvient à connoître la vérité._
_Ce seroit un grand malheur, si on se lassoit d’étudier les Grecs et
les Romains; l’histoire de ces deux peuples est une grande école de
morale et de politique: on n’y voit pas seulement jusqu’où peuvent
s’élever les vertus et les talens des hommes sous les lois d’un sage
gouvernement, leurs fautes mêmes serviront éternellement de leçons
aux hommes. Puissent les princes, en voyant les suites funestes
de l’ambition de Sparte et d’Athènes, et des divisions des Grecs,
connoître et aimer les devoirs de la société! Je sais que la plupart
des faits intéressans de ces deux nations sont connus de tout le monde,
et qu’on fatiguera son lecteur, quand on les racontera après les
historiens anciens: mais fera-t-on un ouvrage désagréable et inutile
aux personnes qui aiment à penser, quand on cherchera à développer les
causes de ces grands événemens? Cette matière est inépuisable et sera
toujours nouvelle. Je ne vous présente, mon cher abbé, qu’un foible
essai, et je ne doute point que des écrivains plus habiles que moi
ne trouvent encore dans l’histoire de la Grèce une abondante moisson
de réflexions nouvelles, et également utiles à la morale et à la
politique._
_En vous donnant une marque publique des sentimens d’estime et de
tendresse que j’ai pour vous, pourquoi ne voulez-vous pas, mon cher
abbé, que j’aie le plaisir de parler des bonnes qualités de mon ami?
Il faut me taire, puisque vous le désirez, et je sacrifie à votre
délicatesse tous les éloges que vous méritez. Si l’ouvrage nouveau
que j’ai fait sur les Grecs est digne de l’attention du public, je
serai d’autant plus charmé d’avoir corrigé mes fautes, que rien ne peut
être plus agréable pour moi que de penser que ce monument que j’élève
à notre amitié, étant lié à un ouvrage digne de vivre, perpétuera le
souvenir des sentimens inviolables qui nous unissent._
SOMMAIRES.
LIVRE PREMIER.
Mœurs et gouvernement des premiers Grecs. Des causes qui
contribuèrent à ne faire de toute la Grèce qu’une république
fédérative, dont Lacédémone devient la capitale. Réflexions sur
cette forme de gouvernement. De la guerre de Xercès. page 1
LIVRE II.
Rivalité entre Athènes et Lacédémone. Examen de l’administration
de Cimon et de Périclès. De la guerre du Péloponèse. Décadence
des Spartiates. L’empire qu’ils ont acquis sur la Grèce est
détruit par les Thébains. 63
LIVRE III.
Des causes qui, après la décadence d’Athènes et de Sparte,
empêchèrent que la Grèce ne rétablît son gouvernement fédératif.
Situation de la Macédoine. Examen de la conduite de Philippe.
Réflexions sur Alexandre. 123
LIVRE IV.
Situation des Grecs après la mort d’Alexandre et sous ses
successeurs. De l’origine, des mœurs et des lois de la ligue des
Achéens. Les affaires des Romains commencent à être mêlées à
celles des Grecs; la Grèce devient une province Romaine. 186
OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE LA GRECE.
LIVRE PREMIER.
L’histoire nous représente les premiers Grecs, comme des hommes errans
de contrées en contrées. Ils ne cultivoient point la terre, ils
n’avoient aucune demeure fixe, et, n’étant liés par aucun commerce,
aucune police, aucune loi, ne marchoient qu’armés, et ne connoissoient
d’autre droit que celui de la force: tels ont été tous les peuples
à leur naissance, tels sont encore les sauvages d’Amérique, que la
fréquentation des Européens n’a pas civilisés. Quelques maux que se
fissent les différentes hordes des Grecs, ils n’étoient pas cependant
eux-mêmes leurs plus grands ennemis; les habitans des îles voisines,
encore plus barbares, faisoient, s’il en faut croire les historiens,
des descentes fréquentes sur les côtes de la Grèce; souvent la passion
de piller, ou plutôt de faire le dégât, les portoit jusques dans
l’intérieur du pays, et ils croyoient par leurs ravages, y laisser des
monumens honorables de leur valeur.
Quelques écrivains ont voulu remonter au-delà de ces siècles de
barbarie, et Dicéarque, qui selon Porphyre, est de tous les philosophes
celui qui a peint les premières mœurs des Grecs avec le plus de
fidélité, en fait des sages qui menoient une vie tranquille et
innocente, tandis que la terre, attentive à leurs besoins, prodiguoit
ses fruits sans culture. Cet âge d’or, qui n’auroit jamais dû être
qu’une rêverie des poëtes, étoit un dogme de l’ancienne philosophie.
Platon établit l’empire de la justice et du bonheur chez les premiers
hommes; mais on sait aujourd’hui ce qu’il faut penser de ces lits de
verdure, de ces concerts, de ce doux loisir qui faisoit le charme d’une
société où les passions étoient inconnues.
Depuis que Minos, prince assez recommandable par sa justice, pour que
la fable en ait fait le juge des enfers, avoit appris aux Crétois
à être heureux en obéissant à des lois dont toute l’antiquité a
admiré la sagesse; la Crète enorgueillie n’avoit pu se défendre de
mépriser ses voisins, et le sentiment de sa supériorité lui avoit
inspiré l’envie de les asservir. Le petit-fils de ce prince, nommé
aussi Minos, mit à profit l’ambition naissante de ses sujets pour
étendre son empire; il construisit des barques, exerça les Crétois au
pilotage et à la discipline militaire, conquit les îles voisines de
son royaume, et fit respecter ses lois en y établissant des colonies.
Intéressé à entretenir la communication libre entre les parties
séparées de ses états, il purgea la mer des pirates qui l’infestoient;
et en affermissant ainsi sa domination, devint, sans le savoir, le
bienfaiteur des Grecs, dont les côtes ne furent pas insultées. Ce
peuple, délivré d’une partie de ses maux, n’eut plus à craindre que sa
propre férocité, et la jouissance d’un premier bien lui donna le désir
de l’accroître.
L’Attique, pays ingrat et stérile, fut moins exposée que les autres
provinces de la Grèce aux incursions de ses ennemis; les familles
qui s’y réfugièrent ne subsistoient qu’avec peine des productions
naturelles de la terre; mais leur pauvreté, dit Thucydide, leur
valut un repos favorable aux progrès de la société; leur industrie
fut aiguisée, et elles renoncèrent les premières à la vie errante.
Leur exemple instruisit de proche en proche le reste de la Grèce; et
à mesure que les peuples cultivateurs se multiplièrent et formèrent
des espèces de républiques capables de défendre leurs cabanes et
leurs moissons, le pillage devint un exercice plus difficile et plus
dangereux. Les brigands, trompés dans leurs espérances, comptèrent
moins sur leurs forces; ils ne rapportèrent souvent aucun butin de
leurs courses; et la nécessité les obligea enfin de pourvoir à leur
subsistance en cultivant la terre: ils s’attachèrent aux contrées
qu’ils défrichoient, et tous les Grecs eurent des demeures et des
possessions fixes.
Je passe rapidement sur des siècles, où la Grèce encore plongée dans
la plus profonde ignorance des devoirs de l’humanité, possédoit
cependant ces héros et ces demi-dieux, si célèbres dans ses traditions
fabuleuses. L’homme le plus digne de la reconnoissance et de l’hommage
des Grecs, ce fut celui qui leur apprit qu’ils avoient une origine
commune. Cette doctrine apprivoisa les esprits; les hameaux, qui
formoient autant de sociétés indépendantes et ennemies les unes
des autres, cessèrent de se haïr, et commencèrent à contracter des
alliances. Des bienfaits mutuels leur persuadèrent qu’ils ne formoient
qu’un même peuple; et l’on vit bientôt que la Grèce entière, se croyant
offensée par l’injure que Pâris fit à Ménélas, se ligua pour en tirer
vengeance. Les esprits, à cette époque, avoient déjà fait des progrès
considérables; et quoique les héros d’Homère conservassent encore des
mœurs barbares, les Grecs cultivoient déjà des arts qui demandent du
génie.
Au retour de l’expédition de Troye, on auroit dit que les dieux
protecteurs du royaume et de la famille de Priam, en vouloient
venger les malheurs en ruinant la Grèce. Elle éprouva en effet
différentes révolutions capables d’étouffer les principes grossiers
du gouvernement, de morale, d’ordre et de subordination qu’elle avoit
adoptés, et que la paix seule pouvoit perfectionner. La discorde
arma tous les Grecs les uns contre les autres; la guerre fit périr
plusieurs peuples, ou les força d’abandonner les contrées qu’ils
commençoient à nommer leur patrie. C’est ainsi que les Béotiens,
chassés d’Arne par les Thessaliens, s’établirent dans la Calmeïde, à
laquelle ils donnèrent leur nom. Le Péloponèse changea de face par
le rappel des Héraclides; les peuples de cette province, vaincus ou
effrayés, abandonnèrent leur pays; et ces hommes, qui n’avoient pu
défendre leurs possessions, furent assez forts ou assez braves pour en
conquérir de nouvelles. La Grèce, incapable en quelque sorte de suffire
à ses habitans, se trouva encore pleine de peuples exilés et errans
qui cherchoient une retraite, et qui, ne pouvant subsister que par le
pillage, avoient repris les anciennes mœurs de leurs pères. Les vaincus
furent souvent détruits; des victoires, toujours achetées par beaucoup
de sang, affoiblirent les vainqueurs mêmes, et les peuples épuisés
reprirent enfin des demeures fixes: mais le souvenir des injures et
des maux qu’ils s’étoient faits, multiplièrent entre eux les causes de
haine et de division, et deux bourgades ne furent point voisines sans
être ennemies.
Heureusement pour les Grecs, que ne faisant encore la guerre que par
brutalité et par emportement, aucune vue d’ambition ne leur mettoit
les armes à la main; s’ils avoient voulu faire des conquêtes les uns
sur les autres, leurs querelles se seroient perpétuées. La haine et la
vengeance, plus promptes et moins réfléchies que l’ambition, sont moins
durables dans le cœur humain; et la plupart des villes, lassées de
leurs divisions qui diminuoient leur fortune au lieu de l’accroître,
renouvellèrent leurs anciennes alliances. On cultiva ses héritages
avec moins de trouble, une tranquillité passagère fit connoître le
prix d’une paix durable; on étudia les moyens de l’affermir; l’intérêt
apprit aux différens peuples à être moins injustes; et pendant qu’il
s’établissoit entr’eux des fêtes, des solennités, des sacrifices
communs et un droit des gens, les lois se perfectionnoient dans chaque
ville; et les Grecs, plus instruits de leurs devoirs, se préparoient
insensiblement à former des sociétés plus régulières.
La Grèce n’avoit connu jusqu’alors qu’un gouvernement militaire;
c’est-à-dire, que le capitaine d’une république en étoit le magistrat,
parce que tous les Grecs n’étoient que soldats; mais commençant avec
la paix à devenir citoyens, ils eurent de nouveaux besoins, ils
craignirent de nouveaux dangers, et il fallut substituer de nouvelles
lois aux anciennes qui ne suffisoient plus. Les capitaines qui, sous
le nom de rois, avoient joui d’un pouvoir continuel et très-étendu
pendant les temps de guerre et de trouble, le virent diminuer pendant
la paix, et leurs fonctions cessèrent en quelque sorte. Ils voulurent
sans doute réparer la perte qu’ils faisoient, et retrouver dans les
citoyens l’obéissance à laquelle ils avoient accoutumé les soldats;
mais les peuples de leur côté apprenant à sentir le prix de la liberté
civile, par l’abus même que les chefs faisoient déjà de leur autorité,
craignirent d’être esclaves dans les villes où les lois ne seroient pas
supérieures au magistrat. Plus l’inquiétude dont les esprits étoient
agités annonçoit une révolution prochaine, plus les rois faisoient des
efforts pour retenir le pouvoir prêt à s’échapper de leurs mains; mais
la rusticité de leurs mœurs ne leur ayant pas permis de se façonner
aux secrets de la dissimulation et de la tyrannie, leur ambition
souleva des hommes pauvres, courageux, et dont la fierté n’étoit point
émoussée par cette foule de besoins inutiles et de passions timides qui
asservirent leurs descendans.
A peine quelques villes eurent-elles secoué le joug de leurs
capitaines, que toute la Grèce voulut être libre. Un peuple ne se
contenta pas de se gouverner par ses lois, soit qu’il crût sa liberté
intéressée à ne pas souffrir chez ses voisins l’exemple contagieux de
la tyrannie; soit, comme il est plus vraisemblable, qu’il ne suivît
que cette sorte d’enthousiasme auquel on s’abandonne dans la première
chaleur d’une révolution, il offrit ses secours à quiconque voulut
se défaire de ses rois. L’amour de l’indépendance devint dès-lors le
caractère distinctif des Grecs; le nom même de la royauté leur fut
odieux; et une ville opprimée par un tyran, auroit, en quelque sorte,
été un affront pour toute la Grèce.
Sans cette révolution, qui fit prendre aux Grecs un génie tout nouveau,
il est vraisemblable qu’ils auroient eu le sort de tous ces peuples
obscurs, dont nous ignorons l’histoire et même le nom. Quelque roi
d’Argos, de Micène, de Corinthe, de Thèbes ou de quelqu’autre ville,
auroit subjugué ses voisins, et affermi son autorité sur ses sujets.
La Grèce, despotiquement gouvernée, n’auroit produit, ni les lois,
ni les talens, ni les vertus que la liberté et l’émulation y firent
naître; rampant dans sa foiblesse, ou ignorant l’art de se servir de
ses forces, elle auroit langui dans la servitude, et attendu avec
nonchalance qu’un étranger en fît une province de son empire.
Les services mutuels que les Grecs se rendirent, dans le cours de ces
révolutions, achevèrent d’amortir les haines qui avoient divisé leurs
républiques; et dès qu’ils cessoient de se haïr, leur foiblesse et leur
amour de la patrie, les invitoient de concert à s’unir par une alliance
générale, comme les peuples de plusieurs de leurs provinces, étoient
déjà unis par des alliances particulières. Sans parler des villes qui
envoyoient des députés au jeux d’Olimpie, de Corinthe et de Némée,
pour offrir les mêmes sacrifices aux mêmes divinités, et resserrer les
nœuds de leur amitié; on étoit témoin depuis long-temps du bonheur des
différens peuples qu’Amphictyon, troisième roi d’Athènes, avoit unis
par une confédération étroite. Leurs députés se rendoient tous les
ans à Delphes et aux Thermopyles pour y délibérer sur leurs affaires
générales et particulières; et ces alliés, fidèles au serment par
lequel ils s’engagoient de ne se jamais faire aucun tort, d’embrasser
au contraire leur défense, et de venger de concert les injures faites
au temple de Delphes, voyoient prospérer de jour en jour leurs affaires
domestiques, et étoient craints, aimés et respectés au-dehors. Les
nouvelles républiques demandèrent à l’envi à s’associer à cette
ligue pour jouir de sa protection; et les assemblées amphictyoniques
devinrent, si je puis parler ainsi, les états-généraux de la Grèce;
cent villes libres et indépendantes ne formèrent enfin qu’une même
république fédérative, et dont le corps Helvétique nous retrace
aujourd’hui une image assez ressemblante.
Quelqu’avantage que les Grecs retirassent de leur confédération,
quelque bien qu’ils s’en promissent pour l’avenir, il s’en falloit
cependant beaucoup que leur nouveau gouvernement pût suffire à tous
leurs besoins, et écarter tous les dangers que devoit craindre une
politique prévoyante et éclairée. Si le conseil des amphictyons
communiqua une partie de sa sagesse, de sa justice et de son
désintéressement à ses nouveaux associés, il prit sans doute à son
tour quelques-uns de leurs vices. Borné à l’exercice d’une simple
médiation, n’ayant ni le droit de dicter des lois générales à la
Grèce, ni les forces nécessaires pour faire obéir à ses décrets, il
avoit pu autrefois tenir étroitement unies quelques villes égales en
réputation, qui aimoient la paix, et qui avoient le même gouvernement,
les mêmes craintes et les mêmes ennemis; mais il ne devoit plus avoir
le même succès, dès qu’on en eut ouvert l’entrée aux ministres d’une
foule de républiques inégales en forces, et qui se gouvernoient par des
principes opposés. Il y a mille institutions politiques, dont on perd
tout le fruit dès qu’on veut les étendre au-delà de certaines bornes:
n’est-il pas vraisemblable que si les provinces voisines de la Suisse
se cantonnoient, l’alliance helvétique en seroit affoiblie?
Si les Grecs continuèrent à cultiver la paix, ou du moins s’il ne
s’éleva entre eux que des querelles passagères et peu importantes, ce
ne fut pas l’ouvrage seul du gouvernement amphictyonique. L’ancienne
habitude qu’ils avoient contractée d’envoyer des colonies au-dehors, et
leurs dissentions domestiques depuis l’établissement de la liberté sur
les ruines de la monarchie, y contribuèrent également; et toutes ces
causes à la fois concoururent à entretenir l’union.
Pausanias rapporte que le plus jeune des fils de Lycaon, Oénotrus,
prince audacieux, entreprenant, et plein de cette espérance qui fait
les héros, ayant obtenu de Nyctimus son frère, des vaisseaux et des
soldats, imagina, le premier d’entre les Grecs, d’aller jeter les
fondemens d’un nouvel état dans une terre étrangère. Les vents le
portèrent en Italie, et il y régna avec gloire. Le succès de ces
aventuriers fut admiré; leur fortune fit naître une émulation générale;
et tout ce que la Grèce eut de citoyens inquiets et ambitieux, qui
auroient communiqué leur inquiétude et leur ambition à leur patrie,
ne songea, après même que la royauté eut été détruite, qu’à former
des colonies que leur éloignement, de nouveaux intérêts et l’esprit
d’indépendance qu’elles avoient apporté de leur première patrie,
rendoient bientôt étrangères à leurs métropoles. Tandis que les Grecs
peuploient à l’envi l’Italie et les côtes d’Afrique et d’Asie, leurs
villes, qui n’étoient jamais surchargées de citoyens, ne sentoient
point la nécessité d’acquérir de nouveaux domaines pour fournir à leur
subsistance; et cette foiblesse, qui les rendoit incapables de faire
longues guerres, ne leur permettoit pas de s’accoutumer insensiblement
à l’ambition, et de porter dans leurs entreprises cette constance
opiniâtre, sans laquelle un peuple n’est jamais ambitieux et conquérant.
Chaque ville, nouvellement associée au conseil amphictyonique, étoit
d’ailleurs trop occupée de son administration intérieure pour songer
à inquiéter ses voisins. Le hasard seul avoit décidé du gouvernement,
quand elles s’affranchirent de la tyrannie de leurs capitaines; et les
lois s’étoient faites à la hâte, sans règle et sans principe. Chacun
avoit tâché de profiter de la révolution pour s’emparer de l’autorité;
et quand le calme commença à se rétablir dans les esprits, tout le
monde fut mécontent en examinant sa situation. Il s’élevoit de tout
côté des querelles entre les nobles et le peuple, les riches et les
pauvres, les magistrats et les citoyens; il n’étoit continuellement
question que de régler leurs droits et leur fortune. Des prétentions
opposées, des plaintes, des craintes ou des espérances toujours
nouvelles empêchoient que les républiques ne prissent une forme stable;
à peine avoit-on fait une loi, qu’on sentoit la nécessité de la révoquer
ou de la modifier; les nouvelles lois avoient bientôt le même sort que
celles qu’elles avoient détruites; et à la faveur de ces troubles, dont
toutes les villes étoient agitées, les amphictyons réussissoient sans
peine à entretenir la paix entr’elles.
Cependant il étoit impossible que, de ce grand nombre de républiques,
il n’y en eût enfin quelqu’une qui ne parvînt à prendre une forme sage
et fixe de gouvernement; et ne devoit-on pas craindre qu’elle n’abusât
de la régularité de ses lois, de ses forces et des désordres des autres
peuples, pour avoir de l’ambition? Quel auroit été alors le pouvoir
du conseil amphictyonique; puisqu’il ne put prévenir les funestes
effets de la rivalité d’Athènes et de Lacédémone, dans un temps que la
république fédérative des Grecs paroissoit solidement affermie par une
habitude de plusieurs siècles? Il pouvoit encore arriver que le parti
qui dominoit dans une ville se fît un systême de distraire le peuple de
ses intérêts domestiques, en l’occupant par des entreprises au-dehors:
ce fut le sort des Romains, qui inquiétèrent leurs voisins par des
guerres continuelles, pour avoir la paix chez eux.
D’ailleurs, si la Grèce étoit attaquée par une puissance étrangère,
n’est-il pas vraisemblable, qu’en voulant réunir pour la défense
commune, des peuples libres, indépendans et jaloux de leur dignité,
jamais les amphictyons n’auroient réussi à les plier à une certaine
subordination, sans laquelle les Grecs n’auroient cependant opposé à
leurs ennemis que la moitié de leurs forces, ou des soldats divisés?
Dans la crainte de se donner un maître, aucune république n’auroit
voulu reconnoître un chef; toutes auroient aspiré au commandement;
aucune n’auroit consenti à obéir; et faute d’un ressort principal qui
les unît, qui réglât leur conduite, et tour-à-tour en rallentît ou
en précipitât les mouvemens, elles seroient devenues la proie des
étrangers.
Ce qui manquoit aux Grecs, ce fut Lycurgue qui le leur procura; et le
gouvernement qu’il établit à Sparte, le rendit en quelque sorte le
législateur de la Grèce entière. Quand cet homme célèbre se vit à la
tête des affaires de sa patrie, depuis la mort de Polydecte son frère
jusqu’à la naissance de Charilaüs son neveu, Lacédémone n’étoit pas
dans une situation moins fâcheuse que les autres républiques de la
Grèce. Les deux rois, qu’elle n’avoit pas détruits, parce que leur
autorité partagée les avoit rendus moins entreprenans que les autres
princes, prétendoient être les tyrans des lois; et leurs sujets,
confondant la liberté avec la licence, ne vouloient reconnoître aucune
autorité. Chaque faction s’emparoit tour-à-tour de la puissance
souveraine, et le gouvernement, toujours abandonné à la tyrannie ou à
l’anarchie, passoit tour-à-tour avec violence d’un excès à l’autre.
Ce ne fut qu’à son retour de Crète et d’Egypte, pays alors les plus
célèbres dans le monde, et dont Lycurgue étoit allé étudier les mœurs
et les loix, qu’il médita la réforme des Spartiates. Il ne pensa point
comme les autres législateurs qui parurent après lui dans la Grèce,
et qui, ne cherchant par des ménagemens timides qu’à contenter à la
fois tous les citoyens, ne satisfirent personne, laissèrent subsister
le germe de toutes les divisions, ou ne corrigèrent un abus, que pour
en favoriser un autre. La politique doit sans doute consulter la
disposition des esprits, et ne pas offenser les mœurs publiques, quand
elle donne des lois à un grand état; parce que le génie de la nation
y est nécessairement plus fort que le législateur: mais lorsqu’il ne
s’agit que d’une poignée de citoyens, qui ne compose, pour ainsi dire,
qu’une famille dans les murs d’une même ville, elle n’a pas besoin
de la même condescendance. Lycurgue opposa son génie à celui des
Spartiates, et osa former le projet hardi d’en faire un peuple nouveau.
Il ne crut pas impossible de les intéresser tous, par l’espérance ou
par la crainte, à la révolution qu’il méditoit. Il trouva quelques
amis dignes de se rendre avec leurs armes dans la place publique
où il devoit publier ses lois; et, sans autre droit que celui que
donnent l’amour du bien et le salut de la patrie, il contraignit les
Lacédémoniens à devenir sages et heureux.
Lycurgue laissa subsister la double royauté en usage à Lacédémone,
et dont deux branches de la famille d’Hercule étoient en possession.
En même temps qu’il donnoit à ces princes, comme généraux, un pouvoir
absolu à la tête des armées, il les réduisit, comme magistrats, à
n’être avec le sénat que les instrumens ou les ministres des lois. Ce
fut au corps même de la nation que ce législateur remit l’autorité
souveraine, c’est-à-dire, le droit de faire des lois, d’ordonner la
paix et la guerre, et de créer les magistrats auxquels elle devoit
obéir. Mais afin que le peuple fût plus tranquille sur sa situation,
et que, sous prétexte de conserver sa liberté, il ne se livrât point à
une défiance inquiète et orageuse, Lycurgue établit en sa faveur cinq
éphores ou inspecteurs; ils étoient spécialement chargés d’empêcher
que les rois et les sénateurs, en abusant du pouvoir exécutif, ne
parvinssent à se mettre au-dessus des lois ou à les violer; leur
magistrature étoit annuelle, pour qu’ils fussent en même temps plus
attentifs à leurs devoirs, et moins entreprenans; et ils entretenoient
ainsi la république dans cette sécurité qui ne donne à tous les
citoyens qu’un même intérêt.
Le sénat, composé de vingt-huit citoyens choisis par le peuple, et qui
devoient avoir soixante ans accomplis, exerçoit les magistratures
civiles, servoit de conseil aux deux rois, à qui il n’étoit permis de
rien entreprendre sans son consentement; et portoit seul aux assemblées
publiques les matières sur lesquelles le peuple devoit délibérer et
résoudre.
La république de Lycurgue, ainsi que Polybe l’a dit depuis de la
république romaine, réunissant tous les avantages dont l’aristocratie,
la royauté et la démocratie ne peuvent jamais posséder qu’une foible
partie, quand elles ne se confondent pas pour ne former qu’un seul
gouvernement, n’eut aucun des vices qui leur sont naturels. La
souveraineté dont le peuple jouissoit le portoit sans effort à tout
ce que l’amour de la liberté et de la patrie peut produire de grand
et de magnanime dans un état purement populaire. Mais, par une suite
de l’équilibre établi entre les différens pouvoirs, dès que la partie
démocratique du gouvernement vouloit abuser de son autorité, elle se
trouvoit sans force, et contrainte par la puissance des magistrats.
Aussi ne vit-on point dans Lacédémone ces caprices, ces emportemens,
ces terreurs paniques, ces violences qui déshonoroient la plupart
des républiques de la Grèce. Par une suite de ce même équilibre
des pouvoirs, les magistrats à leur tour tout-puissans, quand la
loi marchoit devant eux, se trouvoient sous la main impérieuse du
peuple dès qu’ils s’écartoient de la règle. Tous les ordres de l’état
s’aidoient, s’éclairoient, se perfectionnoient mutuellement par la
censure qu’ils exerçoient les uns sur les autres. Les grands abus
étoient impossibles, parce qu’on avoit prévu les plus petits. Le sénat,
qui devoit à la vigilance des éphores sa modération et sa sagesse dans
l’exercice de la puissance exécutrice, rendoit à son tour la multitude
capable de discuter et de connoître ses vrais intérêts, de se fixer
à des principes, et de conserver le même esprit. Les rois n’avoient
aucun pouvoir s’ils n’étoient pas les organes du sénat, et donnoient
cependant aux armées cette action prompte et diligente, qui est l’ame
des opérations et des succès militaires, mais presque toujours inconnue
chez les peuples libres.
Quelque sage que fût ce systême, dont Lycurgue avoit pris la première
idée chez les Crétois, il n’en espéra rien si les anciennes mœurs
subsistoient. Quel eût été en effet le fruit de l’ordre qu’il avoit
établi pour rendre les lois seules puissantes et seules souveraines,
si les richesses et le luxe, toujours liés ensemble, et toujours
suivis de la dépravation des mœurs, de l’inégalité des citoyens, et par
conséquent de la tyrannie et de la servitude, eussent encore appris
aux Spartiates à mépriser ou à éluder leurs nouvelles lois? Le peuple,
avili par la misère, auroit bientôt été incapable de conserver sa
dignité; il eût vendu ses suffrages, ses droits et sa liberté au plus
offrant. Le sénat, dont les places n’étoient destinées qu’à honorer
les hommes les plus vertueux, n’auroit été ouvert qu’aux plus riches.
On auroit acheté les magistratures pour satisfaire sa vanité, ou pour
faire un trafic honteux de son pouvoir. Les rois, en favorisant la
corruption, pour ne trouver que des esclaves soumis à leurs caprices,
auroient sacrifié impunément la patrie à leurs intérêts particuliers.
C’est en Egypte que Lycurgue s’instruisit du pouvoir des mœurs dans
la société; et c’est pour n’avoir pas connu, comme ce législateur,
l’action réciproque des lois sur les mœurs, et des mœurs sur les lois,
que plusieurs peuples n’ont tiré qu’un médiocre avantage des soins
qu’ils ont pris de balancer différens pouvoirs dans l’état, et de les
tenir en équilibre.
Pour rendre les citoyens dignes d’être véritablement libres, Lycurgue
établit une parfaite égalité dans leur fortune; mais il ne se borna
point à faire un nouveau partage des terres. La nature ne donnant pas
sans doute à tous les Lacédémoniens les mêmes passions, ni la même
industrie à faire valoir leurs héritages, il craignit que l’avarice
n’accumulât bientôt les possessions; et pour que Sparte ne jouît pas
d’une réforme passagère, il descendit, pour ainsi dire, jusque dans
le fond du cœur des citoyens, et y étouffa le germe de l’amour des
richesses.
Lycurgue proscrivit l’usage de l’or et de l’argent, et donna cours à
une monnoie de fer. Il établit des repas publics, où chaque citoyen fut
contraint de donner un exemple continuel de tempérance et d’austérité.
Il voulut que les meubles des Spartiates ne fussent travaillés qu’avec
la coignée et la scie; il borna, en un mot, tous leurs besoins à ceux
que la nature exige indispensablement. Dès-lors les arts qui servent
au luxe abandonnèrent la Laconie; les richesses devenues inutiles
parurent méprisables, et Sparte devint une forteresse inaccessible à la
corruption. Les enfans, formés par une éducation publique, se faisoient
en naissant une habitude de la vertu de leurs pères. Les femmes que
les lois ont toujours dégradées en ménageant trop leur foiblesse, et
par qui le relâchement des mœurs s’est introduit dans presque tous les
états, étoient faites à Sparte pour animer et soutenir la vertu des
hommes. Les exercices les plus violens, en leur donnant un tempérament
fort et robuste, les élevoient au-dessus de leur sexe, et préparoient
leur ame à la patience, au courage et à la fermeté des héros.
L’amour de la pauvreté devoit rendre les Spartiates indifférens sur
les dépouilles et les tributs des vaincus; ne vivant que du produit de
leurs terres, ne possédant qu’une monnoie inconnue hors de chez eux, et
n’ayant aucuns fonds de réserve, il leur étoit impossible de porter la
guerre loin de leur territoire. La loi qui leur défendoit de donner le
droit de citoyens à des étrangers, les empêchoit de réparer les pertes
que leur causoit la victoire même; tout les invitoit donc à regarder la
paix comme le bien le plus précieux pour les hommes. Lycurgue cependant
ne s’en reposa point sur des motifs si propres à retenir sa patrie
dans les bornes de la justice et de la modération. Il connoissoit trop
bien le cœur humain et ce qui fait la prospérité constante des états,
pour ne pas se défier des prestiges séducteurs de l’ambition, passion
toujours féconde en espérances et en promesses, mais qui détruit en peu
de temps un peuple, si elle est malheureuse; et qui ne peut avoir des
succès, sans dégénérer en avarice et en brigandage, changer les mœurs
et la condition des citoyens, et ruiner les principes du gouvernement.
Le législateur fit une loi expresse, par laquelle il n’étoit permis
aux Lacédémoniens de faire la guerre que pour leur défense, et leur
enjoignoit de ne jamais profiter de la victoire, en poursuivant une
armée mise en déroute.
Cette précaution, en apparence outrée, étoit cependant nécessaire; car
pour rendre Lacédémone aussi forte qu’elle pouvoit l’être, Lycurgue en
avoit fait plutôt un camp qu’une ville. On s’y formoit continuellement
à tous les exercices de la guerre; toute autre occupation y étoit
méprisée. Tout citoyen étoit soldat. Être incapable de supporter la
faim, l’intempérie des saisons et les fatigues les plus longues; ne
pas savoir mourir pour la patrie, et vendre cher sa vie aux ennemis,
c’eût été une infamie. Il pouvoit aisément arriver que les Spartiates,
emportés et trompés par leur courage, abusassent pour s’agrandir des
qualités qu’on ne leur avoit données que pour se défendre. Plus une
nation brave et guerrière est naturellement disposée à ne pas chercher
la gloire dans la pratique de la justice et de la modération, plus
Lycurgue devoit recommander la paix en faisant des soldats.
Quoique le portrait que je viens de faire de Lacédémone ne soit
qu’ébauché, il est cependant aisé de juger du respect, ou plutôt de
l’admiration que les Spartiates durent inspirer à toute la Grèce.
On oublia la dureté avec laquelle ils avoient autrefois traité les
citoyens d’Hélos, dont ils retenoient encore les descendans dans
l’esclavage. Les deux guerres mêmes qu’ils firent aux Messéniens,
depuis la réforme de Lycurgue, et qui ne finirent que par la ruine
entière d’Ithome et d’Ira, et par la fuite ou la servitude de tous les
habitans de la Messénie, ne furent regardées que comme des momens de
distraction, qu’un long exercice de vertu avoit réparés.
Hercule, dit Plutarque, parcouroit le monde, et avec sa seule massue il
y exterminoit les tyrans et les brigands; et Sparte avec sa pauvreté
exerçoit un pareil empire sur la Grèce. Sa justice, sa modération et
son courage y étoient si bien connus, que sans avoir besoin d’armer
ses citoyens, ni de les mettre en campagne, elle calmoit souvent par
le ministère d’un seul envoyé les séditions domestiques des Grecs,
contraignoit les tyrans à abandonner l’autorité qu’ils avoient usurpée,
et terminoit les querelles élevées entre deux villes.
Cette espèce de médiation, toujours favorable à l’ordre, valut d’autant
plus à Lacédémone une supériorité marquée sur les autres républiques,
qu’elles étoient continuellement obligées de recourir à sa protection.
Heureuses tour-à-tour par ses bienfaits, aucune d’elles ne refusa de
se conduire par ses conseils. Il est beau pour l’humanité, et c’est
une grande leçon de morale et de politique, de voir un peuple qui ne
doit sa fortune qu’à son amour pour la justice et à sa bienfaisance.
Lacédémone acquit dans la Grèce l’autorité qui manquoit au conseil
amphictyonique pour en tenir unies toutes les parties. Tandis qu’on
s’accoutumoit à obéir aux Spartiates, parce qu’il eût été insensé
de ne pas respecter leur sagesse et leur courage, la subordination
s’établissoit de toutes parts; leur ville devenoit insensiblement la
capitale de la Grèce; et jouissant sans contestation du commandement
de ses armées réunies, pouvoit donner à la république fédérative des
Grecs toute la force dont elle étoit susceptible.
Aujourd’hui qu’on juge faussement en Europe de la force des états,
plus par l’étendue du territoire et le nombre des citoyens que par la
sagesse des lois, on croira sans doute que les Grecs, qui n’occupoient
qu’une petite province, ne pouvoient conserver leur liberté qu’autant
qu’il ne se formeroit dans leur voisinage aucune puissance assez
considérable pour les subjuguer; et on en conclura qu’ils devoient
s’accroître et faire des conquêtes. Après avoir loué la modération
des Spartiates, parce qu’elle leur valut l’empire de la Grèce, on
blâmera cette même modération, parce qu’elle retenoit les Grecs dans
leur première foiblesse, tandis que par une suite de ces révolutions
éternelles qui changent la face du monde, leurs voisins tendoient
continuellement à s’agrandir.
Mais, sans examiner ce qui fait la puissance réelle d’un état, qu’on
fasse d’abord attention que les ressorts d’une république fédérative
sont si nombreux, si compliqués, si lens dans leurs mouvemens,
qu’elle ne peut s’occuper avec succès que d’elle-même. Falloit-il
que les Spartiates invitassent la Grèce à faire des conquêtes, qui,
sans enrichir aucune de ses villes en particulier, auroient rendu
leur communauté plus puissante? La prudence ne permettoit pas de le
tenter; tout le monde le sait, un intérêt éloigné ne frappe jamais la
multitude; un intérêt général ne la remue que foiblement.
Quand on seroit parvenu dans une assemblée générale des amphictyons
à donner aux Grecs la passion de faire des conquêtes en commun, les
obstacles sans nombre, attachés à cette entreprise, les en auroient
bientôt dégoûtés. Une république fédérative se défend avec succès,
parce que le grand objet de sa conservation, lorsqu’on attaque sa
liberté, ne donne à toutes ses parties qu’un même intérêt. La guerre
défensive n’exige qu’une sorte de sagesse lente, dont une ligue est
capable; d’ailleurs le danger précipite alors ses démarches en lui
donnant un zèle plus ardent pour le bien public, et l’oblige de
passer par-dessus bien des formalités, dont elle ne se départ jamais
dans d’autres circonstances. La guerre offensive, loin d’unir plus
étroitement des confédérés, les divise au contraire presque toujours.
En commençant une entreprise, chacun tâche d’y contribuer le moins
qu’il lui est possible, et veut cependant en retirer le principal
avantage. On se fait un mérite de tromper avec adresse ses alliés,
et de remplir mal ses engagemens. Soit qu’on réussisse, soit qu’on
échoue, personne ne se rend justice; personne ne veut être la cause des
disgraces qu’on a essuyées; tout le monde veut être l’auteur des succès
heureux, et des confédérés finissent par se haïr.
Les Grecs pouvoient-ils former des projets d’agrandissement au-dehors,
sans que leurs républiques n’eussent commencé à se diviser, & à
concevoir les uns contre les autres des haines implacables? Chaque
ville auroit eu des ennemis à ses portes, et n’auroit acquis que des
sujets qui l’auroient mal servie. Loin de blâmer, ne faut-il donc pas
louer la modération des Spartiates et des autres Grecs, s’ils pouvoient
trouver en eux-mêmes les ressources nécessaires contre les efforts des
puissances les plus considérables?
La Grèce étoit assez étendue pour qu’elle ne manquât pas de soldats, et
ses terres assez sagement distribuées entre différens états, pour que
les lois pussent y être religieusement observées; voilà ce qui devoit
faire sa force. Imaginez cette province pleine de républiques sans
faste et sans luxe, et peuplée de citoyens soldats qui n’aiment que la
justice, la gloire, leur liberté et leur patrie: que lui importe qu’il
se forme de grandes puissances dans son voisinage? Répéterai-je ici ce
qu’on trouve dans d’autres ouvrages politiques, que le luxe, inévitable
dans les grands états, les énerve; que les lois doivent y languir, &
que leurs forces sont nécessairement engourdies?
Elle se forma enfin, cette grande puissance. Au milieu de toutes ces
nations d’Asie, qui n’étoient recommandables que par leurs richesses,
il étoit un peuple peu nombreux, mais dont le pays fermé à l’avarice,
au luxe, à la mollesse, servoit d’asyle aux talens, au courage et aux
autres vertus que le despotisme avoit bannies de chez ses voisins.
Cyrus en étoit le roi; mais trompé par son ambition, il ne connut pas
le bonheur de régner sur les Perses seuls. La conquête du royaume des
Lydiens rendit ce prince maître des richesses de Crésus, et lui soumit
l’Asie mineure. Il porta la guerre contre la Syrie, la réduisit en
province, de même que l’Arabie, détruisit la puissance des Assyriens,
s’empara de Babylone; et son empire, qui s’étendit enfin sur tous
ces vastes pays qui sont compris entre l’Inde, la mer Caspienne, le
Pont-Euxin, la mer Egée, l’Ethiopie et la mer d’Arabie, ne fut séparé
de la Grèce que par un bras de mer qui n’étoit qu’une foible barrière.
L’histoire de Cyrus ne nous est parvenue que défigurée par les contes
puériles dont Hérodote a cru l’orner, ou embellie par le pinceau d’un
historien philosophe, qui a peut-être moins songé à nous instruire de
la vérité qu’à donner des leçons aux rois pour leur apprendre, s’il se
peut, d’être dignes de leur fortune. Quoi qu’il en soit, on voit que
ce prince, ayant rempli l’Asie entière du bruit de ses exploits, a eu
le sort des hommes extraordinaires, dont l’histoire est plus mêlée de
fictions et de merveilleux, à mesure que la grandeur de leurs actions
a moins besoin de ces ridicules ornemens pour intéresser. Cyrus a
certainement été un des personnages de l’antiquité les plus illustres
par ses talens; et quand il eut formé son vaste empire, à quels dangers
les Grecs auroient-ils été exposés, si toutes les villes eussent
profité de l’exemple que leur donnoit Lacédémone pour perfectionner
leur gouvernement? Cyrus, quoique maître de l’Asie, n’avoit de force
véritable que les Perses; le reste de ses sujets doit n’être compté
pour rien.
Plus la domination de ce prince étoit étendue, moins sa puissance
devoit être formidable; il laissa à Cambyse, son fils et son
successeur, une trop grande fortune pour qu’il n’en fût pas accablé.
Il ne faut point imposer à un homme des devoirs qui passent les forces
de l’humanité; et Cyrus lui-même n’auroit pu empêcher les ressorts
du gouvernement de se relâcher. Plus la rupture entre les Perses et
les Grecs étoit différée, moins elle devoit être dangereuse pour
ces derniers; peut-être que les successeurs de Cyrus, écrasés sous
le poids de leur grandeur, de leurs vices et de leurs entreprises,
auroient renoncé à l’ambition de faire des conquêtes, avant que de
pouvoir porter la guerre dans la Grèce, si elle eût eu la sagesse de ne
s’occuper que d’elle-même.
La rupture éclata à l’occasion des colonies établies sur les côtes de
l’Asie mineure. Elles ne formoient point un même corps de république
avec leurs métropoles, dont elles avoient négligé l’alliance; et
quoiqu’elles n’eussent aucune des qualités que doit avoir un peuple
libre, elles souffroient impatiemment la domination des rois de Perse.
Aristagoras, homme aussi téméraire qu’ambitieux, ne cessoit d’exciter
les habitans de Milet à la révolte; et ses émissaires, dont il avoit
rempli la Grèce, obtinrent sans peine des Athéniens les secours
qu’ils demandoient en faveur des Grecs d’Asie, qui, pour la plupart,
tiroient leur origine de l’Attique. Athènes venoit de secouer le
joug des Pisistrates; elle étoit encore dans l’ivresse d’une liberté
naissante, et son dernier tyran, Hippias, avoit trouvé un asyle et même
une protection marquée chez Artapherne, gouverneur de Lydie. Cette
république promit sa protection aux colonies, et leur révolte éclata
par la prise de Sardis, qui fut réduite en cendres.
Darius, qui occupoit alors le trône de Perse, se vengea aisément de
cette injure; Milet, abandonné à la colère et à l’avarice des soldats,
fut traité avec la dernière rigueur. Le vainqueur, après avoir soumis
l’Yonie, et s’être emparé de toutes les îles voisines, voulut étendre
la punition sur la Grèce même; il y dépêcha des hérauts pour demander
la terre et l’eau, c’est-à-dire, pour lui ordonner de se soumettre à
son empire. Loin de se repentir, les Athéniens se préparèrent à la
guerre, et marchant jusqu’à Marathon, où les Perses s’étoient déjà
avancés, les défirent sous la conduite de Miltiade.
Darius frémit de colère en apprenant l’affront que ses troupes venoient
de recevoir; il se préparoit à fondre une seconde fois sur la Grèce
avec des forces plus considérables, lorsqu’il fut surpris par la
mort; et Xercès, en montant sur le trône, ne vit que l’injure que les
Athéniens avoient faite à son père. Un de ses principaux officiers fut
chargé de lui en rappeler tous les jours le souvenir. «Si j’oublie,
disoit le prince, l’embrasement de Sardis, les courses que les Grecs
d’Europe ont eu la témérité de faire en Asie, et la bataille de
Marathon, ne croyez pas qu’ils soient touchés de ma modération; leur
orgueil, qui voit sans frayeur ma puissance, en seroit plus hardi à
m’insulter. Ma générosité passeroit pour crainte ou pour impuissance;
et ces peuples, que je négligerois de châtier, entreroient encore à
main armée dans l’Asie. Il n’est plus possible, ni aux Perses ni aux
Grecs, de se regarder d’un œil indifférent; trop de haine les divise;
trop de soupçons les empêchent de se réconcilier: la Perse doit obéir
à la Grèce, ou la Grèce devenir une province de Perse.»
Quelqu’impatient que fût Xercès de porter la guerre dans la Grèce,
il employa encore quatre ans aux préparatifs de son expédition; et
rassembla, pour ainsi dire, toutes les forces de l’Asie. Son armée
de terre, selon Hérodote, étoit composée de dix-sept cent mille
combattans; et son armée navale, qui montoit à cinq cent mille hommes,
étoit portée sur douze cens vaisseaux, suivis de trois mille bâtimens
de transport. Il y a apparence que ce dénombrement des forces de Xercès
est exagéré: mais en s’en rapportant au récit des autres historiens, ce
prince avoit une armée encore assez considérable pour devoir aspirer à
la conquête de l’Europe entière, s’il suffisoit de pouvoir rassembler
une grande multitude d’hommes pour être conquérant et faire de grandes
choses.