Désespéré de ce contre temps, je m'avance vers la comtesse pour lui

faire mes adieux:

--Allez, me dit-elle, en m'embrassant, allez digne fils d'un meilleur

père; je ne vous retiens plus: allez, soyez heureux, et que le ciel

vous rende bientôt à nos désirs.

Cependant je l'arrosai de mes larmes, je gémissais, je commençais des

paroles entrecoupées et n'en pouvais achever aucune: enfin je la

quittai.

En rentrant je trouvai mon père à table qui m'attendait. Je pris un

morceau; puis nous montâmes à cheval, et je partis en maudissant le

destin.

Qu'il est cruel, cher Panin, de renoncer au monde lorsque l'on commence

d'en jouir, d'être entraîné d'une maison dont la présence de tant d'amis

faisait une demeure délicieuse, et de quitter une maîtresse chérie, au

moment où on dressait le lit nuptial.

Ah! lorsque la beauté me sourit et me tend les bras; faible jouet des

caprices d'un père! faut-il que je serve de victime à son ambition!

Qu'elle m'a déjà coûté de larmes! qu'elle va m'en coûter encore!

De Parcow, le 25 mars 1770.

XXXI

LUCILE A CHARLOTTE.

A Lublin.

Pourrais-tu le croire? Gustave est parti sans me dire adieu. Cruel

amant, va chercher une folle gloire dans les combats: fuis où ton coeur

t'appelle: mais puisse l'image de la malheureuse Lucile en proie à son

désespoir te poursuivre sans cesse.

Je roule dans mon âme de sombres pensées. Fatigues, famine, maladies,

combats, carnage; tout ce qu'il y a de plus sinistre se présente à mon

esprit: et comme si ce n'était pas assez de ces maux, la jalousie s'y

joint encore pour déchirer mon coeur. Hélas! loin de moi, il

m'abandonnera peut-être; peut-être que quelqu'autre captivera son coeur.

Ah! Charlotte, je succombe à la douleur, et dans l'excès de ma

tristesse, je n'ai pas même la force de verser des larmes.

De Varsovie, le 26 mars 1770.

XXXII

GUSTAVE A LUCILE.

A Varsovie.

Entraîné loin de toi par l'autorité d'un père barbare, j'ai longtemps

cherché l'occasion de lui échapper. Elle s'est offerte enfin pour mon

repos, mais trop tard au gré de mes désirs.

A peine arrivé au rendez-vous général, que le sort vient de nous

séparer!

Je me déroberai pendant la nuit, je marcherai à la clarté de la lune:

demain au coucher du soleil, je me rendrai au kikajon du parc. Je te

conjure d'aller m'y attendre, je ne vis que pour toi.

De Parcow, le 27 mars 1770.

XXXIII

LUCILE A CHARLOTTE.

A Lublin.

J'accusais Gustave de cruauté, ah! je lui faisais tort.

A la nouvelle du parti que voulait lui faire prendre son père, je fus

pénétrée du plus mortel chagrin. Je m'attendais à le voir. Trois jours

s'étaient passés et il ne paraissait point. Trois jours se passèrent

encore à l'attendre vainement.

Comme j'étais en proie à mon inquiétude, j'appris enfin qu'il était

parti.

Rien n'égalait ma douleur. Dieux! dans quel état se trouvait mon âme,

lorsque j'en reçus un billet. Il me donnait un rendez-vous. J'y allai

avant l'heure fixée. L'amour et l'impatience précipitaient mes pas.

Les yeux tournés vers l'endroit d'où il devait venir, au moindre bruit

mon coeur palpite. La porte s'ouvre; c'est lui, il court, il vole, il me

presse contre son sein et me fixe en soupirant; son coeur est prêt à

éclater: puis tout-à-coup oubliant sa douleur, il paraît enivré de

plaisir, et dans un transport de joie, il me saisit, me serre éplorée

entre ses bras et me couvre de baisers.

Le feu de son coeur pénètre dans le mien; nos bouches se pressent et nos

âmes cherchent à se confondre; nous nous jurons cent fois un amour

éternel et scellons nos serments par de nouveaux baisers.

Soudain il suspend ses caresses, garde quelque temps le silence, pousse

de longs gémissements, appuie sa tête sur mon sein qu'il arrose de ses

larmes, et d'une voix glacée par le désespoir:

«Chère Lucile, dit-il, le cruel destin nous sépare, mais je te laisse

mon coeur: je vole où m'appelle un injuste devoir. Sois-moi fidèle,

bientôt le ciel propice te rendra ton amant.»

A ces mots, il s'arrache avec effort de mes bras, et me laisse

défaillante dans ceux de Baboushow.

De Varsovie, le 1er avril 1770.

XXXIV

LUCILE A GUSTAVE.

A Tarnopol.

Je ne peux, cher Potowski, me consoler de ton départ. On a beau chercher

à m'égayer; mon coeur demeure flétri au milieu des parties les plus

brillantes. J'ai toujours devant les yeux ta triste image. Il me semble

te voir dans l'instant où tu t'arrachas de mon sein.

Loin de la foule importune je vais souvent promener mes pas solitaires

sur ces bords fleuris où tu aimais à reposer près de moi. Mais au lieu

d'adoucir ma douleur, tout y renouvelle le sentiment de mes peines, tout

m'y retrace nos entretiens, nos serments, tout m'y rappelle un triste

souvenir.

Ici, dis-je toute seule, il me fit l'aveu de sa flamme; là je reçus les

premiers gages de sa tendresse.

Et je demeure immobile, arrosant la terre de mes larmes.

Il semble que tout ce qui m'environne prenne part à ma douleur. Les

oiseaux ne font plus retentir l'air que de tristes accents, les échos ne

leur répondent que par des plaintes; les zéphirs gémissent parmi le

feuillage et le murmure des ruisseaux imite mes soupirs.

Lorsque tu fus parti, je me plaignais de ne pouvoir pleurer. Hélas! que

cette vaine consolation m'est bien rendue. Le jour deux ruisseaux de

larmes coulent sans cesse de mes yeux; la nuit j'en arrose ma couche, et

la source n'en peut tarir.

_P. S._ J'oubliai de te dire de m'adresser tes lettres sous le couvert

de Sophie. C'est par son canal que je te ferai passer les miennes.

Adieu, écris-moi souvent.

De Varsovie, le 9 avril 1770.

XXXV

SOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Lorsque Gustave fut parti rien n'égalait le désespoir de Lucile.

Elle tomba sans connaissance dans les bras de sa suivante et resta

longtemps plongée dans une douleur stupide. Quelquefois elle en sortait

pour appeler son amant, tourner les yeux du côté où il avait disparu,

tendre les bras comme pour l'embrasser et elle y retombait bientôt

après.

A cet accablement a succédé une morne tristesse, la langueur de son

regard étale tout l'ennui de son âme, et son coeur flétri se refuse à

toute espèce de consolation.

Sa chambre ne résonne plus de ses chants, mais elle y tient souvent de

tristes soliloques:

«Est-il donc vrai, cher Potowski, (s'écriait-elle l'autre jour) est-il

donc vrai que tu m'as laissée? Hélas! il ne me reste plus de toi que

le souvenir de t'avoir possédé. O beaux jours! jours trop rapidement

écoulés! vous ne reviendrez plus. Que je suis malheureuse.»

Puis elle soupirait amèrement.

Te l'avouerai-je, son état me fait compassion et quand je la vois si

affligée, je ne me sens plus la force de la supplanter. Hélas! n'ai-je

pas assez de mes peines, sans m'embarrasser encore de celles d'autrui?

Aujourd'hui Lucile paraît plus tranquille que d'ordinaire. Je viens de

lui remettre une lettre de Gustave, elle l'a ouverte avec transport.

Tandis qu'elle la parcourait, on voyait la sérénité se rétablir sur son

visage; elle l'a lue plusieurs fois; puis, les yeux attachés sur le

papier, elle disait à voix basse:

«Cher Potowski, toi dont la vue seule faisait ma joie, si le ciel

conserve tes jours, et te laisse à ta maîtresse, mon âme est contente;

je lui pardonne tout. Mais hélas! que la vie est lente, et le terme de

mon bonheur éloigné!»

Je ne saurais rendre raison des divers mouvements qui agitent mon sein;

à mesure que la plaie de son coeur paraît se fermer, je sens la mienne

se rouvrir. Mes bonnes résolutions se sont évanouies; mon premier projet

me trotte de nouveau par la tête.

Ah! Rosette, je suis honteuse de la bassesse de mes sentiments.

De Varsovie, le 1er mai 1770.

XXXVI

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Que ce monde est changé!

Arrachés par la discorde du brillant théâtre de la vie où nous

folâtrions, nous paraissons sur une nouvelle scène où tout est en

désordre, en confusion, en alarmes. Au son de la trompette guerrière,

appelés dans les champs de la fureur, souvent nous sommes exposés aux

plus dures fatigues, aux injures du temps, à la faim, à la soif,

toujours occupés à fuir ou à poursuivre de cruels ennemis, et

tour-à-tour la proie les uns des autres.

Le parti de l'iniquité semble sans cesse renaître de ses cendres. Chaque

jour on voit se former quelque confédération, quelque conjuration

nouvelle, sous le beau nom de vengeurs de l'État, de défenseurs de la

patrie.

Parler de justice? Ah les misérables! Ils brisent sans scrupules les

barrières des lois, et foulent aux pieds sans remords les devoirs les

plus sacrés. Livrés à leurs basses vues, ils s'enrôlent chacun dans

diverses factions. Le fils combat contre le père, le frère contre le

frère, l'ami contre l'ami, et dans les transports de leur fureur

brutale, on les voit courant par troupes effrénées, le fer et le feu à

la main, répandre partout la terreur et l'effroi, ravager les provinces,

dévaster les campagnes, piller, brûler, saccager. On dirait qu'ils se

font un jeu cruel de détruire autour d'eux jusqu'aux germes du bonheur.

Que cette conduite est révoltante dans des êtres malheureux qui ne sont

nés que de l'amour, ne subsistent que par l'amour, ne goûtent du bonheur

qu'à s'aimer, et n'ont pour s'aimer qu'un instant!

Quelle foule de fléaux divers assiégent l'humanité! Les orages, les

tremblements de terre, les volcans, l'incendie, la famine, la peste

ravagent tour-à-tour le monde. Insensés que nous sommes! fallait-il

encore y ajouter les horreurs de la guerre?

Nous voici à Timkow: un corps de cinq mille Polonais avec un ramassis de

Tartares, de Français, d'Allemands, qui sont accourus au bruit de nos

dissensions pour s'enrichir de nos dépouilles! Vils aventuriers!

semblables à des oiseaux de proie attirés par l'odeur des cadavres!

Au lieu de marcher contre l'ennemi, nos braves guerriers parlent de

faire une incursion sur les terres de quelques dissidents. Hélas!

faut-il que je sois enrôlé parmi ces barbares? Me voilà forcé de

partager toutes leurs horreurs.

De Timkow, le 15 mai 1770.

XXXVII

DU MÊME AU MÊME.

A Pinsk.

Il s'est passé le 17 quelqu'affaire entre nous et les Russes, mais de

trop petite importance pour être rapportée.

Nous apprîmes il y a trois jours qu'un gros d'infanterie ennemie

s'avançait de nos côtés.

Birinski était instruit de leur marche et leur avait caché la sienne; il

s'était saisi de presque tous les passages, tenait les défilés et se

disposait à tomber sur eux dans le temps qu'ils s'y attendaient le

moins.

Déjà ils étaient fort près, lorsqu'ils eurent vent de nos dispositions.

A l'instant ils font une contre-marche et se montrent le lendemain matin

sur une hauteur à quelque distance de nous.

Dès que nous les aperçûmes, Birinski expédia un courrier à Twarowski

pour lui demander un renfort.

Vers les dix heures, les ennemis firent quelques mouvements et vinrent à

nous. Nous les attendîmes de pied ferme.

Tout se dispose à l'attaque. La trompette donne le signal. Bientôt les

deux armées sont enveloppées d'un tourbillon de flamme et de fumée: l'on

entend un bruit effroyable de décharges, de cris d'hommes et de

hennissements de chevaux. Le feu cesse, le jour renaît et le fer choisit

sa victime. Semblables à des lions féroces, les combattants se

précipitent les uns contre les autres avec acharnement. Des deux côtés

on voit voler la mort. La fureur des ennemis redouble, partout ils

portent la terreur et l'effroi.

Birinski, le sabre à la main, faisait des prodiges de valeur; il voit

ses troupes qui plient: les yeux ardents de colère et la bouche écumante

de rage, il vole à eux et s'efforce en vain de les ramener au combat.

Nous battons en retraite: l'ennemi animé au carnage nous poursuit et

atteint quelques fuyards qui tombent sous ses coups. Soudain un nuage

épais s'abat sur le camp, nous dérobe aux vainqueurs et nous sauve comme

par miracle.

Une pluie abondante qui tomba ensuite servit encore à séparer les

combattants.

La nuit s'avançait lorsque le ciel redevint serein, et nous profitâmes

de l'obscurité pour nous retirer à Marianow.

Tandis que mes camarades s'entretiennent de cette malheureuse affaire,

je profite d'un moment de loisir pour t'apprendre notre défaite.

Voilà un beau commencement de campagne, et certes il est bien juste

qu'après avoir épousé une pareille cause nous n'ayons pas sujet de nous

en glorifier!

Je n'ai reçu dans l'engagement qu'une fort légère blessure au bras

gauche: je veux cacher cet accident à Lucile; je te prie de lui laisser

ignorer, si tu as occasion de la voir.

Que tu es heureux, cher ami, de pouvoir passer tes jours loin du fracas

des armes.

_P. S._ Suivant les derniers avis, les Ottomans sont prêts à entrer de

nouveau en Pologne; ils doivent avoir passé le Driester à Dombassar.

Voilà nos malheureuses provinces inondées de troupes étrangères. Je

frémis à l'idée des horreurs qu'elles vont commettre.

De Marianow, le 21 mai 1770.

XXXVIII

DU MÊME AU MÊME.

A Pinsk.

Le renfort que nous avions demandé arriva le lendemain matin près de

Marianow. Nous le joignîmes et marchâmes droit aux ennemis. Ils étaient

dispersés sur le champ de bataille. A notre approche, ils firent une

retraite précipitée.

Birinski se mit à leur poursuite avec le gros de notre armée. Loveski et

moi restâmes avec une petite troupe pour reconnaître nos morts.

Nous nous mîmes donc à parcourir le champ de bataille. Ciel! quel

horrible spectacle! Une campagne inondée de sang et jonchée de cadavres,

tous couverts de blessures et étendus les uns sur les autres.

A cet aspect je détournai plusieurs fois les yeux, saisi d'horreur et de

compassion. Insensés que nous sommes! Au milieu du tumulte des armes,

pleins d'une bouillante ardeur, nous ne demandons qu'à nous distinguer,

nous nous animons à l'ouïe des clairons, le glaive en main nous marchons

au combat, nous fondons sur nos ennemis avec rage, donnons ou recevons

la mort, et nous nous faisons un jeu cruel de nous entr'égorger. Mais

lorsque dans un de ces moments de calme où la raison nous est rendue,

nous venons à jeter les yeux sur les maux cruels que nous avons faits,

quelles tristes pensées s'élèvent dans notre esprit, de quels regrets ne

sommes-nous point pénétrés!

Je ne pouvais retenir mes larmes.

--Quelle fureur aveugle pousse les barbares humains? m'écriai-je dans un

transport de douleur. Ils ont si peu de jours à vivre! ces jours sont

déjà si malheureux! pourquoi précipiter une mort si prochaine? pourquoi

ajouter tant de sujets d'affliction à l'amertume dont les Dieux ont

rempli cette courte vie?

--Hélas! me dit Loveski, c'est ici qu'il faut venir contempler la vanité

des choses humaines, et jeter un regard de pitié sur les grandeurs de ce

monde. Que d'ambitieux attirés sous les drapeaux par une lueur trompeuse

n'ont moissonné dans les combats que misère et souffrances! Que

d'hommes, hélas! pleins de vie et de santé, sont aujourd'hui dans les

bras de la mort! Combien, étendus maintenant sur la poudre, jouaient

naguère un rôle brillant. Combien, qui n'abaissaient sur les autres que

des regards dédaigneux, sont précipités pêle-mêle dans le même tombeau!

que de seigneurs sublimes dont la puissance est brisée! que de héros

magnanimes étendus sur les lâches qui leur donnèrent la mort! que de

princes ensevelis auprès des flatteurs qui les disaient immortels! Voilà

donc le terme de l'ambition! A cette idée, Gustave, comme nos désirs

lâchent prise à leurs objets frivoles! Ici finit la gloire avec la vie.

Ici s'évanouissent les titres, les dignités, les grandeurs, et toutes

ces vaines distinctions inventées par l'orgueil. Ici tout est égal et de

niveau: grands, petits, soldats, capitaines, tous ne forment qu'un

groupe confus dont les différences se perdent dans la fosse.

Cependant nous allions, tête baissée, examinant les cadavres étendus sur

la poudre. Nous reconnûmes plusieurs de nos gens et quelques-unes de nos

connaissances. Lorsque nous eûmes donné les ordres nécessaires pour

enterrer les morts, et emporter quelques blessés qui respiraient encore,

nous nous retirâmes sous nos tentes dans un morne silence, et ensevelis

dans de tristes réflexions.

_P. S._ Mon père est passé en Turquie pour y solliciter de nouveaux

secours. Il a laissé le commandement de sa troupe au régimentaire

Baluski, au cas où je vinsse à me retirer.

De Marianow, le 25 mai 1770.

XXXIX

SOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Hier je reçus une lettre de Gustave pour Lucile. Mon coeur palpitait en

la tenant dans mes mains. Je balançais si je la remettrais ou si je

l'ouvrirais. A la fin, je cédai à ma curiosité.

Cette lettre ne contenait que des reproches à sa belle sur son long

silence, et des protestations d'amour. Le ton touchant dont il se

plaignait et la délicatesse de ses sentiments m'arrachèrent quelques

larmes.

A peine l'avais-je serrée dans ma cassette que Lucile entra dans ma

chambre, le mouchoir aux yeux, et me dit:

--Voilà déjà deux mois que Gustave est parti et je ne vois point venir

de ses nouvelles; cette vaine attente jette la désolation dans mon

âme. Attentive à tout ce qu'on débite du parti auquel il est attaché,

je le suis en idée de lieu en lieu; je cours avec lui les mêmes

hasards, les mêmes dangers. Maintenant le voilà à l'extrémité du

royaume, poursuivi par de cruels ennemis. Je n'ose me livrer à mes

affligeantes pensées: peut-être est-il déjà tombé sous un fer

meurtrier. Ah! ma chère, j'ai perdu l'espoir de le revoir.

En prononçant ces mots, elle se pencha vers une table, appuya sa tête

sur ses deux mains, et fondit en larmes.

Mon trouble égalait le sien, je me sentais attendrie: j'aurais voulu

n'avoir pas décacheté la lettre; je fus même sur le point de la lui

remettre toute décachetée. L'embarras où je me trouvais était extrême;

je tremblais qu'elle ne vînt à lever les yeux sur moi et à s'en

apercevoir.

Enfin, lorsque je fus un peu remise je tâchai de la consoler.

--Pourquoi vous affliger ainsi pour des chimères, Lucile? Combien

d'accidents imprévus peuvent retarder l'arrivée d'une lettre dans

l'état où est le royaume. Un peu de patience. Vous êtes peut-être à la

veille de recevoir des nouvelles de Gustave.

Ces paroles firent glisser un rayon d'espérance dans son coeur, et

adoucirent un peu ses noirs soucis.

Elle ne fut pas plutôt sortie que je recachetai la lettre et l'envoyai

sous couvert à un ami à Cracovie, pour me l'expédier sans délai par la

poste. Dès qu'elle arriva, je la remis à Lucile.

Elle la saisit avec transport, la pressa contre ses lèvres, l'ouvrit

avec précipitation. Bientôt des pleurs de joie inondèrent le papier.

Après l'avoir relue deux ou trois fois, elle examina le cachet et parut

surprise de ne pas voir celui de Gustave. (Heureusement, je m'étais

servie d'un cachet de fantaisie). Elle fit quelques réflexions et n'en

parla plus.

Le rôle que j'ai entrepris me déplaît beaucoup.

Chère Rosette, que ne suis-je comme toi, une âme à l'épreuve! Tu ne

serais pas embarrassée en pareil cas: tu ne t'émeus pas pour si peu de

chose. Que veux-tu? Il n'est pas donné à toutes les femmes d'être des

héroïnes.

De Varsovie, le 29 mai 1770.

XL

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Loveski vint avant-hier, dans un brillant équipage de cavalier, mettre

pied à terre à ma tente. Après avoir discouru de choses et d'autres, il

garda un instant le silence; puis, il vint m'embrasser et me parla

ainsi:

--Cher Gustave, tu vois peut être ton ami pour la dernière fois. Notre

commandant, incapable par ses blessures de continuer son service, m'a

remis le bâton, jusqu'à ce qu'il soit en état de le reprendre.

L'ennemi est peu éloigné. Demain, j'espère le charger à la tête des

troupes, et sois sûr que je ne perdrai la bataille qu'avec la vie.

Pour venir à nous, il doit traverser le bois voisin; va t'y poster à

la nuit tombante avec un détachement de cinq cents hommes; laisse-le

s'engager; dès qu'il sera passé, fais-moi signal, je m'avancerai à

l'instant; tandis que tu l'attaqueras en queue je le chargerai en

tête.

Nous convînmes du lieu de l'embuscade et du signal.

--Si je triomphe, reprit Loveski, accours dans mes bras, je partagerai

avec toi mes lauriers. Si je suis vaincu, fuis: notre amitié serait un

crime impardonnable aux yeux des jaloux; ils chercheraient à se venger

sur toi de leur défaite.

Dès qu'il eut achevé, il reçut mes embrassements et me fit ses adieux.

Cher Panin, j'ai vu l'élévation de notre ami commun sans jalousie; je

n'ai pas même songé à l'en féliciter.

Tandis qu'il me parlait, un saisissement involontaire parcourait mes

veines: même à présent, je ne sais quelle secrète horreur continue à

s'emparer de mon âme.

Cette année ne sera pas moins signalée par les défaites des confédérés

que la précédente.

Twarowski, qui en commandait un parti considérable, a été battu à plates

coutures près du bourg de Nadvorn.

Un autre parti considérable, qui tenait la campagne avec cinq cents

Tartares Liponiens sous les ordres de Poulawski, ont été presque tous

taillés en pièces à Lwow.

Ah! les dieux sont justes! ils se déclarent contre les coupables.

De Boukovina, le 7 juin 1770.

XLI

DU MÊME AU MÊME.

De Pinsk.

Cher Loveski, digne fils du meilleur des pères; toi, dont l'âme

vertueuse était un trésor de morale, dont la bouche éloquente était

l'organe de la sagesse, dont le coeur simple et droit était l'asile de

la candeur; le sourire sur les lèvres, tu prodiguais autour de toi la

tendresse et épanchais sans réserve ton âme pure dans le sein de

l'amitié.

Avec quel plaisir nous nous entretenions ensemble de sujets badins et

sérieux, loin de ces hommes vains et superbes, consacrés à la frivolité!

Nous nous aimions pour devenir plus sages.

Que de beaux jours d'été nous avons embellis, assis ensemble au bord

d'un ruisseau, et respirant, avec la fraîche haleine du zéphir, le doux

sentiment de l'amitié! Que de jours d'hiver nous avons égayés, assis

ensemble au coin du feu, et versant dans nos coupes les saillies et la

joie!

Hélas! il n'est plus. Dans le printemps de sa vie, lorsque le feu de la

jeunesse brillait dans ses yeux et que la santé pétillait dans ses

veines, il est tombé sous le fer d'un cruel ennemi. Infortuné jeune

homme! tes vertus ne t'assuraient-elles pas déjà l'estime publique?

fallait-il encore pour t'illustrer des marques de distinction? Séduit

par leur éclat, emporté par la fougue de la passion, tu acceptes, plein

de joie, ce poste dangereux, te promettant les succès que se promettait

ton jeune coeur. Hélas! eusses-tu pensé que tu courrais à ta perte?

Revêtu de ses nouvelles marques de dignité, il attendait avec impatience

le lever du soleil, brûlant d'envie de signaler sa valeur.

Le jour renaît, l'heure fatale arrive; les ennemis s'approchent, ils

passent, je donne le signal.

Déjà Loveski avançait à la tête de ses brigades. Il découvre leurs

poudreux escadrons; à leur vue, il ne peut modérer son ardeur, il fond

sur eux le sabre à la main. L'ennemi étonné veut reculer.

Je sors d'embuscade.

Nous le serrons de près, ses escadrons sont enfoncés: ils fuient; nos

combattants les poursuivent et ne songent plus qu'à en faire carnage.

Au milieu de la mêlée, tout-à-coup j'entends retentir le nom de Loveski.

Mes yeux le cherchent: je le vois seul, poursuivant un de leurs chefs.

Soudain quelques fuyards font volte-face et veulent l'envelopper; il se

défend, je vole à son secours avec deux des miens; déjà nous sommes

prêts à le joindre, mais il tombe à nos yeux percé du coup fatal qui

vient de trancher le fil de ses jours.

On l'emporte à l'écart. Le voilà dans un lieu de sûreté. Je m'efforce de

le rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux et reconnaît son ami.

Ses plaies s'envenimaient: il sent le danger de son état et n'en est

point alarmé.

Ah! cher Panin! comment te faire le touchant portrait de Loveski dans

les bras de la mort? Quel air de tranquillité il conservait au milieu de

ses tourments! Quel air triomphant dans ses traits au milieu des ombres

du trépas! Lui-même il me consolait et soutenait mon courage.

Séduit par sa constance, je croyais sa fin éloignée; la joie renaît dans

mon âme. Mais, hélas! combien elle dura peu! Bientôt les forces

l'abandonnent.

Penché sur son lit funèbre, le coeur dans des angoisses mortelles,

j'essuyais ses froides blessures et soutenais sa tête défaillante.

Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple · 第 6 / 7 段