Depuis quelque temps Lucile me découvre ses inquiétudes, et comme rien

n'est plus propre à gagner le coeur des malheureux que la part que l'on

prend à leur affliction; je parais si sensible à sa douleur et la flatte

si bien que cette fille crédule ne met plus de bornes à l'effusion de

son âme.

Je viens de prendre de secrètes mesures pour assurer la réussite de mon

projet; déjà j'ai commencé à les mettre en exécution et rien ne pourra

les déconcerter. Il semble que le destin lui-même ait pris à tâche d'en

hâter le succès.

Comme Lucile me parlait de la mésintelligence qui règne de plus en plus

entre son père et celui de son amant,

--Vous voyez, lui dis-je, que Gustave ne se montre plus ici, que

lorsqu'il est sûr de ne pas y trouver le comte. Qui sait si les

sentiments de la comtesse à son égard ne s'altéreront pas aussi? Pour

l'intérêt de votre amour, Lucile, il serait à propos de ne plus en

faire votre confidente; l'aveugle confiance que vous avez en elle

pourrait bien un jour entraîner la ruine de votre bonheur. Croyez-moi,

ne lui faites plus voir les lettres que vous recevez de Gustave, et

qu'il ne vous en écrive plus que sous le couvert de quelque personne

sur qui vous puissiez compter.

--Je n'eus jamais rien de caché pour ma mère, me répondit-elle, et

jamais je n'eus lieu de m'en repentir.

--Que vous connaissez peu le monde, Lucile! Il y a trois mois qu'on

préparait vos habits de noces; eussiez-vous dit alors que vous seriez

aujourd'hui sur le point de perdre votre amant?

La malheureuse m'écouta; je connaissais son âme, elle n'examina rien,

et comme si ce n'était pas assez de s'en laisser imposer, elle-même me

chargea encore de ce fatal office.

--Vous nous permettez donc de nous servir de votre couvert.

--Si vous ne trouvez personne plus digne de votre confiance, Lucile,

je n'ai rien à vous refuser.

--Qui plus que vous? ma chère Sophie.

Quelles obscures intrigues je nourris sous ses yeux!

Pour mieux abuser de sa confiance, j'affecte que ses intérêts me sont

chers; j'en atteste l'amitié: mais loin d'en remplir les devoirs, je la

trahis, je l'immole à mon amour. Eh! avec quel front? Je lui souris, je

la flatte, je la caresse, tout en lui préparant des soupirs, des larmes

et des regrets. Enfin, ce qui est le comble de l'artifice, je lui montre

un visage abattu, et puis je ris en secret des maux que je lui ai faits.

Ah! je n'ose y penser.

De Varsovie, le 26 janvier 1770.

XXVII

GUSTAVE A LUCILE.

Tout est perdu. Mon père s'est enrôlé dans le parti des confédérés et il

parle de me faire suivre son exemple.

Non, non, chère Lucile, je ne te quitterai pas. Plutôt mourir que de

m'éloigner de toi. Mon père n'est pas impitoyable. Pour m'arracher de

tes bras, il faut qu'il me donne la mort.

Je vais lui parler; pourra-t-il ne pas être touché de mes larmes? Je me

jetterai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, et ne le laisserai point

qu'il ne m'ait permis de rester. S'il refuse, c'en est fait, je renonce

à la vie.

De la rue Neuve, le 25 février 1770.

XXVIII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Mon père vient de s'enrôler dans le parti des confédérés. J'en suis au

désespoir; mais je ne peux sans indignation l'entendre justifier sa

démarche.

Que les hommes sont petits jusque dans leurs injustices! Ils n'ont pas

le courage de s'avouer les vils motifs qui les font agir; il faut

toujours qu'ils les masquent à leurs propres yeux, crainte d'en

apercevoir toute la difformité.

Pourquoi attribuer au devoir ce que l'on ne fait que par passion? Eh!

qui ignore la source des malheurs qui nous affligent? Hélas, n'est-ce

pas toujours ces vieilles semences de discorde qui depuis si longtemps

désolent la malheureuse Pologne et la minent lentement: ce poison des

préjugés religieux, ces rivalités nationales, ces vues ambitieuses des

factieux? Presque toujours l'État a été divisé en deux partis, dont le

plus fort n'a jamais régné que par la violence. Les dissidents n'ont-ils

pas toujours été opprimés?

Je ne veux pas justifier la Russie d'avoir épousé leur cause avec tant

de chaleur et d'en être venue à des voies de fait contre quelques-uns de

leurs adversaires: mais les confédérés ne sont-ils pas visiblement dans

le tort?

* * * * *

Les dissidents demandaient le libre exercice de leur religion et

l'entrée aux emplois publics. Eh! quoi de plus juste, cher Panin, que de

les rétablir dans des droits dont ils étaient en possession depuis

plusieurs siècles, et dont ils ont été injustement dépouillés au

commencement de celui-ci? Pourquoi avoir voulu maintenir comme lois

d'État des abus introduits par l'oppression? Mais quand les dissidents

n'auraient jamais joui de ces droits, que demandaient-ils qu'ils ne

fussent autorisés à prétendre? N'est-il pas bien raisonnable que chacun

puisse servir son Dieu à sa manière, et que tout citoyen ait part aux

avantages d'un gouvernement dont il aide à supporter la charge?

L'ambition, l'envie, la haine, le fanatisme, le ressentiment, le désir

de vengeance couverts des spécieux prétextes de religion et de justice,

voilà quelles sont aujourd'hui, parmi nous, les vraies semences de

discorde. Elles eussent d'abord éclaté en dissensions civiles, sans la

crainte des armes de la Russie; mais elles fermentèrent longtemps en

silence, et quand elles eurent bien fermenté, toutes ces passions

suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, rompirent leur

cours au moindre choc.

L'interrègne qui suivit la mort d'Auguste III fut l'avant-coureur de la

tempête.

Le mécontentement des ambitieux, à qui la crainte avait extorqué leur

suffrage en faveur du nouveau roi ne tarda pas à éclater. Ils se

déchaînèrent contre lui et commencèrent à répandre sourdement les feux

de la sédition.

Je ne veux pas non plus justifier l'impératrice d'avoir forcé les

suffrages des électeurs et fait tomber le choix sur une de ses

créatures. Mais Poniatowski en vaut bien un autre, de l'aveu même de ses

ennemis. Il est plus instruit que les nobles ne le sont généralement

parmi nous; il est moins ami de la crapule; il est d'un naturel doux,

humain, généreux, et il aime les arts et la paix. Ceux qui s'élèvent

contre lui et qui voudraient lui arracher sa couronne, auraient-ils

choisi mieux? Est-ce la vertu qui décide des voix à la diète? N'est-ce

pas, au contraire, le crédit et la force.

On voit les membres de ces honteuses assemblées traiter des affaires

d'État, glaive en main; on y voit les plus intrigants et les plus

accrédités proposer ce qui leur plaît, et le plus fort arracher au plus

faible son consentement.

Les mécontents, qui travaillaient à exciter des soulèvements dans

l'État, eurent recours au prétexte obscur de la religion et projetèrent

d'envelopper le monarque dans la destruction de leurs ennemis. Ils

mirent donc en jeu les prêtres, toujours prêts à enflammer les esprits

au nom du Dieu de paix. Bientôt le fanatisme représenta les malheureux

dissidents comme les ennemis de la divinité. On refusa à ces sectaires

l'entrée aux diètes, l'admission aux délibérations nationales et les

autres droits de citoyens.

Opprimés dans leur patrie, ils eurent recours à leur protectrice, qui

sollicita vivement la république de les rétablir dans leurs droits. Ces

sollicitations ne furent point écoutées. Dans l'espoir de briser leurs

chaînes les dissidents formèrent une confédération. L'impératrice les

prit sous sa protection, mais elle invita en même temps les nobles

Polonais de s'assembler extraordinairement pour remédier aux désordres

de l'État.

Aussitôt il se forma des confédérations particulières, et afin d'obvier

aux malheurs de l'anarchie, ces confédérations se réunirent en une

seule, qui demanda le rétablissement de l'ordre public à une diète

protégée par la Russie.

La diète s'étant assemblée, l'impératrice y fit proposer d'entretenir

perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes pour le

maintien de la tranquillité publique.

Quelques sénateurs frondèrent contre cette proposition. Dans les

diètines, ils ne cessaient d'enflammer les esprits. L'ambassadeur de

cette princesse à notre cour, qui éclairait leurs démarches, les fit

arrêter de nuit.

A l'instant les factieux, pensant qu'il n'y avait point de temps à

perdre, sonnèrent l'alarme et se soulevèrent de toute part. Chaque jour

on entendait parler de quelque nouvelle conjuration. Enfin, on vit de

tous côtés les mécontents prendre les armes, porter le fer et le feu

dans les entrailles de leur patrie et commettre les plus horribles

excès.

Voilà l'ouvrage de ces factieux qui se parent du beau titre de

patriotes. Ah! si les dieux sont justes, ils ne doivent attendre de leur

inique entreprise que la mort ou la honte d'être vaincus, la misère et

les fers.

Pourquoi faut-il que mon père se soit enrôlé dans leur parti!

Ah! cher Panin, l'indignation s'élève dans mon coeur. Je suis en proie à

la tristesse, et dans l'excès de ma douleur je foule aux pieds cette

terre, où il faudra peut-être bientôt m'arracher à ce que j'aime.

De Varsovie, le 30 février 1770.

XXIX

SIGISMOND A GUSTAVE.

A Varsovie.

Comme je te savais content, et que je n'avais rien de particulier à te

marquer, je ne t'ai pas donné de mes nouvelles depuis quelques mois.

Voilà donc un nouvel orage qui s'amasse sur ta tête.

Cher ami, je te plains, c'est tout ce que je puis à présent pour ton

service, d'autres te prêcheraient bien fort la patience: mais on me l'a

si souvent recommandée en vain, que c'est aujourd'hui pour moi un remède

décrié. Lors néanmoins que tu seras un peu mieux disposé à entendre

raison, je te dirai que c'est le sort des amours d'être accompagnés de

traverses, et que tu ne dois pas prétendre être le seul exempté de la

commune loi. Au reste ta douleur n'est pas bien forte, puisqu'elle te

permet encore de philosopher tout à ton aise, non toutefois sans un peu

d'humeur et beaucoup de prévention.

Il est dur, je le sens, mon cher Potowski, d'être obligé de sacrifier le

bonheur de sa vie aux volontés d'un père: mais ne va pas t'imaginer que

les confédérés soient aussi à blâmer que tu le prétends.

Il faudrait être bien aveugle pour ne pas s'apercevoir que nos malheurs

sont l'ouvrage de la czarine. C'est elle qui a excité sous main les

dissidents à réclamer leurs prérogatives et à implorer son secours.

C'est elle qui a mis de force la couronne de Pologne sur la tête d'une

de ses créatures, et c'est elle aujourd'hui qui par le fer et le feu

nous force de subir aujourd'hui le joug.

Je conviens avec toi que les dissidents ont raison de prétendre rentrer

dans leurs droits. Ils en ont été dépouillés injustement: mais observe

qu'il y a près de soixante ans. D'abord ils se récrièrent fort et

implorèrent le secours des puissances voisines. Celles qui étaient le

plus intéressées à maintenir leur religion en Pologne, se contentèrent

de solliciter la république de rétablir les dissidents dans la

jouissance de leurs droits. Bien que leurs sollicitations ne fussent

point écoutées, elles n'ont point pris fait et cause. Il n'y a que

Catherine qui, par un principe d'humanité et pour des vues purement

chrétiennes, comme elle le dit et comme tu as la sottise de le croire,

se soit armée pour eux. Lis attentivement, je te prie, sa déclaration

faite en 1766 au roi et à la république. Après avoir menacé tout

Polonais qui attaquerait les dissidents de le traiter en séditieux et en

ennemi de l'État, elle proteste qu'elle se croit au-dessus de tous les

soupçons par lesquels on pourrait lui prêter des vues particulières

contre l'indépendance et les intérêts de la république. (Je le crois, et

certes elle n'est pas accoutumée à rougir pour si peu de choses); puis

elle déclare qu'elle n'a formé aucune prétention contre la Pologne; que

loin de chercher dans les troubles qui l'agitent son agrandissement

personnel, elle ne veut que les calmer: que si contre ses intentions

l'esprit de discorde allume une guerre civile ou une guerre étrangère

qui menace les possessions de la république, S. M. I. les lui garantit,

et rejettera tout traité de paix qui renfermerait des articles

contraires à cette volonté. L'événement, Gustave, t'apprendra combien

peu une tête couronnée se fait de peine d'en imposer, et avec quelle

bonne grâce elle sait mentir. En attendant faisons quelques

commentaires.

Dupes de ces protestations ou plutôt intimidées par les horreurs de

l'anarchie, les confédérations particulières se réunirent en une

confédération générale pour demander le rétablissement de l'ordre public

à une Diète protégée par la Russie.

Les nobles Polonais firent même la sottise d'envoyer à la czarine quatre

ministres plénipotentiaires pour: «La remercier en leur nom de l'intérêt

qu'elle daignait prendre au rétablissement de la forme de la république,

et la supplier au nom de toute la nation d'accorder sa garantie à ce qui

serait statué par les membres de la Diète, pour le maintien de la paix

et la conservation des droits de tout citoyen.»

Cependant la czarine fit assurer de nouveau la république de tout

l'intérêt qu'elle prenait en qualité d'amie et d'alliée aux troubles qui

l'agitaient. Des plaisants pourraient observer que cet intérêt était

effectivement bien vif; laissons-les s'égayer; c'est du sérieux qu'il te

faut.

Tout allait donc bien comme tu vois: mais ce n'était pas cela que

demandait notre bonne voisine. Car la Diète ne fut pas plutôt assemblée,

qu'elle y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps

auxiliaire de troupes russes, pour le maintien de la tranquillité

publique.

Quoique Auguste II et Pierre Ier en fussent convenus par le traité de

Birzen, cette proposition tendait trop visiblement à l'asservissement de

la nation pour passer sans opposition. Elle aurait passé cependant si

quatre vrais patriotes ne s'y fussent opposés, et n'eussent tâché d'en

faire apercevoir le danger à leurs concitoyens.

L'ambassadeur russe auprès de la république éclairait leurs démarches,

et dans la crainte qu'ils ne missent obstacle aux projets de sa

souveraine, il les fit arrêter de nuit à Varsovie par des troupes

impériales.

La consternation fut générale.

Le roi et la Diète assemblée enjoignirent à leur résident à

Saint-Pétersbourg, de demander l'élargissement des sénateurs arrêtés, et

pour l'obtenir, d'employer auprès de l'impératrice tout le poids que

pourrait avoir la prière d'un roi ou d'une nation.

Leur élargissement eût apaisé les esprits, mais on voulait les

enflammer.

Après avoir exercé un acte inoui de souveraineté, au milieu de la

capitale d'un État étranger, la Czarine prit un ton tendrement insolent.

A tant de basses soumissions qui lui avaient été faites, elle répondit:

«Qu'elle ne pouvait se rendre aux prières du roi et de la république,

sans renoncer à leur rendre le service le plus réel.» (La bonne âme!)

«Qu'étant sûre de ses principes, sa conduite doit être conséquente. Que

son ministre en Pologne a exécuté ses ordres.» (Oh! je le crois.) «Et

n'a rien fait qui n'ait été publiquement annoncé dans les délibérations

de S. M. I.» (Il n'en fut jamais question.) «En faisant arrêter quatre

séditieux indignes des regrets de leur nation. Que les rendre à la

république, c'est la leur livrer.»

(Note s'il te plaît, que du nombre de ces quatre prétendus séditieux se

trouve un vieillard infirme, et un jeune homme à peine sorti de

l'enfance, personnages fort à craindre assurément.)

Cette réponse fit ouvrir les yeux au gros de la nation, et souffrir

impatiemment la présence des troupes russes.

Pour étouffer ces murmures, de nouveaux renforts arrivèrent de Russie,

malgré qu'on n'eût stipulé que sept mille hommes de troupes auxiliaires.

Cependant la Diète se termina par un traité solennel, fait sous la

garantie de la Russie.

Les dissidents furent rétablis dans leurs droits. Tout semblait pacifié,

mais de ce calme apparent devaient bientôt sortir les feux des

dissensions civiles.

Les Russes favorisaient leurs protégés d'une manière affectée. Ceux du

parti opposé, alarmés des desseins de la Czarine se consultèrent. Il se

forma de toute part des confédérations, et l'on vit la moitié des

citoyens déclarer la guerre à l'autre moitié.

L'amour t'aveugle, cher Gustave; et cela n'est pas étrange, puisqu'il a

fait déraisonner tant de sages: mais il n'est que trop certain que

Catherine II cache sous des prétextes artificieux des vues ambitieuses.

Elle suit un projet formé depuis longtemps par ses prédécesseurs.

Pourquoi entretenir des troupes en Pologne, si ce n'est pour l'asservir?

Pourquoi ces nouvelles légions qui viennent inonder les terres de la

république, si ce n'est pour retenir par la terreur des armes ceux qui

voudraient s'opposer à ses desseins? Quoi, tout cet appareil formidable

ne serait que pour soutenir un petit parti qui l'intéresse peu, si même

il l'intéresse du tout? Et ces actes de souveraineté exercés chez une

puissance étrangère ne seraient que le devoir d'une puissance alliée?

Non, non, ce sont autant de présages de la servitude qu'on nous prépare.

Tu me fais rire avec ton éloge du protégé de Catherine. Poniatowski, je

l'avoue, n'a aucun vice fort à craindre dans un monarque, surtout dans

un monarque polonais qui n'a guères que le nom et le faste d'un

potentat; mais il n'a aucune des vertus que doivent avoir les rois.

Faible, inappliqué, sans fermeté, sans courage, sans soin des affaires

de la nation et sans amour pour ses peuples; on va commencer son règne

par des fêtes, et il continuera de même.

Mollement endormi sur le trône, ou occupé de soins frivoles, il consume

en délices ses gros revenus, rassemblant autour de lui une troupe

d'artistes, de comédiens, de baladins, de virtuosi de toute espèce, et

passe son temps à régler les décorations d'une scène, l'habillement d'un

acteur, l'économie d'une toilette, quand toutefois il n'est pas à

languir dans les bras d'une femme. Ce n'est pas là, tu dois en convenir,

le devoir d'un prince, quoique ce soit malheureusement le métier de la

plupart des rois.

Encore si se réveillant de sa léthargie au bruit des dissensions

civiles, renonçant à sa honteuse mollesse, et rappelant à son esprit la

dignité de son emploi, il eût cherché à prendre de sages mesures pour

apaiser les esprits irrités; ou du moins, si se reposant fièrement sur

son courage, et se mettant à la tête de ses partisans, il eût essayé de

soumettre les séditieux. Mais non, tranquille au fond de son palais, il

voit d'un oeil apathique ses États envahis et ses sujets s'entr'égorger.

Funestes dissensions! Quoique je n'aie point épousé de parti, déjà j'en

ai goûté les fruits amers. La plupart de mes parents, comme de faux amis

dont la tendresse s'est changée en haine, s'élèvent contre moi et

déchirent le sein qu'ils ont caressé. Mais ce n'est pas là le plus fort

de mes chagrins. Je vois avec effroi les malheurs prêts à fondre sur la

Pologne.

Cher Potowski! quel Dieu bienfaisant aura pitié de nous?

L'avenir me fait trembler, le présent m'humilie lors même que nous

n'aurions rien à craindre de l'ambition de nos voisins.

Semblables à des enfants mutins qui ne savent pas se conduire eux-mêmes:

des étrangers viennent s'interférer dans nos démêlés, faire la loi chez

nous; et il faut que nous le trouvions bon. Si nous nous récrions, on

nous menace du fouet. Ce n'est pas que ces médiateurs officieux

s'embarrassent aucunement de notre bonheur: mais il est doux de

commander chez les autres, et ils satisfont leur orgueil à nos dépens.

Pour un vaste empire comme le nôtre, quel triste rôle nous jouons dans

le monde!

Mais c'est notre faute. Nous vivons dans une espèce d'anarchie. Nous ne

savons ce que c'est que de nous soumettre à la justice. Pour des riens

nous avons recours au fer; et des affaires, souvent peu importantes,

nous réduisent aux plus fâcheuses extrémités. Que si au lieu de nous

entre déchirer, nous tournions nos armes contre nos ennemis communs,

nous nous ferions respecter, nous serions en état de faire la loi chez

les autres: au lieu d'être forcés de la recevoir honteusement chez nous.

De Pinsk, le 3 mars 1770.

XXX

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Il y a quelques jours que mon père me fit sentir que je devais me

disposer à entrer en campagne avec lui. Je me flattais que la chose

n'était pas si sérieuse, qu'il le faisait paraître. Toutefois, pour ne

pas lui donner lieu de s'expliquer plus clairement, je ne témoignai

aucune répugnance, mais j'évitai de me trouver tête à tête avec lui: je

fis même une partie de chasse sur la terre de Minsko.

A mon retour, il ne me parla de rien: je croyais son projet oublié, et

déjà je commençais à me livrer à la joie. Mais qu'elle a été de courte

durée!

Hier matin, il entra dans ma chambre et me demanda si mes préparatifs

étaient faits; il ajouta qu'il n'attendait que moi pour partir.

--Ha, mon père, m'écriai-je d'un ton de désespoir, je mourrai plutôt

que de quitter Lucile: arrachez-moi la vie; mais n'exigez pas de moi

ce cruel sacrifice.

A peine avais-je achevé ces mots qu'il me dit avec aigreur:

--Fils indigne du père qui t'a donné le jour: voilà donc comment tu

soutiens l'honneur de ton nom. Quoi, lorsque l'orgueil d'une princesse

étrangère attente à la liberté de l'État; lorsque des ambitieux nous

dépouillent des honneurs qui nous appartiennent en propre, et que des

ennemis cruels ont résolu la perte de ton pays, tu ne te prépares pas

à le venger?

Je ne répondis que par mon silence. Dieux quel combat s'éleva dans mon

faible coeur entre l'amour et la nature?

--Allons, Gustave, décide-toi; obéis ou renonce à ma tendresse.

Le trouble de mon âme me tenait immobile, je n'avais pas la force

d'ouvrir la bouche.

--Quoi, tu balances entre une maîtresse et ton père?

--Vous me percez le coeur.

--Hé bien, reste, fils dénaturé, mais crains ma malédiction.

A l'ouïe de ces paroles terribles, je croyais sortir d'un sommeil

douloureux, je gardais le silence; enfin je revins à moi, et je

répondis:

--Non, mon père, je ne veux pas me charger de votre malédiction: et

puisque l'honneur m'enchaîne à vos destinées, je suis résolu de vous

suivre. La seule grâce que je vous demande, c'est de me donner le

temps de préparer Lucile à mon départ.

--J'entends, tu espères qu'en tirant en longueur tu pourras me

fléchir. L'indigne fils que j'ai! Te voilà vaincu par les charmes

d'une fille, par les attraits d'une vie lâche et voluptueuse! Sont-ce

là des sentiments dignes de tes ancêtres?

--O mon père, pardonnez à ma douleur; maintenant je ne puis que

m'affliger; peut-être dans la suite serai-je plus disposé à me montrer

digne d'eux. Laissez-moi un instant pleurer Lucile; vous savez mieux

que moi combien elle mérite d'être pleurée.

En prononçant ces mots, je fondais en larmes, et les sanglots

étouffèrent ma voix.

Mon père, ne voulant pas donner à ma douleur le temps de s'exhaler par

de tristes réflexions, redoubla ses instances, et me dit d'un ton

sévère:

--Connais ton devoir!

Puis me saisissant la main avec effort:

--Suis-moi, ajouta-t-il, je te l'ordonne!

Entraîné par son autorité, il fallut obéir. Il me conduisit dans son

appartement, où je trouvai deux domestiques à faire des malles.

--Vois ce que tu veux emporter, Gustave, et dépêche! A trois heures,

il faut que nos équipages soient prêts.

Je fis à la hâte une liste de ce dont j'avais le plus besoin, et la

donnai à mon valet de chambre.

Comme je voyais emballer mon bagage, j'entendis tout-à-coup dans la cour

un bruit confus d'hommes et de chevaux.

Je m'approchai de la fenêtre. C'était un détachement des vassaux de mon

père qui s'étaient rendus à ses ordres.

Tandis qu'il était occupé avec eux, je m'échappai un instant pour

prendre congé de Lucile. Elle était sortie avec Sophie; je ne trouvai

que la comtesse au logis.

--Hé quoi! vous nous quittez, Gustave, me dit-elle, vous laissez

Lucile. Que de regrets vous allez causer!

--Je ne suis pas à moi, vous le savez, madame; mon père m'ordonne de

le suivre. Que voudriez-vous que je fisse? Renoncerai-je à son amitié?

Irai-je me charger de sa malédiction? Sacrifierai-je le devoir à

l'amour? Je chéris Lucile; mais il faut la quitter. Les Dieux savent

ce qu'il m'en coûte; j'en mourrai de douleur.

A ces mots elle me serra dans ses bras, et me dit d'un ton attendri:

--Il faut donc se soumettre au destin.

On avait envoyé quelques domestiques après Lucile. Impatient de la voir

venir, j'étais sans cesse à regarder ma montre. Le moment de partir

approchait, et elle ne venait pas.

Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple · 第 5 / 7 段