Déjà le flambeau de sa vie ne jetait plus que de faibles lueurs, je

comptais avec effroi les moments qui lui restaient à vivre; il veut

élever sa voix mourante, ses yeux presqu'éteints me cherchent encore.

Ses mourantes mains serrent faiblement les miennes et je recueille ses

derniers soupirs.

Le bruit de sa mort se répand. Mais au lieu de voir ses amis accourir en

foule se ranger avec respect autour de sa tombe, comme dans un poste

d'honneur, pleins d'envie et de haine, ils fuient tous et dédaignent de

lui rendre les devoirs de la sépulture.

Ainsi, après avoir quitté la vie sans bruit, il est descendu sans

appareil dans l'empire des morts. Les solennités les plus simples ont

été négligées, et celui qu'avaient illustré les vertus les plus

sublimes, le génie le plus vaste, la naissance la plus distinguée, ne

reçut pas même des honneurs vulgaires. Chère ombre, pardonne à la

nécessité!

Atteint moi-même d'un trait cruel et tout couvert de sang, je lui creuse

une fosse; mes mains tremblantes l'y portent; je lui élève à la hâte un

monument. J'arrose sa tombe de mes larmes et lui fais mes derniers

adieux d'une voix étouffée de sanglots.

Quand la mort nous enlève un ami, ceux qui nous restent nous exhortent à

nous consoler de sa perte. Ils s'empressent d'essuyer nos larmes. Ah

cruels! gardez vos soins officieux, laissez couler nos pleurs. Après la

perte que j'ai faite, puis-je trop en répandre!

A la triste nouvelle de Loveski décédé, cher Panin, je vois couler tes

larmes, j'entends tes regrets, et, comme moi, tu ne craindras pas de

trop t'abandonner à la douleur.

Que d'autres conservent la mémoire de leurs amis dans un buste ou une

triste épitaphe. Pour moi, je porterai celle de Loveski gravée dans mon

âme. Chaque jour j'irai pleurer sur sa fosse, et mon coeur sera la lampe

sépulcrale qui brûlera sur son tombeau.

De Boukovina, le 10 juin 1770.

XLII

GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA.

Quittez au plutôt Varsovie, madame, avec tous ceux qui vous sont chers.

Les confédérés en veulent aux jours du roi et ne manqueront pas de faire

outrage à tous ceux de son parti.

Retirez-vous dans votre terre d'Osselin: il n'y a pas d'apparence qu'ils

aient des vues de côté-là.

Je n'ai le temps que de vous assurer des sentiments de ma considération,

et Lucile de ceux de mon amour.

Des environs de Sokol, le 15 juin 1770.

XLIII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Je gémissais encore de la perte de Loveski, lorsque nous vint la

nouvelle de la malheureuse journée de Kodna.

Quelques fuyards arrivés à Sokol m'apprirent que plus de onze cents

confédérés avaient été taillés en pièces, que Soboski, Lubow, Bominski

étaient restés sur le champ de bataille, et que Bressini, dangereusement

blessé, s'était retiré à Stanislaw.

Tu sais mon attachement pour ce cher cousin. Comme j'en étais fort peu

éloigné, je me rendis près de lui, et le trouvai à l'extrémité dans les

bras de son père.

Une pâleur mortelle s'était répandue sur sa face, ses yeux étaient

presque éteints. Il voulut faire ses derniers adieux à ceux qui

l'environnaient; mais en ouvrant la bouche, il expira.

A peine eut-il rendu l'âme, que son père remplit la chambre de ses

tristes gémissements.

--Malheureux, s'écriait-il, d'avoir vécu jusqu'à ce jour! Que n'ai-je

perdu la vie dans le combat! Je serais mort sans amertume. Maintenant

je vais traîner une vieillesse douloureuse. O mon fils! ô mon cher

fils! quand je perdis ton frère, je t'avais pour me consoler. Tout est

fini pour moi. Antoine! Stanislas! ô mes chers enfants, je crois que

c'est aujourd'hui que je vous perds tous deux: la mort de l'un rouvre

les plaies que la mort de l'autre avait faites au fond de mon coeur.

Je ne vous verrai plus.

Je l'écoutais dans un morne silence, en mêlant mes larmes aux siennes,

tandis que ceux qui étaient auprès de lui s'efforçaient de le consoler.

Cher Panin, suis-je donc destiné à épuiser toutes les rigueurs de la

fortune? La cruelle ne se lasse point de me persécuter. Chaque jour elle

m'enlève les parties de moi-même les unes après les autres, et me laisse

isolé sur cette terre. De tant d'amis qui faisaient autrefois mes

délices, tu es le seul qui me reste: et ce n'est plus hélas! que pour

verser ma douleur dans ton sein.

Pour surcroît de malheur, je viens de recevoir avis que le Staroste de

Sandomir, mon arrière oncle, indigné de voir que mon père était entré

dans la confédération de Bar, m'avait déshérité.

Que l'état de mon âme est sombre! je ne puis plus supporter la

compagnie. Je cherche la solitude. Je vais visiter les tombeaux; et là,

assis au milieu des morts, je réfléchis sur la vanité des choses de la

vie.

De Sokol, le 20 juin 1770.

_P. S._ La mauvaise fortune des confédérés les suit partout. Leur grosse

armée a été défaite à Joulkna. L'ennemi est à leur poursuite. Errants,

divisés, sans chefs, ils ne sauraient manquer d'être taillés en pièces.

XLIV

SOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Pour m'ôter un peu de devant les yeux la triste image de Lucile, j'ai

été passer quelques jours chez le comte Ogiski, où certainement il n'a

tenu qu'à moi de m'égayer.

Le grand chambellan du roi, ennuyé d'un procès qu'il défendait contre le

comte, au sujet d'un héritage considérable, ayant proposé son hymen avec

la fille unique de sa partie adverse comme un moyen de terminer à

l'amiable leur différent, sa proposition fut acceptée, et la jeune

héritière consentit avec joie à être le gage de réconciliation entre les

deux familles.

Il y a trois semaines qu'il s'est rendu ici pour effectuer cette

alliance. Dès-lors chaque jour a été une nouvelle fête, dont tout ce qui

a jamais été inventé pour le plaisir relevait l'éclat.

La petite comtesse est bien la plus jolie brune qu'ait jamais formée

l'amour. Elle a une taille charmante, ses cheveux effacent le noir de

l'ébène et son teint la blancheur des lis. Ses yeux étincelants sont

couronnés par deux sourcils admirablement dessinés. Ses lèvres

vermeilles laissent entrevoir deux rangées de perles enchassées dans le

corail; une main délicate et potelée termine un bras bien arrondi. Elle

a une vivacité enchanteresse, une voix brillante, un regard qui annonce

le désir, et elle semble ne respirer que la volupté.

L'époux n'est pas bel homme; mais son caractère est charmant: c'est la

gaîté, la complaisance, la galanterie même.

Hier, il ratifia son mariage au pied des autels, et il fallait voir les

transports de sa joie au retour de la cérémonie!

Sa chère moitié ne paraissait pas trop gaie. Peut-être était-elle un peu

troublée de l'approche du lit nuptial ou plutôt préoccupée des plaisirs

qui l'attendaient. Certainement elle n'a pas passé la nuit entière à

dormir; je crois même avoir entendu les soupirs de sa pudeur expirante,

car la chambre que j'occupe est voisine de celle où le mariage a dû se

consommer.

Nos nouveaux époux se sont levés fort tard. Te l'avouerais-je? quand

j'ai vu cette jeune femme à son réveil, le teint animé, les yeux

languissants, la bouche riante, me dire par ses regards qu'elle venait

d'être heureuse, je n'ai pu m'empêcher de jeter sur elle un oeil

d'envie.

Ah! chère Rosette, c'est à moi seule que l'amour n'a point ouvert ses

trésors. Ces traits brûlants dont il blesse les amants heureux, cette

douce ivresse et ces transports ravissants où il les plonge tour-à-tour,

je ne les connus jamais. Qu'il est triste d'avoir vu s'écouler devant

moi sans plaisirs tant d'années qui pouvaient être délicieuses!

Devrait-ce être là le sort d'une femme de vingt-deux ans... à qui le

ciel a donné de quoi plaire et plus encore de quoi aimer?

_En continuation._

Qu'ils sont heureux! Leurs regards expriment le délire de deux coeurs

enivrés de plaisir. Ils s'aiment sans inquiétude, se possèdent sans

dégoût, et ne sont occupés qu'à jouir de leur bonheur.

La jolie chose, Rosette, que le mariage, tant que l'amour garantit les

amants de la froideur des époux.

De Suross en Polakie, le 21 juin 1770.

XLV

SIGISMOND A GUSTAVE.

A Sokol.

J'étais allé faire une petite course à Cracovie.

A mon retour, j'ai trouvé un paquet de tes lettres, où j'ai vu avec

chagrin le long enchaînement de tes malheurs et la triste fin de notre

ami commun.

Je te plains, cher Gustave, mais mes larmes sont pour Loveski. Imprudent

jeune homme! fallait-il ainsi courir au devant du destin, pour laisser

après soi tant de regrets?

Je te remercie, Potowski, au nom de l'amitié la plus tendre, des soins

que tu as pris de lui rendre les derniers devoirs. Mais que je suis

indigné contre ces faux amis qui l'ont ainsi abandonné dans ses derniers

moments! Ah! les traîtres! qu'ils ne viennent jamais se présenter devant

moi, ou je saurai les démasquer!

Hélas! quel triste théâtre est devenue notre malheureuse Pologne! On

n'entend nulle part que les cris des dissensions civiles. Tout le

royaume est en feu, et dans ce concours tumultueux d'hommes acharnés les

uns contre les autres, ce n'est plus que vengeance, fureur, dévastations

et massacres. Il n'y a presque point de famille dans l'État qui ne soit

plongée dans l'affliction. Ici, une mère éplorée redemande son fils, une

épouse son époux; là, les soeurs pleurent un frère, les amis un ami.

Hélas! j'ai eu beau m'éloigner de la folie des factions, me voilà

moi-même enveloppé dans le désastre commun; ma maison n'en est pas moins

remplie de deuil et de larmes.

Insensés que nous sommes, d'attirer ainsi sur nous la désolation et la

mort!

Heureux les peuples assez sages pour vouloir jouir des douceurs de la

paix.

De Pinsk, le 22 juin 1770.

XLVI

SOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

A mon retour de Suross, j'ai trouvé Lucile dans l'affliction au sujet

d'un bruit qui s'est répandu, de l'entière défaite des confédérés à

Broda, où Gustave doit s'être trouvé. Elle craint qu'il ne soit resté

dans l'affaire.

«Ah! chère Sophie, s'écria-t-elle en me voyant, c'en est fait, je ne

le reverrai plus; presque tous ceux de son parti ont été taillés en

pièces, le reste a été fait prisonnier, aucun n'a échappé. Je n'ose

même me flatter qu'il soit dans les fers; tout ce qu'il y a de plus

sinistre vient s'offrir à mon esprit, pour mettre le comble à mon

désespoir. Je me le représente percé de mille coups; je crois voir sa

tête séparée de son corps, et ce corps pâle et livide étendu sur la

poudre.»

Je me mis auprès d'elle pour tâcher de la consoler, mais elle ne

m'écouta point.

«Hélas! devait-il donc périr ainsi à la fleur de ses ans,

continua-t-elle en se penchant sur mon cou? Les barbares! ils ont eu

le coeur de plonger leurs mains dans son sang. Quel sentiment de

vengeance s'élève dans mon coeur! Soleil éclipse-toi; refuse ta

lumière à cette race odieuse de brigands, ou si tu te montres encore,

que ce soit pour les consumer de tes feux. Infortunée que je suis!

Hélas! qu'est devenu ce bonheur dont je m'étais flattée, cet avenir

dont je m'étais formé de si riantes images, cette chaîne de jours

fortunés? ils ont disparu comme un songe, et n'ont laissé après eux

que douleur, tristesse et désolation. Ah! la vie n'est plus pour moi

qu'un fardeau insupportable. Que ne puis-je à présent finir ma triste

carrière. Cruel destin! Si tu voulais m'arracher à ce que j'ai de plus

cher au monde, que n'ai-je aussi été en butte à tes coups, que le même

tombeau ne m'a-t-il pas réunie à mon amant?»

En prononçant ces mots elle tomba dans mes bras et resta sans sentiment.

Faut-il le dire, Rosette, je n'ai plus pour Lucile la même amitié,

depuis que je suis devenue sa rivale; et ses larmes commencent déjà à ne

plus me toucher.

La conjoncture est favorable, il faut en profiter. Depuis que le bruit

de cette bataille s'est répandu, Lucile tremble que Gustave n'ait payé

de sa vie: faisons qu'elle n'en doute plus.

Du château d'Osselin, le 25 juin 1770.

XLVII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Ah! cher Panin, dans quelle troupe de brigands je suis enrôlé! Comment

te décrire les horreurs dont mes yeux ont été témoins?

Avant-hier, le régimentaire Marozoski reçut avis qu'un détachement russe

se trouvait cantonné dans le village de Longa pour couvrir les terres de

l'évêque de Kiovie. A l'instant il monte à cheval et y court avec les

siens.

Je l'avais joint en chemin. La nuit était déjà avancée lorsque nous

arrivâmes devant la place; un calme profond régnait en ces lieux.

A notre approche point de gardes, point de passants, point de lumières

aux fenêtres: chacun paraît endormi dans une sécurité profonde. Combien

il nous eût été facile de faire prisonnier l'ennemi! Mais le barbare

Marozoski ne prend conseil que de son ressentiment; il veut laver dans

le sang l'affront qu'il a reçu et en tirer une horrible vengeance. Il

ordonne qu'on mette le feu aux deux bouts du village et le fait

envelopper par ses troupes aussi sanguinaires que lui.

Ciel, quel spectacle! Des tourbillons de fumée s'élèvent dans les nues;

déjà la flamme brille dans leur sein; les cris des malheureuses victimes

retentissent de toutes parts, tout est en alarmes; hommes, femmes,

chacun se précipite, à demi-nus, hors des maisons. On voyait fuir des

mères éplorées tenant à leur cou de petits enfants et d'autres par la

main; des vieillards portés par des jeunes gens se sauvaient de leurs

demeures embrasées; des malheureux à demi-brûlés se traînaient par les

rues, poussant des cris douloureux, et levant vers le ciel leurs mains

tremblantes, semblables à des victimes à demi-égorgées qui se dérobent

au couteau sacré et fuyent de l'autel.

Cependant Marozoski avec sa troupe forcenée resserre ces infortunés et

poursuit les fuyards à la lueur des flammes. Ils reconnaissent leur

malheur, mais ils ont beau implorer miséricorde, il est sourd à leurs

cris: un fils est renversé tandis qu'il cherche à préserver les jours de

son père; la mère, noyée dans le sang de ses enfants, et le soldat

égorgé en demandant quartier à genoux.

A la vue de ces horreurs, que je n'eusse jamais pu prévoir, je ne

pouvais retenir mes larmes. Je courais de tous côtés.

«Ah! cruels! arrêtez. Quelle fureur brutale vous possède?»

Ils étaient inexorables: tout ce qui échappa au feu fut moissonné par le

fer.

La douleur et l'indignation se disputaient à l'envi mon coeur.

L'exécration se mêlait à mes voeux: transporté de fureur moi-même, je

commande à ma troupe de fondre sur ces barbares, ils refusent d'obéir;

seul, je tournai mes mains contre eux, et en immolai quelques-uns aux

mânes plaintives de tant d'innocentes victimes.

Non, je ne pense jamais à ces horribles excès sans frémir. Hélas!

sont-ce donc là les fruits de l'amour de la patrie et de la justice dont

ces scélérats avaient l'audace de se couvrir?

Encore s'il n'eût péri que le soldat! mais l'artisan, mais le laboureur,

mais les vieillards, les femmes, les enfants! Que d'innocents furent

immolés à la fureur de ces brigands! Ah! les dieux le virent, et ils

n'en eurent pas pitié.

De Radomis, le 3 juillet 1770.

_P. S._ Depuis l'instant que Lucile reçut mes adieux je n'ai point eu de

ses nouvelles; je ne sais que penser de ce long silence, mes inquiétudes

sont indicibles. Informe-toi et me tire d'embarras.

FIN DU PREMIER VOLUME.

COULOMMIERS--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN.

Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple · 第 7 / 7 段