Te l'avouerai-je? A ses côtés, une certaine émotion s'était emparée de

mon âme: déjà j'aimais le doux poison qui coulait dans mes veines, et je

me surpris de nouveau à lui dire des douceurs. Je n'étais pas toutefois

si absorbé, que de temps à autre je ne cherchasse des yeux Lucile. Hé!

pouvais-je l'oublier?

Elle venait d'entrer et s'était mise sans bruit dans un coin. Je la

comparai secrètement à la belle danseuse et le parallèle fut tout à son

avantage.

Leur taille est à peu près de la même élégance, leur teint de la même

blancheur, leur physionomie également spirituelle. La beauté de Lucile,

il est vrai, n'est pas aussi régulière; mais elle a quelque chose qui

plaît davantage et qui plaît plus longtemps. Elle n'a point comme la

Castellane ce talent d'éblouir les yeux; mais elle a celui de captiver

les coeurs: elle n'a pas l'ombre de la coquetterie, ses manières ne sont

que le développement des grâces que la nature lui a prodiguées.

Elle n'a pas non plus cet air voluptueux qui éclate dans la contenance

de l'autre; son maintien est décent, réservé et l'on voit sur son visage

cette aimable pudeur qui est le plus grand charme de la beauté.

Déjà mon coeur était retourné vers elle, ou plutôt il ne l'avait point

quittée: je commençais à négliger la Castellane; mais je ne voulais pas

la planter brusquement.

Lucile s'étant aperçue de mon assiduité auprès de cette belle personne,

me fixait d'un air inquiet. J'étais charmé de son embarras et ne faisais

pas semblant de m'en apercevoir.

Comme je vins à lever les yeux, je rencontrai les siens, et elle me jeta

un de ces regards qui semblent pénétrer jusqu'au fond de l'âme. A

l'instant percé comme d'un trait, je sentis un cuisant remords de m'être

ainsi oublié. Je rougis de ma faiblesse, et me la reprochai comme un

crime.

Tandis que la réflexion empoisonnait ainsi le plaisir que j'avais goûté,

je n'attendais plus pour quitter la Castellane que la fin d'une

historiette qu'elle était à conter, et cette historiette ne finissait

point. J'avais de fréquentes absences; mais elle rappelait de temps en

temps mon attention par de petits coups d'éventail. Que faire? Il

fallait bien supporter de bonne grâce mon ennui.

Cependant un beau jeune homme, qui avait été introduit par un ami de la

maison, s'était approché de Lucile. Il avait pour elle tous les soins

d'une galanterie empressée et je surpris des regards qu'il n'était que

trop aisé d'entendre. Quoique mon impatience fût extrême, je pris le

parti de dissimuler; mais j'observais du coin de l'oeil tout ce qui se

passait.

Lucile ne cherchait proprement pas à lui plaire; elle n'était néanmoins

pas fâchée, je crois, d'avoir matière à se venger de ma négligence: elle

faisait semblant de l'écouter.

A peine avais-je détourné un instant la tête, que je le vis penché sur

le dossier de la chaise de Lucile, lui disant un mot à l'oreille. Elle

baissait les yeux et rougissait avec beaucoup de grâce.

Je croyais voir en lui un rival.

A cette idée, je sentis mon sang bouillonner dans mes veines; je parvins

cependant à cacher mon émotion.

Dès que je trouvai le moment de m'éloigner de mon éternelle conteuse, je

m'approchai de Lucile. J'aurais voulu lui parler; mais ce jeune importun

ne la quittait point. J'étais inquiet. Elle s'en aperçut, et se mit à

sourire. Mon inquiétude redoubla, et je me fis violence pour ne point

éclater.

Toute la soirée, j'eus à dévorer mon chagrin.

Lorsque la compagnie se fut retirée, j'abordai Lucile; elle avait les

yeux baissés et paraissait rêveuse. Nous n'osions nous regarder, mais

nous nous entendions sans rien dire, et chacun craignait de rompre le

silence.

Enfin je voulus lui parler; elle refusa de m'écouter; je voulus lui

prendre la main; elle la retira avec humeur; elle s'éclipsa ensuite et

ne se laissa plus voir du reste de la soirée.

Ces procédés me pénétraient de douleur, et je me retirai chez moi, en

maudissant pour la première fois la bizarrerie du sexe.

De Varsovie, le 15 juin 1769.

XI

LUCILE A CHARLOTTE.

A Tarzin.

Que tu es heureuse, Charlotte, de pouvoir t'amuser de tout! Tu ris, tu

chantes, tu folâtres, rien ne t'afflige; et il ne faut souvent qu'un

rien pour me faire pleurer.

Hier, je passai bien mal mon temps; tu pus t'en apercevoir; mais ce que

tu ne sais pas, c'est qu'après que tu fus partie, je le passai plus mal

encore. De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, tant mon âme est

agitée: je ne sais quand le calme s'y rétablira.

Ne remarquas-tu pas comment toutes ces femmes avaient cherché à paraître

jolies? Mais comme si ce n'était pas assez pour des coquettes de se

montrer dans tout l'éclat d'une parure éblouissante, elles avaient eu

grand soin de ne pas trop couvrir leurs charmes et de mettre en jeu

mille petits artifices innocents, ainsi qu'elles les appellent.

Parmi ces beautés pudiques qui se prodiguaient de la sorte, il y avait

une brune à grands yeux bleus, d'une figure assez intéressante, et qui

aurait même des grâces, si elle ne les gâtait à force d'affectation.

Pris-tu garde comme elle s'écoutait avec complaisance, se souriait à

elle-même, s'admirait avec volupté et ne cessait de s'applaudir de ses

charmes. Elle ne m'avait pas l'air non plus d'être fort cruelle. Quelle

mollesse dans sa contenance! Quelle liberté dans ses propos! Quelle

volupté dans ses regards!

Tous les cavaliers s'empressèrent à l'envi de lui faire la cour; et

c'était un plaisir de la voir au milieu de ses adorateurs leur

distribuer de petites faveurs. A l'un un sourire furtif; à l'autre un

petit coup d'éventail; à celui-ci un mot à l'oreille; à celui-là un

léger serrement de main. Que te dirai-je? C'est un parfait modèle de

coquetterie. Personne ne trompe son monde avec tant d'adresse et de

grâce.

Pourrais-tu le croire? Gustave lui-même but à la coupe de cette

enchanteresse et me laissa pour elle.

Quand elle fut partie, il revint à moi et voulut réparer dans le

particulier l'affront qu'il m'avait fait en public. Je le reçus d'un air

froid et réservé. Interdit, il balbutia quelques mots mêlés d'excuses et

de reproches; mais je me levai sans l'écouter et le plantai là.

Voici la première fois, Charlotte, que mon coeur connaît les craintes de

la jalousie.

Tandis que j'étais seule à rêver dans un coin, un jeune cavalier de la

compagnie qui paraissait peu se plaire aux contes scandaleux de cette

coquette, essaya, je pense, de me tirer de ma rêverie.

«Vous avez sans doute, me dit-il en m'abordant, l'art de charmer le

temps, puisque vous ne daignez prendre aucune part à la conservation.»

«--Le temps me pèse peu, lui répondis-je; on m'a appris dès mon

enfance l'art de le trouver court.»

Il se prévalut de cette réponse pour enfiler mon éloge; il me dit mille

choses obligeantes et ne quitta ses fades louanges que pour me fatiguer

par ses attentions.

Enchantée toutefois que l'occasion se présentât de mortifier Gustave, je

les reçus avec moins de répugnance, que je ne l'eusse fait en toute

autre rencontre. Je feignis même de l'écouter avec complaisance; mais je

craignais que Gustave ne pénétrât le motif secret du plaisir que

j'affectai de prendre.

Hélas! me serais-je jamais attendue d'avoir un jour à me venger ainsi de

lui? C'en est fait, je ne l'estime plus. Par quelle fatalité faut-il que

je l'aime encore? Mon coeur se révolte contre ma raison. Je voudrais

l'oublier, et malgré moi je soupire.

Peut-être entreprendra-t-il de se plaindre à son tour? Tandis que le

jeune homme qui était auprès de moi me tenait un propos flatteur, je

vins à jeter les yeux sur Gustave, et je le vis faire quelque agacerie à

ma rivale. Il ne me fut pas possible de résister aux émotions qui

s'élevaient dans mon coeur: bientôt je sentis mon visage tout en feu; je

baissai la tête pour cacher ma rougeur.

Mon voisin ne douta pas qu'il ne fût l'objet de cet embarras, il se

retira d'un air triomphant; et aujourd'hui j'en ai reçu une déclaration

d'amour.

Je ne sais comment faire pour me raccommoder avec Gustave; mais je sais

bien que je voudrais que cela fût déjà fait.

De Varsovie, le 16 juin 1769.

XII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

L'amour naît dans un instant, et toujours sans peine: mais qu'il en

coûte pour le conserver!

Rien n'est si délicat. Sensible à l'excès, une bagatelle l'offense, la

réserve le blesse, la défiance le révolte, et les plus légères atteintes

lui deviennent mortelles. Voilà les peintures que nous en font les

poètes. Peintures trop vraies pour mon malheur.

Je me vantais un jour de n'en connaître que les douceurs et d'avoir seul

cueilli la rose sous l'épine: que les temps ont changé!

Lucile continue à prendre avec moi un air de froideur qui m'afflige,

elle évite de se trouver sur mes pas, et lorsque je veux saisir le

moment d'un tête-à-tête, à l'instant elle s'approche de sa mère sous

divers prétextes.

Ces procédés me font naître quelques soupçons. Serait-elle éprise de cet

inconnu? Il est jeune, aimable et d'une figure séduisante. J'ai suivi

Lucile de près; et chaque épreuve redouble mon inquiétude.

Hier je voulais absolument m'aboucher avec elle. Ne la trouvant point

dans sa chambre, je passai dans son cabinet de toilette; elle n'y était

pas non plus: mais je vis sur sa table une lettre et un bracelet à

portrait.

Je m'approche: quelle fut ma surprise, lorsqu'à ce portrait je reconnus

mon rival! Je ne pus résister à la tentation d'ouvrir la lettre, quelque

bas que me parût ce procédé; je la parcourus en tremblant: elle était

conçue en ces termes:

«Qu'ils sont doux, mademoiselle, les moments qu'on passe auprès de

vous; et que l'heureux mortel qui a su toucher votre coeur sait mal en

profiter!

»Peut-on admirer les grâces, la beauté, l'esprit, la vertu, sans

désirer s'attacher votre personne? Au cas que votre coeur ne fût pas

engagé sans retour, le mien oserait vous promettre l'amour le plus

tendre.

»Si je puis me flatter de quelque espoir, le prince Toninski mon

parent fera les démarches nécessaires auprès du comte votre père.

C'est à lui que vous aurez la bonté d'adresser votre réponse, que

j'attends avec l'impatience de l'amant le plus sincère et le plus

passionné.

»Le bracelet que vous trouverez inclus, vous dira de qui vient ce

billet.»

Je ne pouvais en achever la lecture; je sentais mon coeur se flétrir,

mon sang se glacer dans mes veines, et mes genoux se dérober sous moi.

Dès que je fus un peu revenu de ma consternation:

Il y a sûrement ici du mystère, m'écriai-je. C'est une trame que Lucile

me cache. Lucile infidèle! O ciel! Lucile, l'innocence même, la candeur,

l'ingénuité. Non, non, cela n'est pas possible... et cependant cela

n'est que trop assuré; autrement, pourquoi ce silence? Qui pourrait

l'avoir déterminée à me cacher ce qui se passe? Peut-être est-elle

piquée encore? Ah, que ne puis-je le croire!... Mais si ce n'était que

pique, les soumissions que je lui ai faites l'eussent désarmée; elle

n'eût pu tenir si longtemps contre mes soupirs et mes regrets. A la vue

des marques de mon repentir, elle eût pris pitié de moi, et m'eût rendu

son amour. Mais non: depuis qu'elle a vu ce nouveau venu, elle m'évite,

elle refuse de m'entendre, elle me rebute et s'efforce de me congédier.

Hélas! je le vois trop: elle voudrait m'éloigner pour se livrer en

liberté à celui qu'elle me préfère. Ah! je suis trahi, je n'en puis

douter.

Emporté par mon ressentiment, j'éclatais en plaintes amères, et je

cherchais à voir ma dissimulée maîtresse pour l'accabler de reproches

avant de lui dire adieu.

En descendant l'escalier, je trouvai sa femme de chambre.

«Où est Lucile?

«--A se promener dans le jardin avec la comtesse.»

J'y courus.

Chemin faisant, la réflexion vint à mon secours.

Pourquoi tant de précipitation? me suis-je dit. Peut-être je m'alarme

d'une chimère. Voyons du moins si elle est coupable; car s'il arrivait

qu'elle fût innocente, comment réparer jamais l'injure que je lui aurais

faite?

Dans cet instant, je l'aperçus.

Elle ne se douta pas de ce qui s'était passé. Je m'avance à sa rencontre

et l'aborde en dissimulant mon chagrin. Elle me témoigne plus de

froideur que jamais.

«C'en est fait, disais-je en moi-même, elle a tourné vers mon rival

ses voeux, et ne veut plus écouter les miens.»

Mon premier mouvement, si nous avions été seuls, aurait été d'éclater,

je n'osais cependant le faire en présence de sa mère, qui venait de nous

joindre.

Lucile, de son côté, s'efforçait de dissimuler, elle m'adressait souvent

la parole et voulait paraître gaie; mais son regard était vague, des

sourires forcés venaient se placer sur ses lèvres, et son enjouement

était affecté. Je n'étais pas dupe de ce retour de bon accueil.

«La perfide, me disais-je tout bas, veut prévenir une explication en

présence de sa mère; elle craint les éclats d'une rupture, elle

tremble que je ne lui reproche sa perfidie.»

Je ne savais quel parti prendre. Une multitude de pensées affligeantes

se présentaient à mon esprit. Mes craintes ne me paraissaient que trop

bien fondées. Je ne doutais plus que Lucile n'aimât ce jeune homme. Je

ne pouvais me l'ôter de l'idée, je me le représentais toujours comme un

rival dangereux prêt à détruire mon bonheur; et dans la chaleur de la

passion, je formai le projet de l'immoler à mon amour, et de venir

ensuite expirer aux yeux de mon infidèle.

Après avoir fait deux ou trois tours de jardin, je prétextai quelque

affaire et me retirai bien résolu de ne pas laisser jouir mon rival de

son triomphe. A mon arrivée chez moi, j'ai donné ordre à l'un de mes

gens d'épier tous ceux qui iraient chez le comte.

S'il m'a enlevé le coeur de Lucile, du moins ne mourrai-je point sans

vengeance.

Je connais ton humeur, Panin; si tu ne me plains pas, garde-toi

d'insulter à mon infortune par des plaisanteries hors de saison, ou bien

nous sommes brouillés sans retour.

De Varsovie, le 19 juin 1769.

XIII

SIGISMOND A GUSTAVE.

A Varsovie.

Je viens de recevoir ta lettre du 19 de ce mois.

«Ah! ah! m'écriais-je en la parcourant, le voilà enfin qui a bu dans

la coupe amère. Le pauvre garçon!»

Cher Potowski, malgré tes menaces je ne puis m'empêcher de t'en

féliciter.

Lucile serait-elle donc lasse de son Gustave? Sur ma parole, elle en

trouvera difficilement un autre aussi bien partagé du côté de la figure;

et à coup sûr elle n'en trouvera point qui l'aime d'aussi bonne foi.

Mais elle a peut-être envie du titre de princesse; et que ne sacrifie

pas une femme à sa vanité!

Rien n'est plus faible, plus léger, plus vain que l'amour des belles; ce

n'est tout au plus qu'un goût passager; l'ivresse qui en fait le charme,

elles ne la connaissent point. Au charmant délire de deux coeurs qui

s'aiment, elles préfèrent le plaisir de faire des conquêtes, et jamais

on ne peut leur ôter ce fond de coquetterie que la nature leur inspire

presqu'en naissant.

Que tu connais peu les femmes! Le croiras-tu? Il en est qui s'amusent à

allumer les désirs de leurs adorateurs, pour le plaisir cruel de rire de

leur tourment. D'autres font métier de se jouer du malheureux qui les

adore, et d'accorder leurs faveurs au galant adroit qui affecte le plus

de les mépriser. D'autres, plus perfides encore, flattent nos désirs et

ne nous promettent que des douceurs, tant qu'elles se bercent de

l'espoir de nous captiver, mais une fois assurées de l'amant, elles

trompent cruellement l'époux. Enfin elles sont toutes également volages;

leurs yeux se promènent sans cesse sur de nouveaux objets, et leur coeur

est toujours prêt à se fixer sur celui qui flatte le plus leur ambition.

Ne va pas te fâcher, Potowski, si je te dis ce que je pense, des

procédés de ta Lucile. Je sais qu'elle est séduisante avec son air

d'ingénuité; on s'y laisserait prendre aisément. Mais elle a le coeur

tout aussi susceptible qu'une autre. Eh! crois-tu bonnement que la

nature ait dû faire un miracle en ta faveur?

Combien de fois je me suis diverti de ta simplicité lorsque tu

t'extasiais sur son amour! Ce n'était que pour tes beaux yeux qu'elle se

parait; elle ne cherchait à paraître aimable que pour te plaire; son

petit coeur ne palpitait que pour toi; et tu en étais bien sûr, car elle

te l'avait juré si souvent.

Hé bien! qu'en dis-tu? Pauvre dupe! Oui, consume-toi à présent auprès

d'elle; fais-lui bien des soumissions, pousse bien des soupirs, verse

bien des larmes, éclate bien en reproches, si cela peut te soulager.

Mais prends garde qu'à force d'être triste, inquiet, jaloux, tu ne

l'excèdes, et ne l'obliges enfin à prendre le parti de te congédier

nettement, si toutefois tu ne l'es pas déjà.

Le début de ta lettre m'a frappé; mais je n'ai pu m'empêcher de rire en

voyant la finale.

Se couper la gorge pour une femme! Cela est un peu violent; quoiqu'on se

la coupe souvent à moins. Ami, je te conseille de remettre la partie à

une autre fois et de prendre ton parti en galant homme.

Ton amante est jolie, j'en conviens; mais si tu l'as perdue, tu en seras

quitte pour en chercher une autre. Est-il dit qu'il faille toujours

aimer la même?

Que tu es encore enfant! Je voudrais bien une fois te voir un peu plus

raisonnable.

De Pinsk, le 25 juin 1769.

XIV

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Cinq jours s'étaient passés, lorsque mon émissaire m'apprit qu'il venait

d'apercevoir trois cavaliers postés dans le petit bois derrière le

palais du comte Sobieski; et à quelque distance, un carrosse attelé de

quatre chevaux.

Cette nouvelle ne me laissa plus de doutes sur le malheur que je

redoutais.

A l'instant je monte à cheval avec deux de mes gens, et nous allons à

l'endroit indiqué. Nous les aperçûmes de loin, qui se promenaient dans

le bois: mais pour les joindre plus sûrement, nous fîmes un détour, et

nous mesurâmes notre marche de manière à les rencontrer sans qu'ils

pussent l'éviter.

Nous n'en étions qu'à quelques pas, lorsque je reconnus mon rival.

A son aspect, je sentis ma colère s'enflammer: je m'avançai vers lui, et

lui demandai avec aigreur ce qu'il faisait dans ces lieux. Il me

répondit d'un ton moqueur en m'apostrophant de noms injurieux, et mit à

l'instant le sabre à la main.

--Ce n'est qu'à toi que j'en veux, lui répliquai-je, et notre

différent se décidera entre nous tout-à-l'heure: tes gens et les miens

demeureront spectateurs.

Puis, tout-à-coup, fondant sur lui, je le blesse au bras droit, et le

désarme: il tombe de cheval en demandant quartier.

Le sang coulait à gros bouillons de la blessure, j'y apposai moi-même un

bandage, tout en lui reprochant sa perfidie. L'état de faiblesse où il

se trouvait me fit craindre qu'il ne fût blessé mortellement. Je versai

sur sa face un flacon d'eau de senteur.

Quand ses forces furent un peu ranimées, il entr'ouvrit les yeux,

souleva sa tête, et me dit d'un ton mourant:

«J'ai peut-être quelques torts avec vous, et j'en suis bien puni, mais

pourrais-je être à blâmer d'aimer ce qui est si aimable? Allez, je ne

me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre maîtresse; mais de

n'avoir su toucher son coeur.»

En même temps, il fit tirer une lettre de sa poche, qu'il me présenta.

Je l'ouvris, reconnus la main de Lucile, et lus ces paroles:

«Je vous remercie, Monsieur, de l'honneur que vous me faites en

m'offrant votre main; je ne puis l'accepter, un autre possède mon

coeur. Ce soir votre bracelet vous sera remis par une personne de

confiance.»

Je ne pouvais détacher mes yeux de dessus ce papier, je le relus

plusieurs fois, et chaque fois il jetait mon âme dans une étrange

agitation. Mille sentiments contraires semblaient la partager. Je

sentis, il est vrai, la jalousie s'éteindre dans mon coeur; mais ce

n'était que pour le sentir déchiré de remords. L'idée de mes procédés

envers Lucile me pénétrait de douleur et je n'osais penser à l'état où

j'avais réduit cet infortuné rival.

Tandis que j'étais en proie à ces affligeantes pensées, son bandage se

dérangea, il perdit beaucoup de sang, et ses yeux se couvrirent une

seconde fois des ombres de la mort.

--Il expire! s'écria celui de ses gens qui était à lui soutenir la

tête.

Arraché par ce cri à mes sombres rêveries, j'abaisse la vue sur ce corps

pâle et immobile: Je le crus sans vie. Dans l'excès de ma douleur, je me

jetai sur lui.

Je ne sais ce que je devins alors, mais je me suis réveillé dans mon

appartement. Peu après on est venu m'apprendre que la blessure du nonce

de Mazovie (c'est le titre de mon rival) n'était pas dangereuse. Cette

nouvelle m'a un peu tranquillisé.

A présent mon agitation est moins cruelle; mais je ne puis me défendre

d'une noire mélancolie, et tu penses bien quel peut en être l'objet.

Tu t'impatientes sans doute du récit de mes infortunes.

Il me semble te voir jeter ma lettre sur ta table, en levant les

épaules, et t'entendre dire d'un ton de pitié: Pourquoi me remplir la

tête de ses folies et de ses plaintes? Que ne fait-il comme moi.

Patience, cher Panin. Il y a temps pour tout. Avant de prendre congé de

l'amour, il t'a fait passer plus d'un mauvais moment. Tu étais bien aise

alors de verser tes chagrins dans le sein d'un ami. Ne trouve donc pas

mauvais que je fasse de même.

De Varsovie, le 27 juin 1769.

XV

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Tu as pris plaisir sans doute à alarmer mon amour, et à me tenir sur les

épines. Si ta lettre fût venue plutôt, elle m'eût fait une terrible

peur: mais tu ne jouiras pas de ta méchanceté.

Comme je m'abusai sur le compte de Lucile!

Ce que je prenais pour intrigue n'était que ressentiment, que dépit

simulé. Humiliée de mes attentions pour cette coquette, son âme sensible

s'est trouvée exposée aux premières atteintes de la jalousie et sa

délicatesse blessée ne lui a pas permis de chercher aucune explication,

ni même de me laisser entrevoir son chagrin.

Après ce qui s'était passé, je brûlais d'envie de voir Lucile; et

cependant j'avais peine à m'y rendre. J'aurais fort souhaité que

quelqu'un m'eût épargné l'embarras d'une explication avec elle.

Tandis que j'étais ainsi en suspens, la raison prit enfin le dessus.

--Quoi donc, me suis-je dit, la mauvaise honte m'arrête? Je n'ai pas

craint d'affliger Lucile si mal à propos, craindrai-je d'adoucir le

coup cruel que je lui ai porté? Ah! quand l'amour n'attendrait pas de

moi cette démarche, je la dois à la justice.»

Honteux de ma faute, et pénétré de regret, je me rends chez le comte

Sobieski. Ils avaient déjà eu vent de mon affaire.

Je me fais annoncer.

A peine étais-je au haut de l'escalier, que la porte s'ouvre, mon coeur

palpite: Lucile paraît.

Je n'osai lever ni les yeux ni la voix. Cependant elle s'avance et se

jette à mon cou. Je reçois ses embrassements d'un air confus. Étonnée

que je répondisse si mal à sa tendresse, elle recule quelques pas, son

coeur est prêt à éclater, ses yeux se remplissent de larmes, elles

roulent comme des perles sur ses belles joues qu'elles embellissent

encore.

--D'où vient cet air sombre, Potowski, me dit-elle en sanglottant.

Après une si longue absence es-tu fâché de me revoir? Que t'ai-je

fait? Tu détournes les yeux...»

Tout ce que les grâces éplorées ont d'attendrissant était peint sur son

visage.

Comme je continuai à garder le silence, elle se laissa aller sur un

sopha, et se mit à pleurer amèrement. Mon coeur ne put soutenir cette

dernière atteinte. Je courus à elle.

--Viens, chère âme de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre mon

sein, laisse-moi essuyer tes larmes.»

Lorsque mon coeur fut soulagé par les pleurs.

«C'est moi, chère Lucile, repris-je, qui suis indigne de ta tendresse;

et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtemps retenu les

démonstrations de ma joie. Pourras-tu me pardonner?»

Elle leva sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes, et me tendit sa

main que je pressais longtemps contre mes lèvres.

Comme je poussais un profond soupir.

«Ah, Gustave! pourquoi avoir ainsi exposé votre vie pour des riens?»

--Des riens, Lucile, quoi! appelles-tu des riens de me voir enlever

ton coeur?

--Quelle illusion!

--Du moins m'as-tu donné sujet de le croire par tes procédés

repoussants. J'avais beau te demander grâce, soupirer, gémir, toujours

je te trouvais inexorable. Voulais-je m'aboucher? cette faible

consolation même m'était refusée. Tu as été piquée de quelques

attentions que j'ai eues pour une évaporée; mais puisqu'elles te

déplaisaient pourquoi ne me l'avoir pas donné à connaître? au moindre

signe tu aurais vu combien peu j'en étais coiffé.

Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple · 第 3 / 7 段