étais à la discrétion de ton amant? Apprends à le mieux connaître. Non,
non, avec lui jamais tu ne seras en danger. Or çà, mon ange, faisons la
paix, et pour gage de mon pardon donne-moi un doux baiser. Tu me le
refuses; hé bien! je le prendrai moi-même.
Chère Charlotte, je ne pus m'en défendre, et tandis qu'il collait ses
lèvres aux miennes, mon coeur palpitait de joie, la volupté se glissait
dans mes veines.
Rien n'égalait mon embarras; je n'osais le fixer; et certes, je ne sais
ce que je serais devenue, s'il se fût aperçu des émotions qui agitaient
mon sein.
Toi qui te piques d'avoir vu bien des choses, vis-tu jamais un amant
plus tendre, plus décent, plus respectueux?
Une douce habitude de vivre ensemble resserre chaque jour les noeuds qui
nous attachent l'un à l'autre. A ses côtés je ne connais point le
chagrin; l'ennui ne se mêle jamais au paisible cours de ma vie, et le
dégoût n'ose en approcher. Avec lui il n'est point d'aurore qui en se
levant ne me promette une journée sereine et ne me fasse goûter quelque
plaisir nouveau.
De Varsovie, le 5 avril 1769.
VI
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Sirad.
Me voici depuis quelques jours à Lencini pour y passer une partie de la
belle saison.
Hier, les comtes Sobieski, Kodna et Bressin firent partie d'aller en
famille passer la journée à l'île Tarnow. J'étais convenu de les joindre
à la maisonnette que le dernier a fait bâtir sur le bord du lac, où la
compagnie devait s'embarquer.
A mon arrivée, je trouvai les hommes dans le salon à parler politique.
Les femmes avaient passé dans le parterre, et j'aperçus les jeunes
rangées autour d'un bassin et occupées à s'admirer dans l'onde limpide,
chacune une houlette à la main.
Je fus frappé de la coquetterie de leur parure. Avec quel soin elles
s'étaient ajustées! Combien leur beauté s'était embellie encore par les
secours de l'art! Combien la gaze, la chenille, la dentelle, donnaient
de lustre à des charmes à demi-voilés! Combien les rubans et les cordons
relevaient artistement leurs robes pour montrer une chaussure délicate,
ou plutôt des petits pieds mignons!
Parmi ces gentilles bergères qui attiraient les désirs sur leurs pas,
qui n'eût distingué Lucile à l'élégance de sa taille, à son air noble, à
son port majestueux?
Elle était vêtue d'une robe blanche, dont l'étoffe lustrée flottait à
grands plis autour de son corps, ses cheveux bouclés par les mains de la
nature tombaient avec grâce sur son col d'albâtre et se roulaient sur
son beau sein; un voile léger dérobait à l'oeil des charmes où les
coeurs viennent se prendre.
Un petit chapeau d'osier entouré d'une guirlande de fleurs s'abaissait
sur ses beaux yeux.
Je ne pouvais me lasser de l'admirer sous cet ajustement, je croyais
voir une Grâce décente entre des nymphes vives et légères.
On servit quelques rafraîchissements et nous gagnâmes le bateau.
Déjà les bateliers font blanchir l'écume sous leurs rames, le rivage
fuit loin de nous, et nous découvrons les fertiles coteaux de l'île.
Au pied de ces coteaux, quelques villages s'avancent en amphithéâtre sur
les bords du lac, et leur image est répétée dans le cristal de l'onde.
D'autres villages s'étendent dans les vallées; les flèches brillantes de
leurs clochers s'élèvent dans les airs, dominent d'espace en espace les
paysages d'alentour, et couronnent ce riant tableau.
On voyait des troupeaux nombreux errer dans la prairie, et l'on
entendait de loin les chansons des bergères et des bergers dansant au
son des chalumeaux à l'ombre des bosquets.
Nous abordâmes dans un golfe où les eaux amoncelées dorment depuis le
commencement des siècles dans des prisons profondes.
Trois voitures découvertes nous attendaient sur le rivage.
Nous arrivons; les barrières s'ouvrent, et le séjour enchanté du Nonce
s'offre à nos regards. A droite s'étend une vaste prairie, coupée par
plusieurs branches d'une jolie rivière qui la traverse et bordée d'un
parc où bondissent des troupeaux de daims.
A gauche s'élève un riche coteau couvert de vignes et surmonté de deux
rochers élancés vers le ciel qui ombragent de leurs sommets la plaine
d'alentour.
A chaque pas on croit voir les jeux variés de la nature: tantôt c'est
une nappe d'eau, où le hazard semble avoir jeté un pont; tantôt c'est un
antre où mille petits ruisseaux vont se perdre; tantôt ce sont des
bouquets d'arbres pittoresquement plantés.
Un superbe palais se présente dans l'enfoncement.
A mesure qu'on avance, une perspective charmante se renouvelle et
s'allonge devant l'oeil qui la contemple. Quelles masses! Quels groupes!
Partout la sagesse et le choix ont empreint leur caractère. Partout la
nature et l'art sont admirablement combinés. L'intelligence éclate dans
tous les points de l'ouvrage, rien n'y brille que d'un éclat propre à
faire valoir le reste; point de beautés prodiguées en vain.
Mais c'est autour du château que les beaux-arts ont rassemblé les amours
et les ris.
On n'y arrive point par de longues allées tirées au cordeau et semées de
sable. Il n'est pas non plus entouré de ces ennuyeux parterres dessinés
en symétrie, où l'on ne voit que quelques fleurs rangées dans de petits
carrés, des arbrisseaux mutilés, et des planches de coquillages. Situé
sur un monticule d'où l'oeil d'un seul regard embrasse toute l'étendue
du domaine, il s'ouvre par derrière dans un joli bosquet.
Ce bosquet n'est pas non plus un bois dessiné comme tant d'autres. On
n'y voit point les arbres alignés et taillés en berceaux se répondre les
uns aux autres, mais placés dans un heureux désordre et coupés de
sentiers qui par leurs contours variés ménagent toujours à l'oeil de
nouvelles surprises.
De distance en distance on y trouve des bassins où nagent des cygnes, et
où se baignent des nymphes mêlées avec des tritons: des niches où un
faune ou un satire retient une timide bergère.
Ici on voit Flore environnée de petits génies qui lui présentent des
fleurs. Là, Pomone entourée d'autres génies qui lui apportent des
fruits. Plus loin, des bacchantes invitent le dieu du vin à remplir sa
coupe joyeuse. Plus loin encore des bergers sacrifient à Pan.
L'extérieur du palais répond à la magnificence des dehors, et
l'intérieur paraît le temple de la volupté. Tout ce que l'art inventa
jamais pour faire les délices de la vie y est étalé avec goût; tout y
inspire l'amour et respire le plaisir. Je ne pouvais me lasser
d'admirer: dans mon extase, je croyais être dans un de ces palais que la
brillante fiction a pris soin de parer.
Le nonce, tu le sais, est un de ces sybarites dont l'air ouvert et
content annonce un coeur libre et joyeux, un de ces aimables fous qui ne
veulent que s'amuser. Il nous reçut avec empressement; et après nous
avoir fait voir les lambris dorés, les riches ameublements et les autres
raretés de ce délicieux séjour, il nous conduisit sous des berceaux
fleuris, où nous trouvâmes des tables délicatement servies.
Il fit les honneurs de sa maison avec des grâces enchanteresses. Pour
entretenir la gaîté, il avait rassemblé autour de nous tous les
plaisirs; on aurait cru qu'ils connaissaient sa voix, et que dès qu'il
le voulait ils accouraient en foule.
Nous fûmes servis par de jolies bergères vêtues de blanc et couronnées
de fleurs; nous eûmes des vins exquis et une musique digne d'être
entendue à la table des dieux.
Après le dîner, la compagnie se sépara; chacun tira d'un côté différent.
Je joignis Lucile et nous prîmes le chemin du bosquet.
A peine avions-nous fait trois cents pas, que nous nous trouvâmes
vis-à-vis d'une grotte d'où sort un ruisseau qui, divisé en plusieurs
filets, serpente sur la verdure; nous nous assîmes sur le gazon semé de
violettes et de primevères.
Lucile se mit à considérer l'onde qui fuyait en murmurant. Bientôt les
zéphirs légers vinrent jouer avec ses blondes tresses et caresser les
sens de leur souffle lascif, tandis que les oiseaux amoureux se
contaient leur martyre sur les buissons d'alentour.
J'étais à ses pieds, occupé à la contempler: jamais elle ne m'avait paru
si belle. En voyant cette fraîche jeunesse, ce teint de lis et de roses,
ces lèvres vermeilles qui appellent le baiser, ce sourire des grâces,
ces yeux pleins de douceur et de feu, j'oubliai que j'aimais une
mortelle.
Je me sentais ému.
L'influence de cette saison charmante, où la nature invite toutes ses
créatures à l'amour; les tendres regards que Lucile me jetait de temps
en temps, les sons mélodieux qui frappaient mon oreille achevèrent
d'enivrer mon coeur, déjà échauffé par la musique, le vin et les
tableaux voluptueux.
Je passai un bras autour de la ceinture de Lucile, je lui pris la main
et commençai à lui faire quelques-unes de ces timides caresses que
l'amour semble dérober à la pudeur. Lucile fit un doux effort pour se
dégager, je lui opposai une douce résistance.
Mes yeux tendrement attachés sur elle rencontrèrent les siens, et nos
regards se confondirent avec une douce langueur, que je pris pour un
tendre aveu.
Tandis que mon coeur s'abreuvait de volupté, une émotion soudaine
s'empara de mes sens; mon oeil enflammé dévorait ses charmes.
Puis tout-à-coup cédant à mes transports amoureux, je couvris son visage
de baisers; je portai mes lèvres sur sa belle gorge; j'osai malgré elle
approcher une main avide...
Lucile irritée arrêta mon audace et me quitta d'un air indigné. A
l'instant revenu de mon délire comme par une espèce d'enchantement, je
la suivis pour lui demander grâce; elle ne daigna pas m'écouter.
Pénétré de douleur, je marchais en silence à son côté, la tête baissée
et n'osant lever les yeux.
Lorsque nous fûmes prêts à rejoindre la compagnie, j'essayai de
reprendre ma gaîté, crainte que mon air abattu ne fournît matière aux
soupçons; mais il n'y eut pas moyen: mes ris étaient forcés, j'avais la
mort dans le coeur, et je ne cessais d'attacher les yeux sur Lucile, qui
me jetait à la dérobée quelques regards.
Le reste de la journée se passa en jeux, mais je n'y pris aucune part:
tout m'ennuyait, j'étais fâché de voir les autres s'amuser et ne
soupirais qu'après le moment de partir.
Il arriva enfin ce moment désiré.
Le bateau est lancé, il fend l'onde; déjà le rivage fuyait loin de nous
et nous commencions à perdre de vue la riante perspective qui, le matin,
nous avait enchantés, lorsqu'un vent frais s'éleva soudain; bientôt la
surface des eaux se ride, nos voiles s'enflent, les vents se déchaînent,
et notre frêle barque est abandonnée à la merci des flots.
Les rameurs frappaient l'onde à coups redoublés pour tâcher de gagner le
port, mais en vain. La fureur des vents augmenta et nous fûmes poussés
vers la côte opposée, au milieu des écueils.
On voyait les vagues se briser contre des rochers qui les repoussaient,
après avoir blanchi de leur vaine écume ces masses immobiles.
Comme nous étions prêts à échouer, un courant nous entraîna au large,
mais nous ne semblions avoir évité un danger que pour succomber à un
autre: les ondes s'élevaient à une hauteur prodigieuse et paraissaient
vouloir se refermer sur nous.
A force de lutter contre les vents et les flots nous gagnâmes une espèce
de petite baie.
Le ciel était couvert de sombres nuages; les foudres s'allumaient dans
leur sein et descendaient en serpentant sur la foret voisine.
La consternation augmenta parmi nous. Nos femmes effrayées cherchaient à
se cacher. Lucile pâle, muette et tremblante, se réfugie dans mes bras,
elle y reste immobile, et se repose dans un doux abandon sur mon sein.
Te l'avouerai-je? Panin. Charmé de sentir dans mes bras mon doux trésor,
je n'étais point fâché de cette tempête.
La nuit vint augmenter les ténèbres; les éclairs fendaient la nue, la
foudre volait de toute part, le tonnerre grondait dans la profondeur des
cieux, ses longs roulements se répondaient d'une côte à l'autre; les
vents soufflaient avec plus d'impétuosité, et les vagues écumantes
élancées dans les airs semblaient découvrir le fond des abîmes à la
lueur des feux célestes.
Lucile, à demi-morte et me tenant la main, me dit d'une voix presque
éteinte:
«Ami! le cours de notre vie est fourni; la mort va nous précipiter
dans ces gouffres profonds; puissions-nous, du moins, nous y tenir
embrassés et n'avoir qu'un seul tombeau!»
Quoique mon courage commençât à s'ébranler, je tâchai de la rassurer;
puis, recueillis l'un et l'autre dans le silence, nous nous tînmes
étroitement embrassés, en attendant que le cruel destin disposât de nos
jours.
Enfin la tourmente s'apaise, les nuées crèvent, une pluie abondante fond
sur nous, le globe argenté de la lune paraît derrière les nuages; sa
lumière tremblante brille sur la surface de l'onde agitée: les nuages se
dissipent, le ciel s'éclaircit, et le sombre azur de la voûte céleste,
semé de brillantes étoiles offre un spectacle enchanteur.
Bientôt nous eûmes sous les yeux un spectacle plus enchanteur encore.
A la blancheur de l'aube du jour s'était mêlée cette légère teinte d'or
et de pourpre qui devance le char de l'aurore. Le soleil s'élance de
dessous l'horizon, et semble faire sortir ses feux étincelants du sein
des eaux. A l'éclat de sa vive lumière, l'obscurité disparaît, les
ombres fuient, son disque se dégage, il s'élève, ses rayons se
projettent à grands flots sur la plaine liquide: l'horizon s'étend, et
la terre s'offre à notre vue.
Déjà le sommet des montagnes paraît doré, nous reconnaissons le rivage;
les vents sont enchaînés, la surface de l'eau ne paraît plus qu'une
glace unie, les bateliers forcent de rames, et nous entrons dans le
port.
Arrivés à Warzimow, nous nous séparâmes. Je pris congé de Lucile, qui me
fit promettre de revenir bientôt auprès d'elle.
_En continuation._
J'ai trouvé ce matin avec Lucile une parente éloignée de la comtesse que
je n'avais pas vue depuis longtemps.
C'est une jeune veuve, à cheveux noirs, à grands yeux bleus, à nez
aquilin, à lèvres vermeilles, à petite bouche, et à tout prendre d'une
assez jolie figure. Elle ne dit pas qu'elle cherche un mari; mais on le
devine.
Sans être belle, elle plaît beaucoup; elle a des manières libres et
aisées qui enchantent, et une certaine gentillesse dans l'esprit qui
enchante encore plus. Elle est de l'illustre famille des Bajoski et
passe pour avoir de grands biens.
Ne serait-ce point là ton fait?
De Lencici, le 15 mai 1769.
VII
SOPHIE BAJOSKI A SA COUSINE.
J'ai sous les yeux un couple d'amants heureux. Enveloppés des ombres du
mystère, ils se livrent en silence au plaisir de s'aimer; ils ne
paraissent avoir d'autre soin que celui de se plaire, et tout occupés
l'un de l'autre ils se suffisent à eux-mêmes.
Tu connais la maîtresse: la charmante Lucile. Je vais te peindre
l'amant.
C'est un jeune homme de moyenne taille; mais de la plus séduisante
figure du monde. A un teint brun et animé il joint de grands yeux bien
fendus pleins de vivacité et de douceur, une moustache naissante, une
bouche dessinée par l'amour, des cheveux d'un noir d'ébène, une jambe
faite au tour et une main douce, blanche et potelée.
Gustave (c'est son nom) est pétri de grâces; mais il n'a point ces airs
légers, tranchants, avantageux, comme tant d'autres jeunes gens, et il
n'en plaît que davantage.
Quoique d'un naturel vif et sensible, il est peu porté à la galanterie.
Il n'est pas fait pour chercher les bonnes fortunes; je ne sais même
s'il saurait profiter de celles qui se présentent. Il me semble si neuf
que je parierais tout au monde qu'il n'a encore cueilli que les
premières fleurs de l'amour.
Il est si épris de sa Lucile, qu'il n'a d'yeux que pour elle. Aux côtés
d'une autre femme il paraît mal à son aise et s'ennuyer beaucoup: mais à
ceux de sa belle, son oeil brille d'un feu divin, sa bouche sourit
amoureusement, toutes les grâces s'animent sur son visage, il est
charmant et enjoué.
Je suis assez familière avec lui, et je lui dis souvent le petit mot
pour rire; mais il n'entend pas malice.
Tu me diras peut-être que j'en suis amoureuse. Je ne sais; mais je
n'aime point à être longtemps sans le voir, je ne le revois jamais sans
plaisir et je cherche quelquefois à me trouver sur ses pas. Ce qui me
plaît le plus en lui n'est pas précisément sa beauté; son air novice a
quelque chose qui me flatte davantage et sa froideur auprès de moi pique
ma vanité.
Qu'il serait doux, Rosette, de lui toucher le coeur, de lui donner la
première leçon du plaisir amoureux.
Du château de Kamine, près Warzimow, le 20 mai 1769.
VIII
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Sirad.
Chaque fois que je vois Lucile, je découvre en elle quelque chose qui
m'enchante.
Jamais fille n'eut plus d'égards pour tout le monde; jamais fille ne
craignit plus de déplaire, mais jamais fille aussi ne sut mieux l'art de
concilier les prédilections avec les bienséances. Cet art qui fait
l'étude des coquettes, Lucile le sait sans l'avoir appris: je me trompe,
c'est l'amour qui le lui a enseigné.
Il faut que je te rapporte un petit incident qui a fait naître ces
réflexions; puisque je n'ai rien de mieux à faire pour le présent que de
t'entretenir, et que tu n'as (je pense) rien de mieux à faire non plus
que de m'écouter.
Nous avons passé la soirée avec plusieurs jeunes gens des deux sexes sur
les prés fleuris du Staroste de Tarzin.
Lucile, tu le sais, est belle sans ornements, et n'a besoin de rien pour
relever l'éclat de ses charmes: cependant elle est passionnée des
fleurs, elle en porte presque toujours; ce sont ses perles et ses rubis.
Quelques cavaliers qui connaissent son goût, se mirent à en cueillir. Je
suivis leur exemple. Le plus empressé à lui en présenter fut un jeune
seigneur français. Lucile accepte. Les autres vinrent ensuite à la file,
chacun avec son offrande. Elle voulut d'abord s'excuser, enfin elle se
rendit à leurs instances: mais de toutes ces fleurs elle fit un paquet
qu'elle garda à la main.
Tandis que ces agréables l'abordaient, mes yeux suivaient les siens sans
qu'elle s'en aperçût.
Vint mon tour. J'avais choisi à dessein quelques chétifs brins de muguet
que je lui présentai avec ce compliment:
«Je suis fâché, ma Lucile, que chacun m'ait ainsi prévenu.»
Elle les prit, et les plaça sur son sein, en me jetant un regard tendre.
Que de choses obligeantes disait ce regard! Tous remarquèrent cette
distinction; quelques-uns même en furent jaloux.
«C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible?» disait à basse voix le
plus piqué.
Je ne voulus pas toutefois jouir de mon triomphe à leurs yeux. Je
m'éloignai et cessai de regarder Lucile: mais c'était pour aller penser
à elle à l'écart.
Cher Panin! ses charmes me touchent; mais ses manières m'enchantent.
Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grâces de la simplicité;
et elle est si naïve qu'elle ne parle jamais que le langage du coeur;
mais en même temps, quelle délicatesse de procédés jusque dans les plus
petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs!
Quand je l'entends louer par ceux qui la connaissent, ces louanges me
touchent plus encore que si elles m'étaient personnelles, et j'ai peine
à modérer ma joie: mais lorsque je pense que j'ai su toucher son coeur,
et que je suis l'objet de ses chastes feux, je ne puis réprimer mes
transports.
De Lencici, le 30 mai 1769.
IX
DU MÊME AU MÊME.
A Sirad.
A l'exemple de tant d'autres aspirants, je n'ai point fait la cour à la
mère pour obtenir la fille. Je ne sais même si la comtesse m'avait
d'abord choisi au fond de son coeur pour l'époux de Lucile. Mais elle a
vu notre inclination mutuelle naître et se développer sous ses yeux.
Jamais elle n'y mit obstacle et toujours elle me témoigna beaucoup de
bonté.
Au commencement j'avais pour elle cette espèce d'amitié, qu'ont
d'ordinaire les enfants pour ceux qui les caressent. Dès que j'ai fait
usage de ma raison, cette amitié enfantine s'est changée en vrai
attachement, que rien n'altéra jamais.
Cette respectable mère s'est chargée elle-même de l'éducation de sa
fille et pour mieux diriger son heureux naturel, elle en devint l'amie
et la compagne. Lorsque le coeur de Lucile commença à s'ouvrir à la
tendresse, elle en fut la confidente. Lucile n'avait rien de caché pour
sa mère, et je ne m'en cachais pas non plus.
Je ne voyais en elle qu'une amie, et même une amie si intime que si mon
coeur et ses vertus ne m'eussent sans cesse rappelé le respect que je
lui dois, sa familiarité me l'eût fait oublier. Ce n'est pourtant pas
qu'elle ne me reprenne quelquefois, mais c'est toujours sous l'air du
badinage qu'elle déguise ses leçons.
Malgré que je n'aie jamais eu lieu de me repentir de ma confiance, je ne
suis cependant plus aussi ouvert, et je m'en veux mal. A mesure que
j'avance en âge, il me semble que sa présence me gêne. Devant elle, mon
coeur n'ose plus s'épancher avec Lucile. Cela n'est pas étrange.
L'amour, dit-on, aime à s'envelopper des voiles du mystère.
Pourquoi toujours te tenir sur tes terres, cher Panin? Que ne viens-tu
nous faire une petite visite? Doutes-tu que nous n'ayons grand plaisir à
te voir?
De Varsovie, le 1er juin 1769.
X
DU MÊME AU MÊME.
A Pinsk.
Aujourd'hui il y avait assemblée chez le comte Sobieski; et, comme tu
peux bien croire, j'y étais invité.
Lorsque j'arrivai, la compagnie était déjà nombreuse; et il n'y manquait
pas de jolies femmes. Je ne sais de quel astre puissant elles sentaient
la douce influence: mais elles avaient toutes cet air de volupté qui
semble appeler le plaisir, et ce tendre babil qui captive les coeurs,
pour ne rien dire de leur ajustement, qui n'était sûrement pas fait pour
les rebuter.
Parmi ces coquettes je ne fis guères attention qu'à la Castellane
Bomiska. A la fleur de l'âge, elle joint une beauté si éclatante, des
manières si affectueuses, un air de langueur si attrayant, une voix si
touchante, des regards si parlants, et ce petit manége si propre à faire
des conquêtes qu'il est impossible de ne pas la distinguer. On dit que
dans sa jeunesse ses amies avaient coutume de la railler sur son air
d'innocence: mais elle a fait dès-lors quelque séjour à Paris; et
certes, elle n'a pas mal profité des leçons des Français.
Avant le dîner la conversation tomba sur quelques petites anecdotes qui
entretiennent la curiosité des oisifs de Varsovie.
La Castellane se mit à raconter les aventures galantes de la princesse
Gal... Elle assaisonna de tant de sel la malignité de ses réflexions et
répandit tant de grâce sur son récit qu'il devint très-amusant. On rit
beaucoup, puis l'on se mit à table.
Tandis qu'on servait le café, elle recommença ses propos badins.
Jalouses de sa beauté et de son esprit les autres femmes se retirèrent à
l'écart: nous fîmes un cercle autour d'elle, tous nos yeux attachés sur
cette belle bouche qui savait si bien débiter d'agréables petits riens:
les ris recommencèrent et l'on s'amusa encore beaucoup.
Comme l'on était à rire, les instruments qui commençaient à se faire
entendre nous appelèrent dans la grande salle. En y passant, je donnai
la main à cette aimable conteuse, et l'assurai qu'elle était charmante:
ce qu'elle n'eut pas de peine à croire.
Elle reçut ce propos galant avec une tranquille complaisance, comme un
hommage qui lui était dû.
Je me plaçai à son côté.
On n'attendait pour ouvrir le bal que Lucile; et comme elle n'arrivait
point, sa mère pria qu'on n'y fît pas d'attention Néanmoins, on attendit
encore quelque temps, et sur les instances de la comtesse, on commença
la danse. Ce fut par un quadrille.
Le jeune Lublin s'approcha de ma voisine et l'invita à danser avec lui.
En même temps trois autres cavaliers s'adressèrent aux plus jolies de la
compagnie. Quoique jeunes, lestes et bien faites, on n'eut cependant les
yeux que sur la Castellane. Que de précision, que de légèreté, que de
grâce dans les mouvements de cette séduisante figure! Quelle âme ses
regards donnaient à sa danse! Ses rivales voulurent par émulation donner
le même agrément à la leur: mais on ne vit qu'elle dans la fête.
Le quadrille fini, elle vint reprendre sa place; Lublin l'y suivit.
Que de femmes qui se piquent d'être belles et aimables, lui dis-je
doucement, doivent souffrir en votre compagnie. C'est un malheur qui
vous est attaché que celui de faire des jalouses, et ce malheur, je
crois, vous suit partout.
Vous aimez à plaisanter, répondit-elle en souriant et me serrant
doucement la main.