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UN
ROMAN DE COEUR,
PAR
MARAT,
L'AMI DU PEUPLE;
Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit
autographe, et précédé d'une notice littéraire;
Par le bibliophile JACOB.
I.
PARIS,
CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI.
8, RUE DU JARDINET.
1848.
Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47.
PRÉFACE.
L'authenticité de cet ouvrage inédit de Marat est incontestable: le
manuscrit original, entièrement autographe, est resté, pendant plus d'un
mois, exposé dans les bureaux du SIÈCLE, où le public a été admis à le
voir; il n'y avait pas de doute possible pour quiconque connaît
l'écriture de l'auteur. Ce manuscrit, qui depuis dix ans était entré
dans la bibliothèque de M. Aimé Martin, figure sous le nº 713 du
catalogue de cette précieuse bibliothèque et doit être vendu aux
enchères publiques, le 25 novembre prochain.
La publication du roman de Marat, faite dans un journal, avait été
réduite aux conditions de la presse périodique, c'est-à-dire tronquée et
même altérée: le journal ne pouvait accepter certains détails, certaines
scènes d'un genre un peu trop vif, qui eussent blessé peut-être la
louable pruderie du feuilleton; mais le livre n'ayant pas de ces
réserves timorées à garder avec ses lecteurs, nous avons jugé nécessaire
de rétablir tout ce que le journal avait supprimé et de ne rien changer
au style du manuscrit, sans toutefois en respecter l'orthographe bizarre
et souvent incorrecte.
Il a fallu cependant se reporter au temps où l'ouvrage a été composé,
pour conserver l'orthographe, alors usitée, des noms historiques et
géographiques polonais: c'eût été commettre un véritable anachronisme,
que d'écrire ces noms autrement qu'ils sont écrits dans tous les livres
du XVIIIe siècle. Nous avons dû les laisser tels qu'on les avait
francisés à cette époque où les relations avec la Pologne n'étaient pas
assez fréquentes pour qu'on eût des idées justes et exactes à l'égard de
ce pays. De là, une foule d'erreurs étranges dans le roman de Marat, qui
prend quelquefois un nom d'homme pour un nom de ville et réciproquement.
On n'eût pas corrigé ces fautes qui nous semblent si grossières
aujourd'hui et qui existent dans la plupart des romans français
contemporains, sans altérer le caractère de l'oeuvre même. Il
appartiendra aux éditeurs futurs d'apprendre à Marat la géographie de la
Pologne, par exemple, et de rectifier le texte dans les notes. Quant à
cette première édition, qui ne paraît qu'en 1847, Marat s'y montre aussi
naïvement que si son roman eût été imprimé en 1775, à Amsterdam, chez
Marc-Michel Rey, avec la _Nouvelle-Héloïse_ de J.-J. Rousseau.
Il est donc nécessaire, en le lisant, de se rappeler la date de la
composition et le goût littéraire de ce temps-là, pour apprécier les
qualités réelles de l'ouvrage, à travers les descriptions pittoresques,
les dissertations sentimentales et les thèses philosophiques dont
l'action est surchargée. On comprendra que l'apparition du _Roman de
coeur_ de Marat aurait été un événement dans la littérature lorsque la
_Nouvelle-Héloïse_, _Candide_ et le _Sopha_ faisaient les délices de la
société française, la plus polie et la plus spirituelle de l'Europe.
MARAT
PHILOSOPHE ET ROMANCIER.
Il y a six ans à peine, Marat n'était pas tout-à-fait mort sous le
poignard de Charlotte Corday, puisque sa soeur, Albertine Marat, vivait
encore à Paris, fidèle héritière des idées et des doctrines de ce
terrible Ami du Peuple.
Mademoiselle Marat semblait avoir recueilli en elle-même l'âme forte et
passionnée de son frère, qu'elle pleurait sans cesse, comme si elle ne
l'eût perdu que de la veille.
C'était une républicaine inflexible, que l'âge n'avait pas refroidie,
que les événements n'avaient pas changée; vainement le Directoire, le
Consulat, l'Empire, la Restauration et même la Révolution de juillet
1830 étaient venus successivement bouleverser ou métamorphoser la face
du pays: elle n'y avait pas pris garde, semblable à une somnambule qui
poursuit son rêve sans tenir compte des objets extérieurs, et qu'on
n'éveille pas en sursaut, de peur de la voir tomber foudroyée; elle
rêvait donc que l'esprit de 93 planait autour d'elle et que Marat
veillait toujours sur son peuple.
Rien ne saurait rendre l'impression profonde et presque douloureuse
qu'on éprouvait à entendre les prédications démagogiques de cette
prêtresse de notre grande Révolution, et surtout l'éternelle oraison
funèbre de son héros, de son dieu, de ce Marat qu'on ne nomme pas sans
horreur et sans effroi.
Il faut l'avouer, elle ne nous montrait pas Marat tel que nous le
connaissons, tel que l'histoire nous l'a couvert de boue et de sang;
elle en faisait un être exclusivement vertueux, animé des plus purs
sentiments de patriotisme, bon et généreux, que sais-je! simple et
candide, un véritable philosophe enfin, qui avait mission de régénérer
le monde, ou du moins la France.
On comprenait, à ce panégyrique prononcé avec une conviction solennelle,
que le fanatisme sans-culotte avait pu comparer Marat à Jésus-Christ,
l'Évangile au journal de l'_Ami du Peuple_, et composer une prière
adressée sans doute à la guillotine, et commençant ainsi: _O sacré coeur
de Jésus! ô sacré coeur de Marat!_
Cette vieille femme, à la physionomie dure et sévère, au regard fier et
inspiré, à la parole ardente et audacieuse, survivait donc à son frère,
d'effroyable mémoire, pour lui décerner une espèce de culte, pour lui
refaire un panthéon dans la pauvre demeure où elle s'était retirée avec
les reliques de celui qu'elle appelait hautement le _martyr de la
liberté_, avec les livres, les papiers et les manuscrits de Jean-Paul
Marat.
Bien des hommes curieux de s'instruire du passé, bien des esprits
préoccupés de l'étude de cette Révolution si pleine de mystères, bien
des vieillards qui avaient vu, bien des jeunes gens qui n'avaient fait
que lire, allèrent alors interroger les souvenirs de la soeur de Marat
et s'en retournèrent émus ou étonnés, n'osant porter un jugement de
réprobation ou d'absolution sur les actes, sur le caractère de cet
étrange Ami du Peuple.
Parmi ceux qui aimaient à remonter, pour ainsi dire, à la source de la
Révolution et qui se trouvaient quelquefois réunis chez mademoiselle
Marat, nous citerons seulement un penseur, un publiciste de grand
mérite, M. Haureau, le savant et judicieux auteur de l'_Histoire
littéraire du Maine_; un littérateur ingénieux, M. de Labédollière; un
poète, M. Esquiros; un témoin éclairé et impartial des faits et gestes
de la République et de ses enfants, M. le colonel Maurin, bien connu par
la précieuse collection révolutionnaire qu'il ramasse depuis quarante
ans; un écrivain distingué de l'école sentimentale de Bernardin de
Saint-Pierre, M. Aimé-Martin, cet excellent homme qui vient de
s'éteindre immortalisé par l'adieu de Lamartine.
Aimé-Martin était un esprit doux, tendre et honnête: il n'avait jamais
tourné les yeux vers la période révolutionnaire que pour en détester les
agents et que pour en plaindre les victimes. Le nom de Marat lui
inspirait un invincible dégoût.
Eh bien! il surmontait ce dégoût, il le cachait même sous un air froid
et poli, quand il se rendait chez la soeur du _monstre_, comme il le
désignait avec une énergique indignation.
Qu'allait-il donc faire dans cette maison?
Aimé-Martin était, avant tout, bibliophile, autographile, amateur et
collecteur de livres et d'autographes. Or, c'était aux manuscrits de
Marat qu'il en voulait, et un jour (il fallut sans doute qu'Albertine
eût bien faim, pour vendre la dépouille littéraire de son frère) il
emporta sous son bras le volume autographe qui l'empêchait de dormir
depuis qu'il en avait appris l'existence; un roman inédit, un roman de
coeur, inventé, pensé, écrit par Marat: _Les aventures du jeune comte
Potowsky_.
Une fois légitime possesseur de ce singulier trésor, Aimé-Martin se
dispensa de fréquenter le petit club d'Albertine, qui mourut peu de
temps après en distribuant les papiers du _Sacré-Coeur de Marat_.
Allez visiter l'intéressante collection du vénérable colonel Maurin, et
vous y verrez les épreuves de journal que Marat corrigeait dans son bain
lorsqu'il fut frappé par Charlotte Corday: ces épreuves ont été teintes
de son sang; vous y verrez les couronnes civiques que le peuple décerna
plus d'une fois à son défenseur; vous y verrez les portraits et les
bustes qui furent un moment les idoles de la nation.
Quant au roman de Marat, recueil de 240 pages écrites de sa plus jolie
écriture, avec ses fautes d'orthographe ordinaires, il fut revêtu d'une
charmante reliure _janséniste_ en maroquin noir par un habile artiste,
Niédrée ou Bauzonnet, et il demeura caché dans la bibliothèque
d'Aimé-Martin jusqu'à sa mort. C'est dans cette bibliothèque que nous
sommes allés le chercher pour le mettre en lumière.
Aimé-Martin s'était toujours refusé à publier cet ouvrage remarquable à
différents titres, malgré nos instances: il nous permit, toutefois, de
l'examiner, et nous en signala même les passages les plus singuliers.
Il voulait, disait-il, avoir seul le privilége de connaître, de
conserver le véritable Marat, Marat philosophe, Marat sentimental, Marat
écrivain, Marat romancier.
--Il y a eu deux Marat, nous disait-il avec cette originalité de
causerie fine et spirituelle qu'on se plaisait tant à écouter chez lui
et chez Charles Nodier: le Marat que tout le monde sait, l'affreux,
l'exécrable pourvoyeur de la guillotine, qui demandait cinq cent mille
têtes pour orner son autel de la patrie, je n'en parlerai pas; je
voudrais croire, pour l'honneur de l'humanité, qu'un pareil scélérat n'a
jamais vécu; mais l'autre Marat, dont personne aujourd'hui ne soupçonne
l'existence, celui qui fut l'élève et l'admirateur de Jean-Jacques
Rousseau, l'ami de la nature, ce qui vaut mieux que d'être à sa façon
l'_Ami du Peuple_, le savant auteur de plusieurs découvertes dignes de
Newton dans la chimie et la physique, l'écrivain énergique et coloré qui
a fait un livre de philosophie digne du philosophe de Genève...
--Et c'est Marat qui a fait tout cela? interrompis-je; j'avouerai
n'avoir rien lu de lui, excepté quelques hideuses citations de son
journal.
--Le journal du second Marat? mais le premier n'a écrit que des ouvrages
scientifiques, philosophiques et littéraires; le premier était médecin
des gardes-du-corps du comte d'Artois; il mourut ou plutôt il disparut à
la fin de l'année 1789 pour faire place à son odieux homonyme.
--Je les ai beaucoup connus l'un et l'autre! reprit Nodier, qui se
trouvait là, et qui avait la manie de se faire contemporain de tous les
acteurs de la Révolution, qu'il ne vit pas même passer devant son
berceau. Mais il me semble que le bourreau devait être fils du médecin,
et que celui-ci, en coupant des têtes de grenouilles pour ses
expériences de physique, avait enseigné au second à couper des têtes
d'hommes.
--Ne parlons pas de ce cannibale, repartit Aimé-Martin; mais de l'autre,
tant qu'il vous plaira. C'était une belle âme qui s'ouvrait à tous les
sentiments nobles et généreux; il prit Rousseau et Montesquieu pour
modèles: il eût mérité de se placer à côté d'eux, comme moraliste, comme
écrivain. Par malheur, il osa s'attaquer à la secte des philosophes, à
Voltaire surtout, à Helvétius, à Diderot: il fut écrasé ou plutôt
étouffé dans l'obscurité. Je ne doute pas que l'injustice de ses
contemporains à son égard ne l'ait poussé à changer de route et à
s'éloigner de la scène des sciences et des lettres: «Siècle ingrat,
dit-il alors, tu n'as pas voulu accepter le savant qui t'a révélé le
vrai système de la lumière, des couleurs, de l'électricité, le
philosophe qui t'a appris ce que c'est que l'homme; eh bien! tu
accepteras avec épouvante le vampire qui boira le meilleur de ton
sang!»,
--Je ne me suis pas encore rendu compte, dit Charles Nodier, de la
transformation du royaliste en démagogue furieux, de l'élève de Rousseau
en séïde de Danton; il y a, entre ces deux personnages, une solution de
continuité immense que je voudrais m'expliquer.
--Dites-moi seulement, répliquai-je, vous qui avez connu le premier
Marat, s'il était aussi laid, aussi repoussant que le second?
--Il n'était pas laid, puisqu'il était aimé et amoureux, objecta Nodier.
--Marat a été aimé par une femme! m'écriai-je.
--Assurément, dit Aimé-Martin; celui qui a répandu son coeur dans ce
roman, était inspiré par une passion véritable, comme Rousseau composant
la _Nouvelle Héloïse_.
--Voilà de quoi réhabiliter Marat, repris-je; malheureusement on n'y
croira pas.
--Oui, si le manuscrit autographe n'était pas là, si l'on n'avait pas
d'ailleurs le traité _De l'Homme_, rempli de tableaux voluptueux et
d'images gracieuses.
--En vérité, vous me donnez goût à étudier votre Marat, et s'il se peut
faire, nous lui rendrons la place qui lui appartient parmi les
philosophes et les écrivains français.
Je me mis à l'oeuvre, et je commençai par lire le roman posthume que me
confia Aimé-Martin: je crus relire la _Nouvelle Héloïse_, et par
intervalles, à ma grande surprise, les _Amours du chevalier de Faublas_.
Je compris alors comment Marat, après sa métempsychose, gardait tant de
haine contre Louvet: c'était sans doute jalousie de métier.
Je fus donc amené sans répugnance à rechercher et à lire tous les
ouvrages du premier Marat, et j'y trouvai, comme Aimé-Martin me l'avait
annoncé, le savant profond et hardi, le philosophe sagace et
intelligent, le moraliste sensible et passionné, l'écrivain pittoresque,
assez élégant, mais peu correct; enfin, ce que Nodier ni Aimé-Martin
n'eussent pas reconnu, le législateur sage et humain.
Ce sont ces découvertes assez inattendues que je voudrais démontrer au
plus incrédule, en publiant pour la première fois ce roman inédit, qui,
quoique signé par Marat, ne serait peut-être pas désavoué par l'auteur
de la _Nouvelle Héloïse_.
La jeunesse de Marat s'est passée dans l'étude et la méditation.
«Il paraît, dit Fabre d'Églantine dans le _Portrait de Marat_, que les
premières années de sa vie se sont écoulées à la campagne ou dans les
lieux simples et retirés: c'est là que la bonté de son naturel s'était
développée et consolidée par l'aspect de la nature et des hommes les
plus rapprochés d'elle et par l'influence d'un état de moeurs simples et
paisibles.»
Il était né comme Jean-Jacques, au pied des Alpes, à Baudry, petit
village de la principauté de Neufchâtel, et avant d'étudier l'homme, il
avait étudié la nature.
Ses ouvrages sont tout parsemés de descriptions champêtres qui ne
feraient pas mauvais effet dans _Émile_ ou dans les _Promenades d'un
penseur solitaire_; par exemple:
«A la vue d'une belle campagne, dont le soleil nuance l'émail, de ses
rayons changeants, à la fin d'une journée sereine, on ressent un plaisir
secret qu'on goûte rarement ailleurs. La verdure de la prairie, le doux
parfum des fleurs, le chant harmonieux des oiseaux et la fraîche haleine
des zéphirs portent insensiblement la gaîté dans l'âme: on sent couler
une douce paix dans le coeur; on éprouve une espèce d'enchantement
involontaire auquel presque personne ne résiste. Autant la vue d'un
charmant séjour est propre à nous inspirer la joie, autant la vue d'un
affreux désert est propre à nous inspirer la tristesse. Des plaines sans
gazon et sans fleurs, des arbres desséchés ou couverts d'un sombre
feuillage, des masses énormes de rochers dépouillés de verdure et
noircis par le temps, le bruit des torrents qui se précipitent avec
fracas du haut des montagnes, mêlé au croassement des corbeaux et aux
cris lugubres des aigles, objets affreux qui font passer la tristesse
dans l'âme par tous les sens!»
Le Marat qui a tracé ce tableau agreste dans le _Traité de l'Homme_,
liv. III, est-il bien le même que ce Marat qui, après avoir dit dans son
_Appel à la Nation_ en 1790: «Quelques têtes abattues à propos arrêtent
pour longtemps les ennemis publics!» et dans son placard _C'en est fait
de nous_: «Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos,
liberté et bonheur!» demandait cinq cent mille têtes deux ans plus tard?
Il aimait les fleurs, les ruisseaux, les zéphyrs _au souffle lascif_, ce
bon M. Marat, médecin des gardes-du-corps de Monsieur. «Personne plus
que moi n'abhorre l'effusion du sang, s'écrie l'_Ami du Peuple_ dans son
adresse _aux Patriotes français_, placardée dans Paris le 10 août 1792;
mais, pour empêcher qu'on en fasse verser à flots, je vous presse d'en
verser quelques gouttes!»
Saint-Lambert et Roucher, dans leurs poèmes, Rousseau et Bernardin de
Saint-Pierre, dans leurs ouvrages moraux, Gessner et Florian, dans leurs
idylles, nous ont répété cent fois que l'homme vertueux était l'amant de
la nature. Ils avaient compté sans Marat, l'_Ami du Peuple_.
Celui-ci aimait tant la nature, qu'il se regardait comme le plus
vertueux des Génevois: «Je respecte la vérité, j'adore la justice, et je
ne veux que le bien!» s'écriait-il dans son _Appel à la Nation_; il
avait conscience de sa vertu, puisqu'il en parlait à chaque instant:
«Que l'homme honnête qui a quelque reproche à me faire se montre,
écrivait-il dans sa _Dénonciation au tribunal du public contre Necker_,
et si jamais j'ai manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie
de publier les preuves de mon déshonneur!»
Cette vertu n'allait pas jusqu'à lui défendre d'employer la sensibilité
de son coeur, peut-être même la sensualité de son organisation, avant
que la politique en eût fait un fidèle époux, sinon une statue de
marbre.
Le citoyen Ballin vante la _sévérité des moeurs_ de Marat, dans
l'oraison funèbre qu'il lui consacra sous le titre de: _Marat, du séjour
des immortels, aux Français!_
Mais J. M. Henriquez, dans la _Dépanthéonisation de Marat, patron des
hommes de sang et des terroristes_, publiée, il est vrai, après le 9
thermidor, ne craint pas de nous représenter Marat comme un libertin:
«Marat, adonné au plus crapuleux libertinage, avait pour déesse une de
ces femmes vendeuses de voluptés, et qu'une loi sage ne peut avouer pour
épouse légitime sans autoriser la subversion du corps social... Est-il
vrai que Marat ait été marié? Est-il mort dans le concubinage? S'il
était marié, que d'outrages faits à la foi conjugale!»
Marat n'était pas marié, mais il avait une maîtresse qui vivait
maritalement avec lui, à l'époque de son assassinat.
Cette audacieuse maîtresse, que Marat ne s'est pas contenté de peindre
en buste dans le roman des _Aventures du jeune comte Potowsky_, était
devenue ce que deviennent toutes choses en vieillissant, décrépite et
enlaidie; elle n'en était que plus attachée à Marat, qu'elle admirait
autant qu'elle l'avait aimé et dont elle osait quelquefois s'approprier
le redoutable nom.
Ce fut en signant _femme Marat_, qu'elle écrivit au baron de B...
(Besenval), qui avait pris la défense de Necker, dénoncé par Marat au
tribunal du public: «On peut vous mettre au nombre de ces petits roquets
qui, ne pouvant plus aboyer par vieillesse, toussent, toussent, pour
donner des preuves de leur existence.»
Le baron répondit en baron, très-poliment, en se félicitant de ce que
son petit livre lui avait valu l'honneur de recevoir une lettre de
madame Marat. Il ajouta pourtant en post-scriptum: «Quelques-uns de mes
amis m'ont voulu soutenir que M. Marat n'était point marié... Qu'il ait
une femme à lui ou à un autre, qui ait le droit de prendre son nom, ou
qui ne fasse qu'en emprunter le droit, cela m'est égal.»
Cette femme, qui écrivait par la petite poste à un baron, ne savait pas
lire, si l'on en croit Vincent Formaleoni, canonnier de Paris, auteur
anonyme d'un _Éloge de Jean-Paul Marat_.
Ce Vincent Formaleoni nous apprend que Marat, décrété d'accusation et de
prise de corps, poursuivi par les gardes nationaux du général Lafayette,
ne dut sa liberté et son salut qu'au dévoûment d'une _femme généreuse et
sensible_.
Est-ce la même qui s'intitula _veuve Marat_, quand l'Ami du Peuple ne
fut plus là pour l'envelopper d'ombre et de mystère, et qui obtint sous
ce titre une pension civique qu'elle dut moins à ses droits qu'à la
munificence de l'Assemblée nationale?
«Enthousiaste de la liberté, dit Formaleoni, la femme forte avait conçu
la plus haute idée des vertus de Marat. Une noble passion succéda aux
sentiments de l'estime... L'hospitalité et l'amour furent assez
ingénieux pour dérober Jean-Paul Marat aux poursuites de ses
persécuteurs.»
On m'assure que l'_amour_ et l'_hospitalité_ représentent deux femmes
qui étaient d'intelligence pour sauver Marat: mademoiselle Fleury, du
Théâtre-Français, sous le nom de l'Hospitalité, et l'héroïne du roman,
sous le nom de l'Amour.
L'Amour hérita de l'imprimerie et des manuscrits de Marat, qui ne lui
laissa d'ailleurs qu'un assignat de vingt-cinq sous, comme le déclara
fièrement Albertine Marat dans sa _Réponse aux détracteurs de l'Ami du
Peuple_, où elle avouait que son frère avait été «obligé, pour exister,
à accepter les sacrifices qu'a faits pour lui sa _compagne_.»
Compagne, maîtresse ou veuve, elle fut d'accord avec mademoiselle Marat
pour publier les oeuvres politiques de l'Ami du Peuple: cette édition
devait former quinze volumes in-8º, y compris un ouvrage posthume
intitulé l'_École du citoyen_.
Le prospectus parut seul, annonçant qu'on s'abonnait chez la citoyenne
veuve Marat, rue Marat, nº 30, au prix de cinq livres par volume de 480
pages; mais dès que le premier volume fut mis sous presse, Robespierre
fit saisir, dit-on, le matériel de l'imprimerie et arrêta la publication
comme dangereuse à son parti.
Ce prospectus est le dernier signe de vie qu'ait donné cette veuve
Marat, qui s'était enfermée avec lui dans le souterrain fameux «où la
pudeur serait superflue» selon l'auteur du _Panégyrique de Marat_,
imprimé en l'an III; cet auteur malicieux a prétendu que Charlotte
Corday avait puni Marat de ses insolentes privautés, Marat qui allait
«sautillant de nymphe en nymphe, et qui aimait à nager dans des torrents
de délices.»
La veuve, que plus d'un historien du temps a traitée de mégère, eut
l'air en effet de satisfaire un sentiment personnel de jalousie,
lorsqu'elle se jeta sur Charlotte Corday et la meurtrit de coups en
vomissant contre elle mille sales injures.
Quoi qu'il en soit, Marat avait connu l'amour; son livre _De l'Homme_ en
parle avec trop de science pour que ce soit seulement le résultat de la
réflexion et du ouï-dire; il y revient si souvent dans le cours de cet
ouvrage, qu'il s'excuse de tirer ainsi ses exemples de l'amour (t. II,
p. 374): «Que les critiques me montrent donc, s'écrie-t-il, une autre
passion tenant au physique qui puisse fournir un tableau supportable!»
On ne supporterait pas maintenant les différents tableaux que lui
fournit cette passion peinte d'après nature.
C'est lui, toujours lui qui se pose en scène; ici, il fait un tendre
aveu: «Lorsque vous pressez une maîtresse pudique de vous ouvrir son
coeur, quoique soumise à regret aux leçons de sa mère, n'attendez pas
néanmoins qu'elle vous avoue ses vrais sentiments; c'est toujours de
l'amitié qu'elle a pour vous, mais quand lassée d'une longue et pénible
résistance, cette fille dissimulée laisse enfin triompher son heureux
amant...»
Là, il est séparé de ce qu'il aime: «L'amant malheureux éloigné de sa
maîtresse chérie promène languissamment ses regards autour de lui; sans
cesse occupé de cette chère image, il ne prend aucun intérêt à tout le
reste; dans sa douce mélancolie, il recherche la retraite, la solitude,
le silence des bois...»
Plus loin, il est inhumain à l'égard d'une belle, qui se meurt d'amour
pour lui: «Après les fureurs d'une passion irritée, son âme succombe à
ses maux, un feu interne la consume et la tient sans cesse éveillée;
bientôt ses forces l'abandonnent... Déjà le lustre de ses beaux yeux est
éteint...»
Ailleurs, enfin, il s'écrie comme Bertin l'élégiaque: _Elle est à moi!_
et il chante un hymne à l'amour vainqueur: «L'amour élève le pouls,
enflamme l'oeil, anime le teint, embellit la face, donne la vie à ses
traits et la grâce à tous ses mouvements.»
Oui, l'amour embellissait la face de Marat.
«Ses traits étaient hideux», dit le rédacteur de son article dans la
_Biographie universelle_; «Sa laideur affreuse, dit l'auteur de son
_Panégyrique_ cité plus haut, coopère prodigieusement à ses triomphes.
On voit avec étonnement en lui tous les magots de la Chine avec
désavantage. Sa physionomie offre à l'oeil surpris des traits confondus
de l'hyène, du furet, du singe et du crapaud.»
Nous avons vu la toile, admirable d'horreur, où David l'a peint mort
dans sa baignoire, et nous doutons que la laideur humaine puisse aller
au-delà; mais Marat tombant sous le couteau qui ne lui donna pas le
temps de mourir de la maladie qu'il combattait en vain depuis trois ans
(«il avait, dit Henriquez, le cerveau exalté par certaines pilules dans
lesquelles il entre certaine dose de mercure»), Marat n'était plus Marat
amoureux, philosophe et romancier.
Fabre d'Églantine, du moins, en a tracé un portrait moins horrible et
plus ressemblant: «Il était de la plus petite stature; à peine avait-il
cinq pieds de haut. Il était néanmoins taillé en force, sans être gros
ni gras; il avait les épaules et l'estomac larges, le ventre mince, les
cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il
les agitait avec vigueur et grâce. Sur un col assez court il portait une
tête d'un caractère très-prononcé: il avait le visage large et osseux,
le nez aquilin, épaté et même écrasé; le dessous du nez proéminent et
avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l'un de ses coins par
une contraction fréquente; les lèvres minces; le front grand; les yeux
de couleur gris-jaune, spirituels, vifs, perçants, sereins,
naturellement doux, même gracieux, et d'un regard assuré; le sourcil
rare, le teint plombé et flétri, la barbe noire, les cheveux bruns et
négligés.»
Ne voilà-t-il pas la laideur de Marat presque réhabilitée?
Il était loin de se croire laid, puisqu'il savait sa physionomie
expressive:
«Dans les passions, dit-il, la face de l'homme devient un tableau vivant
où chaque mouvement de l'âme est rendu avec force et délicatesse.»
Il savait aussi que ses yeux _gris-jaune_ n'étaient pas sans pouvoir sur
le beau sexe, ce qui lui faisait penser que l'oeil est de toutes les
parties du visage celle qui contribue le plus à la beauté ou à
l'expression. «C'est dans cet organe admirable, dit-il, que l'âme se
peint principalement; il en exprime les émotions les plus tumultueuses
et les sentiments les plus doux.»
Il se flattait donc que son âme lui gagnerait les coeurs que sa figure
eût pu lui aliéner.
L'âme de Marat!
Il ne badinait pas là-dessus, il proclamait hautement l'immortalité de
l'âme, et dès le début de son livre _De l'Homme_, il avait averti les
lecteurs qui se trouveraient en désaccord avec lui sur cette question,
qu'il n'écrivait pas pour eux. Il était si bien persuadé de l'existence
de l'âme, qu'il en avait fixé le siége dans les méninges ou tuniques du
cerveau.
Voltaire le plaisanta sur la place préfixe qu'il donnait à l'âme, en
l'appelant le _maréchal des logis de S. A. S. l'Ame_; mais les
découvertes récentes de la physiologie ont prouvé que le logement
n'était pas mal trouvé, et que Marat aurait dû y mettre le principe de
la vie plutôt que l'âme, pour parler en anatomiste.
On voit que dès-lors, dés l'année 1775, il s'était occupé de la
décapitation, sans prévoir les effets de la guillotine: «L'âme n'a plus
de puissance sur le corps, dit-il, une fois que la tête en est séparée,»
(t. Ier, p. 92.)
Dans cet ouvrage si neuf et si extraordinaire, imprimé en 1775 chez le
libraire-éditeur de Rousseau, Marc-Michel Rey, à Amsterdam, on sent déjà
Marat qui perce, ou plutôt on pressent ce qu'il est capable de devenir
sous l'influence des événements.
Le chapitre sur la Pitié, où il réfute un prétendu paradoxe de Voltaire,
est une révélation menaçante du Marat sanguinaire caché dans la peau du
philosophe: «il est aisé de se convaincre que la nature n'a pas fait
l'homme compatissant... La pitié est un sentiment factice, acquis dans
la société. Ce sentiment naît de l'idée de la douleur et des rapports de
forme avec les êtres sensibles... La pitié n'est autre chose que notre
sensibilité tournée par la pensée vers ceux auxquels nous nous
identifions... N'entretenez jamais l'homme d'idées de bonté, de douceur,
de bienfaisance, et il méconnaîtra toute sa vie jusqu'au nom de pitié...
Ainsi, longtemps frappée du même spectacle, l'âme n'en sent plus
l'impression; elle s'endurcit à l'aspect des misères humaines; elle
s'accoutume à voir souffrir, et elle devient impitoyable.»
Telle devint l'âme de Marat, quoique Fabre d'Églantine fasse l'éloge de
sa _bonhomie naturelle_: «Il avait plus que de la bonhomie, dit-il.
L'une des bases de son caractère était cette pudeur ineffaçable
qu'engendrent et nourrissent toujours dans une âme honnête la
simplicité, l'amour du vrai, le sentiment du beau et du bon.»
Marat avait dit lui-même dans son livre _De l'Homme_: «N'est-ce pas
l'amour du beau et de l'honnête qui devient au coeur du sage une source
inaltérable de sentiments délicieux, et lui fait éprouver au milieu des
alarmes cette douce paix que l'infortune ne peut troubler?»
Le conventionnel Boileau, qui osa monter à la tribune pour accuser
Marat, en disant: «Voici ce que ce tigre a écrit avec ses griffes de
sang!» eût été bien surpris à la lecture du traité sur _l'Homme_.
Dans ce traité, Marat se passionne pour les sentiments élevés, pour les
passions _factices_ de l'imagination, pour l'amour de la gloire, pour
l'amour de la patrie. «Les âmes passionnées de la gloire, dit-il, aiment
l'estime pour l'estime, et la fumée de la réputation pour elle-même...
C'est l'amour de la patrie, dit-il plus loin, qui porta les Posthumius,
les Curtius, les Décius à se dévouer pour elle; c'est lui qui, dans
Aristide, ce héros pacifique et juste, donna l'exemple de la modération
la plus rare, lui fit respecter la liberté de ses ingrats concitoyens,
avec la puissance de les opprimer, vivre en homme privé, pouvant
commander en maître, suivre constamment les lois de l'austère vertu et
conserver pendant le cours de sa longue vie son âme innocente et pure;
c'est lui qui produisit l'incorruptible voeu de Caton!...»
Marat déifiait déjà les héros des républiques grecque et romaine.
Cependant on peut supposer que Marat se fût borné à des travaux de
science et de philosophie, si ces travaux lui avaient rapporté l'honneur
et le profit qu'ils méritaient, si les académies ne s'étaient coalisées
en quelque sorte pour tenir ses découvertes sous le boisseau, si
Voltaire et les encyclopédistes n'avaient pas foudroyé de leurs dédains
le livre _De l'Homme_.
Imprudent Marat, qui avait osé, dans son discours préliminaire, énumérer
les philosophes physiologistes sans nommer Voltaire, et qui ne l'avait
nommé dans son ouvrage que pour l'accuser de légèreté et
d'inconséquence!
Voltaire, âgé alors de plus de 82 ans, se fit journaliste pour répondre
à cet adversaire qu'il invitait à se consacrer à ses malades plutôt qu'à
la philosophie. Voltaire n'eut pas de peine à mettre l'auteur hors de
combat et son livre hors de cause.
Ce livre, qui devait placer Marat entre Lecat et Cabanis, tomba du
ridicule dans l'oubli.
Marat n'osa plus s'essayer dans le genre philosophique, il ne publia pas
même son roman des _Aventures du comte Potowski_, composé à cette époque
et prêt à paraître. Il se concentra tout entier dans les recherches
scientifiques, et il fit imprimer, seulement après la mort de Voltaire,
ses belles découvertes sur la lumière et l'optique, sur le feu et sur
l'électricité.
Voltaire ne ressuscita pas pour l'attaquer de nouveau, mais Marat trouva
dans l'Académie des Sciences une opposition non moins vive et plus
compacte que naguère dans la littérature. Il avait délivré aux
académiciens tant de brevets d'ignorance, que ce fut un parti pris de
nier ses découvertes ou de les passer sous silence.
Tous les efforts de Marat ne réussirent pas à vaincre cette ligue de
savants qu'il combattit sans relâche de 1779 à 1785.
Il était redouté depuis trois ans sous le nom d'_Ami du Peuple_, quand
il rappela aux académiciens, ses ennemis, qu'il pouvait se venger, en
leur adressant comme un adieu menaçant, en 1791, son pamphlet des
_Charlatans modernes_ ou _Lettres sur le Charlatanisme académique_. Il
ne songeait guère alors à reprendre ses expériences de physique!
Mais si l'espace nous manque pour montrer le médecin devenu tout-à-coup
grand législateur dans un admirable écrit: _la Constitution_, qui n'est
pas même connu par son titre, l'espace nous manque aussi pour
caractériser le talent littéraire de Marat avant la Révolution. Je ne
puis, par des citations choisies même dans ses oeuvres scientifiques,
prouver que son style se modelait souvent sur celui de Rousseau, et que
le but qu'il s'est proposé sans cesse a été d'imiter l'auteur d'_Émile_
et de la _Nouvelle Héloïse_.
C'est le sublime Rousseau qu'il invoque dans la péroraison du deuxième
volume du traité _De l'Homme_, ce qui fit dire à Voltaire: «Il est
plaisant qu'un médecin cite deux romans, au lieu de citer Boerhave et
Hippocrate.»
Voltaire ignorait que ce médecin avait lui-même un roman en
portefeuille, un roman de sentiment, un roman d'amour, auquel il eût pu
mettre cette épigraphe tirée de son livre de philosophie: «L'amant
sensuel ne peut se passer de jouissance, le véritable amant ne peut se
passer de coeur.» Fabre d'Églantine donne à Marat un certificat de
sensibilité; il connaissait sans doute les _Aventures du comte
Potowsky_.
C'est donc avec raison que le citoyen Morel, capitaine au premier
bataillon du Jura, s'écrie dans son _Éloge funèbre de Marat_: «Comme
Jésus, Marat fut extrêmement sensible et humain; il avait l'âme sublime
de Rousseau!»
Vienne maintenant quelque citoyen critique, qui fasse le parallèle
impartial des _Aventures du comte Potowsky_ et de la _Nouvelle Héloïse_,
et qui rende enfin à Marat ce qui est à Marat, comme Jésus rendait à
César ce qui est à César.
PAUL L. JACOB, bibliophile.
LES AVENTURES
DU
JEUNE COMTE POTOWSKI.
I.
GUSTAVE POTOWSKI A SIGISMOND PANIN.
A Pinsk en Polésie.
Quitte ces assemblées tumultueuses, ces bruyants plaisirs, ces concerts,
ces danses, ces fêtes et tous ces jeux auxquels tu as recours pour
charmer ton ennui. Il est pour un coeur sensible, pour toi, cher Panin,
une source de joie plus pure. Veux-tu la connaître, viens vers ton ami,
et contemple son bonheur.
Quand la félicité daigne descendre sur la terre pour visiter les
mortels, elle cherche, et ne trouve que le sein des amants où elle
puisse se reposer. Elle se plaît avec deux coeurs unis, appuyés l'un sur
l'autre, et endormis ensemble dans une paix voluptueuse.
Que l'amour est un charmant délire! Dans sa douce ivresse, l'âme inondée
de plaisir s'écoute en silence: dans ses vifs transports, elle se fond
et s'écoule. Malheureux qui ne l'éprouva jamais!
Habitué dès mon jeune âge à vivre avec Lucile dans une douce
familiarité, je ne connaissais encore que l'amitié, lorsqu'au milieu de
nos amusements, les ris s'enfuirent tout-à-coup. Lucile devint rêveuse:
peu à peu les rubis de ses lèvres perdirent leur éclat, les roses de ses
joues pâlirent, le doux son de sa voix s'altéra. A sa vivacité naturelle
avait succédé une sorte de langueur, et l'on découvrait dans ses regards
je ne sais quoi d'inquiet et de tendre.
Cette langueur passa de l'âme de Lucile dans la mienne. Un nouveau
sentiment de plaisir semblait s'y arrêter. Je me sentais attendri, et je
ne savais pourquoi. Les jeux folâtres, qui avaient amusé notre enfance,
commençaient à m'ennuyer. Je n'aimais plus à courir: les ris, le fracas,
la lumière, la dissipation me déplaisaient; et pour la première fois mon
âme s'écoutait en silence.
Je n'étais content qu'auprès de Lucile, et j'étais chagrin dès que je la
quittais. Même auprès d'elle la gaîté parut m'abandonner, et je
commençai à ne me trouver bien nulle part. Sous les yeux de nos parents,
je désirais d'être seul avec Lucile; loin des témoins incommodes, je
craignais de la trouver seule: je sentais que j'avais quelque chose à
lui dire, et ne pouvais démêler quoi.
Un jour que j'étais plus gai qu'à l'ordinaire, je voulus l'embrasser.
Elle s'y opposa; et les efforts que je fis pour m'en rendre maître,
ayant dérangé son fichu, j'entrevis sous la gaze deux petits charmes
naissants que Cupidon semblait avoir placés lui-même. A cette vue, je
sentis palpiter mon coeur.
Lucile parut fâchée, et allait s'échapper; je la retins, et la fixai
longtemps. Elle baissait la vue. A la fin je rencontrai ses yeux; et ce
coup-d'oeil, lancé et rencontré au hasard, alluma dans mon sein la
flamme qui le dévore.
Longtemps nous nous en tînmes à de simples regards.
Je ne pouvais vivre un instant sans Lucile. Lucile ne s'accommodait pas
mieux de mon absence, mais elle n'était plus aussi familière, aussi
naïve, aussi affectueuse; elle semblait se refuser à mes innocentes
caresses; lorsque je lui dérobais un baiser, la pudeur colorait ses
joues; lorsque je la pressais contre mon sein, elle cherchait à se
dégager; lorsque je la retenais dans mes bras, elle tremblait de
crainte.
L'amour produisit sur le corps de Lucile un changement plus frappant
encore que sur son âme. A mesure qu'il se développait, chaque jour elle
devenait plus belle: semblable à une tendre fleur qui, sentant au matin
l'influence des rayons du soleil, ouvre ses boutons, étend ses feuilles,
épanouit ses fleurs, et paraît avec un nouvel éclat.
Un soir que nous étions sur le gazon fleuri au pied d'un arbre touffu,
mille petits oiseaux s'égayaient parmi le feuillage, et faisaient
retentir les airs de leurs chants amoureux. Je sentais une douce émotion
parcourir de veine en veine tout mon corps. Je tenais une main de Lucile
et n'osais lui parler; elle me regardait en silence: mais nos regards
s'étaient tout dit, avant que notre voix s'en fût mêlée.
Enfin je hasarde de lui ouvrir mon jeune coeur. A chaque mot que je
prononce, sa bouche sourit amoureusement, et un coloris plus animé que
celui des roses se répand sur son joli visage.
A peine lui eus-je fait l'aveu de l'émotion nouvelle que je ressentais,
que j'obtins d'elle un pareil aveu pour réponse. Il n'était pas dans
notre caractère de dissimuler: d'ailleurs comme l'amour que nous
éprouvions l'un pour l'autre ne différait guère de l'amitié que par un
sentiment plus vif, nous fûmes bientôt à notre aise, et le mystère de
notre nouvelle situation fit place à un retour de confiance.
L'amour perçait insensiblement et faisait des progrès. Nos entretiens
devenaient plus fréquents, plus animés, plus intimes. En nous
entretenant de l'état de nos coeurs, nous avions toujours quelque chose
à nous dire, comme si nous eussions oublié ce que nous nous étions dit
tant de fois. Lorsque je l'assurais combien elle m'était chère, elle me
faisait sentir qu'elle le savait: mais lorsqu'elle me parlait de sa
tendresse, souvent je feignais de ne pas l'en croire, pour avoir le
plaisir de l'ouïr de nouveau.
Quelquefois il s'élevait entre nous de petits débats, et toujours elle
scélait ses tendres protestations par un baiser encore plus tendre.
Alors je sentais couler dans mon âme cette joie délicieuse qui fait le
bonheur des amants.
Dès-lors notre inclination mutuelle devint de jour en jour plus tendre.
Aujourd'hui elle est telle qu'il semble que nous n'avons qu'une vie et
qu'une âme. Nos coeurs s'entendent et s'entretiennent. Si j'attache les
yeux sur Lucile, elle me regarde avec l'expression la plus vive du
sentiment. Si je soupire, elle soupire à son tour. Si je lui jure que je
l'adore, elle me jure que je suis adoré. Si je lui dis qu'elle fait le
bonheur de ma vie, elle me répond que je fais le charme de la sienne.
O tendre union! Céleste flamme! Six ans l'ont épurée et nourrie dans mon
coeur. Six ans j'en ai goûté la douce ivresse.
Que te dire? Je ne trouve de plaisir qu'aux côtés de Lucile, et ce
plaisir est toujours nouveau.
Quand je la vois me sourire tendrement, mon coeur palpite de joie. Quand
je lui donne un baiser, je cueille sur ses lèvres de roses un nectar
plus doux que celui que l'abeille exprime des fleurs. Mais, quand
mollement penché sur son sein je savoure le plaisir d'être aimé, je me
crois au nombre des dieux.
Cher ami! depuis quelques années tu as renoncé à l'amour: que de temps
perdu pour le bonheur!
De Varsovie, le 12 février, 1769.
II
SIGISMOND A GUSTAVE.
L'amour, dit-on, est un fruit délicieux, que le ciel a accordé à la
terre, pour faire le charme de la vie. Cher Potowski! tu n'en connais
que les douceurs; je n'en connus que l'amertume.
Comme toi, j'aimais autrefois à soupirer auprès des belles: mais si
souvent dupe de leur duplicité, jouet de leurs caprices, j'ai enfin
appris à fuir leur commerce dangereux.
Pourrais-tu le croire? Je préfère à leurs fausses caresses, le plaisir
d'en médire. Dévoiler leurs artifices, publier leurs intrigues, et rire
de leur tourment au milieu d'un cercle d'amis aussi dégoûtés que moi;
voilà le seul plaisir qu'il m'en reste.
Lorsque le feu de la conversation commence à s'éteindre, nous prenons en
main la coupe enchanteresse; un jus pétillant vient au secours de
l'esprit, ranime nos propos, nous inspire de nouvelles saillies, et fait
renaître la joie parmi nous.
Au sortir de ces entretiens, je reviens au milieu des femmes, leur
montrer mon mépris et ma gaîté.
De Pinsk, le 23 février 1769.
III
LUCILE SOBIESKA A CHARLOTTE SAPIEHA.
A Lublin.
Tu t'étonnes, Charlotte, que je sois si éprise de Gustave: Mais peux-tu
le trouver étrange? Eh! comment n'aimerais-je point un aimable homme qui
m'adore, un homme tout occupé de mes plaisirs et de mon bonheur?
D'ailleurs cette fraîche jeunesse, cette beauté ravissante, ces regards
tendres et animés, ce sourire fin et gracieux, cette voix touchante, et
tant d'autres agréments qui lui sont propres, n'ont-ils pas droit de lui
captiver les coeurs?
Que si tu ne fais point de cas des attraits de sa figure: ne
compteras-tu pour rien non plus les belles qualités de son âme?
Te dire que mon amant a tous les talents de son état, et tous les
agréments d'un homme du monde serait trop peu de chose.
Mais Gustave a de l'esprit, il le sait et il n'en est pas vain: jamais
il ne le fit servir à désoler le bon sens, ni à affliger les sots.
Il aime les plaisirs, mais il veut les choisir: il méprise ceux qui
manquent de délicatesse, préfère ceux qui récréent à ceux qui ne font
qu'étourdir, et ne recherche avec ardeur que ceux qui respirent la
tendresse.
Modéré dans ses plaisirs, il sait s'arrêter avant le dégoût. Son humeur
est toujours égale: jamais on ne le voit d'une gaîté effrénée, puis,
d'une morne tristesse.
Il est riche, aime la dépense, et accorde à son rang ce qu'il exige:
mais il ne donne rien au faste, aux caprices, à l'extravagance. Il est
quelquefois magnifique; plus souvent généreux, il destine aux infortunés
une partie de son superflu, et toujours il sait leur cacher la main qui
les soulage.
Il a l'âme fière, mais sans arrogance: il n'est point entiché de sa
naissance, et il respecte plus dans l'homme le mérite que les dignités.
Il est bouillant et ne peut souffrir un affront; mais sa colère n'est
pas féroce: son ressentiment passe comme un éclair, et la moindre excuse
suffit pour le désarmer.
Jamais jeune homme ne reçut une meilleure éducation: mais chez lui, la
nature semble avoir tout fait. Son beau naturel, bien dirigé dès
l'enfance, est tel qu'il peut s'y abandonner sans crainte et sans
précaution. La décence, la candeur, la tendresse en font la base. Ennemi
du vice, indulgent aux ridicules, docile aux usages innocents,
incorruptible aux mauvais exemples, il est respecté de tout le monde,
aimé de toutes ses connaissances, et chéri de tous ses amis.
Tel est mon amant; et tu veux que je justifie ma flamme. Va, Charlotte,
je m'applaudis de mon choix, et je ne crains point d'en être jamais
punie.
De Varsovie, le 29 février 1769.
IV
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Au simple ton de ta lettre, cher Panin, il est hors de doute que tu
aimes encore les belles. Ce que tu prends pour aversion, n'est que
ressentiment. Il passera un jour ce ressentiment; tu peux t'y attendre,
et je te verrai de nouveau enlacé. Mais en attendant que tu
m'entretiennes de ta passion pour quelque jolie enchanteresse; je vais
t'entretenir de la mienne.
Quoique mon amour pour Lucile n'ait pas attendu la réflexion pour
naître, et que je n'aie jamais cherché à m'éclairer sur le choix d'une
épouse, je vois avec transport que la fortune m'a mieux servi que la
sagesse ne l'eût pu faire.
Lucile n'a point ces grâces brillantes et légères dont le monde fait
tant de cas, ni cette humeur folâtre, ce babil frivole, ce petit manége,
ces aimables caprices qui vont si bien à quelques jolies femmes. Mais à
une belle figure, relevée par des grâces touchantes, elle joint une âme
tendre, noble, élevée; un esprit solide, enjoué, délicat: et je ne sais
quels charmes invincibles qui lui captivent tous les coeurs.
Avec tant de belles qualités, un peu de vanité serait bien excusable:
toutefois Lucile n'est point vaine. Au milieu de ses compagnes, elle se
distingue toujours comme la rose parmi les autres fleurs: tout le monde
admire sa beauté, elle seule paraît oublier ses attraits: on l'écoute
avec ravissement, elle seule ne s'aperçoit point du plaisir qu'elle
cause.
Mais quel charme elle donne aux vertus douces et bienfaisantes, dont
elle est un modèle vivant. Quelles attentions pour ses parents! Jamais
fille n'en eut de plus marquées. Toujours elle leur obéit avec douceur:
souvent elle n'attend pas l'ordre, elle devine; et tout ce qu'ils
peuvent désirer est fait avant qu'ils se soient aperçus qu'elle y pense.
Avec quel zèle elle ouvre la porte à l'honnête pauvreté! Quel air
d'attendrissement elle a pour les malheureux! Comme elle se plaît à
ramener la joie dans un coeur flétri!
Hé! ne dirai-je rien de cette sensibilité délicate qui craint d'offenser
ou de déplaire, de cette ouverture de coeur qui gagne la confiance, de
cette modestie qui imprime le respect, de cette aimable pudeur, de cette
timidité enchanteresse qui la rendent si séduisante.
Chez elle rien n'est gêné, tout est naïf, tout est naturel, tout a
l'aisance de l'habitude et pour te faire son portrait en un mot: c'est
la Vertu sous les traits de la Beauté.
Heureux celui qu'un doux hymen doit unir à Lucile! Il n'aura à craindre
que le malheur de la perdre ou de lui survivre. Cet heureux mortel, cher
Panin, tu le connais: c'est ton ami.
De Varsovie, le 19 mars 1769.
V
LUCILE A CHARLOTTE.
A Lublin.
Je ne pense qu'à Potowski. Allumée au flambeau de l'amour, mon
imagination me présente partout sa douce image. Sans cesse je la vois,
elle me suit le jour, elle me suit la nuit, et ne me quitte pas même
durant mon sommeil. Avec quel transport mon âme s'élance vers lui! je
l'aime, je l'adore; et ce qui le rend si cher à mon coeur, c'est moins
sa beauté que sa vertu; c'est moins la violence que la pureté de sa
flamme.
Hier, comme nous étions à faire de la musique sous un des arbres du
jardin, en extase à l'ouïe d'un air flatteur qu'il me chantait, je
laissai échapper mon théorbe, et les yeux fermés je reposais mollement
sur le gazon fleuri.
Bientôt il s'avança vers moi et se plaisait à me contempler; mais il n'a
point avec audace levé le voile pour parcourir mes charmes; ses chastes
mains ont respecté jusqu'à la gaze légère dont ma gorge était couverte.
Puis, approchant sa bouche, il pressait tendrement mes lèvres et
couvrait mes joues de baisers amoureux. Je ne sais quelle émotion
inconnue pénétrait alors tout mon être; j'étais languissante dans les
bras du plaisir.
Réveillée par ses tendres caresses, je fis la surprise, la fâchée, je me
levai et voulus m'éloigner; mais il me retint dans ses bras, me prit la
main, et me dit d'un ton de voix enchanteur, en me regardant d'un air
tendre: