Oui, madame, depuis peu de temps, mais pour toute ma vie.

BARBERINE.

C'est sûrement quelque jeune fille que vous avez dessein d'épouser?

ROSEMBERG.

Hélas! madame, c'est impossible. Elle est jeune et belle, il est vrai,

et elle a toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur d'un époux,

mais ce bonheur ne m'est pas réservé; sa main appartient à un autre.

BARBERINE.

Cela est fâcheux, il faut en guérir.

ROSEMBERG.

Ah! madame, il faut en mourir!

BARBERINE.

Bah! à votre âge!

ROSEMBERG.

Comment! à mon âge! Êtes-vous donc tant plus âgée que moi?

BARBERINE.

Beaucoup plus. Je suis raisonnable.

ROSEMBERG.

Je l'étais aussi avant de l'avoir vue!--Ah! si vous saviez qui elle est!

Si j'osais prononcer son nom devant vous...

BARBERINE.

Est-ce que je la connais?

ROSEMBERG.

Oui, madame!--et puisque mon secret vient de m'échapper à demi, je vous

le confierais tout entier, si vous me promettiez de ne pas m'en punir.

BARBERINE.

Vous en punir? à quel propos? je n'y suis pour rien, j'imagine?

ROSEMBERG.

Pour plus que vous ne pensez, madame, et si j'osais...

SCÈNE VI

LES MÊMES, KALÉKAIRI.

ROSEMBERG, _à part_.

Peste soit de la petite Barbaresque! j'avais eu tant de peine à en

arriver là!

KALÉKAIRI.

Le portier L'Uscoque est venu pour dire qu'il y avait sur la route

beaucoup de chariots.

BARBERINE.

Qu'est-ce que c'est?

KALÉKAIRI.

Je puis le dire à vous seule.

BARBERINE.

Approche.

ROSEMBERG, _à part_.

Quel mystère! Encore des légumes! Voilà une châtelaine terriblement

bourgeoise.

KALÉKAIRI, _bas à sa maîtresse_.

Il n'y a point de chariots. Rosemberg a encore donné beaucoup d'or au

portier L'Uscoque.

BARBERINE, _bas_.

Pourquoi faire, et sous quel prétexte?

KALÉKAIRI, _de même_.

Il a demandé qu'on le fasse entrer secrètement chez la maîtresse.

BARBERINE, _bas_.

Chez moi, dis-tu? en es-tu sûre?

KALÉKAIRI, _de même_.

L'Uscoque ne voulait rien dire; mais Kalékairi l'a grisé, et il lui a

tout raconté.

BARBERINE, _regardant Rosemberg_.

Vraiment, cela est incroyable!

ROSEMBERG, _à part_.

Quel singulier regard jette-t-elle donc sur moi?

BARBERINE, _de même_.

Est-ce possible? Ce jeune homme un peu fanfaron, il est vrai, mais, au

fond, d'humeur assez douce et qui semblait... Cela est bien étrange!

KALÉKAIRI, _bas_.

L'Uscoque dit maintenant que si la maîtresse le veut, il se cachera

derrière la porte avec Ludwig le jardinier. Ils prendront chacun une

fourche, et quand l'autre arrivera...

BARBERINE, _riant_.

Non, je te remercie. Tu en reviens toujours à ta méthode expéditive.

KALÉKAIRI.

Rosemberg a beaucoup de domestiques armés.

BARBERINE.

Oui, et nous sommes seules, ou presque seules, dans cette maison au fond

d'un petit désert. Mais je te dirai une chose fort simple:--il y a un

gardien, ma chère, qui défend mieux l'honneur d'une femme que tous les

remparts d'un sérail et tous les muets d'un sultan, et ce gardien, c'est

elle-même. Va, et cependant ne t'éloigne pas.--Écoute! lorsque je te

ferai signe par cette fenêtre...

_Elle lui parle à l'oreille._

KALÉKAIRI.

Ce sera fait.

_Elle sort._

SCÈNE VII

BARBERINE, ROSEMBERG.

BARBERINE.

Eh bien! seigneur, à quoi songez-vous?

ROSEMBERG.

J'attendais de savoir si je dois me retirer.

BARBERINE.

N'étiez-vous pas en train de me faire une confidence? Cette petite fille

est venue mal à propos.

ROSEMBERG.

Oh! oui.

BARBERINE.

Eh bien! continuez.

ROSEMBERG.

Je n'en ai plus le courage, madame. Je ne sais comment j'avais pu

oser...

BARBERINE.

Et vous n'osez plus? Vous me disiez, je crois, que vous aviez de l'amour

pour une femme qui est mariée à l'un de vos amis?

ROSEMBERG.

Un de mes amis! je n'ai pas dit cela.

BARBERINE.

Je croyais l'avoir entendu. Mais êtes-vous sûr que j'aie mal compris?

ROSEMBERG, _à part_.

Que veut-elle dire? Ce regard si terrible me semble à présent

singulièrement doux.

BARBERINE.

Eh bien! vous ne répondez pas?

ROSEMBERG.

Ah! madame... Si vous avez pénétré ma pensée...

BARBERINE.

Est-ce une raison pour ne pas la dire?

ROSEMBERG.

Non, je le vois! vous m'avez deviné. Ces beaux yeux ont lu dans mon

coeur, qui se trahissait malgré moi. Je ne saurais vous cacher plus

longtemps un sentiment plus fort que ma raison, plus puissant même que

mon respect pour vous. Apprenez donc à la fois, comtesse, et ma

souffrance et ma folie. Depuis le premier jour où je vous ai vue, j'erre

autour de ce château, dans ces montagnes désertes!... L'armée, la cour

ne sont plus rien pour moi; j'ai tout quitté dès que j'ai pu trouver un

prétexte pour approcher de vous, ne fût-ce qu'un instant. Je vous aime,

je vous adore! voilà mon secret, madame; avais-je tort de vous supplier

de ne pas m'en punir?

_Il met un genou en terre._

BARBERINE, _à part_.

Il ne ment pas mal pour son âge.

_Haut._

Vous aviez, dites-vous, la crainte d'être puni;--n'aviez-vous pas celle

de m'offenser?

ROSEMBERG, _se levant_.

En quoi l'amour peut-il être une offense? Qui est-ce offenser que

d'aimer?

BARBERINE.

Dieu, qui le défend!

ROSEMBERG.

Non, Barberine! Puisque Dieu a fait la beauté, comment peut-il défendre

qu'on l'aime? C'est son image la plus parfaite.

BARBERINE.

Mais si la beauté est l'image de Dieu, la sainte foi jurée à ses autels

n'est-elle pas un bien plus précieux? S'est-il contenté de créer, et

n'a-t-il pas, sur son oeuvre céleste, étendu la main comme un père,

pour défendre et pour protéger?

ROSEMBERG.

Non, quand je suis ainsi près de vous, quand ma main tremble en touchant

la vôtre, quand vos yeux s'abaissent sur moi avec ce regard qui me

transporte, non! Barberine, c'est impossible; non, Dieu ne défend pas

d'aimer. Hélas! point de reproches, je ne...

BARBERINE.

Que vous me trouviez belle, et que vous me le disiez, cela ne me fâche

pas beaucoup. Mais à quoi bon en dire davantage? le comte Ulric est

votre ami.

ROSEMBERG.

Qu'en sais-je? Que puis-je vous répondre? De quoi puis-je me souvenir

près de vous?

BARBERINE.

Quoi! si je consentais à vous écouter, ni l'amitié, ni la crainte de

Dieu, ni la confiance d'un gentilhomme qui vous envoie auprès de moi,

rien n'est capable de vous faire hésiter?

ROSEMBERG.

Non, sur mon âme, rien au monde. Vous êtes si belle, Barberine! vos yeux

sont si doux, votre sourire est le bonheur lui-même!

BARBERINE.

Je vous l'ai dit, tout cela ne me fâche pas. Mais pourquoi prendre ainsi

ma main? Ô Dieu! il me semble que si j'étais homme, je mourrais plutôt

que de parler d'amour à la femme de mon ami.

ROSEMBERG.

Et moi, je mourrais plutôt que de cesser de vous parler d'amour.

BARBERINE.

Vraiment! sur votre honneur, cela est votre sentiment?

_Elle fait un signe par la fenêtre._

ROSEMBERG.

Sur mon âme, sur mon honneur!

BARBERINE.

Vous trahiriez de bon coeur un ami?

ROSEMBERG.

Oui, pour vous plaire, pour un regard de vous.

_On entend sonner une cloche._

BARBERINE.

Voici la cloche qui m'avertit de descendre.

ROSEMBERG.

Ô ciel! vous me quittez ainsi?

BARBERINE.

Que vous dirai-je? voici Kalékairi.

SCÈNE VIII

LES MÊMES, KALÉKAIRI.

ROSEMBERG, _à part_.

Encore cette Croate, cette Transylvaine!

KALÉKAIRI.

Les fermiers disent qu'ils attendent.

BARBERINE.

J'y vais.

ROSEMBERG, _bas à Barberine_.

Hé! quoi! sans une parole...? sans un regard qui m'apprenne mon sort?

BARBERINE.

Je crois que vous êtes un grand enchanteur, car il est impossible de

vous garder rancune. Mes fermiers vont se mettre à table; attendez-moi

ici un instant. Je me délivre d'eux, et je reviens.--Allons, Kalékairi,

allons.

KALÉKAIRI.

Kalékairi ne veut pas dîner.

ROSEMBERG, _à part_.

Elle veut rester, la petite Éthiopienne!

_Haut._

Comment, mademoiselle, vous n'avez pas faim?

KALÉKAIRI.

Non, je ne veux pas. Ils vous ont placé une cloche tout au haut d'une

grosse tour, et quand cette machine sonne, il faut que Kalékairi mange.

Mais Kalékairi ne veut pas manger; Kalékairi n'a pas d'appétit.

BARBERINE, _riant_.

Viens, mon enfant, tu feras comme tu voudras, mais j'ai besoin de toi.

_À part._

Je crois, en vérité, qu'elle serait capable de me surveiller aussi

moi-même.

SCÈNE IX

ROSEMBERG, _seul_.

Elle va revenir! elle me dit de l'attendre pendant qu'elle va éloigner

tout son monde! Peut-elle me faire mieux entendre que je ne lui ai pas

déplu? Que dis-je? n'est-ce pas m'avouer qu'elle m'aime? n'est-ce pas là

le plus piquant rendez-vous?... Parbleu! j'étais bien bon de me creuser

la tête et de dépenser mon argent pour imiter ce sot de Jachimo! C'est

bien la peine de s'aller cacher, lorsque, pour vaincre, on n'a qu'à

paraître! Il est vrai que je ne m'attendais pas, en conscience, à me

faire écouter si vite. Ô fortune! quelle bénédiction! non, je ne m'y

attendais pas. Cette fière comtesse, ce riche enjeu! tout cela gagné en

si peu de temps! Qu'il avait raison, ce cher Uladislas! Je vais donc

l'entendre me parler d'amour! car ce sera son tour à présent! elle!

Barberine! ô beauté! ô joie ineffable! Je ne saurais demeurer en repos;

il faut pourtant un peu de patience.

_Il s'assoit._

En vérité, c'est une grande misère que cette fragilité des femmes.

Conquise si vite! est-ce que je l'aime? non, je ne l'aime pas. Fi donc!

trahir ainsi un mari si plein de droiture et de confiance! Céder au

premier regard amoureux d'un inconnu! que peut-on faire de cela? J'ai

autre chose en tête que de rester ici.--Qui maintenant me résistera?

Déjà je me vois arrivant à la cour, et traversant d'un pas nonchalant

les longues galeries. Les courtisans s'écartent en silence, les femmes

chuchotent; le riche enjeu est sur la table, et la reine a le sourire

sur les lèvres. Quel coup de filet, Rosemberg! Ce que c'est pourtant que

la fortune! Quand je pense à ce qui m'arrive, il me semble rêver. Non,

il n'y a rien de tel que l'audace.--Il me semble que j'entends du bruit.

Quelqu'un monte l'escalier; on s'approche, on monte à petits pas. Ah!

comme mon coeur palpite!

_Les fenêtres se ferment, et on entend au dehors le bruit de

plusieurs verrous._

Qu'est-ce que cela veut dire? Je suis enfermé. On verrouille la porte en

dehors. Sans doute, c'est quelque précaution de Barberine; elle a peur

que pendant le dîner quelque domestique n'entre ici. Elle aura envoyé sa

camériste fermer sur moi la porte, jusqu'à ce qu'elle puisse s'échapper!

Si elle allait ne pas venir! s'il arrivait un obstacle imprévu! Bon,

elle me le ferait dire. Mais qui marche ainsi dans le corridor? On vient

ici... C'est Barberine, je reconnais son pas. Silence! il ne faut pas

ici nous donner l'air d'un écolier. Je veux composer mon visage;...

celui à qui de pareilles choses arrivent n'en doit pas paraître étonné.

_Un guichet s'ouvre dans la muraille._

BARBERINE, _en dehors, parlant par le guichet_.

Seigneur Rosemberg, comme vous n'êtes venu ici que pour commettre un

vol, le plus odieux et le plus digne de châtiment, le vol de l'honneur

d'une femme, et comme il est juste que la pénitence soit proportionnée

au crime, vous êtes emprisonné comme un voleur. Il ne vous sera fait

aucun mal, et les gens de votre suite continueront à être bien traités.

Si vous voulez boire et manger, vous n'avez d'autre moyen que de faire

comme ces vieilles femmes que vous n'aimez pas, c'est-à-dire de filer.

Vous avez là, comme vous savez, une quenouille et un fuseau, et vous

pouvez avoir l'assurance que l'ordinaire de vos repas sera

scrupuleusement augmenté ou diminué, selon la quantité de fil que vous

filerez.

_Elle forme le guichet._

ROSEMBERG.

Est-ce que je rêve? Holà! Barberine! holà! Jean! holà! Albert! Qu'est-ce

que cela signifie? La porte est comme murée; on l'a fermée avec des

barres de fer;--les fenêtres sont grillées et le guichet n'est pas plus

grand que mon bonnet. Holà! quelqu'un! ouvrez, ouvrez, ouvrez! c'est

moi, Rosemberg, je suis enfermé ici. Ouvrez! qui vient m'ouvrir? Y

a-t-il ici quelqu'un?... Je prie qu'on m'ouvre, s'il vous plaît. Hé! le

gardien, êtes-vous là? ouvrez-moi, monsieur, je vous prie. Je veux faire

signe par la croisée. Hé! compagnon, venez m'ouvrir;--il ne m'entend

pas:--ouvrir, ouvrir, je suis enfermé. Cette chambre est au premier

étage.--Mais qu'est-ce donc? on ne m'ouvrira pas!

BARBERINE, _ouvrant le guichet_.

Seigneur, ces cris ne servent de rien. Il commence à se faire tard; si

vous voulez souper, il est temps de vous mettre à filer.

_Elle ferme le guichet._

ROSEMBERG.

Hé! bon! c'est une plaisanterie. L'espiègle veut me piquer au jeu par ce

joyeux tour de malice. On m'ouvrira dans un quart d'heure; je suis bien

sot de m'inquiéter. Oui, sans doute, ce n'est qu'un jeu; mais il me

semble qu'il est un peu fort, et tout cela pourrait me prêter un

personnage ridicule. Hum! m'enfermer dans une tourelle! Traite-t-on

aussi légèrement un homme de mon rang?--Fou que je suis! Cela prouve

qu'elle m'aime! elle n'en agirait pas si familièrement avec moi, si la

plus douce récompense ne m'attendait. Voilà qui est clair; on m'éprouve

peut-être, on observe ma contenance. Pour les déconcerter un peu, il

faut que je me mette à chanter gaîment.

_Il chante._

Quand le coq de bruyère

Voit venir le chasseur,

Holà! dans la clairière,

Holà! landerira.

Oh! le hardi compère!

Franc chasseur, l'arme au poing,

Holà! remplis ton verre,

Holà! landerira.

KALÉKAIRI, _ouvrant le guichet_.

La maîtresse dit, puisque vous ne filez pas, que vous vous passerez

sans doute de souper, et elle croit que vous n'avez pas faim; ainsi je

vous souhaite une bonne nuit.

_Elle ferme le guichet._

ROSEMBERG.

Kalékairi! écoute donc un peu! écoute donc! ma petite, viens me tenir

compagnie!... Est-ce que je serais pris au piège? voilà qui a l'air

sérieux! Passer la nuit ici! sans souper! et justement j'ai une faim

horrible! Combien de temps va-t-on donc me laisser ici? Assurément cela

est sérieux. Mort et massacre! feu! sang! tonnerre! exécrable Barberine!

misérable! infâme! bourreau! malédiction! Ah! malheureux que je suis! me

voilà en prison. On va faire murer la porte; on me laissera mourir de

faim! c'est une vengeance du comte Ulric. Hélas! hélas! prenez pitié de

moi!... Le comte Ulric veut ma mort, cela est certain! sa femme exécute

ses ordres. Pitié! pitié! je suis mort! je suis perdu!... je ne verrai

plus jamais mon père, ma pauvre tante Béatrix! hélas! ah! Dieu! hélas!

c'en est fait de moi!... Barberine! madame la comtesse! ma chère

demoiselle Kalékairi!... Ô rage! ô feu et flammes! oh! si j'en sors

jamais, ils périront tous de ma main; je les accuserai devant la Reine

elle-même, comme bourreaux et empoisonneurs. Ah! Dieu! ah! ciel! prenez

pitié de moi.

BARBERINE, _ouvrant le guichet_.

Seigneur, avant de me coucher, je viens savoir si vous avez filé.

ROSEMBERG.

Non, je n'ai pas filé, je ne file point, je ne suis point une fileuse.

Ah! Barberine, vous me le payerez!

BARBERINE.

Seigneur, quand vous aurez filé, vous avertirez le soldat qui monte la

garde à votre porte.

ROSEMBERG.

Ne vous en allez point, comtesse.--Au nom du ciel! écoutez-moi!

BARBERINE.

Filez, filez!

ROSEMBERG.

Non, par la mort! non, par le sang! je briserai cette quenouille. Non,

je mourrai plutôt.

BARBERINE.

Adieu, seigneur!

ROSEMBERG.

Encore un mot! ne partez pas.

BARBERINE.

Que voulez-vous?

ROSEMBERG.

Mais,... mais,... comtesse,... en vérité,... je suis, je... je ne sais

pas filer. Comment voulez-vous que je file?

BARBERINE.

Apprenez.

_Elle ferme le guichet._

ROSEMBERG.

Non, jamais je ne filerai, quand le ciel devrait m'écraser! Quelle

cruauté raffinée! voyez donc cette Barberine! elle était en déshabillé,

elle va se mettre au lit, à peine vêtue, en cornette, et plus jolie cent

fois... Ah! la nuit vient; dans une heure d'ici il ne fera plus clair.

_Il s'assoit._

Ainsi, c'est décidé, il n'en faut pas douter. Non seulement je suis en

prison, mais on veut m'avilir par le dernier des métiers. Si je ne file,

ma mort est certaine. Ah! la faim me talonne cruellement. Voilà six

heures que je n'ai mangé; pas une miette de pain depuis ce matin à

déjeuner! Misérable Uladislas! puisses-tu mourir de faim pour tes

conseils! Où diantre suis-je venu me fourrer? Que me suis-je mis dans la

tête? J'avais bien affaire de ce comte Ulric et de sa bégueule de

comtesse! Le beau voyage que je fais! J'avais de l'argent, des chevaux,

tout était pour le mieux; je me serais diverti à la cour. Peste soit de

l'entreprise! J'aurai perdu mon patrimoine, et j'aurai appris à

filer!... Le jour baisse de plus en plus, et la faim augmente en

proportion. Est-ce que je serais réduit à filer? Non, mille fois non!

J'aimerais mieux mourir de faim comme un gentilhomme. Diable!...

vraiment, si je ne file pas, il ne sera plus temps tout à l'heure.

_Il se lève._

Comment est-ce donc fait, cette quenouille? Quelle machine diabolique

est-ce là? Je n'y comprends rien. Comment s'y prend-on? Je vais tout

briser. Que cela est entortillé! Oh, Dieu! j'y pense, elle me regarde;

cela est sûr, je ne filerai pas.

UNE VOIX, _au dehors_.

Qui vive!

_Le couvre-feu sonne._

ROSEMBERG.

Le couvre-feu sonne! Barberine va se coucher. Les lumières commencent à

s'allumer. Les mulets passent sur la route, et les bestiaux rentrent des

champs. Oh, Dieu! passer la nuit ainsi! là, dans cette prison, sans feu!

sans lumière! sans souper! le froid! la faim! Hé! holà! compagnon, n'y

a-t-il pas un soldat de garde?

BARBERINE, _ouvrant le guichet_.

Eh bien?

ROSEMBERG.

Je file, comtesse, je file, faites-moi donner à souper.

SCÈNE X

ROSEMBERG, KALÉKAIRI.

KALÉKAIRI, _entrant avec deux plats_.

Voilà le souper. Il y a des concombres et une salade de laitues.

ROSEMBERG.

Bien obligé! tu servais d'espion, te voilà geôlière à présent! méchante

Arabe que tu es! Pourquoi as-tu pris mes sequins?

KALÉKAIRI, _mettant une bourse sur la table_.

Maintenant je puis vous les rendre.

ROSEMBERG.

Hé! je n'ai que faire d'argent en prison.

_On entend le son des trompettes._

Qui arrive là? quel est ce bruit? j'entends un fracas de chevaux dans la

cour.

KALÉKAIRI.

C'est la Reine qui vient ici.

ROSEMBERG.

La Reine, dis-tu?

KALÉKAIRI.

Et le comte Ulric aussi.

ROSEMBERG.

Le comte Ulric! la Reine! ah! je suis perdu. Kalékairi, fais-moi sortir

d'ici.

KALÉKAIRI.

Non, il faut que vous y restiez.

ROSEMBERG.

Je te donnerai autant de sequins que tu voudras, mais, de grâce,

laisse-moi sortir. Dis à la sentinelle de me laisser passer.

KALÉKAIRI.

Non.--Pourquoi êtes-vous venu?

ROSEMBERG.

Ah! tu as bien raison. Où est la comtesse? Je veux lui demander grâce ou

plutôt l'accuser; oui, l'accuser devant la Reine elle-même, car on

n'enferme pas les gens de cette façon-là. Où est ta maîtresse?

KALÉKAIRI.

Sur le pas de sa porte, pour recevoir la Reine.

ROSEMBERG.

Et que diantre la Reine vient-elle faire ici?

KALÉKAIRI.

Kalékairi avait écrit.

ROSEMBERG.

À la Reine?

KALÉKAIRI.

Non, au comte Ulric.

ROSEMBERG.

Et à propos de quoi?

KALÉKAIRI.

Pour qu'on vienne ici.

ROSEMBERG.

Et qu'on me trouve dans cette caverne?

KALÉKAIRI.

Non.--Kalékairi, quand elle a écrit, ne savait pas qu'on vous ferait

filer.

ROSEMBERG.

Ah! c'est donc la comtesse toute seule, à qui est venue cette gracieuse

idée?

KALÉKAIRI.

Oui, et la comtesse ne savait pas que Kalékairi avait écrit, car la

comtesse a écrit aussi.

ROSEMBERG.

Elle a écrit aussi! c'est fort obligeant.

KALÉKAIRI.

Oui, pendant que vous criiez si fort. Elle allait voir, et puis elle

revenait. Mais Kalékairi avait écrit longtemps auparavant. Kalékairi

avait écrit dès que vous lui aviez parlé.

ROSEMBERG.

Ainsi, toi d'abord, et puis la comtesse! Deux dénonciations pour une!

c'est à merveille; j'étais en bonnes mains. Ensorcelé par deux démons

femelles!

LA SENTINELLE, _sur le pas de la porte_.

Seigneur, vous êtes libre. La Reine va venir.

ROSEMBERG.

C'est fort heureux. Adieu, Kalékairi! Dis à ta maîtresse, de ma part,

que je ne lui pardonnerai de ma vie, et, quant à toi, puissent toutes

tes salades...

KALÉKAIRI.

Vous avez bien tort, car ma maîtresse a dit qu'elle vous trouvait très

gentil; oui, et que vous ne pouviez manquer de plaire à beaucoup de

dames à la cour, mais que pour cette maison, ce n'était pas l'endroit.

ROSEMBERG.

En vérité! elle a dit cela? Eh bien! Kalékairi, je crois que je lui

pardonne. Et pour toi, si tu veux être discrète...

KALÉKAIRI.

Oh! non.

ROSEMBERG.

Comment! tu te vantais ce matin...

KALÉKAIRI.

C'était pour mieux savoir ce soir. Voici la Reine avec tout le monde.

ROSEMBERG.

Ah! je suis pris.

SCÈNE XI

LES PRÉCÉDENTS, LA REINE, ULRIC, BARBERINE,

COURTISANS, ETC.

LA REINE, à Barberine.

Oui, comtesse, nous avons voulu venir nous-même vous rendre visite.

BARBERINE.

Notre pauvre maison, madame, n'est pas digne de vous recevoir.

LA REINE.

Je tiens à honneur d'y être reçue.

_À Rosemberg._

Eh bien! Rosemberg, ton pari?

ROSEMBERG.

Il est perdu, madame, comme vous voyez.

KALÉKAIRI, _bas à Rosemberg_.

Oui, bien perdu.

LA REINE.

Es-tu content de ton voyage? Comment trouves-tu ce château? Tu

n'oublieras pas, je l'espère, l'hospitalité qu'on y reçoit?

ROSEMBERG.

Je ne manquerai pas de m'en souvenir, madame, toutes les fois que je

ferai quelque sottise.

KALÉKAIRI, _bas à Rosemberg_.

Ce sera souvent.

LA REINE.

Il est fâcheux que celle-ci te coûte un peu cher.

BARBERINE.

Madame, si Votre Majesté daigne m'accorder une grâce, je lui demande de

consentir à ce que ce pari soit oublié.

ULRIC.

Je le demande aussi, madame. Si j'avais douté du coeur de ma femme, je

pourrais profiter de cette gageure, et me faire payer mon souci; mais,

en conscience, je n'ai rien gagné. Voici tout le prix que j'en veux

avoir.

_Il donne à sa femme une poignée de main._

ROSEMBERG, _à part_.

Par mon patron, voilà un digne homme.

KALÉKAIRI, _bas à Rosemberg_.

Vous êtes guéri, n'est-ce pas?

LA REINE.

Que cela vous plaise ainsi, je le veux bien. Mais notre parole royale

est engagée, et nous ne saurions oublier que nous nous sommes portée

pour témoin de la querelle. Ainsi, Rosemberg, tu payeras.

ROSEMBERG.

Madame, l'argent est tout prêt.

KALÉKAIRI, _bas à Rosemberg_.

Que va dire votre tante Béatrix?

LA REINE.

Mais vous comprenez, comte Ulric, que si notre justice ordonne que le

prix de votre gageure vous soit remis, notre pouvoir ne va pas si loin

que de vous contraindre à l'accepter.--Ainsi, Rosemberg, là-dessus, tu

feras ta cour à la comtesse.

ROSEMBERG.

De tout mon coeur, madame, et s'il se pouvait...

LA REINE.

Un instant! nous avons appris de la bouche même de la comtesse le succès

de cette aventure; mais ces messieurs ne le connaissent pas, et il est

juste qu'ils en soient instruits, ayant assisté, comme nous, aux débuts

de cette entreprise. Voici deux lettres qui en parlent; Rosemberg, tu

vas nous les lire.

BARBERINE.

Ah! madame!

LA REINE.

Êtes-vous si généreuse? Eh bien! je les lirai moi-même. En voici une

d'abord, adressée au comte, et qui n'est pas longue, car elle ne

contient qu'un mot: «Venez.» Signé: «Kalékairi.» Qui a écrit cela?

KALÉKAIRI.

C'est moi, madame.

LA REINE.

Tu as peu et bien dit, c'est un talent rare. Maintenant, messieurs,

voici l'autre.

_Elle lit._

«Mon très cher et honoré mari,

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3 · 第 17 / 18 段