un léger brouillard qui se dissipe peu à peu. Si l'attention redouble,
une forme vague et incertaine commence bientôt à en sortir; l'attention
redoublant encore, la forme devient claire; elle vous montre le portrait
de la personne absente à laquelle vous avez pensé en prenant la glace.
Si cette personne est une femme et qu'elle vous soit fidèle, la figure
est blanche et presque pâle; elle vous sourit faiblement. Si la personne
est seulement tentée, la figure se colore d'un jaune blond comme l'or
d'un épi mûr; si elle est infidèle, elle devient noire comme du charbon,
et aussitôt une odeur infecte se fait sentir.
ROSEMBERG.
Une odeur infecte, dis-tu?
POLACCO.
Oui, comme lorsque l'on jette de l'eau sur des charbons allumés.
ROSEMBERG.
C'est bon; maintenant prends ce qu'il te faut dans cette bourse, et
rends-moi le reste.
POLACCO.
Qui viendra saura, qui saura viendra.
ROSEMBERG.
Vends-tu si cher cette bagatelle?
POLACCO.
Qui viendra verra, qui verra viendra.
ROSEMBERG.
Que le diable t'emporte avec tes proverbes!
POLACCO.
Je baise les mains, les mains... Qui viendra verra.
_Il sort._
ROSEMBERG.
Maintenant, seigneur Ulric, si vous le voulez bien, il nous est facile
de savoir qui a raison de vous ou de moi?
ULRIC.
Je vous ai déjà répondu; je ne puis souffrir ces jongleries.
ROSEMBERG.
Bon! vous avez entendu, comme moi, les explications de ce digne sorcier.
Que nous coûte-t-il de tenter l'épreuve? Jetez, de grâce, les yeux sur
ce miroir.
ULRIC.
Regardez-y vous-même, si bon vous semble.
ROSEMBERG.
Oui, en vérité, à votre défaut j'y veux regarder et penser pour vous à
votre chère comtesse, ne fût-ce que pour voir apparaître, blanche ou
jaune, sa charmante image. Tenez, je l'aperçois déjà!
ULRIC.
Une fois pour toutes, seigneur cavalier, ne continuez pas sur ce ton.
C'est un conseil que je vous donne.
SCÈNE II
LES MÊMES, PLUSIEURS COURTISANS.
PREMIER COURTISAN, _à Ulric_.
Comte Ulric, la reine va rentrer tout à l'heure au palais. Elle nous a
ordonné de vous dire que votre présence y sera nécessaire.
ULRIC.
Je vous rends mille grâces, messieurs, et je suis tout aux ordres de Sa
Majesté.
ROSEMBERG, regardant toujours le miroir.
Dites-moi, messieurs, ne sentez-vous pas quelque odeur singulière?
PREMIER COURTISAN.
Quelle espèce d'odeur?
ROSEMBERG.
Hé! comme du charbon éteint.
ULRIC, _à Rosemberg_.
Avez-vous donc juré de lasser ma patience?
ROSEMBERG.
Regardez vous-même, comte Ulric; assurément ce n'est pas là du blanc.
ULRIC.
Enfant, tu insultes une femme que tu ne connais pas.
ROSEMBERG.
C'est que, peut-être, j'en connais d'autres.
ULRIC.
Eh bien! puisque les miroirs te plaisent, regarde-toi dans celui-ci.
_Il tire son épée._
ROSEMBERG.
Attendez, je ne suis pas en garde.
_Il tire aussi son épée._
SCÈNE III
LES MÊMES, LA REINE, TOUS LES COURTISANS.
LA REINE.
Que veut dire ceci, jeunes gens? je croyais que ce n'était pas pour
arroser les fleurs de mon parterre que se tiraient des épées hongroises.
Qui a donné lieu à cette dispute?
ULRIC.
Madame, excusez-moi. Il y a telle insulte que je ne puis supporter. Ce
n'est pas moi qui suis offensé, c'est mon honneur.
LA REINE.
De quoi s'agit-il? Parlez.
ULRIC.
Madame, j'ai laissé au fond de mon château une femme belle comme la
vertu. Ce jeune homme, que je ne connais pas, et qui ne connaît pas ma
femme, n'en a pas moins dirigé contre elle des railleries dont il fait
gloire. Je proteste à vos pieds qu'aujourd'hui même j'ai refusé de tirer
l'épée, par respect pour la place où je suis.
LA REINE, _à Rosemberg_.
Vous paraissez bien jeune, mon enfant. Quel motif a pu vous porter à
médire d'une femme qui vous est inconnue?
ROSEMBERG.
Madame, je n'ai pas médit d'une femme. J'ai exprimé mon opinion sur
toutes les femmes en général, et ce n'est pas ma faute si je ne puis la
changer.
LA REINE.
En vérité, je croyais que l'Expérience n'avait pas la barbe aussi
blonde.
ROSEMBERG.
Madame, il est juste et croyable que Votre Majesté défende la vertu des
femmes; mais je ne puis avoir pour cela les mêmes raisons qu'elle.
LA REINE.
C'est une réponse téméraire. Chacun peut en effet avoir sur ce sujet
l'opinion qu'il veut; mais que vous en semble, messieurs? N'y a-t-il pas
une présomptueuse et hautaine folie à prétendre juger toutes les femmes?
C'est une cause bien vaste à soutenir, et si j'y étais avocat, moi,
votre reine en cheveux gris, mon enfant, je pourrais mettre dans la
balance quelques paroles que vous ne savez pas. Qui vous a donc appris,
si jeune, à mépriser votre nourrice? Vous qui sortez apparemment de
l'école, est-ce là ce que vous avez lu dans les yeux bleus des jeunes
filles qui puisaient de l'eau dans la fontaine de votre village?
Vraiment! le premier mot que vous avez épelé sur les feuilles
tremblantes d'une légende céleste, c'est le mépris? Vous l'avez à votre
âge? Je suis donc plus jeune que vous, car vous me faites battre le
coeur. Tenez, posez la main sur celui du comte Ulric; je ne connais
pas sa femme plus que vous, mais je suis femme, et je vois comment son
épée lui tremble encore dans la main. Je vous gage mon anneau nuptial
que sa femme lui est fidèle comme la vierge l'est à Dieu!
ULRIC.
Reine, je prends la gageure, et j'y mets tout ce que je possède sur
terre, si ce jeune homme veut la tenir.
ROSEMBERG.
Je suis trois fois plus riche que vous.
LA REINE.
Comment t'appelles-tu?
ROSEMBERG.
Astolphe de Rosemberg.
LA REINE.
Tu es un Rosemberg, toi? Je connais ton père, il m'a parlé de toi. Va,
va, le comte Ulric ne gage plus rien contre toi; nous te renverrons à
l'école.
ROSEMBERG.
Non, Majesté. Il ne sera pas dit que j'aurai reculé, si le comte tient
le pari.
LA REINE.
Et que paries-tu?
ROSEMBERG.
S'il veut me donner sa parole de chevalier qu'il n'écrira [rien à sa
femme de ce qui s'est passé entre nous, je gage mon bien contre le sien,
ou du moins jusqu'à concurrence égale, que je me rendrai dès demain au
château qu'il habite, et que ce coeur de diamant sur lequel il compte
si fort ne me résistera pas longtemps.
ULRIC.
Je tiens, et il est trop tard pour vous dédire. Vous avez parié devant
la reine, et puisque sa présence auguste m'a oblige de baisser l'épée,
c'est Elle que je prends pour témoin du duel honorable que je vous
propose.
ROSEMBERG.
J'accepte, et rien ne m'en fera dédire; mais il me faut une lettre de
recommandation, afin de me procurer un plus libre accès.
ULRIC.
De tout mon coeur, tout ce que vous voudrez.
LA REINE.
Je me porte donc comme témoin, et comme juge de la querelle. Le pari
sera inscrit par le chancelier de la justice du Roi, mon maître, et à
votre parole j'ajoute ici la mienne, qu'aucune puissance au monde ne
pourra me fléchir quand le jour sera passé. Allez, messieurs, que Dieu
vous garde!
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
ACTE TROISIÈME
_Une salle au château de Barberine.--Plusieurs vastes croisées ouvertes
au fond, sur une cour intérieure.--Par une de ces croisées on voit un
cabinet dans une tourelle gothique, dont la fenêtre est également
ouverte._
SCÈNE PREMIÈRE
ROSEMBERG, KALÉKAIRI.
ROSEMBERG.
Tu disais donc, ma belle enfant, que tu te nommes Kalékairi?
KALÉKAIRI.
Mon père l'a voulu.
ROSEMBERG.
Fort bien;--et ta maîtresse n'est pas visible?
KALÉKAIRI.
Elle s'habille, elle s'habille longtemps. Elle a dit de la prévenir.
ROSEMBERG.
Ne te hâte pas, Kalékairi. Si je ne me trompe, ce nom-là est pour le
moins turc ou arabe.
KALÉKAIRI.
Kalékairi est née à Trébizonde, mais elle n'est pas venue au monde pour
la pauvre place qu'elle occupe.
ROSEMBERG.
Es-tu mécontente de ton sort?--As-tu à te plaindre de ta maîtresse?
KALÉKAIRI.
Personne ne s'en plaint.
ROSEMBERG.
Parle-moi franchement.
KALÉKAIRI.
Qu'appelez-vous franchement?
ROSEMBERG.
Dire ce que l'on pense.
KALÉKAIRI.
Lorsque Kalékairi ne pense à rien, elle ne dit rien.
ROSEMBERG.
C'est à merveille.
_À part._
Voilà une petite sauvage qui n'a pas l'air trop rébarbatif.
_Haut._
Ainsi donc, tu aimes ta maîtresse?
KALÉKAIRI.
Tout le monde l'aime.
ROSEMBERG.
On la dit très belle.
KALÉKAIRI.
On a raison.
ROSEMBERG.
Elle est coquette, j'imagine, puisqu'elle fait de si longues toilettes?
KALÉKAIRI.
Non, elle est bonne.
ROSEMBERG.
Pourquoi donc alors te plaignais-tu d'être dans ce château?
KALÉKAIRI.
Parce que la fille de ma mère devait avoir beaucoup de suivantes, au
lieu d'en être une elle-même.
ROSEMBERG.
J'entends,--quelques revers de fortune.
KALÉKAIRI.
Les pirates m'ont enlevée.
ROSEMBERG.
Les pirates! conte-moi cela!
KALÉKAIRI.
Ce n'est pas un conte, cela fait pleurer. Kalékairi n'en parle jamais.
ROSEMBERG.
En vérité!
KALÉKAIRI.
Non, pas même avec ma perruche, pas même avec mon chien Mamouth, pas
même avec le rosier qui est dans ma chambre.
ROSEMBERG.
Tu es discrète, à ce que je vois.
KALÉKAIRI.
Il le faut.
ROSEMBERG.
C'est mon sentiment. As-tu fait ici ton apprentissage?
KALÉKAIRI.
Non, je suis allée à Constantinople, à Smyrne et à Janina, chez le
pacha.
ROSEMBERG.
Ah! ah! toute jeune que tu es, tu dois avoir quelque usage du monde.
KALÉKAIRI.
J'ai toujours servi près des femmes.
ROSEMBERG.
C'est bien suffisant pour apprendre.--Or ça, belle Kalékairi, si ta
maîtresse me reçoit bien, je compte passer ici quelque temps. Si j'avais
besoin de tes bons offices,--serais-tu d'humeur à m'obliger?
KALÉKAIRI.
Très volontiers.
ROSEMBERG.
Bien répondu. Tiens, en ta qualité de Turque, tu dois aimer la couleur
des sequins. Prends cette bourse, et va m'annoncer.
KALÉKAIRI.
Pourquoi me donnez-vous cela?
ROSEMBERG.
Pour faire connaissance. Va m'annoncer, ma chère enfant.
KALÉKAIRI.
Il n'était pas besoin des sequins.
SCÈNE II
ROSEMBERG, _seul; puis_ BARBERINE, _dans la tourelle_.
Voilà une étrange soubrette!... Quelle singulière idée a ce comte Ulric
de faire garder sa femme par une espèce d'icoglan femelle! Il faut
convenir que tout ce qui m'arrive a quelque chose de si bizarre que cela
semble presque surnaturel... Allons, en tout cas, j'ai bien commencé. La
suivante prend mes intérêts; quant à la maîtresse,... voyons! quel moyen
emploierai-je ici? La ruse, la force, ou l'amour? La force, fi donc! Ce
ne serait ni d'un gentilhomme, ni d'un loyal parieur. Pour l'amour, cela
peut se tenter, mais c'est que cela est bien long, et je voudrais
vaincre comme César... Ah! j'aperçois quelqu'un dans cette tourelle,
c'est la comtesse elle-même, je la reconnais! Elle est à se coiffer,--je
crois même qu'elle chante.
BARBERINE.
PREMIER COUPLET.
Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire
Si loin d'ici?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
Et que le monde
N'est que souci?
ROSEMBERG.
Elle ne chante pas mal, mais il me semble que sa chanson exprime un
regret; oui, quelque chose comme un souvenir. Hum! lorsque j'ai tenu ce
pari, je crois que j'ai agi bien vite.--Il y a de certains moments où
l'on ne peut répondre de soi; c'est comme un coup de vent qui
s'engouffre dans votre manteau. Peste! il ne faut pas que je m'y trompe;
il y va là pour moi de bon nombre d'écus! Voyons! emploierai-je la ruse?
BARBERINE.
SECOND COUPLET.
Vous qui croyez qu'une amour délaissée
De la pensée
S'enfuit ainsi;
Hélas! hélas! chercheur de renommée,
Votre fumée
S'envole aussi.
ROSEMBERG.
Cette chanson dit toujours la même chose, mais qu'est-ce que prouve une
chanson? Oui, plus j'y pense, plus la ruse me semble le véritable moyen
de succès. La ruse et l'amour feraient merveille ensemble. Mais il est
bien vrai que je ne sais trop comment ruser. Si je faisais comme cet
Uladislas lorsqu'il trompa le géant Molock? mais voilà le défaut de
toutes ces histoires-là, c'est qu'elles sont charmantes à écouter, et
qu'on ne sait comment les mettre en pratique. Je lisais, hier, par
exemple, l'histoire d'un héros de roman qui, dans ma position, s'est
caché pendant toute une journée pour pénétrer chez sa maîtresse. Est-ce
que je peux me cacher dans un coffre? Je sortirais de là couvert de
poussière, et mes habits seraient gâtés. Bah! je crois que j'ai pris le
bon parti. Oui, le meilleur de tous les stratagèmes, c'est de donner de
l'argent à la servante; je veux éblouir de même les autres
domestiques... Ah! voici venir Barberine. Eh bien donc! tout est décidé;
j'emploierai à la fois la ruse et l'amour.
SCÈNE III
ROSEMBERG, BARBERINE, KALÉKAIRI.
KALÉKAIRI. _Elle reste au fond du théâtre._
Voici la maîtresse.
BARBERINE.
Seigneur, vous êtes le bienvenu. Vous arrivez, m'a-t-on dit, de la cour.
Comment se porte mon mari? Que fait-il? Où est-il? À la guerre?...
Hélas! répondez.
ROSEMBERG.
Il est à la guerre, madame; je le crois, du moins. Pour ce qu'il fait,
cela semble facile à dire; il suffit de vous regarder pour le supposer.
Qui peut vous avoir vue et vous oublier? Il pense à vous sans doute,
comtesse, et tout éloigné qu'il est de vous, son sort est plus digne
d'envie que de pitié, si, de votre côté, vous pensez à lui. Voici une
lettre qu'il m'a confiée.
BARBERINE, _lisant_.
«C'est un jeune cavalier du plus grand mérite, et qui appartient à l'une
des plus nobles familles des deux royaumes. Recevez-le comme un ami...»
Je ne vous en lis pas plus; nous ne sommes riches que de bonne volonté,
mais nous vous recevrons le moins mal possible.
ROSEMBERG.
J'ai laissé quelque part par là mes chevaux et mes écuyers. Je ne
saurais voyager sans un cortège considérable, attendu ma naissance et ma
fortune; mais je ne veux pas vous embarrasser de ce train...
BARBERINE.
Pardonnez-moi, mon mari m'en voudrait si je n'insistais; nous leur
enverrons dire de venir ici.
ROSEMBERG.
Quel remercîment puis-je faire pour un accueil si favorable? Cette
blanche main, du haut de ces tourelles, a daigné faire signe qu'on
m'ouvrît la porte, et ces beaux yeux ne la contredisent pas.--Ils
m'ouvrent aussi, noble comtesse, la porte d'un coeur
hospitalier.--Permettez que j'aille moi-même prévenir ma suite, et je
reviens auprès de vous.--J'ai quelques ordres à donner...
_À part._
Du courage, et les poches pleines! Je veux prendre un peu l'air des
alentours.
SCÈNE IV
BARBERINE, KALÉKAIRI.
BARBERINE.
Que penses-tu de ce jeune homme, ma chère?
KALÉKAIRI.
Kalékairi ne l'aime point.
BARBERINE.
Il te déplaît! Pourquoi cela?
_Elle s'assoit._
Il me semble qu'il n'est pas mal tourné.
KALÉKAIRI.
Certainement.
BARBERINE.
Qu'est-ce donc qui te choque? Il ne s'exprime pas mal, un peu en
courtisan, mais c'est la faute de sa jeunesse, et il apporte de bonnes
nouvelles.
KALÉKAIRI.
Je ne crois pas.
BARBERINE.
Comment, tu ne crois pas? Voici la lettre de mon mari qui est toute
pleine de tendresse pour moi et d'amitié pour son ambassadeur.
_Kalékairi secoue la tête._
Que t'a donc fait ce monsieur de Rosemberg?
KALÉKAIRI.
Il a donné de l'or à Kalékairi.
BARBERINE, _riant_.
C'est là ce qui t'a offensée? Eh bien! il n'y a qu'à le lui rendre.
KALÉKAIRI.
Je suis esclave.
BARBERINE.
Non pas ici.--Tu es ma compagne et mon amie.
KALÉKAIRI.
Si on rendait l'or, il se défierait.
BARBERINE.
Que veux-tu dire? explique-toi. Tu le traites comme un conspirateur.
KALÉKAIRI.
Kalékairi n'avait rien fait pour lui. Elle n'avait pas ouvert la porte,
elle n'avait pas arrangé une chambre, elle n'avait point préparé un
repas. Il a voulu tromper Kalékairi.
BARBERINE.
Mais Kalékairi prend bien vite la mouche. Est-ce qu'il a essayé de te
faire la cour?
KALÉKAIRI.
Oh! non.
BARBERINE.
Eh bien! quoi de si surprenant? Il est nouveau venu dans ce château.
N'est-il pas assez naturel qu'il cherche à s'y gagner quelque
bienveillance? Il est riche, d'ailleurs, à ce qu'il paraît, et assez
content qu'on le sache; c'est une petite façon de grand seigneur.
KALÉKAIRI.
Il ne connaît pas le Comte Ulric.
BARBERINE.
Comment! il ne le connaît pas?
KALÉKAIRI.
Non. Il a parlé au portier L'Uscoque, et il lui a demandé s'il aimait
son maître. Il m'a demandé aussi si je vous aimais. Il ne nous connaît
pas.
BARBERINE.
Que tu es folle! voilà les belles preuves qui te donnent sur lui des
soupçons! et quel grand crime penses-tu donc qu'il médite?
KALÉKAIRI.
Quand j'ai été à Janina, un chrétien est venu qui aimait ma maîtresse;
il a donné aussi beaucoup d'or aux esclaves, et on l'a coupé en
morceaux.
BARBERINE.
Miséricorde! comme tu y vas! voyez-vous la petite lionne! et tu te
figures apparemment que ce jeune homme vient tenter ma conquête?
N'est-ce pas là le fond de ta pensée?
_Kalékairi fait signe que oui._
Eh bien! ma chère, sois sans inquiétude. Tu peux laisser là tes frayeurs
et tes petits moyens par trop asiatiques. Je n'imagine point qu'un
inconnu vienne de prime abord me parler d'amour. Mais supposons qu'il en
soit ainsi, tu peux être bien assurée... Voici notre hôte, tu nous
laisseras seuls.--Retirons-nous un peu à l'écart.
_À part._
Il serait pourtant curieux qu'elle eût raison.
_Elles se retirent au fond du théâtre._
SCÈNE V
LES MÊMES, ROSEMBERG.
ROSEMBERG, _se croyant seul_.
Je crois maintenant que mon plan est fait. Il y a dans le petit livre
d'Uladislas l'histoire d'un certain Jachimo qui fait une gageure toute
pareille à la mienne avec Leonatus Posthumus, gendre du roi de la
Grande-Bretagne. Ce Jachimo s'introduit secrètement dans l'appartement
de la belle Imogène, en son absence, et prend sur ses tablettes une
description exacte de la chambre. Ici telle porte, là telle fenêtre,
l'escalier est de telle façon... Il note les moindres détails ni plus ni
moins qu'un général d'armée qui se dispose à entrer en campagne. Je veux
imiter ce Jachimo.
BARBERINE, _à part_.
Il a l'air de se consulter.
KALÉKAIRI, _de même_.
N'en doutez pas; c'est peut-être un espion turc.
ROSEMBERG.
Le portier L'Uscoque a pris mon argent. Je me glisserai furtivement
dans la chambre de Barberine, et là,... oui,... que ferai-je là, si je
viens à la rencontrer? Hum!... c'est dangereux et embarrassant.
KALÉKAIRI, _bas, à Barberine_.
Voyez-vous comme il réfléchit?
ROSEMBERG.
Eh bien! je plaiderai ma cause, car Dieu me garde de l'offenser! ce
serait me déshonorer moi-même.--Mais dans tous les romans, et même dans
les ballades, les plus parfaits amants font-ils autre chose que
s'introduire ainsi, quand ils peuvent, chez la dame de leurs pensées?
C'est toujours plus commode, on est moins dérangé.--Ah! voilà la belle
comtesse!--Si j'essayais d'abord, par manière d'acquit, quelques propos
de galanterie? Sachons ce qu'elle dit sur ce chapitre, cela ne peut pas
nuire, car, au bout du compte, si je venais à ne pas lui déplaire, cela
me dispenserait de ruser,--et c'est cette ruse qui m'embarrasse!
_Haut._
Excusez-moi, comtesse, d'être demeuré si longtemps loin de vous; mes
équipages sont considérables, et il faut mettre quelque ordre à cela.
BARBERINE.
Rien n'est plus juste, et je vous prie de vouloir bien vous considérer
comme parfaitement libre dans cette maison. Vous comprenez qu'un ami de
mon mari ne saurait être un étranger pour nous.
_À Kalékairi._
Va, Kalékairi, va, ma chère, et n'aie pas peur.
_Kalékairi sort._
ROSEMBERG.
Vous me pénétrez de reconnaissance. À vous dire vrai, en venant chez
vous, je ne craignais que d'être importun, et je courrais grand risque
de le devenir si je laissais parler mon coeur.
BARBERINE, _à part_.
Parler son coeur! déjà! quel langage!
_Haut._
Soyez assuré, seigneur Rosemberg, que vous ne me gênez pas du tout; car
cette liberté que je vous offre m'est fort nécessaire à moi-même, et je
vous la donne pour en user aussi.
ROSEMBERG.
Cela s'entend, je connais les convenances, et je sais quels devoirs
impose votre rang. Une châtelaine est reine chez elle, et vous l'êtes
deux fois, madame, par la noblesse et par la beauté.
BARBERINE.
Ce n'est pas cela. C'est que dans ce moment-ci nous sommes en train de
faire la vendange.
ROSEMBERG.
Oui, vraiment, j'ai vu en passant sur ces collines quantité de paysans.
Cela ressemble à une fête, et vous recevez sans doute, à cette occasion,
les hommages de vos vassaux. Ils doivent être heureux, puisqu'ils vous
appartiennent.
BARBERINE.
Oui, mais ils sont bien tourmentants;... il me faut aller aux champs
toute la journée pour faire rentrer le maïs et les foins tardifs.
ROSEMBERG, _à part_.
Si elle me répond sur ce ton, cela va être bien peu poétique.
BARBERINE, _de même_.
S'il persiste dans ses compliments, cela pourra être divertissant.
ROSEMBERG.
J'avoue, comtesse, qu'une chose m'étonne. Ce n'est pas de voir une noble
dame veiller au soin de ses domaines; mais j'aurais cru que c'était de
plus loin.
BARBERINE.
Je conçois cela. Vous êtes de la cour, et les beautés d'Albe Royale ne
promènent pas dans l'herbe leurs souliers dorés.
ROSEMBERG.
C'est vrai, madame, et ne trouvez-vous pas que cette vie toute de
plaisir, de fêtes, d'enchantements et de magnificence, est une chose
vraiment admirable? Sans vouloir médire des vertus champêtres, la vraie
place d'une jolie femme n'est-elle pas là, dans cette sphère brillante?
Regardez votre miroir, comtesse. Une jolie femme n'est-elle pas le
chef-d'oeuvre de la création, et toutes les richesses du monde ne
sont-elles pas faites pour l'entourer, pour l'embellir, s'il était
possible?
BARBERINE.
Oui, cela peut plaire sans doute. Vos belles dames ne voient ce pauvre
monde que du haut de leur palefroi, ou si leur pied se pose à terre,
c'est sur un carreau de velours.
ROSEMBERG.
Oh! pas toujours. Ma tante Béatrix va aussi comme vous dans les champs.
BARBERINE.
Ah! votre tante est bonne ménagère?
ROSEMBERG.
Oui, et bien avare, excepté pour moi, car elle me donnerait ses coiffes.
BARBERINE.
En vérité?
ROSEMBERG.
Oh! certainement; c'est d'elle que me viennent presque tous les bijoux
que je porte.
BARBERINE, _à part_.
Ce garçon-là n'est pas bien méchant.
_Haut._
J'aime fort les bonnes ménagères, vu que j'ai la prétention d'en être
une moi-même. Tenez, vous en voyez la preuve.
ROSEMBERG.
Qu'est-ce que cela? Dieu me pardonne, une quenouille et un fuseau!
BARBERINE.
Ce sont mes armes.
ROSEMBERG.
Est-ce possible? quoi! vous cultivez ce vieux métier de nos grand'mères?
vous plongez vos belles mains dans cette filasse?
BARBERINE.
Je tâche qu'elles se reposent le moins possible. Est-ce que votre tante
ne file pas?
ROSEMBERG.
Mais ma tante est vieille, madame; il n'y a que les vieilles femmes qui
filent.
BARBERINE.
Vraiment! en êtes-vous bien sûr? Je ne crois pas qu'il en doive être
ainsi. Ne connaissez-vous pas cette ancienne maxime, que le travail est
une prière? Il y a longtemps qu'on a dit cela. Eh bien! si ces deux
choses se ressemblent, et elles peuvent se ressembler devant Dieu,
n'est-il pas juste que la tâche la plus dure soit le partage des plus
jeunes? N'est-ce pas quand nos mains sont vives, alertes et pleines
d'activité qu'elles doivent tourner le fuseau? Et lorsque l'âge et la
fatigue les forcent un jour de s'arrêter, n'est-ce pas alors qu'il est
temps de les joindre, en laissant faire le reste à la suprême bonté?
Croyez-moi, seigneur Rosemberg, ne dites pas de mal de nos quenouilles;
non pas même de nos aiguilles; je vous le répète, ce sont nos armes. Il
est vrai que vous autres hommes, vous en portez de plus glorieuses,
mais celles-là ont aussi leur prix; voici ma lance et mon épée.
_Elle montre la quenouille et le fuseau._
ROSEMBERG, _à part_.
Le sermon n'est pas mal tourné, mais me voilà loin de mon pari. Tâchons
encore d'y revenir.
_Haut._
Il n'est pas possible, madame, d'être contredit quand on dit si bien.
Mais vous permettrez, s'il vous plaît, armes pour armes, que je préfère
les nôtres.
BARBERINE.
Les combats vous plaisent, à ce que je vois?
ROSEMBERG.
Le demandez-vous à un gentilhomme? Hors la guerre et l'amour, qu'a-t-il
à faire au monde?
BARBERINE.
Vous avez commencé bien jeune. Expliquez-moi donc une chose. Je n'ai
jamais bien compris qu'un homme couvert de fer puisse diriger aisément
un cheval qui en est aussi tout caparaçonné. Ce bruit de ferraille doit
être assourdissant, et vous devez être là comme dans une prison.
ROSEMBERG, _à part_.
Je crois qu'elle cherche à me dérouter.
_Haut._
Un bon cavalier ne craint rien, s'il porte la couleur de sa dame.
BARBERINE.
Vous êtes brave, à ce qu'il paraît. Aimez-vous beaucoup votre tante?
ROSEMBERG.
De tout mon coeur, d'amitié s'entend, car pour l'amour c'est autre
chose.
BARBERINE.
On n'a pas d'amour pour sa tante.
ROSEMBERG.
Je n'en saurais avoir pour qui que ce soit, hormis pour une seule
personne.
BARBERINE.
Votre coeur est pris?
ROSEMBERG.