que nous fîmes contre les Turcs, sous le Vaïvode de Transylvanie, je
rencontrai un soir, dans une forêt profonde, une jeune fille égarée.
ROSEMBERG.
Quel était le nom de la forêt?
LE CHEVALIER.
C'était une certaine forêt sur les bords de la mer Caspienne.
ROSEMBERG.
Je ne la connais pas, même par les livres.
LE CHEVALIER.
Cette pauvre fille était attaquée par trois brigands couverts de fer
depuis les pieds jusqu'à la tête, et montés sur des chevaux excellents.
ROSEMBERG.
À quel point vos paroles m'intéressent! je suis tout oreilles.
LE CHEVALIER.
Je mis pied à terre, et, tirant mon épée, je leur ordonnai de
s'éloigner. Permettez-moi de ne pas faire mon éloge; vous comprenez que
je fus forcé de les tuer tous les trois. Après un combat des plus
sanglants...
ROSEMBERG.
Reçûtes-vous quelques blessures?
LE CHEVALIER.
L'un d'eux seulement faillit me percer de sa lance; mais, l'ayant
évitée, je lui déchargeai sur la tête un coup d'épée si violent, qu'il
tomba roide mort. M'approchant aussitôt de la jeune fille, je reconnus
en elle une princesse qu'il m'est impossible de vous nommer.
ROSEMBERG.
Je comprends vos raisons, et me garderai bien d'insister. La discrétion
est un principe pour tout homme qui sait son monde.
LE CHEVALIER.
De quelles faveurs elle m'honora, je ne vous le dirai pas davantage. Je
la reconduisis chez elle, et elle m'accorda un rendez-vous pour le
lendemain; mais le Roi son père l'ayant promise en mariage au Pacha de
Caramanie, il était fort difficile que nous pussions nous voir en
secret. Indépendamment de soixante eunuques qui veillaient jour et nuit
sur elle, on l'avait confiée, depuis son enfance, à un géant nommé
Molock.
ROSEMBERG.
Garçon! apportez-moi un verre de tokay.
LE CHEVALIER.
Vous concevez quelle entreprise! Pénétrer dans un château inaccessible,
construit sur un rocher battu par les flots, et entouré d'une pareille
garde! Voici, seigneur Rosemberg, ce que j'imaginai. Prêtez-moi, je vous
prie, votre attention.
ROSEMBERG.
Sainte Vierge! le feu me monte à la tête!
LE CHEVALIER.
Je pris une barque et gagnai le large. Là, m'étant précipité dans les
flots au moyen d'un certain talisman que m'avait donné un sorcier
bohémien de mes amis, je fus rejeté sur le rivage, semblable en tout à
un noyé. C'était à l'heure où le géant Molock faisait sa ronde autour
des remparts; il me trouva étendu sur le sable, et me transporta dans
son lit.
ROSEMBERG.
Je devine déjà; c'est admirable.
LE CHEVALIER.
On me prodigua des secours. Quant à moi, les yeux à demi fermés, je
n'attendais que le moment où je serais seul avec le géant. Aussitôt, me
jetant sur lui, je le saisis par la jambe droite, et le lançai dans la
mer.
ROSEMBERG.
Je frissonne... Le coeur me bat.
LE CHEVALIER.
J'avoue que je courus quelque danger; car, au bruit de sa chute, les
soixante eunuques accoururent, le sabre à la main; mais j'avais eu le
temps de me rejeter sur le lit, et paraissais profondément endormi. Loin
de concevoir aucun soupçon, ils me laissèrent dans la chambre avec une
des femmes de la princesse pour me veiller. Alors, tirant de mon sein
une fiole et un poignard, j'ordonnai à cette femme de me suivre, dans le
temps que les eunuques étaient tous à souper: Prenez ce breuvage, lui
dis-je, et mêlez-le adroitement dans leur vin, sinon je vous poignarde
tout à l'heure.--Elle m'obéit sans oser dire un mot, et bientôt les
eunuques s'étant assoupis par l'effet du breuvage, je demeurai maître du
château. Je m'en fus droit à l'appartement des femmes. Je les trouvai
prêtes à se mettre au lit; mais, ne voulant leur faire aucun mal, je me
contentai de les enfermer dans leurs chambres, et d'en prendre sur moi
les clefs, qui étaient au nombre de six-vingts. Alors toutes les
difficultés étant levées, je me rendis chez la princesse. À peine au
seuil de sa porte, je mis un genou en terre: Reine de mon coeur, lui
dis-je avec le ton du plus profond respect... Mais, pardonnez, seigneur
Rosemberg, je suis forcé de m'arrêter. La modestie m'en fait un devoir.
ROSEMBERG.
Non, je le vois, rien ne peut vous résister! Ah! qu'il me tarde d'être à
la cour! Mais ces breuvages inconnus, ces mystérieux talismans, où les
trouverai-je, seigneur chevalier?
LE CHEVALIER.
Cela est difficile; cependant je vous ferai une confidence: tenez, si
vous avez de l'argent, c'est le meilleur talisman que vous puissiez
trouver.
ROSEMBERG.
Dieu merci! je n'en manque pas; mon père est le plus riche seigneur du
pays. La veille de mon départ, il m'a donné une bonne somme, et ma tante
Béatrix, qui pleurait, m'a aussi glissé dans la main une jolie bourse
qu'elle a brodée. Mes chevaux sont gras et bien nourris, mes valets bien
vêtus, et je ne suis pas mal tourné.
LE CHEVALIER.
C'est à merveille, et il n'en faut pas davantage.
ROSEMBERG.
Le pire de l'affaire, c'est que je ne sais rien; non, je ne puis rien
retenir par coeur. Les mains me tremblent à propos de tout quand je
parle aux femmes.
LE CHEVALIER.
Videz donc votre verre. Pour réussir dans le monde, seigneur Rosemberg,
retenez bien ces trois maximes: Voir, c'est savoir; vouloir, c'est
pouvoir; oser, c'est avoir.
ROSEMBERG.
Il faut que je prenne cela par écrit. Les mots me paraissent hardis et
sonores. J'avoue pourtant que je ne les comprends pas bien.
LE CHEVALIER.
Si vous voulez d'abord plaire aux femmes, et c'est la première chose à
faire, lorsqu'on veut faire quelque chose, observez avec elles le plus
profond respect. Traitez-les toutes (sans exception) ni plus ni moins
que des divinités. Vous pouvez, il est vrai, si cela vous plaît, dire
hautement aux autres hommes que de ces mêmes femmes vous n'en faites
aucun cas, mais seulement d'une manière générale, et sans jamais médire
d'une seule plutôt que du reste. Quand vous serez assis près d'une
blonde pâle, sur le coin d'un sofa, et que vous la verrez s'appuyer
mollement sur les coussins, tenez-vous à distance, jouez avec le coin de
son écharpe, et dites-lui que vous avez un profond chagrin. Près d'une
brune, si elle est vive et enjouée, prenez l'apparence d'un homme
résolu, parlez-lui à l'oreille, et si le bout de votre moustache vient à
lui effleurer la joue, ce n'est pas un grand mal; mais, à toute femme,
règle générale, dites qu'elle a dans le coeur une perle enchâssée, et
que tous les maux ne sont rien si elle se laisse serrer le bout des
doigts. Que toutes vos façons près d'elles ressemblent à ces valets
polis qui sont couverts de livrées splendides; en un mot, distinguez
toujours scrupuleusement ces deux parts de la vie, la forme et le
fond:--voilà la grande affaire. Ainsi vous remplirez la première
maxime: Voir, c'est savoir,--et vous passerez pour expérimenté.
ROSEMBERG.
Continuez, de grâce; je me sens tout autre, et je bénis en moi-même le
hasard qui m'a fait vous rencontrer dans cette auberge.
LE CHEVALIER.
Quand une fois vous aurez bien prouvé aux femmes que vous vous moquez
d'elles avec la plus grande politesse et un respect infini, attaquez les
hommes. Je n'entends pas par là qu'il faille vous en prendre à eux; tout
au contraire, n'ayez jamais l'air de vous occuper ni de ce qu'ils
disent, ni de ce qu'ils font. Soyez toujours poli, mais paraissez
indifférent. Faites-vous rare, on vous aimera,--c'est un proverbe des
Turcs. Par là, vous gagnerez un grand avantage. À force de passer
partout en silence et d'un air dégagé, on vous regardera quand vous
passerez. Que votre mise, votre entourage, annoncent un luxe effréné;
attirez constamment les yeux. Que cette idée ne vous vienne jamais de
paraître douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute.
Eussiez-vous avancé par hasard la plus grande sottise du monde, n'en
démordez pas pour un diable, et faites-vous plutôt assommer.
ROSEMBERG.
Assommer!
LE CHEVALIER.
Oui, sans aucun doute. Enfin, agissez-en ni plus ni moins que si le
soleil et les étoiles vous appartenaient en bien propre, et que la fée
Morgane vous eût tenu sur les fonts baptismaux. De cette façon, vous
remplirez la seconde maxime: Vouloir, c'est pouvoir,--et vous passerez
pour redoutable.
ROSEMBERG.
Que je vais m'amuser à la cour, et la belle chose que d'être un grand
seigneur!
LE CHEVALIER.
Une fois agréé des femmes et admiré des hommes, seigneur Rosemberg,
pensez à vous. Si vous levez le bras, que votre premier coup d'épée
donne la mort, comme votre premier regard doit donner l'amour. La vie
est une pantomime terrible, et le geste n'a rien à faire ni avec la
pensée, ni avec la parole. Si la parole vous a fait aimer, si la pensée
vous a fait craindre, que le geste n'en sache rien. Soyez alors
vous-même. Frappez comme la foudre! Que le monde disparaisse à vos yeux;
que l'étincelle de vie que vous avez reçue de Dieu, s'isole, et devienne
un Dieu elle-même; que votre volonté soit comme l'oeil du lynx, comme
le museau de la fouine, comme la flèche du guerrier. Oubliez, quand vous
agissez, qu'il y ait d'autres êtres sur la terre que vous et celui à qui
vous avez affaire. Ainsi, après avoir coudoyé avec grâce la foule qui
vous environne, lorsque vous serez arrivé au but et que vous aurez
réussi, vous pourrez y rentrer avec la même aisance et vous promettre de
nouveaux succès. C'est alors que vous recueillerez les fruits de la
troisième maxime: Oser, c'est avoir,--et que vous serez réellement
expérimenté, redoutable et puissant.
ROSEMBERG.
Ah! seigneur Dieu! si j'avais su cela plutôt! Vous me faites penser à un
certain soir que j'étais assis dans la garenne avec ma tante Béatrix. Je
sentais justement ce que vous dites là; il me semblait que le monde
disparaissait, et que nous étions seuls sous le ciel. Aussi je l'ai
priée de rentrer au château. Il faisait noir comme dans un four.
LE CHEVALIER.
Vous me paraissez bien jeune encore, et vous cherchez fortune de bonne
heure.
ROSEMBERG.
Il n'est jamais trop tôt quand on se destine à la guerre. Je n'ai vu un
Turc de ma vie; il me semble qu'ils doivent ressembler à des bêtes
sauvages.
LE CHEVALIER.
Je suis fâché que des affaires d'importance m'empêchent d'aller à la
cour; j'aurais été curieux d'y voir vos débuts. En attendant, si cela
vous convient, je puis vous faire un cadeau précieux, qui vous aidera
singulièrement.
_Il tire un petit livre de sa poche._
ROSEMBERG.
Ce petit livre,... qu'est-ce donc?
LE CHEVALIER.
C'est un ouvrage merveilleux, un recueil à la fois concis et détaillé de
toutes les historiettes d'amour, ruses, combats et expédients propres à
former un jeune homme et à le pousser près des dames.
ROSEMBERG.
Comment s'appelle ce livre précieux?
LE CHEVALIER.
_La sauvegarde du sentiment._ C'est un trésor inestimable, et, parmi les
récits qui y sont renfermés, vous en trouverez bon nombre dont je suis
le héros. Je dois pourtant vous avouer que je n'en suis pas le
propriétaire; il appartient à un de mes amis, et je ne saurais vous le
céder que vous n'en donniez dix sequins.
ROSEMBERG.
Dix sequins, ce n'est pas une affaire,
_Il les lui donne._
surtout après l'excellent déjeuner que vous m'avez offert si galamment.
LE CHEVALIER.
Bon! un poisson, rien qu'un poisson!
ROSEMBERG.
Mais il était délicieux! Pouvez-vous croire que j'oublie cette
rencontre? C'est le ciel qui m'a conduit sur cette route. Une auberge si
incommode! des draps humides et pas de rideaux! Je n'y serais pas resté
une heure si je ne vous avais trouvé.
LE CHEVALIER.
Que voulez-vous? il faut s'habituer à tout.
ROSEMBERG.
Oh! certainement.--Ma tante Béatrix serait bien inquiète si elle me
savait dans une mauvaise auberge. Mais, nous autres, nous ne faisons pas
attention à toutes ces misères... Que Dieu vous protège, cher seigneur!
Mes chevaux sont prêts, et je vous quitte.
LE CHEVALIER.
Au revoir, ne m'oubliez pas. Si vous avez jamais affaire au Vaïvode,
c'est mon proche parent, et je me souviendrai de vous.
ROSEMBERG.
Je vous suis tout dévoué de même.
_Ils sortent._
FIN DE L'ACTE PREMIER.
ACTE DEUXIÈME
_À la cour; un jardin._
SCÈNE PREMIÈRE
LA REINE, ULRIC, PLUSIEURS COURTISANS.
LA REINE.
Soyez le bienvenu, comte Ulric. Le Roi notre époux est retenu en ce
moment loin de nous par une guerre bien longue et bien cruelle, qui a
coûté à notre jeunesse une riche part de son noble sang. C'est un triste
plaisir que de la voir ainsi toujours prête à le répandre encore, mais
cependant c'est un plaisir, et en même temps une gloire pour nous. Les
rejetons des premières familles de Bohême et de Hongrie, en se
rassemblant autour du trône, nous ont rendu le coeur fier et
belliqueux. Quel que soit le sort d'un guerrier, qui oserait le
plaindre? Ce n'est pas nous qui sommes Reine, ni moi, Ulric, qui fus une
fille d'Aragon. J'ai beaucoup connu votre père, et votre jeune visage me
parle du passé. Soyez donc ici comme le fils d'un souvenir qui m'est
cher. Nous parlerons de vous ce soir, avec le chancelier; ayez
patience, c'est moi qui vous recommande à lui. Le Roi vous recevra sous
cet auspice. Puisque nos clairons vous ont réveillé dans votre château,
et que du fond de votre solitude vous êtes venu trouver nos dangers,
nous ne vous laisserons pas repentir d'avoir été brave et fidèle; en
voici pour gage notre royale main.
_La reine sort. Ulric lui baise la main, puis se retire à l'écart._
UN COURTISAN.
Voilà un homme mieux reçu, pour la première fois qu'il voit notre Reine,
que nous qui sommes ici depuis trente ans.
UN AUTRE.
Abordons-le, et sachons qui il est.
LE PREMIER.
Ne l'avez-vous pas entendu? C'est le comte Ulric, un gentilhomme
bohémien. Il cherche fortune comme un nouveau marié qui veut avoir de
quoi faire danser sa femme.
LE DEUXIÈME.
Dit-on que sa femme soit jolie?
LE PREMIER.
Charmante; c'est la perle de la Hongrie.
LE DEUXIÈME.
Quel est cet autre jeune homme qui court par là en sautillant?
LE PREMIER.
Je ne le connais pas. C'est encore quelque nouveau venu. La libéralité
du Roi attire ici toutes ces mouches, qui cherchent un rayon de soleil.
_Entre Rosemberg._
LE DEUXIÈME.
Celui-ci me paraît fine mouche, une vraie guêpe dans son corset
rayé.--Seigneur, nous vous saluons. Qui vous amène dans ce jardin?
ROSEMBERG, _à part_.
On me questionne de tous côtés, et je ne sais si je dois répondre.
Toutes ces figures nouvelles, ces yeux écarquillés qui vous dévisagent,
cela m'étourdit à un point!
_Haut._
Où est la Reine, messieurs? Je suis Astolphe de Rosemberg, et je désire
lui être présenté.
PREMIER COURTISAN.
La Reine vient de sortir du palais. Si vous voulez lui parler, attendez
son passage. Elle reviendra dans une heure.
ROSEMBERG.
Diable! cela est fâcheux.
_Il s'assoit sur un banc._
DEUXIÈME COURTISAN.
Vous venez sans doute pour les fêtes?
ROSEMBERG.
Est-ce qu'il y a des fêtes? Quel bonheur!--Non, messieurs, je viens pour
prendre du service.
PREMIER COURTISAN.
Tout le monde en prend à cette heure.
ROSEMBERG.
Eh! oui, c'est ce qui paraît. Beaucoup s'en mêlent, mais peu savent s'en
tirer.
DEUXIÈME COURTISAN.
Vous en parlez avec sévérité.
ROSEMBERG.
Combien de hobereaux ne voyons-nous pas, qui ne méritent pas seulement
qu'on en parle, et qui ne s'en donnent pas moins pour de grands
capitaines! On dirait, à les voir, qu'ils n'ont qu'à monter à cheval
pour chasser le Turc par delà le Caucase, et ils sortent de quelque trou
de la Bohême, comme des rats effarouchés.
ULRIC, _s'approchant_.
Seigneur, je suis le comte Ulric, gentilhomme bohémien, et je trouve un
peu de légèreté dans vos paroles, qu'on peut pardonner à votre âge, mais
que je vous conseille d'en retrancher. Être étourdi est un aussi grand
défaut que d'être pauvre, permettez-moi de vous le dire, et que la leçon
vous profite.
ROSEMBERG, _à part_.
C'est mon Bohémien de l'auberge.
_Haut._
S'exprimer en termes généraux n'est faire offense à personne. Pour ce
qui est d'une leçon, j'en ai donné quelquefois, mais je n'en ai jamais
reçu.
ULRIC.
Voilà un langage hautain,--et d'où sortez-vous donc vous-même, pour
avoir le droit de le prendre?
PREMIER COURTISAN.
Allons, seigneurs, que quelques paroles échappées sans dessein ne
deviennent pas un motif de querelle. Nous croyons devoir intervenir;
songez que vous êtes chez la Reine. Ce seul mot vous en dit assez.
ULRIC.
C'est vrai, et je vous remercie de m'avoir averti à temps. Je me
croirais indigne du nom que je porte, si je ne me rendais à une si juste
remontrance.
ROSEMBERG.
Qu'il en soit ce que vous voudrez; je n'ai rien à dire à cela.
_Les courtisans sortent. Ulric et Rosemberg restent assis chacun de
son côté._
ROSEMBERG, _à part_.
Le chevalier Uladislas m'a recommandé de ne jamais démordre d'une chose
une fois dite. Depuis que je suis dans cette cour, les paroles de ce
digne homme ne me sortent pas de la tête. Je ne sais ce qui se passe en
moi, je me sens un coeur de lion. Ou je me trompe fort, ou je ferai
fortune.
ULRIC, _à part_.
Avec quelle bonté la Reine m'a reçu! et cependant j'éprouve une
tristesse que rien ne peut vaincre. Que fait à présent Barberine? Hélas!
hélas! l'ambition!--N'étais-je pas bien dans ce vieux château? pauvre,
sans doute, mais quoi? Ô folie! ô rêveurs que nous sommes!
ROSEMBERG, _à part_.
C'est surtout ce livre que j'ai acheté qui me bouleverse la cervelle; si
je l'ouvre le soir en me couchant, je ne saurais dormir de toute la
nuit. Que de récits étonnants, que de choses admirables! L'un taille en
pièces une armée entière; l'autre saute, sans se blesser, du haut d'un
clocher dans la mer Caspienne, et dire que tout cela est vrai, que tout
cela est arrivé! Il y en a une surtout qui m'éblouit:
_Il se lève et lit tout haut._
«Lorsque le sultan Boabdil...» Ah! voilà quelqu'un qui m'écoute; c'est
ce gentilhomme bohémien. Il faut que je fasse ma paix avec lui. Lorsque
je lui ai cherché querelle, je ne pensais plus qu'il a une jolie femme.
_À Ulric._
Vous venez de Bohême, seigneur? Vous devez connaître mon oncle, le baron
d'Engelbreckt?
ULRIC.
Beaucoup, c'est un de mes voisins; nous allions ensemble à la chasse
l'hiver passé. Il est allié, de loin, il est vrai, à la famille de ma
femme.
ROSEMBERG.
Vous êtes parent de mon oncle Engelbreckt? Permettez que nous fassions
connaissance. Y a-t-il longtemps que vous êtes parti?
ULRIC.
Je ne suis ici que depuis un jour.
ROSEMBERG.
Vous paraissez le dire à regret. Auriez-vous quelque sujet de regarder
en arrière avec tristesse? Sans doute il est toujours fâcheux de quitter
sa famille, surtout quand on est marié. Votre femme est jeune, puisque
vous l'êtes, belle par conséquent. Il y a de quoi s'inquiéter.
ULRIC.
L'inquiétude n'est pas mon souci. Ma femme est belle; mais le soleil
d'un jour de juillet n'est pas plus pur dans un ciel sans tache, que son
noble coeur dans son sein chéri.
ROSEMBERG.
C'est beaucoup dire. Hors notre Seigneur Dieu, qui peut connaître le
coeur d'un autre? J'avoue qu'à votre place je ne serais pas à mon
aise.
ULRIC.
Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
ROSEMBERG.
Parce que je douterais de ma femme, à moins qu'elle ne fût la vertu
même.
ULRIC.
Je crois que la mienne est ainsi.
ROSEMBERG.
C'est donc un phénix que vous possédez. Est-ce de notre bon roi Mathias
que vous tenez ce privilège qui vous distingue entre tous les maris?
ULRIC.
Ce n'est pas le Roi qui m'a fait cette grâce, mais Dieu, qui est un peu
plus qu'un roi.
ROSEMBERG.
Je ne doute point que vous n'ayez raison, mais vous savez ce que disent
les philosophes avec le poète latin: Quoi de plus léger qu'une plume? la
poussière;--de plus léger que la poussière? le vent;--de plus léger que
le vent? la femme;--de plus léger que la femme? rien.
ULRIC.
Je suis guerrier et non philosophe, et je ne me soucie point des poètes.
Tout ce que je sais, c'est que, en effet, ma femme est jeune, droite et
de beau corsage, comme on dit chez nous; qu'il n'y a ouvrage de main ni
d'aiguille où elle ne s'entende mieux que personne; qu'on ne trouverait
dans tout le royaume ni un écuyer, ni un majordome qui sache mieux
servir et de meilleure grâce qu'elle à la table d'un seigneur; ajoutez à
cela qu'elle sait très bien et très résolûment monter à cheval, porter
l'oiseau sur le poing à la chasse, et en même temps tenir ses comptes
aussi bien réglés qu'un marchand. Voilà comme elle est, seigneur
cavalier, et avec tout cela je ne douterais pas d'elle, quand je
resterais dix ans sans la voir.
ROSEMBERG.
Voilà un merveilleux portrait.
_Entre Polacco._
POLACCO.
Je baise vos mains, seigneurs, je vous salue. Santé est fille de
jeunesse. Hé! hé! les bons visages de Dieu! Que Notre-Dame vous protège!
ROSEMBERG.
Qu'y a-t-il, l'ami? À qui en avez-vous?
POLACCO.
Je baise vos mains, seigneurs, et je vous offre mes services, mes petits
services pour l'amour de Dieu.
ULRIC.
Êtes-vous donc un mendiant? Je ne m'attendais pas à en rencontrer dans
ces allées.
POLACCO.
Un mendiant! Jésus! un mendiant! Je ne suis point un mendiant, je suis
un honnête homme; mon nom est Polacco; Polacco n'est pas un mendiant.
Par saint Mathieu! mendiant n'est point un mot qu'on puisse appliquer à
Polacco.
ULRIC.
Expliquez-vous, et ne vous offensez pas de ce que je vous demande qui
vous êtes.
POLACCO.
Hé! hé! point d'offense; il n'y en a pas. Nos jeunes garçons vous le
diront. Qui ne connaît pas Polacco?
ULRIC.
Moi, puisque j'arrive et que je ne connais personne.
POLACCO.
Bon, bon, vous y viendrez comme les autres; on est utile en son temps et
lieu, chacun dans sa petite sphère; il ne faut pas mépriser les gens.
ULRIC.
Quelle estime ou quel mépris puis-je avoir pour vous, si vous ne voulez
pas me dire qui vous êtes?
POLACCO.
Chut! silence! la lune se lève; voilà un coq qui a chanté.
ULRIC.
Quelle mystérieuse folie promènes-tu dans ton bavardage? Tu parles comme
la fièvre en personne.
POLACCO.
Un miroir, un petit miroir! Dieu est Dieu, et les saints sont bénis!
Voilà un petit miroir à vendre.
ULRIC.
Jolie emplette! il est grand comme la main et cousu dans du cuir. C'est
un miroir de sorcière bohémienne; elles en portent de pareils sur la
poitrine.
ROSEMBERG.
Regardez-y; qu'y voyez-vous?
ULRIC.
Rien, en vérité, pas même le bout de mon nez. C'est un miroir magique;
il est couvert d'une myriade de signes cabalistiques.
POLACCO.
Qui saura verra, qui saura verra.
ULRIC.
Ah! ah! je comprends qui tu es; oui, sur mon âme, un honnête sorcier. Eh
bien! que voit-on dans ta glace?
POLACCO.
Qui verra saura, qui verra saura.
ULRIC.
Vraiment! je crois donc te comprendre encore. Si je ne me trompe, ce
miroir doit montrer les absents; j'en ai vu parfois qu'on donnait comme
tels. Plusieurs de mes amis en portent à l'armée.
ROSEMBERG.
Pardieu! seigneur Ulric, voilà une offre qui vient à propos. Vous qui
parliez de votre femme, ce miroir est fait pour vous. Et dites-moi,
brave Polacco, y voit-on seulement les gens? N'y voit-on pas ce qu'ils
font en même temps?
POLACCO.
Le blanc est blanc, le jaune est de l'or. L'or est au diable, le blanc
est à Dieu.
ROSEMBERG.
Voyez! cela n'a-t-il pas trait à la fidélité des femmes? Oui, gageons
que les objets paraissent blancs dans cette glace si la femme est
fidèle, et jaunes si elle ne l'est pas. C'est ainsi que j'explique ces
paroles: L'or est au diable, le blanc est à Dieu.
ULRIC.
Éloignez-vous, mon bon ami; ni ce seigneur, ni moi, n'avons besoin de
vos services. Il est garçon, et je ne suis pas superstitieux.
ROSEMBERG.
Non, sur ma vie! seigneur Ulric; puisque vous êtes mon allié, je veux
faire cela pour vous. J'achète moi-même ce miroir, et nous y regarderons
tout à l'heure si votre femme cause avec son voisin.
ULRIC.
Éloignez-vous, vieillard, je vous en prie.
ROSEMBERG.
Non! non! il ne partira pas que nous n'ayons fait cette épreuve. Combien
vends-tu ton miroir, Polacco?
_Ulric s'éloigne un peu et se promène._
POLACCO.
Hé! hé! chacun son heure, mon cher seigneur; tout vient à point, chacun
son heure.
ROSEMBERG.
Je te demande quel est ton prix?
POLACCO.
Qui refuse muse, qui muse refuse.
ROSEMBERG.
Je ne muse pas, je veux acheter ton miroir.
POLACCO.
Hé! hé! qui perd le temps le temps le gagne, qui perd le temps...
ROSEMBERG.
Je te comprends. Tiens, voilà ma bourse. Tu crains sans doute qu'on ne
te voie ici faire en public ton petit négoce.
POLACCO, prenant la bourse.
Bien dit, bien dit, mon cher seigneur, les murs ont des yeux, les arbres
aussi. Que Dieu conserve la police! les gens de police sont d'honnêtes
gens!
ROSEMBERG, prenant le miroir.
Maintenant tu vas nous expliquer les effets magiques de cette petite
glace.
POLACCO.