Mais parlez-lui, au nom du ciel! C'est un coup de tête qu'il a fait;
peut-être n'est-il déjà plus temps; s'il en a parlé, il le fera.
LE BARON.
Je vais m'enfermer pour m'abandonner à ma douleur. Dites-lui, s'il me
demande, que je suis enfermé, et que je m'abandonne à ma douleur de le
voir épouser une fille sans nom.
_Il sort._
CAMILLE.
Ne trouverai-je pas ici un homme de coeur? En vérité, quand on en
cherche, on est effrayé de sa solitude.
_Entre Perdican._
Eh bien! cousin, à quand le mariage?
PERDICAN.
Le plus tôt possible; j'ai déjà parlé au notaire, au curé, et à tous les
paysans.
CAMILLE.
Vous comptez donc réellement que vous épouserez Rosette?
PERDICAN.
Assurément.
CAMILLE.
Qu'en dira votre père?
PERDICAN.
Tout ce qu'il voudra; il me plaît d'épouser cette fille; c'est une idée
que je vous dois, et je m'y tiens. Faut-il vous répéter les lieux
communs les plus rebattus sur sa naissance et sur la mienne? Elle est
jeune et jolie, et elle m'aime; c'est plus qu'il n'en faut pour être
trois fois heureux. Qu'elle ait de l'esprit ou qu'elle n'en ait pas,
j'aurais pu trouver pire. On criera, on raillera; je m'en lave les
mains.
CAMILLE.
Il n'y a rien là de risible; vous faites très bien de l'épouser. Mais je
suis fâchée pour vous d'une chose: c'est qu'on dira que vous l'avez fait
par dépit.
PERDICAN.
Vous êtes fâchée de cela? Oh! que non.
CAMILLE.
Si, j'en suis vraiment fâchée pour vous. Cela fait du tort à un jeune
homme, de ne pouvoir résister à un moment de dépit.
PERDICAN.
Soyez-en donc fâchée; quant à moi, cela m'est bien égal.
CAMILLE.
Mais vous n'y pensez pas; c'est une fille de rien.
PERDICAN.
Elle sera donc de quelque chose, lorsqu'elle sera ma femme.
CAMILLE.
Elle vous ennuiera avant que le notaire ait mis son habit neuf et ses
souliers pour venir ici; le coeur vous lèvera au repas de noces, et le
soir de la fête vous lui ferez couper les mains et les pieds, comme dans
tous les contes arabes, parce qu'elle sentira le ragoût.
PERDICAN.
Vous verrez que non. Vous ne me connaissez pas; quand une femme est
douce et sensible, fraîche, bonne et belle, je suis capable de me
contenter de cela, oui, en vérité, jusqu'à ne pas me soucier de savoir
si elle parle latin.
CAMILLE.
Il est à regretter qu'on ait dépensé tant d'argent pour vous
l'apprendre; c'est trois mille écus de perdus.
PERDICAN.
Oui; on aurait mieux fait de les donner aux pauvres.
CAMILLE.
Ce sera vous qui vous en chargerez, du moins pour les pauvres d'esprit.
PERDICAN.
Et ils me donneront en échange le royaume des cieux, car il est à eux.
CAMILLE.
Combien de temps durera cette plaisanterie?
PERDICAN.
Quelle plaisanterie?
CAMILLE.
Votre mariage avec Rosette.
PERDICAN.
Bien peu de temps; Dieu n'a pas fait de l'homme une oeuvre de durée:
trente ou quarante ans, tout au plus.
CAMILLE.
Je suis curieuse de danser à vos noces!
PERDICAN.
Écoutez-moi, Camille, voilà un ton de persiflage qui est hors de propos.
CAMILLE.
Il me plaît trop pour que je le quitte.
PERDICAN.
Je vous quitte donc vous-même, car j'en ai tout à l'heure assez.
CAMILLE.
Allez-vous chez votre épousée?
PERDICAN.
Oui, j'y vais de ce pas.
CAMILLE.
Donnez-moi donc le bras; j'y vais aussi.
_Entre Rosette._
PERDICAN.
Te voilà, mon enfant! Viens, je veux te présenter à mon père.
ROSETTE, _se mettant à genoux_.
Monseigneur, je viens vous demander une grâce. Tous les gens du village
à qui j'ai parlé ce matin m'ont dit que vous aimiez votre cousine, et
que vous ne m'avez fait la cour que pour vous divertir tous deux; on se
moque de moi quand je passe, et je ne pourrai plus trouver de mari dans
le pays, après avoir servi de risée à tout le monde. Permettez-moi de
vous rendre le collier que vous m'avez donné, et de vivre en paix chez
ma mère.
CAMILLE.
Tu es une bonne fille, Rosette; garde ce collier; c'est moi qui te le
donne, et mon cousin prendra le mien à la place. Quant à un mari, n'en
sois pas embarrassée, je me charge de t'en trouver un.
PERDICAN.
Cela n'est pas difficile, en effet. Allons, Rosette, viens que je te
mène à mon père.
CAMILLE.
Pourquoi? Cela est inutile.
PERDICAN.
Oui, vous avez raison, mon père nous recevrait mal; il faut laisser
passer le premier moment de surprise qu'il a éprouvée. Viens avec moi,
nous retournerons sur la place. Je trouve plaisant qu'on dise que je ne
t'aime pas quand je t'épouse. Pardieu! nous les ferons bien taire.
_Il sort avec Rosette._
CAMILLE.
Que se passe-t-il donc en moi? Il l'emmène d'un air bien tranquille.
Cela est singulier: il me semble que la tête me tourne. Est-ce qu'il
l'épouserait tout de bon? Holà! dame Pluche, dame Pluche! N'y a-t-il
donc personne ici?
_Entre un valet._
Courez après le seigneur Perdican; dites-lui vite qu'il remonte ici,
j'ai à lui parler.
_Le valet sort._
Mais qu'est-ce donc que tout cela? Je n'en puis plus, mes pieds refusent
de me soutenir.
_Entre Perdican._
PERDICAN.
Vous m'avez demandé, Camille?
CAMILLE.
Non,--non.
PERDICAN.
En vérité, vous voilà pâle; qu'avez-vous à me dire? Vous m'avez fait
rappeler pour me parler?
CAMILLE.
Non, non!--Ô Seigneur Dieu!
[_Elle sort._]
SCÈNE VIII
_[Un oratoire.]_
[_Entre_] CAMILLE, _elle se jette au pied de l'autel_.
M'avez-vous abandonnée, ô mon Dieu? Vous le savez, lorsque je suis
venue, j'avais juré de vous être fidèle; quand j'ai refusé de devenir
l'épouse d'un autre que vous, j'ai cru parler sincèrement devant vous et
ma conscience; vous le savez, mon père; ne voulez-vous donc plus de moi?
Oh! pourquoi faites-vous mentir la vérité elle-même? Pourquoi suis-je si
faible? Ah! malheureuse, je ne puis plus prier!
_Entre Perdican._
PERDICAN.
Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire
entre cette fille et moi? [La voilà pâle et effrayée, qui presse sur les
dalles insensibles son coeur et son visage.] Elle aurait pu m'aimer,
et nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos
lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?
CAMILLE.
Qui m'a suivie? Qui parle sous cette voûte? Est-ce toi, Perdican?
PERDICAN.
Insensés que nous sommes! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait,
Camille? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé
comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper
l'autre? Hélas! cette vie est elle-même un si pénible rêve! pourquoi
encore y mêler les nôtres! Ô mon Dieu! le bonheur est une perle si rare
dans cet océan d'ici-bas! Tu nous l'avais donné, pêcheur céleste, tu
l'avais tiré pour nous des profondeurs de l'abîme, cet inestimable
joyau; et nous, comme des enfants gâtés que nous sommes, nous en avons
fait un jouet. Le vert sentier qui nous amenait l'un vers l'autre avec
une pente si douce, il était entouré de buissons si fleuris, il se
perdait dans un si tranquille horizon! il a bien fallu que la vanité, le
bavardage et la colère vinssent jeter leurs rochers informes sur cette
route céleste, qui nous aurait conduits à toi dans un baiser! Il a bien
fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes! Ô
insensés! nous nous aimons.
_Il la prend dans ses bras._
CAMILLE.
Oui, nous nous aimons, Perdican; laisse-moi le sentir sur ton coeur.
Ce Dieu qui nous regarde ne s'en offensera pas; il veut bien que je
t'aime; il y a quinze ans qu'il le sait.
PERDICAN.
Chère créature, tu es à moi!
_Il l'embrasse; on entend un grand cri [derrière l'autel]._
CAMILLE.
C'est la voix de ma soeur de lait.
PERDICAN.
Comment est-elle ici? Je l'avais laissée dans l'escalier, lorsque tu
m'as fait rappeler. Il faut donc qu'elle m'ait suivi sans que je m'en
sois aperçu.
CAMILLE.
Entrons dans cette galerie; c'est là qu'on a crié.
PERDICAN.
Je ne sais ce que j'éprouve; il me semble que mes mains sont couvertes
de sang.
CAMILLE.
La pauvre enfant nous a sans doute épiés; elle s'est encore évanouie;
viens, portons-lui secours; hélas! tout cela est cruel.
PERDICAN.
Non, en vérité, je n'entrerai pas; je sens un froid mortel qui me
paralyse. Vas-y, Camille, et tâche de la ramener.
_Camille sort._
Je vous en supplie, mon Dieu! ne faites pas de moi un meurtrier! Vous
voyez ce qui se passe; nous sommes deux enfants insensés, et nous avons
joué avec la vie et la mort; mais notre coeur est pur; ne tuez pas
Rosette, Dieu juste! Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute;
elle est jeune, elle sera heureuse; ne faites pas cela, ô Dieu! vous
pouvez bénir encore quatre de vos enfants. Eh bien! Camille, qu'y
a-t-il?
_Camille rentre._
CAMILLE.
Elle est morte. Adieu, Perdican!
FIN DE ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR.
ADDITIONS ET VARIANTES
EXÉCUTÉES
POUR LA REPRÉSENTATION.
1.--PAGE 282.
_Ainsi donc, mes bons amis_, qu'on mette ma mule à l'écurie.
2.--PAGE 284.
_Vous êtes des butors et des mal appris!_
BRIDAINE, _entrant_.
Voici M. le baron qui s'avance.
LE CHOEUR.
Mettons-nous respectueusement à l'écart. _Ou je me trompe fort_, etc.
3.--PAGE 285.
_Je vous présente maître Bridaine_, tabellion du pays.
4.--PAGE 288.
_Depuis que le roi m'a nommé_ gouverneur de cette province.
5.--PAGE 288.
_...étaient destinées_ à mettre par écrit _l'heureuse confirmation_,
etc.
6.--PAGE 298.
_Je ne sais que penser de vous._
DAME PLUCHE, _à part_.
Une pécore! Est-ce à moi qu'on parle ainsi?
_Elle sort._
7.--PAGE 301.
_...la soeur de lait de votre cousine Camille_.
PERDICAN.
Tu étais là, Rosette, et tu ne le disais pas, _méchante fille_, etc.
8.--PAGE 302.
_Elle n'est pas encore venue_ au village.
PERDICAN.
_Va-t'en vite mettre ta robe neuve_; tu viendras dîner au château.
ROSETTE.
Oui, monseigneur.
_Elle sort._
PERDICAN, CAMILLE.
CAMILLE, _entrant_.
Perdican, j'ai à vous parler de choses sérieuses. _Votre père veut nous
marier_, etc.
(Suit la scène Ire du IIe acte, jusqu'à ces mots:)
_Faites ce que je vous dis._
DAME PLUCHE.
Jamais, mademoiselle!
CAMILLE.
Voici mon oncle, venez.
_Elles sortent._
LE BARON ET BLAZIUS, _entrant_.
BLAZIUS.
Oui, seigneur, le tabellion est un ivrogne.
LE BARON.
_Fi donc! cela ne se peut pas_, etc.
(Suit la scène V, du Ier acte.)
LE BARON.
_Et mon fils séduit toutes les filles du village en faisant des
ricochets._
FIN DE L'ACTE PREMIER.
9.--PAGE 311.
ACTE DEUXIÈME.
_Paysage pittoresque.--À droite un gros arbre.--Un peu plus haut, une
fontaine avec un bassin. À gauche, un banc de gazon. Du même côté, la
porte d'une ferme dont on ne voit pas la maison._
SCÈNE PREMIÈRE
ROSETTE, PERDICAN, _assis sur le banc_.
ROSETTE.]
_Croyez-vous que cela me fasse du bien, tous ces baisers que vous me
donnez?_ etc.
10.--PAGE 313.
ROSETTE.
_Que vous ai-je fait pour que vous pleuriez?_
_Perdican s'éloigne lentement; elle le regarde sortir._
Pauvre jeune homme! Est-il possible que Camille ne l'aime pas?
_Voyant entrer le baron._
Ah! voici M. le baron; il a l'air aussi triste que son fils.
_Elle sort._
LE BARON, BLAZIUS.
LE BARON, _poussant un soupir_.
Des ricochets!
BLAZIUS, _entrant par le fond_.
_Seigneur, j'ai une chose singulière à vous dire_, etc.
11.--PAGE 319.
_Avez-vous eu_ des amours?
PERDICAN.
_J'en ai eu._
CAMILLE.
Vous avez aimé?
PERDICAN.
_De tout mon coeur._
CAMILLE.
Et les femmes que vous avez aimées, _où sont elles maintenant?_ etc.
12.--PAGE 320.
_Tu es une drôle de fille_, et voilà d'étranges questions.
13.--PAGE 322.
CAMILLE.
Eh bien! si nous étions mariés, _que me conseilleriez-vous de faire le
jour où je verrais que vous ne m'aimez plus?_--Vous ne répondez
pas.--Écoutez-moi: _J'ai pour amie une soeur_, etc.
14.--PAGE 333.
_...un être factice créé par mon orgueil et mon ennui._
CAMILLE.
Je leur dirai ce que vous m'avez répondu.
_Elle sort._
PERDICAN.
Va, je te conseille de te faire religieuse.
_Il sort._
BRIDAINE, _entrant seul par le fond_.
_Cela est certain, on lui donnera encore_, ce soir, _la place
d'honneur_.
(Suit tout le monologue,--scène II, jusqu'à ces mots: _le second dans
Rome_.)
BLAZIUS, _sans voir Bridaine_.
_Ô disgrâce imprévue!_ etc.
15.--PAGE 346.
_Tu seras ma femme._
ROSETTE.
Sa femme! est-ce possible?
_Perdican et Rosette sortent en se donnant le bras. Camille les suit
lentement jusqu'au milieu de la scène._
DAME PLUCHE, _entrant_.
_Chère Camille, tout est prêt pour votre départ_, etc... _Seigneur Dieu!
Camille a juré!_
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
16.--PAGE 349.
ACTE TROISIÈME
_Un petit salon. Porte au fond avec une portière en tapisserie. À
gauche, un prie-Dieu._
SCÈNE PREMIÈRE
CAMILLE, DAME PLUCHE.
CAMILLE.
_Il a pris ma lettre, dites-vous_, etc.
17.--PAGE 354.
CAMILLE.
_En voilà une qui dit pourtant que cela vous arrive quelquefois._
_Elle soulève la tapisserie du fond; on voit Rosette s'enfuir en
pleurant._
18.--PAGE 356.
PERDICAN.
_... je te trouve hardie de décider dans quel instant._ Allons consoler
Rosette.
_Il sort._
CAMILLE, _appelant_.
Mon oncle! mon oncle, venez donc. Votre fils veut épouser ma soeur de
lait.
LE BARON.
Ô ciel! qu'entends-je? une paysanne! _Si cela se fait, j'en deviendrai
fou_, etc.
FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.
* * * * *
On pourrait croire que l'auteur, en écrivant cette pièce, avait
fait la gageure d'en rendre la représentation impossible.
Cependant, en 1861, lorsque M. Édouard Thierry, administrateur de
la Comédie-Française, témoigna le désir de la faire représenter, on
reconnut que la mise en scène n'offrirait pas même autant de
difficultés que celle des _Caprices de Marianne_. En effet, à peine
eut-on besoin d'ajouter quelques mots pour ménager des entrées et
des sorties de personnages, conformément aux usages du théâtre, et
le troisième acte se trouva tout arrangé pour la scène sans avoir
de changement à subir. La pièce fut jouée pour la première fois le
18 novembre 1861; elle produisit une vive impression sur le public.
De soi-disant admirateurs d'Alfred de Musset, ayant peut-être des
raisons de souhaiter qu'une étude si profonde du coeur humain et
une oeuvre si originale demeurât éternellement dans un livre, ont
prétendu qu'elle y était mieux à sa place que sur un théâtre, et
qu'on en avait défiguré les beautés. Il suffit, pour apprécier la
bonne foi de ce reproche, de jeter un coup d'oeil sur les
quelques lignes de variantes que nous venons de donner. Quoique ces
légers changements n'aient point été exécutés par l'auteur
lui-même, nous ayons pensé qu'ils ne seraient pas sans intérêt pour
le lecteur. Parmi les passages retranchés au théâtre, on
reconnaîtra facilement ceux dont la commission d'examen a exigé le
sacrifice.
BARBERINE
COMÉDIE EN TROIS ACTES
1835
PERSONNAGES.
BÉATRIX D'ARAGON, reine de Hongrie.
LE COMTE ULRIC, gentilhomme bohémien.
ASTOLPHE DE ROSEMBERG, jeune baron hongrois.
LE CHEVALIER ULADISLAS, chevalier de fortune.
POLACCO, marchand ambulant.
BARBERINE, femme d'Ulric.
KALÉKAIRI, jeune suivante turque.
COURTISANS, etc.
_La scène est en Hongrie._
[Illustration: BARBERINE
CARPENTIER ÉDITEUR]
ACTE PREMIER
_Une route devant une hôtellerie.--Un château gothique au fond, dans les
montagnes._
SCÈNE PREMIÈRE
ROSEMBERG, L'HÔTELIER.
ROSEMBERG.
Comment! point de logis pour moi! point d'écurie pour mes chevaux! une
grange! une misérable grange!
L'HÔTELIER.
J'en suis bien désolé, monsieur.
ROSEMBERG.
À qui parles-tu, par hasard?
L'HÔTELIER.
Excusez-moi, mon beau jeune seigneur. Si cela ne dépendait que de ma
volonté, toute ma pauvre maison serait bien à votre service;--mais vous
n'ignorez pas que cette hôtellerie est sur la route d'Albe Royale,
l'auguste séjour de nos Rois, où, depuis un temps immémorial, on les
couronne et on les enterre.
ROSEMBERG.
Je le sais bien, puisque j'y vais!
L'HÔTELIER.
Bonté du ciel! vous allez faire la guerre?
ROSEMBERG.
Adresse tes questions à mes palefreniers, et songe à me donner tout
d'abord la meilleure chambre de ton vilain taudis.
L'HÔTELIER.
Hé! monseigneur, c'est impossible! il y a au premier quatre barons
moraves, au second, une dame de la Transylvanie, et au troisième, dans
une petite chambre, un comte bohémien, monseigneur, avec sa femme qui
est bien jolie!
ROSEMBERG.
Mets-les à la porte.
L'HÔTELIER.
Ah! mon cher seigneur, vous ne voudriez pas être la cause de la ruine
d'un pauvre homme. Depuis que nous sommes en guerre avec les Turcs, si
vous saviez le monde qui passe par ici!
ROSEMBERG.
Eh! que m'importe ces gens-là? dis-leur que je me nomme Astolphe de
Rosemberg.
L'HÔTELIER.
Cela se peut bien, monseigneur, mais ce n'est pas une raison...
ROSEMBERG.
Tu fais l'insolent, je suppose. Si je lève une fois ma cravache...
L'HÔTELIER.
Ce n'est pas l'action d'un gentilhomme de maltraiter les honnêtes gens.
ROSEMBERG, _le menaçant_.
Ah! tu raisonnes?... je t'apprendrai...
SCÈNE II
LES MÊMES. _Quelques valets accourent._
LE CHEVALIER ULADISLAS _sort de l'hôtellerie_.
LE CHEVALIER, _sur le pas de la porte_.
Qu'est-ce, messieurs? Qu'y a-t-il donc?
L'HÔTELIER.
Je vous prends à témoin, monsieur le chevalier. Ce jeune seigneur me
cherche querelle, parce que mon hôtellerie est pleine.
ROSEMBERG.
Je te cherche querelle, manant! Querelle... à un homme de ton espèce?
L'HÔTELIER.
Un homme, monsieur, de quelque espèce qu'il soit, a toujours une espèce
de dos, et si on vient lui administrer une espèce de coup de bâton...
LE CHEVALIER, _s'avançant, à l'hôtelier_.
Ne te fâche pas, ne t'effraye pas; je vais accommoder les choses.
_À Rosemberg._
Seigneur, je vous salue. Vous allez à la cour du roi de Hongrie?
_L'hôtelier et les valets se retirent._
ROSEMBERG.
Oui, chevalier, c'est mon début, et je suis fort pressé d'arriver.
LE CHEVALIER.
Et vous vous plaignez, à ce que je vois, de trouver la route encombrée.
ROSEMBERG.
Mais oui, cela ne m'amuse pas.
LE CHEVALIER.
Il est vrai que cette petite affaire, que nous avons avec les mécréants,
nous attire à la cour un fort gros flot de monde. Il est peu de gens de
coeur qui ne veuillent s'en mêler, et moi-même j'y ai pris part. C'est
ce qui rend nos abords difficiles.
ROSEMBERG.
Oh! mon Dieu! je ne comptais pas rester longtemps dans cette masure.
C'est le ton de ce drôle qui m'a irrité.
LE CHEVALIER.
S'il en est ainsi, seigneur...
ROSEMBERG.
Rosemberg.
LE CHEVALIER.
Seigneur Rosemberg, on me nomme le chevalier Uladislas. Il ne
m'appartient pas de faire mon propre éloge, mais pour peu que vous soyez
instruit de ce qui se fait dans nos armées, mon nom doit vous être
connu. Le vôtre ne m'est pas nouveau, j'ai vu des Rosemberg à Baden.
_Rosemberg salue._
Si donc vous n'êtes ici qu'en passant...
ROSEMBERG.
Oui, seulement pour déjeuner, et faire rafraîchir les chevaux.
LE CHEVALIER.
J'étais à table, et je mangeais un excellent poisson du lac Balaton,
lorsque le bruit de votre voix est venu frapper mes oreilles. Si le
voisinage de mes hommes d'armes et la compagnie d'un vieux capitaine ne
sont pas choses qui vous épouvantent, je vous offre de grand coeur une
place à notre repas.
ROSEMBERG.
J'accepte votre offre avec empressement, et je le tiens à grand honneur.
LE CHEVALIER.
Veuillez donc entrer, je vous prie. Un bon plat cuit à point est comme
une jolie femme; cela n'attend pas.
ROSEMBERG.
Je le sais bien. Peste! à propos de jolie femme...
_Ulric et Barberine entrent par une autre porte de l'auberge._
Il me semble qu'en voilà une...
LE CHEVALIER.
Vous n'avez pas mauvais goût, jeune homme.
ROSEMBERG.
À moins d'être aveugle... La connaissez-vous?
LE CHEVALIER.
Si je la connais? assurément. C'est la femme d'un gentilhomme bohémien.
Venez, venez, je vous conterai cela.
_Ils entrent dans la maison._
SCÈNE III
ULRIC, BARBERINE, _appuyée sur son bras_.
BARBERINE.
Il faut donc vous quitter ici!
ULRIC.
Pour peu de temps; je reviendrai bientôt.
BARBERINE.
Il faut donc vous laisser partir, et retourner dans ce vieux château, où
je suis si seule à vous attendre!
ULRIC.
Je vais voir votre oncle, ma chère. Pourquoi cette tristesse
aujourd'hui?
BARBERINE.
C'est à vous qu'il faut le demander. Vous reviendrez bientôt,
dites-vous? S'il en est ainsi, je ne suis pas triste. Mais ne
l'êtes-vous pas vous-même?
ULRIC.
Quand le ciel est ainsi chargé de pluie et de brouillard, je ne sais que
devenir.
BARBERINE.
Mon cher seigneur, je vous demande une grâce.
ULRIC.
Quel hiver! quel hiver s'apprête! quels chemins! quel temps! la nature
se resserre en frissonnant, comme si tout ce qui vit allait mourir.
BARBERINE.
Je vous prie d'abord de m'écouter, et en second lieu de me faire une
grâce.
ULRIC.
Que veux-tu, mon âme? pardonne-moi; je ne sais ce que j'ai aujourd'hui.
BARBERINE.
Ni moi non plus, je ne sais ce que tu as, et la grâce que vous me ferez,
Ulric, c'est de le dire à votre femme.
ULRIC.
Eh! mon Dieu! non, je n'ai rien à te dire, aucun secret.
BARBERINE.
Je ne suis pas une Portia; je ne me ferai pas une piqûre d'épingle pour
prouver que je suis courageuse. Mais tu n'es pas non plus un Brutus, et
tu n'as pas envie de tuer notre bon roi Mathias Corvin. Écoute, il n'y
aura pas pour cela de grandes paroles, ni de serments, ni même besoin de
me mettre à genoux. Tu as du chagrin. Viens près de moi; voici ma
main,--c'est le vrai chemin de mon coeur, et le tien y viendra si je
l'appelle.
ULRIC.
Comme tu me le demandes naïvement, je te répondrai de même. Ton père
n'était pas riche; le mien l'était, mais il a dissipé ses biens. Nous
voilà tous deux, mariés bien jeunes, et nous possédons de grands titres,
mais bien peu avec. Je me chagrine de n'avoir pas de quoi te rendre
heureuse et riche, comme Dieu t'a rendue bonne et belle. Notre revenu
est si médiocre! et cependant je ne veux pas l'augmenter en laissant
pâtir nos fermiers. Ils ne payeront jamais, de mon vivant, plus qu'ils
ne payaient à mon père. Je pense à me mettre au service du Roi, et à
aller à la cour.
BARBERINE.
C'est en effet un bon parti à prendre. Le Roi n'a jamais mal reçu un
gentilhomme de mérite; la fortune ne se fait point attendre de lui quand
on te ressemble.
ULRIC.
C'est vrai; mais si je pars, il faut que je te laisse ici; car pour
quitter cette maison où nous vivons à si grand'-peine, il faut être sûr
de pouvoir vivre ailleurs, et je ne puis me décider à te laisser seule.
BARBERINE.
Pourquoi?
ULRIC.
Tu me demandes pourquoi? et que fais-tu donc maintenant? ne viens-tu pas
de m'arracher un secret que j'avais résolu de cacher? et que t'a-t-il
fallu pour cela? un sourire.
BARBERINE.
Tu es jaloux?
ULRIC.
Non, mon amour, mais vous êtes belle. Que feras-tu si je m'en vais? tous
les seigneurs des environs ne vont-ils pas rôder par les chemins? et
moi, qui m'en irai si loin courir après une ombre, ne perdrai-je pas le
sommeil? Ah! Barberine, loin des yeux, loin du coeur.
BARBERINE.
Écoute; Dieu m'est témoin que je me contenterais toute ma vie de ce
vieux château et du peu de terres que nous avons, s'il te plaisait d'y
vivre avec moi. Je me lève, je vais à l'office, à la basse-cour, je
prépare ton repas, je t'accompagne à l'église, je te lis une page, je
couds une aiguillée, et je m'endors contente sur ton coeur.
ULRIC.
Ange que tu es!
BARBERINE.
Je suis un ange, mais un ange femme; c'est-à-dire que si j'avais une
paire de chevaux, nous irions avec à la messe. Je ne serais pas fâchée
non plus que mon bonnet fût doré, que ma jupe fût moins courte, et que
cela fît enrager les voisins. Je t'assure que rien ne nous rend légères,
nous autres, comme une douzaine d'aunes de velours qui nous traînent
derrière les pieds.
ULRIC.
Eh bien donc?
BARBERINE.
Eh bien donc! le roi Mathias ne peut manquer de te bien recevoir, ni toi
de faire fortune à sa cour. Je te conseille d'y aller. Si je ne peux pas
t'y suivre,--eh bien! comme je t'ai tendu tout à l'heure une main pour
te demander le secret de ton coeur, ainsi, Ulric, je te la tends
encore, et je te jure que je te serai fidèle.
ULRIC.
Voici la mienne.
BARBERINE.
Celui qui sait aimer peut seul savoir combien on l'aime. Fais seller ton
cheval. Pars seul, et toutes les fois que tu douteras de ta femme, pense
que ta femme est assise à ta porte, qu'elle regarde la route, et qu'elle
ne doute pas de toi. Viens, mon ami, Ludwig nous attend.
SCÈNE IV
LE CHEVALIER, ROSEMBERG.
ROSEMBERG.
Je ne connais rien de plus agréable, après qu'on a bien déjeuné, que de
s'asseoir en plein air avec des personnes d'esprit, et de causer
librement des femmes sur un ton convenable.
LE CHEVALIER.
Vous êtes recommandé à la reine?
ROSEMBERG.
Oui, j'espère être bien reçu.
_Ils s'assoient._
LE CHEVALIER.